Les règles de l'art
par Ryan Quinn

La messagère orque, dont le visage était strié de cicatrices, progressait tant bien que mal sur les hautes marches qui menaient aux portes de Cognefort.

Tous les ogres s’interrompirent pour la regarder passer. Les plus rustres de ces brutes la lorgnaient depuis l’obscurité qui surplombait la route vers le sommet, tandis que les Goriens plus aisés la scrutaient à l’abri de leurs tertres ornés de trophées récupérés sur les dépouilles de leurs victimes.

Un autre observateur, du haut de sa tour, suivait lui aussi l’approche de la messagère. Un double sentiment de dégoût l’envahit peu à peu. Cette orque osait poser le pied sur une montagne façonnée par des générations entières d’ogres, dont les familles ancestrales avaient éventré puis broyé la roche pour la modeler en ville, en palais, en forteresse et en patrie tout à la fois.

Cependant, on lui avait permis, d’un simple mouvement de lances silencieux, d’emprunter l’ascenseur vers le second niveau de Cognefort. La coutume voulait que les visiteurs solitaires soient traités avec curiosité. Rien n’empêchait en effet de les tuer plus tard.

Lorsque la plateforme s’immobilisa dans un dernier soubresaut, la messagère découvrit une dizaine d’esclaves orcs exténués affectés au maniement de ses poulies. Ils s’éclipsèrent un par un non sans lui jeter de nombreux regards appuyés.

La messagère leva les yeux vers le sommet de la montagne. À son pic, à peine visible, se découpait le contour d’un immense balcon : le trône de l’imperator, résidence du roi-sorcier des ogres. Mais l’ascension était encore longue. Le souffle court dans la poussière ambiante et la puanteur qui émanait du quartier des esclaves, l’orque plissa le nez.

Un groupe d’ogres colossaux, parés de vêtements élégants, approcha d’un pas sonore avec une étonnante rapidité. Le plus imposant d’entre eux – qui tenait visiblement à arriver le premier – couvrit la distance en quelques secondes. Tel une charrette à bras lancée dans une pente, il s’immobilisa en cahotant et recouvra tant bien que mal son équilibre. Il dégageait une effroyable puanteur de graisse animale et de parfum mélangés, mais sa tenue sans manche était immaculée (celle-ci avait sans nul doute été lavée plus récemment que son corps). Il souleva son ventre démesuré qui débordait de ses vêtements d’une main et se gratta de l’autre, sans quitter la messagère des yeux.

— Je suis le grand conseiller Vareg, déclara-t-il d’une voix suave. Je parle au nom du roi. Livre-moi ton message pendant que je finis mon repas, et je vous laisserai, toi et tes abattis, quitter Cognefort intacts.

Sur ces mots, il produisit un gros morceau de viande d’elekk à l’odeur âcre, et le mordit à pleines dents, dans une pluie de graisse blanchâtre. À peine eut-il englouti la moitié de l’épaule, chair comme os, qu’il retroussa les lèvres pour une seconde bouchée – en une routine bien rôdée, destinée à presser ses interlocuteurs.

La messagère scruta un à un les ogres qui lui faisaient face.

— J’apporte un message de Grommash Hurlenfer, chef de guerre de la Horde de Fer, à l’attention de tous les ogres de Nagrand. Si vous voulez fouler Draenor un jour de plus, reprit-elle après une pause, vous allez devoir le mériter.

Les ogres – tous les ogres – éclatèrent de rire. Lorsqu’ils retrouvèrent leur calme, des filets de poussière s’écoulaient par-dessus les bords de l’ascenseur.

— Ah ? s’étonna Vareg en délogeant de la pointe de l’ongle un morceau de tendon coincé entre ses dents jaunies. Dis-m’en plus. Comment ? demanda-t-il sans la regarder.

— Rampez devant la Horde de Fer, baissez les yeux, expliqua-t-elle, manifestement irritée, mais avec lenteur. Remettez-nous le contenu de vos coffres, couchez-vous à nos pieds, suppliez. Peu m’importe. Prouvez votre valeur ou vous disparaîtrez, acheva-t-elle dans un grognement.

Vareg se pencha en avant. Son corps massif roula comme un éboulement sur le point d’engloutir la messagère.

— Ma petite, nous retenons prisonnières une bonne centaine de familles orques, contra-t-il en désignant avec le reste de son repas un esclave qui s’échinait derrière un chariot de nourriture. Hurlenfer se fiche peut-être de ton sort, mais est-il prêt à se montrer aussi léger avec le leur ?

— Ils sont déjà morts, répliqua la messagère, les yeux rivés sur ceux de son interlocuteur, avant de tourner les talons.

Les mots qu’elle avait utilisés – prouvez votre valeur, et pas soumettez-vous ou rendez-vous – n’étaient pas anodins. Les orcs de la Horde de Fer étaient assez sûrs de leur fait pour se montrer impudents, mais ils n’avaient exprimé aucune exigence précise en matière de tribut ou de territoire à leur céder. L’ultimatum était ouvert, à la discrétion de celui qui le recevait.

Le roi-sorcier avait lui-même déjà formulé des demandes similaires.

L’imperator Mar’gok, roi-sorcier bicéphale des Cogneforts, dont les ancêtres avaient dompté les avalanches et les vents déchaînés pour établir les premiers bastions, colonnades et réservoirs en Nagrand, ne quitta pas son balcon.

Toute la journée, il avait scruté les rues qui serpentaient jusqu’au pied de Cognefort, grâce à une lentille sculptée dans le quartz. En temps normal, ses quatre yeux lui donnaient suffisamment à voir, mais les longues heures d’observation commençaient à lui faire tourner une tête. (Y avait-il d’autres choses à regarder ? En avait-il vu assez ?) Il fut surpris du conflit né entre ses deux esprits, qui collaboraient habituellement avec autant d’harmonie que les deux jambes d’un même corps.

Mar’gok fronça les sourcils en essayant d’imaginer comment un de ses sujets – un ogre à deux yeux, une tête et un cerveau – appréhenderait la splendeur de la ville. Se focaliserait-il sur un seul point à la fois ? Nul ne pourrait diriger ainsi. Tout serait bien trop flou.

L’imperator distingua les masses informes de ses conseillers qui, sur le retour de leur entrevue, s’immobilisèrent dans les jardins, sans doute pour se disputer. Puis il reporta son attention sur la petite tache brun-roux de la messagère qui franchissait les portes la ville.

* * *

L’attaque ne se fit pas attendre (ce genre de message est toujours délivré a posteriori, jamais avant).

Des hurlements emplirent les rues de Mar’gok dans toutes les directions, un peu comme si des loups encerclaient Draenor. Au-delà des remparts ouest, des globes de flammes et de fumée fusaient dans les airs en direction de la glorieuse Cognefort. S’ils percutaient la muraille, ses tours cylindriques – en s’effondrant – obstrueraient à coup sûr les routes d’accès au sommet. Les combattants des niveaux supérieurs, retenus par des ascenseurs trop lents, seraient incapables d’apporter leur soutien. Et ceux qui parviendraient à affluer par la brèche risqueraient de trébucher sur les décombres et de se faire massacrer en masse. Leurs corps, redoutables instruments de guerre, se mueraient alors en obstacles pour leurs propres troupes.

