Apocryphe
par Matt Burns

La cendre continuait de se déposer sur les flèches d’Arak. Il y en aurait pour des jours, peut-être des semaines.

Reshad décida qu’il s’en accommodait bien. Il pouvait supporter la fumée et la cendre. Mais pas un génocide.

Tout autour de lui s’étendait une forêt calcinée, amas d’arbres brisés et des corps carbonisés de ses compagnons parias arakkoa. Et, au-dessus, s’élevaient les flèches irrégulières d’Orée-du-Ciel, demeure des grands arakkoa qui avaient voulu exterminer Reshad et les siens. Les tours de pierre naturelle montaient jusqu’à griffer les flancs du ciel, telles des serres. Au sommet de la plus haute trônait un gigantesque cristal d’or, l’arme avec laquelle les grands arakkoa avaient fait pleuvoir mort et destruction sur les parias et la forêt où ils vivaient.

Quand il fermait les yeux, il revivait toute l’attaque : ce rayon incandescent, chargé de la puissance du soleil, qui avait surgi du cristal pour embraser toute sa vie. Il entendait encore les plaintes du bois déchiqueté et les hurlements des parias brûlés vifs.

Mais tout était terminé, à présent, se rappela-t-il.

L’ordre qui avait régné sur les grands arakkoa avec un fanatisme forcené, les Adhérents de Rukhmar, était défait. Son arme était détruite et une force nouvelle se relevait des cendres qu’il laissait derrière lui, lentement, mais sûrement.

Reshad le voyait, là, sous ses yeux : l’ordre des Éveillés, une nouvelle société arakkoa qui avait pour ambition l’abandon des haines et rivalités qui animaient son peuple depuis des générations. Au milieu des arbres calcinés, d’anciens ennemis se croisaient maintenant en amis. D’un côté, les parias aux ailes coupées, déformés par la malédiction de Sethe. De l’autre, leurs cousins, les puissants grands arakkoa aux ailes majestueuses, qui avaient jadis tenu pour inférieurs tous ceux qui résidaient sous leurs flèches.

Il était grand temps, se dit-il. Ma vieille carcasse commence à fatiguer...

Un piaillement familier attira soudain son attention et il aperçut une masse de plumes rouges qui voletait en rond au-dessus de lui. Son kaliri, Percy, plongea vers lui, une sacoche débordant de parchemins entre les serres.

« Ah, tu les as trouvés ! » s’écria-t-il en battant de ses mains noueuses. Il avait envoyé Percy à la recherche d’une de ses caches de parchemins. En érudit rusé, il en avait dissimulé un joli nombre dans la forêt, au fil des années. « Donne-les... »

Percy jeta la sacoche à côté de lui, faisant voler les rouleaux dans la suie. « Raaak ! s’écria-t-il. Fais donc attention, Perceval ! Tu sais qu’ils sont fragiles ! »

Le kaliri se posa sur une souche biscornue et piailla une réponse.

« Oui, oui... » Reshad soupira et plongea la main dans une bourse en tissu fixée à sa robe pourpre brodée d’or, et en ressortit une poignée de graines et noix. « Je n’ai pas oublié ta récompense. »

Il éparpilla les friandises à ses pieds et s’essuya les mains sur sa robe. Percy sauta de la souche et s’abattit sur les graines dans un tourbillon de bec et de serres.

« Un peu de dignité, enfin. Nous ne sommes pas seuls », le sermonna Reshad en commençant à trier les parchemins tombés au sol. Il les ramassa avec tendresse, comme des œufs de kaliri. Il s’agissait d’anciennes chroniques décrivant la société arakkoa avant la division entre ailés et parias : des apocryphes, un savoir proscrit par les Adhérents de Rukhmar dans le but d’endoctriner leur peuple.

Il replaça avec précaution les documents dans la sacoche, s’assurant pour chacun qu’il n’avait pas été endommagé par les flammes. Il s’arrêta sur un ouvrage portant sur Terokk, antique roi des arakkoa, intitulé Avant la chute. Il le soupesa.

Un si petit objet, pensa-t-il. Un parchemin, un peu d’encre. Et pourtant assez puissant pour rivaliser avec le faux soleil créé par les grands arakkoa.

« Reshad ! » Un paria au plumage cendré comme un ciel nuageux clopinait vers lui avec, marchant à ses côtés, un grand arakkoa vêtu d’une tunique de cuir bleu marine sur des plumes vert canard.

« Nous n’avons pas réussi à trouver Iskar, lança le paria. Nous avons envoyé des éclaireurs à sa recherche, mais ils ne seront pas de retour avant quelque temps.

— D’accord », répondit Reshad, sentant monter un grand froid en lui. Le sage-sombre Iskar était le chef des parias. Son absence était troublante. Ces dernières semaines, il avait semblé distant et irrité, et Reshad se demandait quelles étaient ses intentions. Iskar avait toujours été un peu obsédé par le pouvoir, un penchant qui lui venait de son histoire personnelle.

Mais qu’est-ce qu’il cherche ? Une nouvelle société pour les arakkoa, ce n’est pas assez pour lui ?

« Faut-il s’inquiéter ? demanda le grand arakkoa.

— Ça reste à déterminer, répondit Reshad. Asseyez-vous. Tous les deux. Mettez-vous à l’aise. »

Le grand arakkoa acquiesça et se percha sur un arbre abattu. Le paria, lui, s’assit sur une petite souche et essuya des traces de suie sur son visage.

Reshad déroula le parchemin qu’il tenait en main. La surface sèche était comme lui : fragile et usée, mais regorgeant de secrets. Il avait fait de la collecte de ces savoirs l’œuvre de toute une vie, pour les transmettre à une nouvelle génération de son peuple, des arakkoa qui pourraient en suivre la sagesse plutôt que les partis pris et le fanatisme aveugle du récent passé.

Il se dit que ce n’était pas un mauvais moment pour commencer.

« Que sais-tu d’Iskar ? reprit-il en se tournant vers le grand arakkoa.

— Juste qu’il est le chef des parias.

— Et toi, que sais-tu de la dirigeante des Adhérents, le grand sage Viryx ? » demanda-t-il au paria.

Feu le grand sage, fort heureusement, se dit-il. C’était sous ses ordres que les grands arakkoa avaient déployé leur arme, dans l’espoir d’exterminer les parias.

« C’est elle qui a fait tout ça... Rarrrk ! répondit l’arakkoa d’une voix sèche et rude, en contemplant les bois dévastés.

— Oui, continua Reshad. À première vue ils semblent très différents, comme certains pourraient dire que vous l’êtes tous les deux. Mais il fut un temps où ils étaient semblables... »

* * *

L’adhérente Viryx inclina le sceptre de bois au-dessus du nid de larves de ravageur. Le cristal d’or fixé à l’extrémité rayonnait de chaleur et d’énergie, brillant comme un soleil miniature. Elle était toujours émerveillée par la puissance que recelait ce si minuscule objet.

Elle avait assemblé l’instrument elle-même, avec des reliques d’une civilisation arakkoa très avancée, aujourd’hui disparue : les apogides. On trouvait des signes de leur présence éparpillés tout autour des flèches d’Orée-du-Ciel. Pour la plupart de ses semblables, les reliques apogides n’étaient que des breloques. Mais elle était une des rares à penser que leur étude pourrait apporter quelque chose.

Un jour, se dit-elle, je les convaincrai.

Le cristal se mit à briller de plus belle, jusqu’à projeter un rayon de flammes dorées qui vint frapper les larves. Celles-ci se mirent à gigoter, leur peau fondant et bouillonnant sous l’effet de la chaleur.

« Mets donc fin à leurs souffrances », lui lança l’adhérent Iskar.

Il déambulait non loin de là. Par-dessus son plumage violet, ses bracelets dorés et sa pèlerine indigo marquaient son statut de sage-soleil. C’était un individu étrange à bien des égards. Il était courbé, petit pour son âge, et n’était pas le plus brillant ou prometteur des sages. Mais malgré tout cela, il était son ami. Son frère de couvée. Elle trouvait ses excentricités et son allure bizarre attachantes.

« Dis-moi, tu ne deviendrais pas émotif, hein ?

— Bien sûr que non, mais nous allons être en retard, rétorqua-t-il. Les anciens nous ont ordonné d’être de retour au crépuscule.

— Ils nous ont aussi dit d’éliminer les animaux nuisibles. Et soigneusement.

— Mais nous allons être à nouveau en retard ! C’est précisément ce qui nous a mis dans ce pétrin. »

Elle sentit l’irritation monter en elle, mais également quelques regrets. Ce n’était pas de sa faute à lui s’ils se retrouvaient ici, se rappela-t-elle. C’était elle qui était arrivée en retard à la cérémonie de l’aube la veille, et le châtiment pour cette offense ne lui était pas réservé. Des années auparavant, les anciens les avaient associés l’un à l’autre, comme pour tous les jeunes adhérents. Cela permettait aux aspirants de l’ordre de veiller l’un sur l’autre et garantissait que tous suivaient les préceptes de la déesse-soleil, Rukhmar. Si l’un accomplissait un grand exploit, les deux seraient loués.

De même, si l’un offensait les coutumes, les deux seraient punis.