Les guerriers de la Horde de Fer pouvaient également choisir d’emprunter le chemin est sur le dos de leurs loups bondissants, dont les gueules dégoulineraient du sang des ogres éventrés sur leur passage. Là-bas, la ligne de défense était surtout constituée de brutes qui, au moindre signe d’une charge ennemie, s’empresseraient d’abandonner leurs lances dans l’espoir de sentir craquer sous leurs doigts quelques frêles mâchoires, avant de succomber. À quand remontait leur dernière flagellation ?

Et si les orcs parvenaient à franchir leurs rangs et se hâtaient vers les enclos des esclaves ? Pourraient-ils leur fournir des armes et soulever une révolte ?

Les risques étaient nombreux. L’imperator Mar’gok les passa en revue tandis que le crépitement des flèches, toujours plus intense, résonnait jusqu’à son balcon. Il prit sa décision et commanda.

Il avait ordonné que tous les esclaves soient enfermés dans leurs enclos, et massacrés sans sommation au moindre signe d’insubordination. Les dépouilles, livrées aux mouches, devaient être confinées avec les vivants.

Le niveau inférieur de la ville, celui où résidaient les Goriens les plus faibles, les plus pauvres et les moins expérimentés, subirait l’assaut de plein fouet. Mar’gok y dépêcha un imposant groupe de sentinelles – des combattants aguerris, portant haut le violet et l’or de l’imperator – chargées d’arrêter l’avancée ennemie. Le meuglement de guerre des sentinelles ébranla la montagne et ses rochers.

En première ligne, des briseurs goriens à la peau rouge chargèrent. Insensibles aux sorts chatoyants de leurs adversaires, ils broyèrent les corps et écrasèrent les trachées des orcs à grands coups de leurs lourdes massues. Malgré tout, la Horde de Fer ne cessait d’affluer.

Un ensemble hétéroclite de cavaliers chanteguerres combattait aux côtés des autres orcs : des hurleurs au visage peints de tourbillons sanguinolents, des escouades d’infanterie casquée et totalement couverte de plaques d’acier noirci, des fanatiques du gladiateur Kargath, mutilés en signe d'allégeance, et équipés de lames à la place des mains. Ils semblaient ne rien avoir en commun, à l’exception d’un insigne : une forme rouge indistincte et hérissée de pointes, qui ornait boucliers et bannières.

Et des armes. La Horde de Fer consacrait chaque once de son génie à la mise au point de nouveaux instruments de mort (comment avait-elle pu en inventer autant en si peu de temps ? C’était comme si elle avait hérité des avancées de générations entières).

De petits groupes d’orcs, tirant à tout rompre sur les lourdes chaînes de leurs catapultes, projetaient dans les airs des roues de métal enflammé qui embrasaient la chair ogre et réduisaient les murailles en gravats vitrifiés.

Dans les mains des assaillants, des lames à double pointe décrivaient des cercles en virevoltant. Des chariots en acier, perchés sur de longues pattes arachnéennes et chargés de soldats, franchissaient en titubant les fossés grâce auxquels la ville de Mar’gok était si longtemps restée imprenable. La Horde de Fer encerclait de toutes parts les défenseurs de Cognefort, même sur les chemins où les ogres s’agglutinaient pourtant les uns contre les autres.

Cinq orcs, à l’abri d’un bélier métallique surmonté d’un poing crachant du feu, chargèrent en direction de la ville sur un chemin réservé au bétail. Sur leur passage, les ogres tombèrent comme autant d’immenses effigies embrasées, avant de s’immobiliser avec fracas dans une gerbe d’étincelles contre une brute armée d’un marteau. Le torse percé d’un trou béant crachotant des cendres, la brute bascula à son tour.

Les orcs ne faisaient pas de prisonniers. La fumée et l’odeur de chair brûlée s’élevèrent jusqu’à la cime de l’Imperator, tout en haut de Cognefort, où elles atteignirent simultanément les quatre narines de Mar’gok, dont l’estomac se mit à gargouiller.

* * *

Tandis que la Horde de Fer rongeait sa ville par les orteils, le roi-sorcier des Cogneforts, à sa tête, surplombait le carnage au milieu des piliers de schiste ouvragé de son premier grand projet : les salles du Gorthenon.

Le conseil de Mar’gok occupait l’ensemble du vaste parterre. Il était constitué d’ogres âgés et massifs, accroupis comme des tigres prêts à bondir ou posant tels des dieux sur des pierres massives qu’ils avaient portées sur plusieurs niveaux. À distance respectable du conseil, plusieurs rangées de consultants militaires et de champions équipés de gourdins et d’armures patinées patientaient, immobiles. Quelques-uns arboraient l’étrange teint rouge, bleu ou gris, et les tatouages archaïques caractéristiques des briseurs, ces guerriers soumis à des rituels et à un entraînement destinés à les immuniser contre une école de magie spécifique – sort que le roi-sorcier, pendant son règne, avait imposé à un Gorien sur vingt. Leur posture trahissait leur faible espoir que les briseurs parviennent à contenir la Horde de Fer. En effet, tous semblaient prêts à quitter les débats au moindre signe pour aller massacrer les ennemis des Cogneforts.

Il n’y avait nul endroit où s’asseoir. Plusieurs conseillers arpentaient la salle, orbitaient autour de l’imperator, l’ogre le plus imposant de toute l’assemblée. C’était une créature gargantuesque qui paraissait tour à tour grasse ou musculeuse. Une longue corne saillait de son crâne droit et une écharpe violette ruisselait jusqu’à ses pieds. Sous ses capuches, les mâchoires crispées, l’imperator scrutait ses sujets. Il ouvrit ses paumes calleuses et brandit les bras devant l’assemblée.

De tous les ogres présents, le grand conseiller Vareg semblait le plus impatient.

— Que nos primalistes pulvérisent la pente nord, éructa-t-il. Le sommet s’effondrera, et réduira toutes leurs petites têtes en bouillie.

La graisse qui lui maculait le visage scintilla.

Tandis qu’ils l’écoutaient, quelques membres du conseil semblaient vouloir vider Vareg de son sang pour le boire, mais la plupart, notamment les briseurs, manifestèrent leur agrément en piétinant le sol. Cette salle était un lieu de pouvoir et de violence ; les désaccords les plus longs se résolvaient souvent à coups de crânes. Il était crucial de trouver un terrain d’entente.

— Non, gronda Mar’gok, dont les voix résonnèrent dans la pièce.

Vareg l’impatient, l’ambitieux de basse extraction, obnubilé par sa volonté de s’élever toujours plus haut, affichait l’air des condamnés à mourir dans le colisée.

Deux yeux rivés sur le grand conseiller, tandis que les deux autres scrutaient la foule amassée, Mar’gok laissa les murmures s’éteindre peu à peu.

— Les orcs et leurs armes de guerre sont trop nombreux. Un unique coup ne suffira pas à les anéantir, et l’on mettrait en péril les fondations de notre ville. Non. Nos légions en première ligne vont reculer jusqu’à la voie des Vainqueurs et les forcer à monter. Ils devront utiliser des cordes pour gravir nos marches et nous pourrons en profiter pour les ralentir.

Cognefort avait toujours écrasé toute tentative d’installation à moins de plusieurs lieues de ses murs. Les assaillants, contraints de marcher ou de chevaucher, arriveraient fatigués. D’autant que la ville pouvait sans difficulté résister à un siège prolongé (la Horde de Fer aurait besoin de convois de ravitaillement considérables).

Vareg était un puissant seigneur-mage, riche de nombreuses victoires et doté d’un don hors du commun pour la survie et la désobéissance.