Et voici donc pourquoi ils se retrouvaient là, dans la poussière au pied d’Orée-du-Ciel, à exterminer des ravageurs, ces insectes nuisibles qui envahissaient souvent le territoire arakkoa en installant des nids dans le roc des flèches.

L’élimination des ravageurs était une tâche ingrate, surtout pour des sages-soleil comme eux. Toute leur vie, ils avaient été formés pour un jour maîtriser le pouvoir solaire de Rukhmar et frapper de sa lumière leurs ennemis.

Mais d’un certain côté, elle prenait plaisir à ce travail. Elle se retrouvait hors d’Orée-du-Ciel, loin du regard inquisiteur des anciens. Libre. Et elle voulait en savourer la sensation le plus longtemps possible.

« Ils comprendront », dit-elle. Elle balaya du regard les vertes collines qui ondulaient telles des vagues autour des flèches rocheuses. Des ravageurs calcinés y gisaient sur le dos, leurs longues et fines pattes pointées vers le ciel. « Nous avons bien travaillé. Ils ne vont pas nous punir pour ça.

— Ils ne vont pas te punir... »

Elle ouvrait le bec pour rétorquer lorsqu’une créature agile s’extirpa d’un buisson de ronces non loin d’eux. Un autre ravageur. Il fila de toutes ses pattes, grande silhouette grise et tachetée, et disparut dans l’épaisseur des bois devant eux.

« Laisse... » implora Iskar.

Mais elle était déjà lancée à sa poursuite. « Nous avons des ordres, frère de couvée : soigneusement. »

* * *

Ils vont nous fouetter pour ça, se dit-il en la suivant tant bien que mal. Non : ils vont me fouetter.

C’était toujours pareil. Les anciens le punissaient toujours plus sévèrement que sa sœur de couvée, quel que soit le vrai responsable. Il savait bien pourquoi : Viryx était brillante. Tout, de l’étude des pouvoirs de Rukhmar à celle des sciences, lui venait si facilement. Même son apparence, avec ses yeux rouge pâle et ses plumes rosées, était d’une beauté naturelle dans leur société. Elle était une adhérente modèle, promise à de grandes et glorieuses choses.

Mais elle avait aussi ses défauts. Elle était désobéissante, impulsive et turbulente. Elle prenait un malin plaisir à enfreindre les règles à chaque fois que c’était possible, sans doute car elle ne le payait jamais vraiment. Probablement à cause de ses dons, se disait-il, les anciens modéraient toujours leur châtiment.

Lui, Iskar, avait beau tout faire pour les satisfaire, il commettait souvent des erreurs bêtes ; il n’était pas parfait comme elle. Il aurait dû l’envier, la haïr d’être née si douée, mais ce n’était pas le cas. Quand les autres l’inondaient de leur mépris, elle prenait toujours son parti. Elle l’avait toujours protégé. Il espérait juste qu’un jour, elle comprendrait les conséquences de ses petites aventures et ses petits actes de rébellion.

Mais ce n’était pas pour aujourd’hui.

Frissonnant dans le froid qui venait l’envelopper, sous l’épaisseur des arbres qui bloquaient les derniers rayons du soleil, il enjambait d’immenses racines, plantait ses serres dans la boue fraîche.

Au-dessus, d’étranges talismans de bois et de pierre se balançaient au bout de cordes fixées aux branches. De grossières effigies d’arakkoa, tenant dans leurs pattes des bâtons d’encens qui répandaient des rubans de fumée dans toute la forêt. Leur odeur âcre lui piquait les yeux.

Ils s’étaient aventurés trop loin, jusque dans le territoire des autres : les arakkoa déchus de la grâce de Rukhmar. Des créatures maudites, privées de leurs ailes, qui vivaient dans la poussière à l’ombre des flèches.

Les parias.

Il récita une prière silencieuse à Rukhmar puis sortit de sous son épaisse pèlerine son capteur de rêves, un cercle en bois au centre duquel se croisaient des lanières de cuir, et le serra entre ses mains.

Il le tendit devant lui, comme le lui avaient appris les anciens. Il ferait office de filet dans lequel se prendrait la malédiction qui frappait les parias, et le protégerait de ses effets néfastes.

Il s’imaginait déjà comment pendre le talisman devant son perchoir une fois rentré à Orée-du-Ciel : le lendemain, à la mi-journée, la lumière de Rukhmar viendrait le purifier des relents de la malédiction qui l’avaient souillé.

« Il est interdit de venir ici sans anciens pour nous guider, dit-il à Viryx en la rattrapant. Laisse tomber, je t’en prie.

— Chut. Regarde. » Elle tendit le bras.

Il scruta les sous-bois, mais ne vit que des ombres au milieu des arbres. « Je ne vois plus le ravageur.

— Oublie le ravageur. J’ai trouvé plus intéressant. Droit devant. »

C’est alors qu’il la vit. Une silhouette. Un arakkoa.

La forme rôdait entre les arbres noueux, des plumes rouge vif pointant sous un manteau miteux. D’après sa taille et son allure, il semblait s’agir d’un mâle. Et il marchait en se tenant droit, ce qui signifiait qu’il n’était pas un paria : il était un des leurs.

« Il ne devrait pas être seul ici, la cérémonie va bientôt commencer, dit Viryx.

— Oui, celle à laquelle nous sommes censés participer. »

Ce jour marquait le début de la Grâce de Rukhmar, la période de l’année où le soleil était au plus haut et les jours les plus longs et ensoleillés. Tous les adhérents avaient pour obligation de participer à la cérémonie et d’y accomplir leurs rites, ce que Viryx semblait prête à ignorer très facilement malgré ses avertissements.

« Mais tu n’es pas curieux de voir ce qu’il fait là ? dit-elle.

— Pas spécialement. Plus nous traînons ici, plus notre châtiment sera lourd. »

Elle ne répondit rien, mais s’élança en avant et pris son vol, s’élevant jusqu’au cœur du feuillage.

Tête de mule, se dit-il en la suivant. Écervelée.

Ils filèrent l’étrange arakkoa plus loin dans les bois en se posant de branche en branche. Iskar savait quel nom les parias donnaient à ce territoire : le Voile Akraz. Des huttes rudimentaires, couvertes d’étoffe pourpre ornée de runes, étaient éparpillées dans la pénombre. Les seules sources de lumière, si on pouvait les appeler ainsi, étaient des orbes violets placés ici et là entre les arbres.

« S’il te plaît... » Il lui saisit l’épaule en se posant à côté d’elle sur une nouvelle grosse branche.

« On dirait qu’il s’arrête. »

Le mystérieux arakkoa disparut dans un grand rassemblement de huttes, une sorte de village. Iskar sentait tout autour de lui une pression glacée qui nourrissait sa peur. Il respirait à coups brefs et saccadés, espérant ne pas inhaler la malédiction qui flottait dans l’air.

« Réfléchis un peu à ce que tu fais, murmura-t-il. La malédiction...

— Nous ne faisons rien de ténébreux. Rukhmar nous protégera... Attends-moi ici.

Elle ressentait un mélange euphorique de peur et d’excitation en se glissant silencieusement entre les huttes des parias. Elle n’avait pas menti : elle n’avait aucune peur à être ici, chez ces choses. Même dans cet endroit perdu, la lumière de Rukhmar, sa chaleur, la protégerait des maudits.

L’arakkoa au manteau s’arrêta devant une grande hutte en rondins de bois pourrissants ; à l’entrée, de petits parchemins étaient pendus à des cordes usées. Il jeta un coup d’œil autour de lui et pénétra à l’intérieur, et elle alla se poser sur une branche nue et tordue qui s’étendait jusqu’au-dessus de l’habitation.

De grands morceaux d’étoffe pourpre et indigo avaient été cousus ensemble et jetés sur les rondins pour former un toit, mais un espace ouvert entre deux pans miteux lui permettait d’apercevoir l’étranger.

Elle inclina la tête pour écouter.

« Les ombres se rassemblent... » dit l’arakkoa.

Un nuage de fumée apparut dans l’air, s’enroulant et tourbillonnant jusqu’à former un paria de chair et de sang.

Comme c’est intrigant. Elle avait lu des histoires qui évoquaient les ténébreux pouvoirs des parias.

Le nouvel apparu était un mâle aux plumes rouge terne, avec des pattes couleur de cendre, noueuses et râpées comme la peau d’un cadavre. Un petit kaliri rouge, tout juste éclos à en croire son allure, était perché sur le châle violet brodé d’or passé sur ses épaules.

« ... quand le corbeau dévore le soleil, croassa-t-il. Pourrais-je te suggérer de mieux te déguiser ?

— Le temps presse, Reshad. Où est le parchemin ?

— Un instant, un petit instant... » Le dénommé Reshad baissa la voix.

Viryx s’avança sur la branche pour entendre l’échange. Plus près. Encore un peu...

Le bois craqua sous son poids, et l’arakkoa déguisé leva la tête.

Un court et terrible instant, leurs regards se croisèrent.

Puis il fonça dehors, se débarrassa de son manteau, s’envola dans les hautes branches et disparut.

Elle poussa une imprécation et, abandonnant toute idée de discrétion, sauta de son perchoir et s’élança à sa poursuite au-dessus des huttes, puis à travers l’épais feuillage. Elle sentit les branches lui griffer le dos et les ailes.

Les bois étaient denses et n’offraient qu’une visibilité réduite. Elle sautait d’arbre en arbre, dégageait les feuilles, les yeux presque fermés pour se protéger des obstacles. Finalement, elle fonça à travers un amas de branches et, complètement par hasard, percuta le dos de l’étranger. Ils tombèrent tous deux à terre, roulant sur les racines et glissant dans la boue.

Il était vif et se remit vite sur pied, une main levée au-dessus de la tête. Des brins de flamme vinrent s’enrouler tels des serpents des vents autour de ses serres : il en appelait au pouvoir de la déesse-soleil.

Par le feu de Rukhmar, pensa-t-elle. Elle le reconnaissait. C’est Ikiss. Un adhérent !

« C’est eux qui t’envoient ? » Il fit claquer son bec, dressant la collerette de plumes sur sa tête pour se faire plus imposant.

« Je... hésita-t-elle. Qui ? »

Il plissa les yeux. « Que fais-tu ici ?

— Je pourrais te poser la même question. » Elle rapprocha la main de la petite dague en os à sa ceinture, sans jamais le quitter du regard, tout en évaluant la situation. Était-il un ennemi d’Orée-du-Ciel, ou avait-il été dépêché ici officiellement par les Adhérents ? Ça restait toujours possible, bien qu’improbable ; il était l’un d’entre eux lui aussi, après tout.

Elle entendit, au loin, des éclats de voix, des battements d’ailes, puis un froissement de feuilles et le craquement des branches.

« Non... gémit Ikiss en se retournant d’un coup pour scruter le feuillage. Ils savent. Ils savent. »

Il s’élança vers elle et l’agrippa par sa tenue de sage-soleil avant qu’elle puisse dégainer sa dague. « Terokk. Le roi antique. Des mensonges. Tout n’est que mensonges. Ce qu’il était, ce qu’il a fait. Ce qu’est vraiment la malédiction. »

Quatre trancheserres, guerriers d’élite des Adhérents, surgirent du feuillage, brandissant dans chaque main une lame-ailée, arme courbe au liseré d’or.

« Tout n’est que mensonges ! Rien que... rahrrrkk ! » Sa phrase se ponctua sur un cri perçant lorsqu’un des guerriers le frappa à la tête du plat d’une lame-ailée, et il tomba à genoux, le souffle coupé.

Un autre trancheserre lui passa une cagoule en cuir sombre sur la tête, tandis qu’un troisième lui fermait un anneau métallique gravé de runes autour du bec, pour le museler. Le dernier lui lia les bras avec une épaisse corde écarlate.

« Viryx ! cria Iskar en se posant à côté d’elle. Ils m’ont trouvé juste quand tu entrais dans le village. Apparemment, ils le suivaient depuis un moment.

— Et vous avez failli compromettre notre traque. » L’un des guerriers s’approcha d’elle, la dominant de toute sa stature. « Vous n’avez rien à faire ici. »

Elle dut faire un pas en arrière pour ne pas se couper sur les arêtes tranchantes de l’armure aux reflets cuivrés qui montait de sa poitrine, jusqu’au-dessus de ses épaules. « Nous chassions le ravageur... » croassa-t-elle d’une voix faible. Pour la première fois, elle sentit un frisson de peur.

« Je ne vois pas de ravageur ici », dit-il en faisant mine de regarder tout autour. Il se tourna vers ses compagnons d’arme et la désigna. « Nous emmenons ces deux-là. Ils ont côtoyé les maudits.

* * *

Le claquement de la Queue de Rukhmar explosa dans les oreilles d’Iskar. La lanière du fouet lui lacéra le dos telle des serres de feu, lui brûlant les plumes et la chair, et la douleur lui vrilla le crâne.

Il cria, malgré la promesse qu’il s’était faite de rester silencieux et d’endurer son châtiment avec dignité. Il s’était fait la même la veille, et l’avait brisée également. Comme l’avant-veille.

« J’en ai terminé. » Une voix douce mais sévère résonna dans les ténèbres.

La douleur fulgurante s’atténua. La vue lui revint lentement, et il commença à percevoir la faible lumière qui éclairait la pièce. Un orbe solaire, brillant comme un astre de verre miniature, était suspendu au plafond d’une salle sans fenêtre. C’était un endroit dérobé aux regards comme il y en avait beaucoup sur la grande Flèche d’Orée-du-Ciel, où se trouvaient les académies, chambres cérémoniales et salles disciplinaires des Adhérents de Rukhmar.

Il connaissait bien ces dernières.

Deux trancheserres le tournèrent face à son bourreau : le grand sage Zelkyr, souverain d’Orée-du-Ciel, un arakkoa dont la parole faisait loi et pouvait dispenser vie et mort. Il le toisait sévèrement et Iskar se mit à trembler devant son auguste présence.

Celui qui était la voix de Rukhmar portait une robe orange richement décorée sur un plumage vert canard aux pointes jaunes. L’étoffe de sa tenue, imprégnée d’un subtil enchantement, miroitait à la lueur de l’orbe solaire, évoquant les reflets du ciel au lever du jour. Dans sa main droite, il tenait la Queue de Rukhmar, un sceptre orné d’un filigrane d’or en spirale et dont pendaient trois longues langues de feu crépitant.

« Tu me déçois, adhérent Iskar », dit le grand sage.

Ce n’est pas ma faute ! Il aurait voulu hurler. J’ai essayé... J’ai essayé de l’arrêter...

Mais il n’y avait pas à discuter avec la voix de Rukhmar.

« Cela ne se reproduira pas, dit-il à la place. Je vous le promets.

— Combien de fois t’ai-je entendu dire ça ? soupira Zelkyr.

— Je... Je m’appliquerai. » Il s’inclina jusqu’à toucher le sol de son bec. « Par la grâce de Rukhmar, je ferai de mon mieux.

— Nous verrons cela. J’ai une tâche à te confier. Une tâche importante.

— Ordonnez.

— Tu vas surveiller Viryx. Observer son comportement : où elle va, qui elle rencontre, ce qu’elle fait. Si tu remarques quoi que ce soit d’inhabituel, signale-le moi directement.

— D’inhabituel ?

— Elle s’est mêlée aux parias. Un prêtre-soleil a accompli le rite de purification, nous n’avons donc pas à craindre qu’elle porte la malédiction. Mais il se peut que son esprit en reste affecté. »

Iskar voyait là quelque chose de troublant. L’hérétique, Ikiss, avait-il fait quelque chose à Viryx ? Il se demandait ce qu’avait bien pu rechercher ce fou, mais il n’avait pas à poser de question : si le grand sage avait estimé qu’il avait besoin de cette information, il le lui aurait déjà dit.

« T... Très bien, acquiesça-t-il. À votre service, grand sage. Par la volonté de Rukhmar, je suis à vos ordres. »

Un peu plus tard, il sortit sur une des nombreuses terrasses ouvertes de la grande Flèche, tressaillant à chaque pas sur la pierre qui lançait une décharge de douleur dans son dos.

Il avança en boitillant, sans attirer l’attention. Quelques adhérents déambulaient sur la terrasse. Presque tous discutaient d’Ikiss et de sa capture.

Il ignora les débats et se dirigea vers un immense cadran solaire en laiton qui dominait toute la plateforme. Tout autour du cadran, des encoches marquaient les heures du jour et, lorsque l’ombre arrivait sur une d’entre elles, tous les adhérents s’interrompaient pour murmurer leurs remerciements à Rukhmar de faire don de sa lumière aux arakkoa.

Il répéta discrètement ses invocations, en se rattrapant pour celles qu’il avait manquées pendant qu’il recevait son châtiment dans la chambre disciplinaire. Quand il eut terminé, il se trouva un coin au bord de la terrasse et s’appuya sur la rambarde plaquée d’or.

Une forte brise balaya la plateforme, secouant son capuchon et faisant virevolter les bannières brodées pendues au niveau supérieur.

Un kaliri écarlate se posa sur la rambarde en piaillant, et il lui flatta le plumage, en inspirant profondément pour essayer de se détendre et de comprendre les évènements des derniers jours.

Plus bas, une mer d’arbres verte, rouge et jaune s’étendait dans toutes les directions, percée seulement par les serres rocheuses d’Orée-du-Ciel. Des arakkoa volaient au-dessus et en-dessous de lui, avec parmi eux des duos d’aspirants associés.

Il se demanda si certains avaient déjà reçu une mission similaire à la sienne. Veiller sur son frère ou sa sœur de couvée était un pan normal de la vie d’un adhérent, c’était ce qui motivait l’union en duos des disciples de Rukhmar. On les formait à guetter tout symptôme de la malédiction : apathie, retards chroniques, remise en question de l’autorité des anciens étaient les signes précurseurs de la présence du mal. L’idée était inculquée à tous les arakkoa dès leur éclosion.

Mais espionner activement le moindre geste de sa sœur de couvée et faire un rapport... ce n’était pas pareil.

Est-ce qu’il la trahissait en agissant ainsi ? Ou est-ce qu’il la protégeait ?

* * *

Des mensonges... Tout n’est que mensonges...