— En leur permettant d’entrer dans la ville, on leur cède l’initiative. Même si nous coupons leurs cordes et leur ravitaillement, ils ne laisseront à nos guerriers aucun espoir de s’enfuir.

— S’enfuir ? répéta Mar’gok d’un air songeur. Ainsi, tu penses que Cognefort va tomber ?

Le silence enveloppa l’assemblée.

Mar’gok fit rouler une pierre – émoussée par sa peau calleuse – dans sa paume.

— Tu penses, reprit-il en faisant claquer une de ses langues, qu’éviter la mort de quelques-uns de nos combattants est plus important qu’éviter celle de Cognefort ?

Le grand conseiller n’avait jamais rien dit de tel, mais personne n’intervint pour le souligner.

— Imperator, vous êtes loin des affrontements, expliqua Vareg d’une voix soudain plus aiguë. Vous ne voyez ni nos soldats, ni nos ennemis. Si vous refusez que nous écroulions la montagne, laissez-nous au moins leur opposer notre pleine puissance. Si nous battons en retraite, nos pertes seront colossales. Et vous regretterez chacune d’elle après notre victoire.

Tandis que les mots de Vareg résonnaient dans la salle, la plupart des conseillers se placèrent aux côtés de l’imperator ; signe silencieux mais manifeste de leur entier soutien. La tournure que prenaient les évènements enragea le seigneur-mage.

— Les orcs sont si minuscules qu’ils seront incapables de déplacer nos cadavres ! grogna-t-il.

— Les choses sont peut-être plus simples que je ne le pensais, déclara Mar’gok, toujours aussi impassible. Joins-toi à moi et utilise ton immense connaissance de la Horde de Fer pour nous apporter la victoire.

— Que je me joigne à vous, Imperator ? Vous allez vous battre ?

— Non. Pendant que nos hommes reculeront pour ralentir les orcs, nous irons trouver le chef de guerre de la Horde de Fer et le forcerons à nous laisser en paix. En envoyant son messager, Grommash Hurlenfer nous a adressé la promesse d’un sauf-conduit.

Quelques centurions et un second briseur compléteraient l’escorte de l’imperator, qui refusait de dépeupler davantage les lignes de front. Il tourna les têtes vers ses mages et gronda :

— Le plus puissant d’entre vous va m’accompagner.

Mar’gok afficha une consternation patente lorsqu’un briseur, au teint bleuté et couvert de runes désordonnées qui semblaient avoir été gravées sur son corps à l’aide d’une pierre grossière, fut poussé en avant par ses semblables. Visiblement, le mage partageait le désarroi de son roi-sorcier.

— Imperator, psalmodia-t-il avec gravité. J’ai broyé le crâne de quatre chamans cette nuit. Je ne suis pas d’humeur à échanger des mots doux. Laissez-moi rester et combattre pour la gloire de Cognefort !

— Comment t’appelles-tu, briseur ? demanda Mar’gok avec calme et douceur, comme s’il s’adressait à un repas.

— Ko’ragh, Imperator.

— Non, Ko’ragh, tu ne vas pas rester ici, refusa Mar’gok. Ta mort serait moins profitable aux Cogneforts que ta vie. Sans compter que (le roi-sorcier coupa court à toute objection et le briseur referma la bouche) l’heure et la cause de ta mort sont à la discrétion de ton imperator. Est-ce clair ?

Ko’ragh s’inclina et salua en se frappant lourdement la poitrine.

Vareg, incapable de supporter qu’un autre lui vole la vedette plus de quelques instants, s’empressa d’intervenir.

— Et comment puis-je vous servir, Imperator ?

Mar’gok se laissa aller à sourire.

— Tu tireras mon chariot.

Le grand conseiller, incrédule, resta bouche bée. Quelques ricanements – un son aussi gracieux que celui de deux rochers frottant l’un contre l’autre – s'élevèrent de l’assemblée.

L’imperator avait toujours encouragé les membres de son conseil à manifester leur désaccord de manière non-violente : il leur suffisait pour cela de cracher à ses pieds. Aucun de ses conseillers encore en vie n’avait jamais exprimé ses divergences de cette façon discourtoise, mais il renouvela malgré tout son offre. Il était magnanime.

Mar’gok baissa ostensiblement les yeux vers ses pieds nus, avant de les reporter sur l’assemblée. Une boule de feu passa devant une des fenêtres, éclaboussant le sol de scories en fusion. Il fronça les sourcils de gauche, puis de droite.

L’imperator regarda de nouveau devant lui. Pas de crachat.

Mar’gok, impassible, passa en revue son cortège sans cesser d’agiter les têtes d’avant en arrière, comme s’il examinait les différents plats d’un banquet ou une poignée de pierres à parier.

Le grand conseiller Vareg, chargé de tirer un chariot à huit roues couvert d’un drap et deux fois plus gros que lui, avait déjà beaucoup appris de sa punition. Même s’il affichait un air affecté, il n’émettait plus la moindre complainte malgré la boue qui constellait sa tenue ocre de minuscules taches brunâtres. Pour le moment, Ko’ragh l’assistait dans son labeur.

À la différence de Vareg, le briseur était habillé pour le combat. Vêtu de quelques pièces d’armure en métal, il arborait une sinistre masse de guerre, coiffée d’un crâne. Sa tête nue et ses bras – presque aussi tatoués que musclés – restaient exposés, comme c’était le cas pour tous ceux qui accompagnaient Mar’gok. Hors de question en effet pour les Cogneforts de négliger leur apparence sous prétexte qu’on les menaçait d’extinction.

Incapable de se résoudre à l'idée d’une mission diplomatique alors que Cognefort était assiégée, Ko’ragh n’avait cessé de grimacer que lorsque Vareg – sans y avoir été invité – lui avait ordonné d’afficher un meilleur visage. Les leçons inculquées dans la douleur au grand conseiller profitaient également aux autres.

Vareg était certes ambitieux, et Ko’ragh borné et renfermé, mais tous deux n’en occupaient pas moins une place élevée dans la hiérarchie ogre. Puissants, ils excellaient dans les manœuvres militaires, se levaient tôt, avaient survécu à de graves blessures (une éviscération pour Ko’ragh, et pour Vareg une entaille à la cuisse qu’il avait laissé se putréfier afin de prouver sa valeur) et comptaient des dizaines de victimes à leur actif.

Pour le reste de son cortège, l’imperator avait sélectionné des centurions extérieurs au conseil après avoir écouté avec attention la liste de leurs exploits (bien plus que leurs noms). L’un d’eux avait vécu dans un dôme de lave pendant des années, jusqu’à ce qu’il parvienne à soumettre le magma à ses moindres volontés. Un autre, un champion du colisée, avait arraché les griffes de dix grands prédateurs pour les coudre sur ses gants de combat. Un troisième entretenait un lien si étroit avec la montagne qu’aucune flèche ne pouvait transpercer sa peau. Tous, en outre, étaient capables de porter d’une traite un rocher de deux tonnes jusqu’à la cime de Cognefort.

La langue des centurions choisis pour escorter leur roi – eux qui n’avaient jamais vu l’imperator en chair et en os auparavant – était en effervescence. Mar’gok, qui luttait pour ne pas se laisser distraire par leur bavardage incessant, ouvrait pesamment la marche. Ses deux visages, contrariés, se tournaient par moments l’un vers l’autre, jusqu’à ce que le vertige finisse par le gagner (les faire taire ? Non, laissons-les jacasser).