Cette voix hantait les pensées de Viryx depuis trois jours. Trois jours passés à l’isolement dans son perchoir, le châtiment qui lui avait été infligé par le grand sage. Chaque jour, un prêtre-soleil était venu accomplir des rites de purification pour la purger de tout relent de la malédiction qu’elle portait.

Et tout ce temps, elle n’avait pensé qu’à Ikiss. Elle ne ressentait aucune pitié pour l’hérétique ; d’après le prêtre-soleil, il avait conspiré avec les parias contre les Adhérents. Dans quelques jours, il serait exilé. On lui couperait les ailes, et il serait banni. Il le méritait, ça et plus encore.

Mais qu’est-ce qui avait pu pousser quelqu’un comme lui, si talentueux et respecté dans l’ordre, à tourner le dos à sa vie ? Et quel était ce parchemin qu’il recherchait ? Comment un simple objet pouvait-il être si dangereux ?

Le mystère la rongeait, la hantait. Elle n’aurait pas de repos avant d’avoir trouvé une réponse.

C’est ainsi que le jour où elle avait été libérée de son isolement forcé, elle s’était vue naturellement attirée vers les sombres recoins des grandes archives d’Orée-du-Ciel, au milieu des vieux recueils poussiéreux.

Elle se frotta les yeux et se redressa de la pile de livres posée sur la table de la niche de lecture où elle s’était installée, parmi les nombreuses taillées dans les murs de pierre des archives. Dans la salle, des centaines de nids arrondis regorgeant d’ouvrages et parchemins étaient pendus en spirale le long des parois, et des kaliris volaient dans tous les sens, apportant leurs ouvrages aux visiteurs et rangeant ceux laissés dans les niches.

Elle observa un moment les oiseaux si bien dressés, repensant à tout ce qu’elle avait lu. Tout cela cachait quelque chose. Elle le savait. Quelque chose d’anormal.

Elle s’inclina à nouveau pour relire un passage concernant Terokk, trouvé dans De l’histoire des rois antiques. Il y était question du légendaire roi arakkoa Terokk, qui avait jadis régné sur Orée-du-Ciel. Le volume relatait ses nombreux crimes et dépravations, et dressait le portrait de son règne comme d’une ère de souffrance et de tyrannie, une tragédie qui n’avait pris fin qu’au soulèvement des courageux Adhérents de Rukhmar. Ils avaient déposé le roi, l’avaient chassé d’Orée-du-Ciel et avaient libéré tous les arakkoa de l’oppression. Rukhmar avait alors tourné le dos à Terokk et il était devenu un paria, racorni et rendu fou par la malédiction.

Rien de tout cela n’était nouveau pour elle, c’était une histoire déjà entendue un nombre incalculable de fois. Ce qui lui semblait étrange était que toutes les chroniques de ces évènements étaient formulées de la même manière. De l’histoire, La Tyrannie de Terokk, La Délivrance de Rukhmar... tous ces documents étaient censés avoir été écrits à des décennies, parfois des siècles d’intervalle.

Pourtant, tous leurs chapitres concernant Terokk étaient identiques.

Elle imagina Ikiss assis ici aux archives, lisant les mêmes parchemins et livres qu’elle. Qu’est-ce qui l’avait conduit ici ? Et, plus important, qu’avait-il fait après ?

Cette identité des recueils était étrange, mais cela ne lui apprenait rien de nouveau. Elle devrait trouver ses réponses ailleurs. Les grandes archives étaient publiques, ouvertes à tous les arakkoa, mais il existait d’autres collections de savoir, des bibliothèques d’ouvrages rares réservées aux Adhérents de Rukhmar.

Elle réfléchit en tapotant des serres sur la table. Fouiller dans les archives des Adhérents serait bien plus difficile qu’ici ; les scribes-soleil conservateurs de ces lieux sacrés l’interrogeraient sur son intérêt soudain pour Terokk, et cela pourrait éveiller la suspicion des anciens.

Ce serait un vrai défi, se dit-elle, sentant une pointe d’excitation monter en elle.

Elle fourra les recueils dans un petit panier pendu devant le bord de la niche de lecture. Un kaliri viendrait les ranger à leur place.

En sautant de l’ouverture pour voler vers l’entrée des archives, elle pensa à Iskar. Ce mystère l’avait tellement obsédée qu’elle n’avait même pas cherché à le voir.

Le prêtre-soleil lui avait raconté sa punition : trois jours d’isolement et de flagellation à la Queue de Rukhmar. Tout était de sa faute, et elle savait que son châtiment à elle n’était pourtant rien à côté du sien. Elle se promit donc de ne pas impliquer son frère de couvée dans cette nouvelle enquête.

Elle décida qu’elle irait le trouver plus tard. Pour l’instant, elle avait des réponses à chercher.

De la pénombre de sa niche de lecture, Iskar la regarda s’envoler. Il l’avait suivie depuis sa sortie de l’isolement. Le grand sage ne lui avait pas interdit d’aller la voir, mais il avait choisi de ne pas le faire : il n’était pas sûr de réussir à garder le secret sur sa mission.

Alors qu’il la voyait s’éloigner, une petite voix en lui essayait de le convaincre de tout lui dire sur la tâche confiée par Zelkyr. Mais une autre, bien plus forte, lui ordonnait d’obéir.

Alors il obéit.

Une fois certain qu’elle avait quitté la salle des archives, il sortit de sa niche et se laissa descendre en cercle jusqu’à l’alcôve située tout en bas, celle dans laquelle Viryx avait passé tant d’heures.

Presque tous les autres coins de lecture étaient libres, alors pourquoi en avait-elle choisi un si bas, si isolé à l’écart ?

Un kaliri arriva à la niche juste avant lui et commença à passer le bec dans le panier pendu devant. Il le chassa et sortit les parchemins et livres, et en lut tous les titres en les disposant sur la table.

Bizarre. Tous étaient des chroniques de l’époque où les Adhérents avaient pris le pouvoir à Orée-du-Ciel. Le problème était que Viryx ne s’intéressait pas à l’histoire, sauf à ce qui concernait la culture perdue des apogides. Ces livres-ci étaient plutôt sa spécialité à lui : dans sa vie, l’étude du savoir était un des rares domaines où il avait excellé.

Un chuintement rauque monta au fond de sa gorge. Il prit en main l’ouvrage le plus épais, De l’histoire des rois antiques, et l’examina de tous côtés. Au pli de la reliure, il put voir sur quelle page elle avait passé le plus de temps ; c’était une astuce que lui avait enseignée un vieil adhérent, et grâce à laquelle les anciens vérifiaient que leurs apprentis étudiaient bien les chapitres et extraits qui leur avaient été assignés.

Il ouvrit le passage sur lequel Viryx s’était concentrée, et un nom unique lui sauta aux yeux.

Terokk.

* * *

Les deux jours qui suivirent, il devint l’ombre de Viryx. Il alla partout où elle allait, observant chacun de ses gestes. Elle ne retourna pas aux grandes archives, mais passa de longues heures seules dans son perchoir. Par peur d’éveiller ses soupçons, il n’essaya pas de l’épier à ces moments, mais il se doutait bien de ce qu’elle y faisait. Du peu qu’il savait de ses recherches, elle se renseignait sur le vieux roi Terokk et sur l’histoire de son exil.

En soi, cela n’avait rien d’alarmant : dès leur plus jeune âge, les arakkoa étudiaient l’ère de Terokk. Mais la manière dont elle procédait, ce côté furtif et secret, voilà qui était étrange. Elle semblait éviter autant que possible tout contact avec les autres arakkoa et ne sortait que tard le soir.

Fallait-il y voir des symptômes de la malédiction ? Il refusait de le croire. Rukhmar adorait Viryx, elle était bénie. La déesse-soleil ne protégerait-elle pas une disciple aussi douée qu’elle de la malédiction ?

La question le taraudait tandis qu’il volait vers les plus hauts niveaux de la grande Flèche pour son audience avec le grand sage. Il n’en avait pas dormi la nuit précédente, se demandant ce qu’il allait dire à Zelkyr.

Que pouvait-il dire, à part la vérité ?

Il aperçut le grand sage sur la plus haute terrasse de la flèche, une plateforme ornée de vitraux disposés en forme d’un immense panache de plumes. Au-dessus, des bannières finement décorées et des héliolites chatoyantes pendaient au bout de longues poutres encastrées dans la roche du pic.

Tout était très beau, mais il n’éprouvait aucune joie à cette vue : son attention était rivée sur un objet, une cage de fer couverte d’un voile de tissu, suspendue à un mât de bois directement au-dessus de la terrasse.

Ikiss était enfermé dedans, l’avait été depuis sa capture. Et il le resterait, seul dans le noir, jusqu’au jour de son exil. Un ancien, un prêtre-soleil, avait enchanté le voile sombre qui recouvrait la cage pour qu’il repousse toute lumière et toute chaleur. Cela faisait partie du châtiment : être si haut, si près de l’étreinte de Rukhmar, mais n’en rien ressentir.

Iskar frissonna à l’idée d’être ainsi coupé du soleil. Il avait entendu dire que l’enfermement dans cette cage poussait les arakkoa à folie, qu’ils en arrachaient leurs propres plumes.