Sous ses pas, le sol se muait en une boue molle qui permit à sa suite de quitter la cime, puis de progresser dans la pente sans tomber. À peine s’étaient-ils éloignés de quelques mètres que leur rampe d’accès improvisée, de nouveau pierreuse, redevint impraticable. Ils accélérèrent ensuite la marche. Derrière eux, le chariot laissait des sillons boueux. Vareg se dit que les orcs disposaient ainsi de leur première route et l’imperator s’autorisa lui aussi un petit sourire.

Grâce à leurs gigantesques enjambées, les ogres atteignirent leur destination peu après l’aube. Bien que l’imperator restât silencieux, son cortège ne cessa de plaisanter pendant tout le trajet. Son peuple était né au commencement, lorsque les grands Architectes, après avoir extrait la lumière de l’énorme boule de feu qui allait devenir Draenor, s’étaient servis de la même argile fumante pour façonner les ogres et leur offrir le contrôle de la pierre et de la terre. Le monde leur appartenait, leur capitale trônait au sommet des échafaudages du temps.

Au sein du cortège, nul ne doutait que les défenseurs de Cognefort avaient survécu à la nuit, que leur empire se dressait encore fièrement, jusqu’à ce qu’ils posent les yeux sur Grommashar.

* * *

La dernière fois que Mar’gok l’avait vu, le camp des Chanteguerres était encore sommaire, mobile. Du bois et du cuir, des huttes et des cabanes, le tout posé sur le sol avec précaution. Il avait observé le visage dépité des orcs, frappés d’hébétude et d’incompréhension, après que le vent et la pluie avaient ravagé leurs maisons.

À présent, le camp prenait des allures de citadelle en devenir. Des palissades acérées l’encerclaient, des orcs armés jusqu’aux dents, issus de plusieurs clans, patrouillaient sur ses remparts percés de meurtrières, et partout retentissait le fracas métallique des machines redoutables qui crachaient plus de feu et de fumée qu’elles n’en avaient projeté par-dessus les murs de Cognefort.

Les ogres, à découvert mais sous une bannière improvisée pour indiquer leur volonté de parlementer, s’avancèrent d’un pas lourd dans Grommashar.

Mar’gok avait lui-même déchiré l’un de ses drapeaux violet et or par le milieu, mais les orcs, comme s’ils attendaient la venue des ogres, ne s’alarmèrent pas. Seul l'immense chariot couvert sembla éveiller leur curiosité.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda l’un d’eux.

L’orc, vêtu d’une lourde armure, se tenait à la tête d’une colonne de vingt soldats qui, tous, pointaient sur le cortège leurs canons portatifs dont le métal poli scintillait sous le soleil.

Vareg délogea une croûte de morve séchée de sa narine, puis se redressa de toute sa hauteur. Ses paumes, noircies, étaient constellées de taches rosâtres nées d’une journée d’effort. Ko’ragh, dont l’excitation était palpable, ajusta sa prise sur sa masse au crâne menaçant. L’ennemi, fervent et évoluant en terrain connu, les surpassait largement en nombre.

— (Mot d’esprit ? Franchise ? Ruse ?) Un simple tribut, marmonna Vareg avant que Mar’gok ait pu prononcer le moindre mot.

Les orcs s’en contentèrent. Quelques membres de la Horde de Fer reniflèrent malgré tout le chariot, puis soulevèrent le drap pour tenter de découvrir ce qu’il dissimulait. (Que pouvaient-ils bien voir ?) Les énormes armes des ogres furent jetées dans la mer de Zangar. Malgré tous les efforts des soldats de Grommashar pour les faire disparaître, des pointes de lances récalcitrantes perçaient encore la surface de l’eau. L’incroyable petitesse des orcs était exaspérante. De minuscules veines saillaient le long de leurs bras, des gouttelettes de sueur perlaient sur leurs visages, tout chez eux semblait tendu, comprimé, à fleur de peau, comme si leurs corps souffraient d’un terrible manque de place.

L’imperator exigea de son cortège qu’il endure sans broncher les ignominies de la diplomatie. Seuls ses regards appuyés lui assurèrent l’obéissance de tous tandis qu’on les conduisait devant Grommash Hurlenfer.

Grommash, à la différence de son campement, n’avait pas changé. Le fléau de Nagrand était identique à celui que Mar’gok avait autrefois croisé à la tête d’une petite armée, avec sa lourde crinière au vent, sa musculature de bête, ses lèvres retroussées sur ses crocs menaçants.

Ce qui surprit Mar’gok en revanche, fut le trône sur lequel Grommash était assis : un arbre noueux dont le bois grossier semblait aussi inconfortable qu’incapable de durer jusqu’à la prochaine génération de chefs chanteguerres. Il en reconnut l’essence et mesura les épreuves que l’orc avait dû surmonter pour le récupérer.

Grommash avait passé un long moment attaché à précisément cet arbre pendant le règne du précédent roi-sorcier. Après un raid raté contre Cognefort, Hurlenfer avait été capturé, roué de coups et privé de nourriture, jusqu’à en frôler la mort. (Et puis…)

Une tête ogre, rongée et brunie par la pourriture, posait sur la scène ses orbites vides du haut d’une branche. Bien qu’il ne restât que quelques lambeaux de chair encore accrochés au crâne, Mar’gok identifia sans difficulté son ancien possesseur. Il aurait en effet été impossible de planifier pendant si longtemps la mort de son prédécesseur sans imaginer, avec une certaine précision, à quoi ressemblerait sa tête séparée de son corps.

— Imperator, déclara Grommash de sa voix de basse. Que pensez-vous du dernier seigneur ogre qui s’est opposé à moi ?

L’orc avait posé sa question sans grandiloquence. Il n’avait pas non plus quitté son trône, mais son attitude était résolument dominatrice et son regard intense, concentré. Lorsque le silence commença à les mettre mal à l’aise, les ogres se tournèrent vers leur roi.

— Je pense qu’il s’est conduit comme un imbécile, gronda Mar’gok (les mains de Vareg, crispées, se relâchèrent et retombèrent le long de ses hanches). En vous laissant en vie.

L’un des orcs qui flanquaient le trône laissa échapper un sifflement sourd. Vareg et Ko’ragh, sur le qui-vive, portèrent la main vers leurs armes absentes.

— Si j’avais dû décider de votre sort, reprit Mar’gok, je vous aurais tranché la gorge devant mes prisonniers avant de jeter votre dépouille en putréfaction dans l’océan. Je les aurais ensuite envoyés vous rejoindre. Votre peuple était brisé, poursuivit-il en désignant les orcs qui se tenaient dans son dos. À l’heure qu’il est, les Cogneforts régneraient ( de nouveau) sur tout Nagrand.

L’imperator, chaque fois qu’il en avait l’occasion, succombait à l’appel de la théâtralité.

Grommash, que l’évocation froide de sa propre mort semblait ne pas affecter, resta de marbre. Elle n’était plus d’actualité.

Un nouveau groupe d'orcs (dont le nombre dépassait à présent la vingtaine d’individus visibles) surgit de derrière le trône. L’un d’eux, large d’épaules et le visage couvert de tatouages à peine discernables sous sa capuche marron, se pencha vers Hurlenfer pour lui glisser quelques mots à l’oreille (depuis quand écoutait-il les conseils de quiconque ?).

— Je vois, répondit Grommash d’une voix dénuée d’expression. Alors, parlez-moi de la valeur des Cogneforts, du tribut que vous m’avez apporté et du prix que vous accordez à vos vies.