Un instant, il imagina Viryx dedans, emprisonnée pour avoir montré des symptômes de la malédiction, et son cœur brûla soudain d’une terrible solitude.

« Adhérent Iskar », dit le grand sage Zelkyr.

Iskar se força à détacher les yeux de la cage et s’agenouilla, courbant le dos.

« Relève-toi, dit Zelkyr en lui faisant signe d’approcher. Qu’as-tu découvert ?

— Je la surveille.

— Et ?

— Et alors, elle a changé. »

Le grand sage ne montra aucune surprise. Comme toujours, il restait impassible. « De quelle manière ?

— Elle est, euh... hésita-t-il. Elle est rentrée dans le rang, plus dévouée et obéissante que jamais. »

Le mensonge était sorti comme ça, comme si quelqu’un avait soudain pris le contrôle de son corps et de son esprit. Quelqu’un qui lui était inconnu. Mais en se voyant parler, même foudroyé par le choc et la crainte, il ne fit rien pour arrêter. « Elle a passé le plus clair de son temps à réciter des prières à Rukhmar. Je l’ai vue de mes yeux.

— En es-tu certain ? » l’interrogea Zelkyr, les yeux rivés sur lui.

Tout autre jour, ce regard l’aurait décomposé et il aurait imploré pardon sur le champ.

Mais un sentiment inconnu, électrisant, avait jailli de sous la dévalorisation et la honte qui guidaient habituellement ses pensées. Pour la première fois de sa vie, il se sentait fort. Le grand sage, l’arakkoa le plus puissant du monde, le croyait, lui. Lui, Iskar, objet du mépris de ses semblables, si souvent ignoré par les anciens, détenait un pouvoir sur la voix de Rukhmar.

« Oui, j’en suis certain. » Sa voix était calme et assurée.

Le grand sage se détourna, le chassant d’un geste comme on le ferait d’un kaliri. « Continue ta surveillance. »

Mais une fois loin de la terrasse, Iskar sentit sa force le quitter et une vague de panique s’empara de lui.

Qu’ai-je fait ? Rukhmar, pardonne-moi...

Il se posa sur une plateforme intermédiaire de la grande Flèche pour reprendre son souffle. Il avait l’estomac noué, et craignit un instant d’en rendre son déjeuner.

C’était pour une cause juste, se dit-il.

Il ne pouvait pas revenir sur son mensonge, mais il avait au moins ménagé une deuxième chance à Viryx. S’il pouvait la détourner de son entreprise téméraire, quoi que ce fût... S’il réussissait à la sauver, alors tout en valait la peine.

* * *

Le délicat chant des mobiles éoliens courait dans Orée-du-Ciel. Viryx l’entendait depuis son perchoir. Elle savait ce qu’il annonçait : l’hérétique serait frappé d’exil le lendemain au point du jour.

Elle était surprise que le moment soit déjà venu. Elle n’avait pas vu le temps passer, mais sans y gagner grand-chose : ses recherches ne l’avaient menée nulle part d’intéressant. Elle avait parcouru les archives des Adhérents autant que possible, mais n’y avait trouvé que des références à des textes perdus concernant Terokk, des écrits désignés comme apocryphes par l’ordre. Elle ignorait s’il en existait quelque part à Orée-du-Ciel.

Elle se demandait quoi faire, tournant en rond dans l’étroitesse de son perchoir, où il régnait un beau désordre. Des draps pendaient du nid en cocon suspendu au plafond, des livres ouverts et fragments de parchemins étaient éparpillés au sol, et sa table d’étude était couverte de reliques apogides cassées, d’outils, de plumes et de reliefs de repas avariés.

Mais elle n’en avait rien à faire. Être dans une telle impasse la rendait furieuse, et ne faisait qu’accentuer son obsession pour ce mystère. Rien d’autre, plus rien d’autre n’avait d’importance.

« Viryx ! » appela une voix de devant sa porte.

Par les fenêtres en verre fumé qui encadraient l’entrée, elle aperçut Iskar perché dans l’alcôve extérieure, et elle le fit entrer, se sentant coupable d’avoir ainsi évité son frère de couvée pendant des jours.

« Iskar. » Elle envisagea diverses excuses, de pieux mensonges pour expliquer pourquoi elle était restée si longtemps dans son coin. « Je suis désolée de ne pas être sortie te voir. Le prêtre-soleil...

— Kriiiii ! Ne me mens pas ! la coupa-t-il en s’engouffrant dans le perchoir. Je sais ce que tu faisais. »

Elle resta un instant sans rien dire, ne sachant pas trop quoi répondre. Finalement : « Comment ?

— Comment ? Parce que le grand sage m’a ordonné de le découvrir. De te surveiller. Il pense...

— De me surveiller ? interrompit-elle, la voix chargée de fiel. Et tu ne m’as rien dit ?

— Veux-tu bien m’écouter ! » Il se rapprocha et baissa la voix. « Il craignait que tu sois maudite.

— Maudite ? dit-elle en piaillant de rire. Tu plaisantes, ce n’est pas possible.

— Je n’y croyais pas. C’est pour ça que je n’ai rien dit de tes recherches sur Terokk. J’ai... » Il se détourna d’elle et laissa échapper un long soupir las. « J’ai menti au grand sage. »

Là, elle fut surprise. Elle n’aurait jamais imaginé qu’il aurait le courage d’agir si hardiment.

« Ça n’a rien de bon, dit-il comme s’il lisait dans ses pensées. Dis-moi juste pourquoi tu étudiais l’histoire de Terokk. ».

Elle réfléchit un instant, et décida qu’il méritait de connaître la vérité. Alors elle lui expliqua ce qui était arrivé avec Ikiss au Voile Akraz, sa rencontre avec le paria et les étranges paroles qu’il avait prononcées juste avant sa capture. Puis elle lui décrivit ses découvertes sur les similitudes entre toutes les chroniques de la chute de Terokk.

« N’est-ce pas bizarre qu’elles soient toutes identiques ? demanda-t-elle quand elle eut terminé.

— Peut-être... » répondit-il en faisant le tour de la table. Il renifla les bols de nourriture et détourna le bec avec un frisson. « Mais si les évènements étaient clairement connus, les historiens ont pu les décrire avec application.

— Il y a une différence entre application et... » Elle laissa sa phrase en suspens, ne sachant pas comment formuler sa pensée.

« Et quoi ? pressa-t-il.

— Et falsification. »

Il secoua la tête. « C’est juste une marque de rigueur historique. Et qu’est-ce que tu cherches, exactement ?

— Je ne sais pas. Peut-être le parchemin sur lequel Ikiss voulait mettre la main... Peut-être qu’il contient les réponses à ces questions. »

Iskar se prit les plumes de la tête à pleines serres. « Mais pourquoi croire cet hérétique, déjà ? Il cherchait à te manipuler, à semer le doute dans ton esprit. » Il écarta les bras pour désigner le chaos qui régnait chez elle. « Tu es complètement obnubilée. Obsédée. Reprends tes esprits et prépare-toi pour la cérémonie d’exil, demain.

— Yiiiik ! Je n’ai pas besoin que tu me couves. » Elle avait momentanément laissé son irritation prendre le dessus, et son ton avait été beaucoup plus brusque qu’elle ne l’aurait voulu. Mais cette conversation la fatiguait. Elle perdait un temps précieux, qu’elle aurait pu consacrer à ses recherches.

Il écarquilla les yeux d’incrédulité. « Ce serait bien si, pour une fois, tu réfléchissais aux conséquences de tes actes. À la manière dont ils affecteront les autres. »

Elle sentit la colère monter en elle, et répondit d’une voix sèche et criarde. « Je ne t’ai jamais demandé de mentir pour moi.

— Je... » Il la fixa un instant, et elle lut la blessure dans ses yeux.

Sans un mot, il fit volte-face et partit brusquement vers la porte.

« Iskar... » Elle voulut le rappeler, mais il était déjà sorti.

Elle alla jusqu’à la fenêtre et le vit s’éloigner à travers une nuée de kaliris rouges qui volaient en rond. Elle savait qu’elle aurait dû lui être reconnaissante. Et elle l’était. Il avait pris un grand risque pour elle.

Mais elle ne pouvait pas abandonner, pas tant qu’il restait une chance de trouver des réponses, si ténue qu’elle soit.

Peu avant l’aube, presque tous les membres des Adhérents de Rukhmar se rassemblèrent dans la chambre de cérémonie de la grande Flèche pour assister au glorieux rite d’exil. Comme l’exigeait la tradition, les anciens prirent position au bord de la plateforme en pierre et cristal de la salle, où aurait lieu la cérémonie. Ils étaient posés en rangs parfaitement alignés, regards fixés sur deux trancheserres qui tenaient l’hérétique par des chaînes fixées à ses poignets. Deux gigantesques statues en pierre, des arakkoa brandissant des sceptres incurvés surmontés d’orbes solaires, toisaient le condamné.

Les autres adhérents étaient perchés sur des rebords ménagés au-dessus de la plateforme, répartis par vocation. Iskar prit place dans un groupe de sages-soleil du côté est de la salle. À leur droite se tenaient les scribes-soleil, et à leur gauche les trancheserres à l’allure si martiale.

Des retardataires arrivaient ici et là, en espérant que personne ne les remarquerait. Mais c’était peine perdue : il y avait toujours quelqu’un pour remarquer, et ils sentiraient la caresse de feu de la Queue de Rukhmar une fois la cérémonie terminée.

Iskar chercha un signe de Viryx dans la foule, mais en vain. Il lui en voulait encore, fulminait encore de son égoïsme... mais s’inquiétait aussi. Serait-elle assez inconsciente pour rater le rite d’exil ? Il ne pensait pas son obsession si extrême, et commençait à regretter de ne pas être passé la voir.

Le grand sage Zelkyr arriva et le silence se fit parmi les adhérents. Il était vêtu d’une tenue cérémoniale étincelante, une armure en grandes feuilles d’argent acérées qui s’enroulait autour de ses épaules. Sur la tête, il portait une couronne de métal dont les pointes évoquaient des griffes allongées. 

Il s’avança, tenant dans sa main droite la Serre de Rukhmar, un long bâton au manche recouvert de fils d’or et orné de gemmes de la couleur d’un beau ciel bleu. À son extrémité trônait une lame de pierre incurvée. C’était une relique sacrée des temps anciens, faite selon la légende des pennes et serres de Rukhmar en personne.

Zelkyr s’arrêta devant l’hérétique. Ikiss, encore couvert de sa cagoule, était bien plus maigre que la dernière fois qu’Iskar l’avait aperçu, et il lui manquait des pans entiers de son plumage, comme s’il les avait arrachés. Le rouge jadis écarlate de ses plumes n’était plus qu’un grenat sali.

« Voyez ! » Le grand sage leva les bras. 

Dehors, le soleil commençait à se lever, et la lumière coulait à travers un dôme de cristal orangé bâti au sommet de la grande Flèche. Des rayons dorés faisaient miroiter le laiton et le cuivre polis de la chambre cérémoniale. Rapidement, tout le décor sembla resplendir de la lumière de Rukhmar.

« L’aube est arrivée, reprit le grand sage. Rukhmar est revenue pour un nouveau jour, comme elle l’a toujours promis. Sa lumière va bénir les cieux et nous protéger des ténèbres. Et tout ce qu’elle demande en retour, tout ce qu’elle a jamais demandé, est que nous épousions sa volonté. Pourtant, voici un arakkoa qui a tourné le dos à Rukhmar. Pour certains d’entre vous, il était un ami. Un maître. Un membre de notre ordre. Son nom est Ikiss, et il porte la malédiction des parias. »

Un bourdonnement monta parmi les adhérents. Iskar, lui, balaya à nouveau la foule à la recherche de Viryx.

Où es-tu ?

Le grand sage éleva la voix pour ramener le silence. « Que ce jour nous rappelle de toujours rester vigilants, car la malédiction peut planter ses serres même chez les plus grands d’entre nous. Ikiss, qui fut jadis promis à tant de choses, a conspiré avec les parias pour nous arracher aux dons de Rukhmar et ne laisser derrière lui que ténèbres et désespoir. Alors je me demande... a-t-il vraiment besoin d’ailes, s’il a fermé les yeux à la lumière de Rukhmar ? A-t-il vraiment besoin d’ailes, s’il préfère piétiner dans la boue avec ses alliés terrestres au lieu de voler dans la gloire des cieux de Rukhmar ? »

Il approcha de l’hérétique et fit signe aux trancheserres, qui reculèrent et tendirent les chaînes qui le retenaient, lui écartant les bras, paumes vers le haut. Ses ailes écarlates se déplièrent, plumes frôlant le sol.

« Il n’a plus besoin d’ailes, car il n’est plus l’enfant de notre auguste et bienveillante déesse. » Zelkyr leva la Serre de Rukhmar et en plaça la lame courbe près de l’aisselle du condamné. Lentement, il la fit glisser sous son bras, l’immobilisant au bord intérieur de l’aile.

Enfin, d’un geste exercé, il frappa le long du bras tendu, et la Serre fendit plumes, peau et os. Le sang coula à terre et vint emplir les délicats motifs gravés dans la pierre et le cristal. L’aile de l’hérétique tomba mollement au sol. 

Malgré l’anneau de métal qui enserrait le bec d’Ikiss, Iskar entendit ses hurlements étouffés.

Le grand sage parcourut l’assemblée du regard et, un instant, s’attarda sur lui.

« Voilà le sort qui attend tous ceux qui se détournent de Rukhmar. »

Puis il passa à l’aile restante.

---

Le Voile Akraz.

Viryx avançait furtivement dans la forêt aux abords du village. Elle portait une épaisse robe grise, apportée d’Orée-du-Ciel. Une précaution indispensable, s’était-elle dit. Elle n’avait pas été suivie, tout du moins elle ne le pensait pas, mais elle ne voulait prendre aucun risque.

C’était la raison pour laquelle elle avait décidé de se rendre au Voile Akraz pendant la cérémonie d’exil : à cet instant même, le grand sage serait en train de couper les ailes d’Ikiss. Bientôt, les trancheserres le mèneraient hors des flèches et le jetteraient au sol, où il pourrait continuer à vivre parmi les parias. Les adhérents resteraient ensuite à la grande Flèche pour célébrer la gloire de Rukhmar jusque tard dans la nuit.

Elle continua à avancer dans les bois, tête baissée, évoluant dans l’ombre en évitant les groupes de parias qui passaient çà et là. Elle remarquait plus de détails qu’à sa première venue dans le village, où elle s’était concentrée sur la filature d’Ikiss en ignorant presque tout ce qui l’entourait.

Mais aujourd’hui, elle observait tout. L’air du village était saturé d’une puanteur évoquant le moisi et l’avarié. Les parias déambulaient d’une démarche grotesque, leurs corps déformés par la malédiction. Tout en eux portait une forme de perversion. D’obscénité. Le simple fait de les voir vaquer à leurs vies la mettait mal à l’aise.

Elle trouva la hutte vers laquelle elle avait suivi Ikiss, avec les petits parchemins pendus à l’entrée. Elle vérifia qu’il n’y avait aucun paria à proximité et, une fois rassurée, pénétra dans l’édifice décrépit. 

Personne. Des paniers tissés en forme de gouttes, bourrés de recueils et parchemins moisissant, étaient pendus au plafond.

« Il y a quelqu’un ? » appela-t-elle.

Rien.

Qu’avait dit Ikiss ? Les ombres s’avancent... Les ombres se rapprochent...

« Les ombres se rassemblent... » dit-elle doucement dans le vide de la hutte.

Une épaisse fumée se mit à tourbillonner devant elle, formant peu à peu la silhouette d’un paria. Puis l’ombre s’éclaircit, devint tangible et, sous ses yeux, Reshad apparut, son petit kaliri rouge sur l’épaule. 

« ... quand le corbeau dévore le soleil. Et qui es-tu ?

– L’un de mes semblables est venu ici récupérer un parchemin. Je le remplace. » Elle approcha de l’arakkoa difforme, retira sa capuche et dressa les plumes de sa tête pour l’intimider. « Où est le parchemin ?

– Ah, tu es celle qui l’avait suivi, répondit-il d’un ton posé, presque moqueur, qui irrita Viryx. Qu’est-ce qui te fait penser que je vais te le donner ? »

Dans le même souffle, elle tira la dague d’os à sa ceinture et la plaqua sur la gorge du paria. « Je sais me montrer très convaincante. Et je... »

Elle se figea en sentant un objet pointu contre sa poitrine. Elle baissa les yeux et vit qu’il tenait un petit poignard noir, courbé comme une serre de kaliri.

« J’ai beau être un simple érudit, ça ne veut pas dire que je suis naïf, dit-il.

– Peut-être. » Lentement, elle tendit sa main libre vers le jeune kaliri et le saisit. « Mais je te demande de baisser ton arme et de me donner ce que je veux. »

Elle pressa. L’oiseau piailla de douleur en se débattant vainement dans sa main.

« Assez, assez ! cria-t-il avant de retirer son poignard. Je ne faisais que m’assurer de tes intentions. Si je t’avais tenue pour une ennemie, je ne me serais pas montré. Mais tu as prononcé les mots. »

Elle relâcha le kaliri et baissa sa dague, mais sans la rengainer. « Que veulent-ils dire, ces mots ?

– Ils viennent d’une comptine, qui date d’avant... la scission. » Il écarta les bras, regardant tout autour de lui. « Avant la malédiction, quand les arakkoa étaient plus que ce qu’ils sont aujourd’hui. Plus sages. » Il fouilla dans sa robe pouilleuse et en sortie un vieux parchemin enroulé dans un étui en cuir teint en violet. « Grâce à cet objet, il se pourrait que cette époque renaisse. »

Elle prit le rouleau et le fit tourner entre ses doigts, examinant les runes presque effacées tracées sur l’étui.

« Je doute que tu sois vraiment l’amie de l’autre arakkoa qui était ici. Mais le fait que tu sois revenue, que tu sois prête à risquer l’exil, est révélateur. Tu es en quête de vérité. Par les temps qui courent, il est bien rare de voir un habitant des flèches en quête de vérité. Ce parchemin pourrait tout changer. Nous unir à nouveau.