L’imperator ne manqua pas de remarquer que la position du soleil l’obligeait à plisser les yeux et à incliner les têtes. Il résista à l’envie d’arracher un arbre pour se couvrir les visages (Grommash s’asseyait chaque jour sur une relique cristallisant toutes ses rancunes. Le marché devrait lui paraître simple et à son avantage).

— Très bien, renifla Mar’gok. Le cadeau que je vous ai apporté, c’est la connaissance. La Horde de Fer est faible.

— Vous dites cela alors même que nous pulvérisons les murs de votre cité, sourit Grommash. Dis-moi ce que tu as vu, enchaîna-t-il en adressant un signe vers un point situé derrière les ogres qui obstruaient le passage.

Un second orc accourut auprès de Grommash. Mar’gok reconnut aussitôt la messagère balafrée qui lui avait annoncé l’entrée en guerre de son peuple. Dommage, il avait espéré qu'elle serait tuée au cours du siège.

— Nous avons brisé la ligne de défense qui protégeait l’entrée de Cognefort, annonça-t-elle avec une fierté manifeste. La montagne est encerclée. Ils se replient dans leurs pénates.

Mar’gok avait envisagé une telle perspective, mais jamais qu’elle surviendrait aussi vite.

* * *

C’était une ruse. Forcément. L’espace de quelques instants, alors que son peuple commençait à se disputer sous le regard ravi des orcs, Mar’gok ferma les yeux pour imaginer la scène : les ogres perdant du terrain, se battant dans les rues tandis que les restes vitrifiés de leurs tertres s’amoncelaient aux pieds des Goriens encore en formation.

Il visualisa sans difficulté la foule d’orcs qui encerclaient certainement ses légions, leurs lames acérées qui sifflaient dans l’air avant de trancher les jambes des ogres, les tas de victimes qui s’amoncelaient sur les débris de sa ville. Des images qu’il avait vues plus qu’à son tour.

Ensuite, les orcs renverseraient les statues à son effigie. Ses hommes, femmes et enfants, rugiraient de concert, se rassembleraient et prendraient les armes sans cesser de chanter à sa gloire : pour le roi, pour le roi. Mais plus ils le répéteraient, moins leur cri de mort semblerait approprié.

S’ils préféraient ces quelques syllabes, c’était à n’en pas douter parce qu’elles étaient plus faciles à entonner qu’ Imperator, pas parce qu’ils étaient incapables de prononcer son titre, ou son nom.

Ils tiendraient, à n’en pas douter.

Lassé par ces efforts d’imagination, Mar’gok rouvrit les yeux. Il souffla et se tourna vers Ko’ragh et Vareg qui marmonnaient assez fort pour qu’on les entende. Ils avaient adopté une posture défensive et, d’après leur expression, eux aussi croyaient les propos de la messagère. Ils se turent lorsque Grommash éleva la voix.

— Alors, Imperator, reprit celui-ci avec confiance, comme s’il lisait dans les esprits de Mar’gok, qu’est-ce qui vous fait penser que la Horde de Fer est faible ?

Enfin.

— Ne vous méprenez pas, chef de guerre. Vos troupes sont légion et sans doute vos orcs parviendront-ils par les armes jusqu’au sommet de Cognefort (’imperator, qui appuyait ses mots de gestes animés, commença à faire les cent pas). Mais il vous en coûtera un lourd tribut, car vous ignorez tout de notre plus grande force. L’armée que vous affrontez est celle d’un roi-sorcier. Nos traditions sont aussi vieilles que Draenor elle-même (il leva les bras devant la foule amassée et serra ses énormes poings). Nous déclencherons des éboulements depuis nos maisons, nous invoquerons des flammes pour terrifier vos loups, et nous commanderons à la boue de faire rouiller votre armement. Nous sommes insensibles à la magie de vos chamans. Nous nous rirons de leurs tempêtes inoffensives et réduirons leurs crânes en poussière.

À ces mots, Grommash sembla presque… intrigué.

Les orcs vénéraient les éléments. Typique d’individus aussi minuscules de chercher un corps extérieur à glorifier.

— Et, ne put s’empêcher d’ajouter Mar’gok, vous êtes petits. Même si vous parvenez à vous emparer de Cognefort, il vous faudra une année entière rien que pour la débarrasser de nos cadavres.

Mar’gok laissa reposer ses langues acérées et ferma ostensiblement les bouches. Les puissants font prévaloir leurs prouesses physiques et leur stature, les intelligents leur esprit agile et sans limite, et les charismatiques leur qualité de meneur d’hommes et leur force de persuasion. Mais la véritable force consistait à les posséder toutes (raison pour laquelle il était roi). La possibilité qu’une de ces forces lui échappe ne manquerait pas de hanter Grommash. Cette carte, que Mar’gok connaissait plus intimement qu’aucune autre, lui sembla la plus à même de sauver son empire, et sa vie.

Mais la réplique de l’orc ne se fit pas attendre.

— Nous n’avons que faire de votre cité. C’est vos cadavres que nous voulons. Tandis qu’il se levait, sa main gauche se referma sur le manche d’une hache dentée presque aussi haute que lui, et dont le fil, couvert par le sang répandu le jour même, avait pris une teinte terre d’ombre. Tous les membres de la Horde de Fer sont disposés à mourir au combat. Nous sommes en train de l’emporter. Votre menace sonne creux (l’agacement envahit Ko’ragh, mais Mar’gok brandit une main devant son mage, tandis que la grimace de Grommash se faisait contemplative). Vous avez cependant raison sur un point. Votre magie est puissante. Enseignez-la-nous, et certains des vôtres vivront.

Il y avait plus de fluide dans un crachat de Vareg que dans tous les viscères d’un orc.

L’imperator avait sollicité quelques minutes de réflexion à l’écart du trône de Grommash. Ses quatre yeux étaient à présent rivés vers le sol. Le crachat semblait crépiter dans la poussière, à quelques centimètres de ses orteils. De petites bulles remontaient pour éclater à sa surface. On l’aurait cru doté d’une vie propre.

Cette marque d’irrévérence n’avait surgi que récemment, après que Mar’gok avait déclaré que refuser l’« offre » de Grommash était la décision la plus sensée. Aucun des centurions n’avait encore remarqué le crachat. Il tenta en vain de le dissimuler sous quelques pierres.

Vareg hurlait et tournait en rond, tel un animal en cage. Son attitude avait tout d’une invitation pour les orcs à recourir aux armes.

Ko’ragh, dépassé, s’efforçait tant bien que mal de comprendre.

— Imperator, vous n’y pensez pas sérieusement. Vous… cherchez juste à gagner du temps, pour forcer Grommash à…

— Non ! éructa Vareg d’une voix soudain stridente. Vous avez prêté serment de vos deux voix devant le conseil. Vous avez dit que vous viendriez chercher la paix. Et maintenant vous rechignez à en payer le prix – Mar’gok quitta le crachat des yeux ; un mélange d’amusement et d’indignation jouait sur ses traits. Mais Vareg n’avait pas fini de vociférer. Que vaudront nos traditions si aucun Cognefort ne survit pour les perpétuer ? Votre magie vous semble plus précieuse que nos vies ?

Faiblard. Et plus proche du constat que de la question.

Mar’gok fit un seul pas, assez lourd pour soulever un petit nuage de poussière, vers Vareg.

— Tu parles de survie comme un esclave incapable de voir plus loin que le bout de ses chaînes. Tu as un cœur d’orc, que la fin de ses tourments suffit à contenter.

Le visage de Vareg prit une teinte violacée. Il grogna, si fort que tout le campement put l’entendre. Les autres ogres s’approchèrent lourdement de leurs meneurs.

— Gog tueur-de-gronns, lui, savait que vivre n’était que le tout premier pas vers la liberté, poursuivit Mar’gok. Après avoir éventré les gronns, il rompait leurs os et se nourrissait de leur moelle pour prouver qu’ils n’étaient pas des dieux, puis brandissait leur squelette bien haut pour que tous puissent admirer son triomphe. La simple survie ne lui suffisait pas. Ainsi, il a bâti une pièce assez grande pour accueillir jusqu’au dernier membre de son sang. Beaucoup affluèrent, et transformèrent sa maison en empire. Il ne s’est pas contenté de fuir dans la montagne pour s’y satisfaire d’être simplement en vie.

Vareg, à qui il restait visiblement un peu de bon sens, garda le silence pendant que son imperator parlait. À son grand conseiller ? Aux autres ? Là où il y avait deux esprits, mieux valait toujours tenir un triple discours.

— Le monde nous appartient. Nous avons domestiqué ses étendues, révélé ses merveilles, et ce uniquement parce que nous sommes parvenus à le maîtriser aussi bien que les grands Architectes avant nous. Ceux qui acceptent de partager notre puissance avec des esclaves, de les laisser modeler la terre, ceux-là ne sont pas de véritables ogres.

Pour toute réponse, le conseiller envoya un autre crachat pile au sommet du premier. Il jouissait d’un talent indéniable pour les choses d’importance majeure.

Il cessa ses va-et-vient et renifla.

— Cognefort n’a plus rien d’un empire. C’est tout juste une grande ville aujourd’hui. Je me demande si l’ensemble de notre clan estime lui aussi qu’elle mérite que nous mourions pour elle.

La voix de Vareg, bien que chargée de glaires, ne dissimulait rien de son impatience. Son regard passait à toute vitesse d’un ogre à l’autre, sans jamais croiser ceux de Mar’gok, comme s’il s’apprêtait à défier son imperator, à rugir tout haut les mots qu’il avait sans doute ressassés de multiples fois pendant qu’il était réduit à tracter le chariot.

Ko’ragh choisit ce moment pour prendre la parole. L’attention générale se détourna de Vareg et Mar’gok qui se foudroyaient du regard.

— Imperator, les orcs prétendent être sur le point de l’emporter. Si vous ne frappez pas Grommash maintenant, nous n’avons d’autre choix que de nous soumettre, déclara-t-il, une flamme dans les yeux.

Mar’gok, sans se rendre compte qu’il adoptait la posture d’une de ses statues préférées, croisa les bras.

— Ainsi, le règne des ogres, des membres de mon propre sang, n’est pour vous qu’une simple monnaie d’échange. Mais vous, qu’êtes-vous prêts à sacrifier ? Votre fortune ? Les honneurs que vous avez gagnés dans le colisée ? Votre vie ?

— Je donnerais n’importe quoi pour sauver mon peuple, répondit Vareg, sans hésiter. Pendant que nous tergiversons, notre clan meurt, ajouta-t-il en évitant soigneusement les yeux de l’imperator.

Bien entendu, le grand conseiller s’était empressé d’affirmer sa solidarité avec son peuple, tentant ainsi de couper l’herbe sous le pied de Mar’gok et de s’attirer le soutien de sa délégation. Parviendrait-il à l’inciter au meurtre ? L’histoire de Cognefort était émaillée de tant de débats ayant tourné à la révolte spontanée que l’imperator en avait perdu le compte.

Mar’gok, veillant à ne laisser transparaître aucune émotion, passa rapidement ses hommes en revue. Le regard de Vareg, erratique, était celui d’un loup. Il pouvait, d’une seconde à l’autre, afficher un large sourire, ou se mettre à hurler. Les autres ogres avaient tous le poing serré contre la poitrine en signe de salut. Mais de salut à qui ? Ils étaient cinq et lui seul.

Il les gratifia d’un hochement simultané de ses deux têtes.

— Très bien. Je leur vendrai notre magie. Après tout, les esclaves ne prennent pas d’esclaves. Que pourraient faire les orcs avec la puissance des grands Architectes que nous n’ayons déjà accompli ?

La mine sinistre, mais confiants, les ogres retournèrent auprès de Grommash.

Mar’gok, qui s’efforçait de réprimer ses sourires, fermait la marche. Vareg avait dévoilé son jeu. L’imperator s’était laissé « convaincre ». Rarement auparavant s’était-il abaissé à de telles concessions avec un de ses conseillers. Soutenez les idées d’un fou, et les masses ne pourront s’empêcher de s’unir pour les combattre.

Elles se complaisaient – comme tous les suiveurs, les paysans – dans la croyance que celui qui se dressait au-dessus de leur vie était vaniteux et imbu de lui-même, qu’il choisirait la mort avant le sacrifice, et qu’il préférerait entraîner son peuple dans les murmures de l’histoire plutôt que de tomber avec fracas.

Voilà, aussi, pourquoi Mar’gok était roi.

* * *

Le soleil avait disparu depuis longtemps. Les épaisses fumées des torches, qui projetaient sur Grommashar leur lueur jaunâtre, se mêlaient au brouillard permanent qui flottait au-dessus de ses murs. Mar’gok inspira à pleins poumons. La puanteur le détendit.

— Nous acceptons de vous enseigner les arts de nos briseurs, Grommash Hurlenfer, déclara-t-il d’une voix basse, une tête plus inclinée que l’autre.

Un sourire, à la fois sincère et satisfait, se dessina sur le visage de l’orc. La scène – celle d’un ennemi vaincu qui accepte sa défaite en toute connaissance de cause, les yeux ouverts, à quelques mètres à peine – lui était plus douce que le miel.

— Rappelez votre armée et envoyez dix de vos esprits les plus affûtés avec nous à Cognefort. Je me chargerai personnellement de leur instruction. Ils seront prêts d’ici un an, peut-être moins.

À ces mots, l’un des sourcils de Grommash se dressa. Il grimaça tandis que quatre de ses doigts épais pianotaient sur le manche de sa hache, mais sa voix resta mesurée.

— Ne me provoquez pas, Imperator. Vous allez former tous les orcs qui peuvent l’être, et vous allez le faire ici.

Mar’gok écarta les bras en croix et afficha à son tour un rictus double. Certains sourires étaient lourds de promesses, en général réservés à ceux qu’il avait prévu de massacrer.

— Une fois que j’aurai enseigné nos arts magiques à votre armée entière, mon peuple ne vous sera plus d’aucune utilité. Quel sort attend les ogres que vous jugerez inutiles ?

Si la tête qui surplombait le trône de Grommash avait encore eu ses paupières, sans doute aurait-elle adressé un clin d’œil à Mar’gok.

— Ceux qui le méritent vivront, répliqua Grommash avec mépris. Ayez foi en la puissance de votre magie, ogre. Vous n’avez pas d’autre choix.

Des bruits de pas résonnèrent derrière eux. Quelques secondes plus tard, une nouvelle vague d’orcs dont les armes, dans leur fourreau, battaient en rythme contre leurs jambes, afflua. La messagère était du nombre et tous les yeux, orcs comme ogres, se tournèrent vers elle. Grommash leva une main pour obtenir le silence.