« Nous unir à nouveau ? » Cet imbécile pensait-il vraiment...

Un concert de piaillements venu de dehors l’interrompit dans ses pensées, et elle sortit de la hutte en passant le parchemin à sa ceinture. Les parias détalaient dans toutes les directions. Au-dessus du village, une grande silhouette traversait l’épais feuillage vert et cramoisi.

Une silhouette ailée.

Elle poussa un juron, se débarrassa de son déguisement pour pouvoir déployer ses ailes, et s’envola par-dessus les huttes du Voile Akraz, puis se posa rudement sur un arbre à l’orée du village, dispersant une dizaine de kaliris occupés à se lisser les plumes.

Avant qu’elle ne pût repartir, une main lui saisit le bras. Elle fit volte-face, repoussant l’agresseur tout en concentrant une boule du feu de Rukhmar au creux de sa paume. 

Puis elle le vit. Iskar.

Son frère de couvée la dévisageait, bras écartés pour se rattraper aux branches. « Tu ne devrais pas être ici ! » Son regard tomba sur le parchemin passé à sa ceinture. « C’est pour ça que tu as pris un si grand risque ? Qu’est-ce qu’il contient, alors ?

– Je... Je ne sais pas encore. » À ces mots, elle sentit la vague d’excitation se retirer, remplacée par la peur et le dégoût. Elle se rendit compte de l’absurdité de sa réponse. De tout son comportement.

---

Ce ne fut qu’une fois rentrés à Orée-du-Ciel, à l’abri dans le perchoir de Viryx, qu’ils osèrent dérouler le parchemin. À la lueur d’un orbe solaire, ils lurent les vieux écrits. Il s’agissait d’une compilation de nombreux textes antiques, dont la plus grande partie portait sur Terokk et sa fille, Lithic. 

C’était une version des évènements considérablement différente de celle qu’Iskar et les siens avaient apprise en grandissant, celle consignée dans les archives et autres documents officiels. Pour commencer, aucune des chroniques qu’Iskar avait lues jusqu’ici ne mentionnait que Terokk avait une fille. Et dans cette version, il n’avait pas été un tyran, mais un glorieux monarque, un souverain bienveillant et valeureux. Les Adhérents de Rukhmar étaient très respectés à cette époque, mais ils avaient voulu toujours plus de pouvoir et de prestige. 

Et un seul obstacle s’était dressé sur leur chemin : Terokk.

« Les Adhérents renversèrent le roi pour servir leurs desseins. Ils l’appréhendèrent, ainsi que sa fille, Lithic, et ses plus proches alliés, et les précipitèrent du ciel dans les bassins du creux des Sethekk... » lut Viryx à haute voix.

Le creux des Sethekk ? Iskar en avait entendu parler, c’était un lieu interdit, un marécage boueux situé à l’est d’Orée-du-Ciel et qui, pour les Adhérents, était livré aux ténèbres. D’après les légendes, le malfaisant dieu Sethe, ennemi de Rukhmar, y avait péri au temps jadis et corrompu la terre de son sang.

« Sans ailes pour ralentir sa chute, Lithic n’y survécut pas : le choc lui brisa les os. Terokk, lui, en réchappa, reprit Viryx. Au contact des eaux souillées du creux, il contracta la... la malédiction de Sethe. L’eau : telle est la source du mal.

– Telle est la source... » Iskar sentit ses forces l’abandonner. Était-ce la vérité ? Était-il possible que ce soit la vérité ? Les anciens lui avaient enseigné que la malédiction venait de la perte de la faveur de Rukhmar. De la désobéissance, entre autres choses. Qu’elle était le fruit d’une faiblesse personnelle, pas d’une cause extérieure. Mais ce document indiquait que la source en était les eaux du creux des Sethekk. Ce qui signifiait que n’importe qui, quelle que soit sa vertu, pouvait en être victime.

Que tout ce qu’il pensait savoir n’était qu’un mensonge.

« La malédiction flétrit l’esprit de Terokk, et il commença à dépérir, continua Viryx. Nombre de ses fidèles connurent le même sort après avoir été bannis à leur tour d’Orée-du-Ciel par les Adhérents. Ils devinrent les parias. Désormais débarrassés de Terokk, les Adhérents assirent leur domination sur les arakkoa. »

Elle reposa le parchemin sur la table.

« Tout ce temps... » Une sourde colère montait en Iskar. Il avait vécu toute sa vie dans la croyance que s’il conservait sa foi, s’il obéissait aux lois, il serait protégé de la malédiction. Tous les châtiments qu’il avait endurés pour prouver sa dévotion, tous les tourments et les épreuves... Tout ça, pour quoi ?

« Nous ne savons pas si c’est la vérité, dit Viryx. Tu l’as dit toi-même hier. Comment pouvons-nous savoir que ce n’est pas un faux créé par les parias pour nous manipuler ?

– Nous ne pouvons pas savoir. » 

Mais il le découvrirait. Si ce document existait bel et bien, s’il était authentique, il y en aurait d’autres. Des apocryphes, dissimulés au cœur de la grande Flèche. Des recueils et chroniques perdus dans l’histoire, cachés par les anciens. Des traces. Des secrets. Des vérités. 

« Mais si c’est bien la vérité, reprit-il, alors Orée-du-Ciel ne sera plus jamais la même. »

Viryx alla jusqu’à la fenêtre. Dehors, des dizaines de kaliris volaient dans le ciel nocturne. Ils crossaient, piaillaient, allaient se poser sur les creux naturels dans le roc de la flèche. Plus loin, les terrasses d’Orée-du-Ciel luisaient à la lumière des orbes solaires. Elle fut, à cet instant, frappée par leur beauté.

« Il faut le détruire, dit-elle en se tournant vers lui.

— Le détruire ? répondit-il, l’air incrédule. Non, le cacher quelque part.

— Ça pourrait tout gâcher. Le garder ici est trop dangereux », insista-t-elle en se dirigeant vers le parchemin.

Mais Iskar fit de même et plaqua la main dessus. « Si tout est vrai, ça veut dire que nous avons vécu dans le mensonge. Ça ne signifie rien, pour toi ? Tu t’es donnée tant de mal pour le trouver, tu as tout risqué, et maintenant tu veux le détruire ?

— Ce que j’ai fait était idiot. C’est le mystère... Le mystère m’a emportée. » Elle saisit un bout du rouleau en bois et tira, et il appuya plus fort pour retenir les peaux. « Laisse tomber tout ça. Je t’en prie.

— Laisser tomber ? » dit-il d’une voix criarde. De sa main libre, il attrapa l’autre bout du rouleau. « Comment pourrais-je laisser tomber ?

— Parce que ça n’a aucune importance, répondit-elle en serrant plus fort. Même si c’est vrai, ça n’a aucune importance... »

Elle repensa au Voile Akraz et aux parias. Cette saleté, cette pourriture. Ce désespoir. Elle essaya d’imaginer un monde où les siens et les arakkoa inférieurs vivaient égaux, et toutes les images qui lui venaient à l’esprit la dégoûtaient.

Orée-du-Ciel était puissante et glorieuse. Changer tout cela, restaurer le lien avec les parias, ne ferait que démolir le monde qu’elle connaissait. Malgré toutes les règles pénibles qu’elle avait appris à haïr en tant qu’adhérente, toutes ces études et ces rites futiles, elle ne voulait pas perdre son mode de vie.

Qu’y avait-il dans le monde qui puisse être à la hauteur ?

« Tu n’as pas vu les parias comme je les ai vus. » Elle tira sur le parchemin. Elle était plus forte que son frère de couvée, et le vit lutter pour maintenir sa prise. « Si tu avais vu leur vie, tu changerais d’avis. S’il faut tolérer ce mensonge pour préserver Orée-du-Ciel telle qu’elle est, ça en vaut la peine. »

Et d’un dernier effort, elle lui arracha le parchemin. Iskar tomba au sol, et elle invoqua un trait du feu de Rukhmar dans sa paume pour brûler le rouleau. Les doigts de flamme grimpèrent le long des feuilles élimées.

« Riiiik ! Non ! » Il fonça vers elle en lançant la main, mais elle bloqua l’attaque de l’avant-bras et le frappa à la tempe. Il s’écroula au sol.

Le feu consuma le parchemin, et des flammèches vinrent voleter autour d’Iskar. Il se mit à genou et prit les cendres en main. « Comment as-tu pu ?

— C’est pour le bien des arakkoa, dit-elle en se retournant vers la fenêtre. Pour... »

Les mots se figèrent dans sa gorge. Des kaliris étaient posés devant les deux fenêtres. Ils se tenaient là, complètement silencieux, et l’observaient à travers le verre fumé.

Bizarre. Elle n’avait jamais vu de kaliris si absorbés, et son estomac se noua d’appréhension.

Une masse percuta soudain la porte. Une fois... puis deux...

À la troisième, la porte sauta de ses gonds et tomba au sol. Deux trancheserres firent irruption dans la pièce, lames-ailées brandies, suivis par le grand sage Zelkyr.

« Pour le bien des arakkoa, dit la voix de Rukhmar. Effectivement. »

Viryx recula d’un pas, sidérée. Puis elle inclina la tête. « Grand... Grand sage...