— Oui ?

— Ils ont sollicité des renforts par la mer, chef de guerre Hurlenfer. Quatre navires faisaient route vers Cognefort, mais nous avons pointé nos canons dans leur direction, et aucun n’a atteint le rivage, rapporta-t-elle avec des gestes exagérés. Le reste de leurs troupes se terre dans leurs tours. Nous allons bientôt renverser leur bastion, ajouta-t-elle comme si elle s’apprêtait à chanter.

Mar’gok baissa les yeux sur sa main droite. Noueuse, elle était assez massive pour abattre un elekk, ou pour broyer les côtes d’un orc d’une simple pression. Et elle était parcourue de tremblements.

Il tenta d’abord distraitement, puis avec insistance de les faire cesser, en vain.

Le sol se mit à tanguer. Des cris de peur se mélangèrent au frottement métallique des armes. Du coin des yeux, il aperçut la charge de Ko’ragh qui, enragé, se ruait vers le trône de Grommash. Sur son passage, il piétina deux orcs que ses bras monumentaux avaient étendus au sol de tout leur long. Une lance effilée traversa l’air en sifflant, pour se ficher, tremblante, dans son épaule. Le sang du briseur se mit à jaillir de la plaie mais, à l’image d’un rocher dévalant une pente boueuse, rien ne semblait pouvoir l’arrêter.

Mar’gok l’intercepta d’un bras, lui enserra la gorge de sa paume massive, et le projeta au sol sur le dos avec une violence telle que les arbres voisins abandonnèrent de petits nuages de feuilles et que les orcs tombèrent à la renverse.

Alors que tout l’air quittait les poumons du briseur en sifflant, Mar’gok lui planta un pied dans l’estomac et observa son visage se tordre de douleur.

— Imbécile ! aboya-t-il.

Grommash se leva d’un bond. Des dizaines d’orcs pointèrent leurs lances et leurs épées sur Mar’gok. L’imperator ôta son pied de l’abdomen du briseur, puis se redressa de toute sa hauteur avant de croiser le regard du chef de guerre. Sur ses gardes, les muscles bandés, il retenait son souffle dans l’attente de ce qui allait suivre. Il avait l’avantage de la taille. Mais Hurlenfer celui de la vitesse.

(Si seulement il parvenait à éveiller la pierre dormante avant que l’orc arrive à portée de hache, alors il pourrait accompagner sa course de l’épaule et…)

— Tu oserais tenter de me tuer dans mon propre camp ? rugit Hurlenfer.

Sa voix, animale, engloutit tous les sons alentour. Les doigts de ses deux mains, serrés sur le manche de son arme, se contractèrent, puis se relâchèrent. La respiration hachée par la colère, il scruta les autres orcs qui, tous, semblaient bouillir d’une rage partagée.

La dimension diplomatique de l’entrevue était mise à mal. Il lui faudrait courir jusqu’au chariot. L’avaient-ils déplacé ?

Quatre orcs, l’air féroce, s’avancèrent d’un pas décidé vers Mar’gok. Ils se séparèrent en deux groupes, brandirent leurs armes, et encadrèrent l’imperator, dont la paume était serrée sur sa petite pierre lisse. Ses quatre mâchoires étaient crispées si fort que le goût du sang lui emplit les bouches.

— Attendez ! intervint Grommash d’une voix plus basse, plus posée.

Mar’gok observa la fureur qui refluait, les grimaces et les poings levés qui peu à peu disparaissaient à mesure que Hurlenfer parlait.

— L’imperator n’y est pour rien, poursuivit le chef de guerre, les yeux rivés sur Ko’ragh, toujours étendu au sol.

Quelques armes s’abaissèrent, mais quelques-unes seulement. Malgré tout, Grommash garda les yeux plissés en deux fentes assassines. Il avait le souffle court, non pas à cause de la fatigue, mais de la rage née de la violence promise.

— Cela ne change rien à ma proposition. Acceptez de nous enseigner votre magie, ou vous mourrez jusqu’au dernier.

Quatre orcs massifs, dont les lances frôlaient la poitrine du conseiller, maintenaient Vareg en place. Toujours sur le dos, les bras cloués au sol par des bottes orques, le briseur grogna en agitant la tête d’avant en arrière.

— Très bien, mais évoquons les conditions.

Mar’gok, après avoir fait disparaître la pierre dans ses vêtements, brandit ses paumes ouvertes. La vue de mains vides suffisait souvent à rassurer ceux qui se reposaient sur leurs armes pour tuer.

Grommash Hurlenfer garda le silence.

— Relevez-le, reprit Mar’gok avec des gestes lents.

Les centurions aidèrent Ko’ragh à s’accroupir, puis tirèrent sur la lance qui céda dans un soubresaut accompagné d’une petite gerbe écarlate.

Les orcs échangèrent d’imperceptibles hochements de tête avec leur meneur. Le ballet des épées et des lances tremblotantes qui obstruaient le champ de vision de Mar’gok reflua avec réticence, mais un nombre étouffant d'orcs armés continuait à l’observer. De la sueur commença à perler sur la corne de l’imperator, qui l’essuya d’une main et profita de la manœuvre pour rassembler ses esprits.

Grommash avait recouvré son calme bien plus vite que sa colère légendaire l’aurait laissé supposer, et sans même étancher sa soif de sang. Escomptait-il tirer profit de l’attaque dans la négociation ? Ou alors… Ces nouvelles machines meurtrières, surgies de nulle part ; la flamme qui avait embrasé l’œil de Grommash à l’évocation de la magie ; le briseur laissé en vie malgré son geste contre un chef de guerre ( prouvez votre valeur, avait déclaré la messagère) ?

— Nos arts magiques ne sont pas qu’un simple terme du marché, exposa Mar’gok avec la moue de parfait conspirateur. Vous en avez besoin. Pourquoi ? Grommash resta de marbre. Quelle puissance redoutez-vous ?

La réaction du chef de guerre ne fut pas celle – bestiale, enragée – que Mar’gok avait espérée. Grommash se rassit sur son trône.

— Il est vrai, répondit Hurlenfer avec calme, que l’on ne peut jamais savoir quel adversaire risque de se dresser un jour sur notre route. Cependant, j’en ai vu assez pour savoir qu’il est plus sage de se préparer, poursuivit-il sous le regard attentif des quelques orcs qui flanquaient son trône. J’ai la conviction que nous devrons bientôt faire face à une magie inconnue sur Draenor. Mais nous ne tomberons pas. Si votre clan nous enseigne ses arts et que vous prêtez allégeance à la Horde de Fer, alors vous aurez la vie sauve.

— J’accepte, déclara Mar’gok avec un double hochement de têtes.

— Mais (une lueur animale embrasait de nouveau le regard de Grommash), à la moindre hésitation, à la moindre réticence, je vous livre à Kargath Lamepoing.

Lamepoing. Le seigneur de guerre du clan de la Main-Brisée se pavanait autrefois aux abords du colisée comme s’il le possédait. Puis les Cogneforts l’avaient enchaîné derrière ses murs. Les esclaves célèbres pouvaient se révéler dangereux.

Kargath s’était amputé une main (la gauche ? La droite ?) pour s’évader, mais cela ne l’avait pas empêché d’infliger de terribles blessures à ses geôliers pendant sa fuite. Manchot, il était malgré tout parvenu à libérer d’autres gladiateurs, qu’il avait contraints à l’accompagner dans sa folie vengeresse. Apparemment, les orcs de la Main-Brisée se mutilaient aujourd’hui encore en souvenir de l’exploit de leur fondateur.