— Tu as toujours été curieuse, hein ? » dit ce dernier. Il désigna Iskar. « Attachez-le. »

L’un des trancheserres s’élança. Il lui passa une cagoule sur la tête et lui ferma le bec avec un anneau métallique. Iskar ne dit rien, et ne se débattit pas.

Elle trouva le courage de parler. « Ce n’est pas de sa faute. Il...

— Je sais ce qu’il a fait. Et je sais ce que tu as fait. » Zelkyr ouvrit la fenêtre et étendit le bras vers les kaliris perchés dehors. Il flatta les plumes d’un d’entre eux, qui se mit à roucouler.

« Je vous observais. Voir à travers les yeux des kaliris est un talent peu répandu, mais extrêmement utile à l’occasion. Tu serais surprise d’entendre ce que disent certains d’entre nous quand ils pensent être seuls.

— Et vous nous avez laissés continuer ? demanda-t-elle, une pointe de colère dissipant sa peur.

— Il est naturel de chercher à percer un mystère. Ce qui compte, c’est ce que l’on fait de ce que l’on découvre. C’est cela qui définit ce que l’on est. Ceux d’entre nous qui s’élèvent parmi les rangs des Adhérents portent le fardeau de bien des vérités, bien des secrets. Seuls les sages savent les dissimuler pour le bien des arakkoa. »

Il chassa les kaliris, qui s’envolèrent dans le ciel nocturne. « Je crois que tu possèdes cette sagesse. Tu as le potentiel d’aller très loin au sein de notre ordre. »

Elle ne savait pas comment réagir. Devait-elle ressentir de la gratitude, en un moment pareil ?

« Mais il reste le problème de ton indocilité. De ce penchant pour la rébellion. » Il posa une main sur son épaule. « Heureusement, il existe... certains moyens pour corriger ce genre de défaut. »

Le second trancheserre lui prit le bras par derrière et lui tordit dans le dos. Une vague de douleur lui brûla la peau et remonta le long de sa nuque. Elle tenta instinctivement de se débattre, mais en vain.

« J’ai toujours été trop permissif avec toi, et je veux m’en excuser. Peut-être que si j’avais été plus sévère, nous n’en serions pas là. Mais sache que tout ce que je fais à présent, je le fais car je t’admire... car j’ai foi en ce que tu pourras devenir un jour. »

Le trancheserre lui mit une cagoule sur la tête, et elle hurla.

Le monde sombra dans les ténèbres.

* * *

Elle ignorait combien de temps elle avait passé dans l’obscurité. Des jours... des semaines... une vie.

Mais à la vérité, elle n’en avait cure. Elle voulait juste que cela se termine.

Le moment vint, heureusement. Quelqu’un lui retira la cagoule, et elle se retrouva face au grand sage. Elle ne dit rien. Il l’aida à se relever et la guida dans le dédale de catacombes situées quelque part sous la grande Flèche.

« Sais-tu pourquoi j’ai choisi Iskar pour être ton frère de couvée ? »

Le temps passé dans l’obscurité lui avait engourdi l’esprit, et il lui fallut un moment pour comprendre la phrase. Elle essaya de répondre, mais tout ce qui sortit de son bec fut un sourd gémissement.

« Je savais qu’il n’apprendrait jamais vraiment rien de tes talents, mais je pensais que veiller sur lui pourrait t’inculquer un peu le sens des responsabilités. Et peut-être que ça a été le cas, d’une manière détournée. Car ta décision de brûler le parchemin était sage. Responsable. »

Elle le suivit dans la salle principale de la grande Flèche. Un flot de lumière s’engouffrait par le dôme de cristal ; elle pencha la tête en arrière et poussa un soupir de soulagement en sentant les rayons déferler sur elle et lui réchauffer le corps.

Plus encore qu’à manger ou à boire, c’est ce qui lui avait manqué. La lumière.

Elle se vit tendre la main vers la lumière, ne désirant que la toucher, la saisir. Il n’y en avait pas assez dans cette salle pour la rassasier. Il n’y en aurait jamais assez, pas de toute sa vie.

« Mais je me rends compte à présent que le sens des responsabilités n’était pas ce que tu devais apprendre. Ce qu’il te fallait, c’était comprendre le poids des conséquences. »

Ces paroles arrachèrent Viryx à sa torpeur euphorique, et elle remarqua les trois arakkoa au centre de la salle : deux trancheserres encadraient Iskar, le tenant par des chaînes fixées à ses poignets. Il avait encore le bec fermé par un anneau de métal, mais les guerriers lui avaient enlevé la cagoule pour permettre à Viryx de le voir. Et à lui de la voir, elle.

Le grand sage lui tendit la Serre de Rukhmar et recula. Elle soupesa la relique sacrée et regarda autour d’elle.

Il n’y avait aucun autre spectateur. Ce n’était pas comme les autres cérémonies de bannissement, mais bien plus confidentiel. Secret.

« Veux-tu vivre à la lumière, ou dans l’ombre ? » lui susurra le grand sage.

Elle s’avança, arme à la main. Iskar la fixait droit dans les yeux. Il ne bougea pas, ne dit pas un mot. Dans son regard, il n’y avait pas la moindre trace de peur. Seulement de la colère, froide et sèche.

Elle plaça la lame sous son bras tendu.

Et fit son choix.

* * *

Le silence se fit brièvement quand Reshad eut terminé son récit.

L’autre paria se leva de la souche et étira son dos voûté comme il le pouvait. « Je n’avais jamais entendu cette histoire à propos d’Iskar. Il a toujours dit être né au ban de la société.

— J’imagine qu’il n’aime pas raconter ça. Et, comme tu le sais, il aime bien les petits mensonges. » Reshad se leva à son tour, et ses articulations craquèrent après tant de temps sans bouger.

Ces vieux os...

Le grand arakkoa resta perché sur le tronc d’arbre. Reshad lui laissa un peu de temps pour réfléchir à tout ça. À l’histoire de la souveraine qu’il avait jadis fait serment de servir jusqu’à la fin de ses jours.

Il repensa à sa rencontre avec Viryx au Voile Akraz. Si seulement j’avais alors su ce qu’elle deviendrait. D’un simple coup de mon poignard, j’aurais pu sauver tant de vies...

Évidemment, il était absurde de penser ainsi. Il n’avait pas su qu’elle deviendrait le grand sage d’Orée-du-Ciel. Ni que son obsession pour la technologie apogide conduirait les grands arakkoa à construire des armes comme un faux soleil au sommet de leur cité. Ni qu’elle ordonnerait de le braquer sur les parias pour les évaporer de la surface du monde.

Viryx et ses plus proches fidèles était morts aujourd’hui, mais ils avaient incarné tout ce qu’il y avait de mal dans le monde. De grands arakkoa obsédés par la lumière du soleil, emportés par leur fanatisme.

Mais il dut se rappeler que les parias n’étaient pas sans leur responsabilité, eux non plus : ils avaient trouvé refuge dans un autre type d’extrême, obsédés par les ténèbres, noyés dans la honte et le mépris de soi.

Les ombres se rassemblent quand le corbeau dévore le soleil. Le ciel brûlant est éteint par les ailes noires qui couvrent doucement les cieux. Reposez-vous, mes enfants. Car même le soleil a besoin de sommeil.

Les arakkoa des temps anciens avaient su qu’il était naturel de voir lumière et obscurité se succéder. Les parias et leurs cousins ailés ne pourraient réussir qu’ensemble.

Aujourd’hui, le peuple de Reshad le comprenait enfin.

Pour la plupart, en tout cas. Pour certains d’entre eux, comme Iskar, il n’était pas sûr qu’ils soient revenus à la raison.

La vie d’Iskar, comme celle de Viryx, avait basculé après sa découverte de la vérité sur Terokk. Malgré la mutilation et l’exil, il s’était hissé dans les rangs des parias jusqu’à devenir leur chef. Mais ces dernières années, Reshad avait senti grandir en Iskar quelque chose de noir, une sourde soif de vengeance et de pouvoir, peut-être née lors de ces évènements à Orée-du-Ciel.

Iskar s’était-il éveillé au monde comme les deux arakkoa que Reshad voyait devant lui ? Avait-il enterré le passé en faveur d’un nouvel avenir ? Ou était-il encore prisonnier des temps révolus, encore perdu dans l’ombre ?

« Reshad ! » Un grand arakkoa se posa près de lui, l’air paniqué. « Nous avons retrouvé les éclaireurs envoyés à la recherche d’Iskar. Ils sont morts.

— Morts ?

— Assassinés. Raaaark ! Par Iskar lui-même. D’autres poursuivent les recherches », termina le messager.

Reshad se rassit sur la souche calcinée et, mollement, renversa la bourse de noix et graines au sol.

Percy inclina la tête, troublé, et le regarda comme s’il s’attendait à un piège.

« Mange, mange », dit Reshad en désignant les friandises. De grandes choses attendaient son peuple. Il le savait. Mais le temps n’était pas venu de le célébrer. Il y avait du travail, des vestiges du passé à enterrer. « Tu auras bien besoin de forces dans les jours qui viennent. Tous, nous en aurons besoin... »