D’une tête, Mar’gok se demanda combien de temps ils souhaiteraient le garder en vie.

— Vous nous servez, acheva Grommash.

La bile menaça de suffoquer l’imperator.

— Je comprends, dit-il d’une voix morne et sans regarder son cortège. Mais autant que vous sachiez dès le début de ce… partenariat… que certaines formes de magie ne peuvent être enseignées, même avec la meilleure volonté. La messagère leva les yeux au ciel. Peut-être trébucherait-elle malencontreusement du haut d’une falaise en retournant vers Cognefort... Les arts dont je parle sont capables de façonner les corps et les esprits aussi bien que des burins la pierre. Ils nous rendent certes plus puissants, mais prélèvent au passage une part de ce que nous sommes, jusqu’à tuer parfois ceux qui ont consacré leur vie entière à les étudier, conclut-il avec un regard appuyé en direction de Ko’ragh, toujours vivant (pour le moment).

Grommash, le menton posé sur une main, semblait peu disposé à réagir. L’imperator s’empressa de combler le silence.

— Je sais que vous doutez de ma sincérité, mais je vous ai apporté de quoi vous la prouver. Vareg, le chariot.

Malgré un regard noir non dissimulé, le grand conseiller s’exécuta. D’après lui, la destinée véritable de l’objet était de servir lors d’une attaque surprise contre les Chanteguerres, pas de leur être offert comme simple tribut. Le mince espoir de prendre Grommash au dépourvu s’était à présent volatilisé.

Mar’gok ôta le drap d’un geste brusque et l’odeur de la terre retournée lui chatouilla les narines.

Un morceau de roche, inerte, anodin, reposait dans le chariot. On le fit rouler, parfaitement immobile, devant l’imperator. Dans leur ensemble, les orcs ne semblaient pas impressionnés : il ne s’agissait que d’un rocher irrégulier, informe. À part les quelques spirales et volutes complexes dont était ornée sa surface et qui rappelaient les contours grossiers tracés sur la peau de Ko’ragh, la pierre (pour un artéfact arraché aux entrailles du monde par les lignées les plus nobles des Cogneforts, après une dizaine d’années d’une lutte acharnée) semblait parfaitement ordinaire.

Les pierres lisses dissimulées dans les poches de Mar’gok commencèrent à chauffer. Il les sentait irradier leurs minuscules pointes de chaleur. Elles se mirent ensuite à vibrer, comme pour se libérer. Aucun chaman orc ne pourrait ignorer leur présence.

— Une fois réveillée, déclara l’imperator avec un geste théâtral, cette pierre dormante est capable d’absorber n’importe laquelle des magies qu’elle a approchées. Mais, plus important encore, c’est grâce à elle que nous façonnons nos briseurs les plus accomplis. Une expression de fierté se dessina sur les traits de Ko’ragh. Nous les sélectionnons pour leur résistance, poursuivit Mar’gok. Ils sont soumis à des températures extrêmes, lapidés sans ménagement, privés d’eau, de nourriture, et d’air. Même les plus robustes périssent parfois au cours du processus. Grommash acquiesça. En premier lieu, ils doivent apprendre à reconnaître les signes et symboles d’une des écoles de magie. Ils sont ensuite traités, par scarification ou par injection, avec des doses concentrées de cette même magie en présence de la pierre. Puis, à l’issue de ce traitement, une partie de leur essence vitale leur est arrachée et remplacée par une magie ainsi gravée au plus profond de leur être. C’est comme cela qu’ils lui deviennent insensibles.

— À un seul type de magie ? grogna Grommash, comme en écho à la déception que Mar’gok avait lui-même ressentie autrefois.

— Une seule école, confirma l’imperator. Nous avons essayé d’immuniser nos meilleurs briseurs contre une seconde école, mais tous sont morts (et de façon atroce. L’un d’eux s’était même embrasé de l’intérieur). Les rois-sorciers rassemblent des artéfacts comme celui-ci depuis des siècles, poursuivit Mar’gok. Certains modifient la façon dont la magie agit sur les êtres vivants, mais d’autres dépassent l’entendement. Nagrand, en son cœur, regorge de pierres semblables. Je suis prêt à partager leur puissance avec vous.

Le chef de guerre, dont l’intérêt avait été piqué, entreprit de faire le tour de l’artéfact pour mieux l’observer.

— Et les orcs, pas seulement les ogres, deviendront eux aussi insensibles à n’importe quelle magie ?

Mar’gok dut réprimer un accès de suffisance qui menaçait de transparaître sur ses deux visages.

— À la fin, oui. Vos guerriers ne sont pas aussi résistants que les meilleurs des Cogneforts. Cela risque de prendre du temps – peut-être plusieurs générations – avant que vous parveniez à vous y adapter, même sous notre tutelle. Mais c’est tout à fait possible.

Grommash émit un grognement sonore. Toute réponse exprimée sans rugir ou hurler avait néanmoins valeur d’approbation.

Satisfait, Mar’gok joignit le bout de ses doigts massifs.

— Dans ce cas, nous sommes d’accord. Le clan Cognefort accepte, déclara-t-il d’une voix chargée de glaires, de servir la Horde de Fer.

Il se garda bien en revanche d’évoquer leurs armées, leurs territoires et l’éventualité d’une défense mutuelle. Que Grommash sollicite lui-même chacune de ces faveurs.

L’imperator baissa les yeux vers la messagère balafrée. La sienne à présent.

— Va prévenir tes troupes qu’elles peuvent quitter Cognefort et revenir ici.

Sans s’en rendre compte, il respirait avec déjà plus de facilité. La pilule, amère, était avalée. Son clan et sa ville survivraient et, le moment venu…

— Non, intervint Grommash. Le siège prendra fin quand vous nous aurez montré comment fonctionne cet artéfact. Pas avant. Les deux têtes de Mar’gok se tournèrent simultanément. Si je dois compter sur votre puissance en combat, je tiens à la voir à l’œuvre d’abord, expliqua Hurlenfer. N’êtes-vous pas des habitués des victoires en arène ? Il ne s’agit que d’une simple opposition contre quelques-uns de mes champions. Si ce que vous avancez est vrai, cela devrait se régler en un rien de temps.

Lamepoing. Sans aucun doute possible.

— Chef de guerre Hurlenfer, chaque ogre qui succombe à Cognefort est un instructeur potentiel de moins pour vos guerriers…

Le regard que Grommash lui adressa suffit à lui empourprer les oreilles. Ses mains enserrèrent le manche de sa hache comme s’il s’agissait d’un cou, et Mar’gok comprit combien la haine de l’orc était profonde.

— Vous refusez, Imperator ?

Ses deux esprits s’assombrirent. Sans un mot, il fulmina, jura. Ses paumes se couvrirent de sueur. Cette paix avec la Horde de Fer n’avait rien d’un accord, c’était une cage. À moins que Grommash n’ait laissé la négociation se dérouler que pour mieux l’humilier. Il s’efforça de garder des gestes lents et mesurés (mais l’étaient-ils vraiment ?), et chercha son escorte du regard. Partout, il ne vit que des orcs, qui occupaient tout son champ de vision.

— Non. J’accepte.

Grommash Hurlenfer les conduisit jusqu’à l’arène.

* * *

Jamais les ogres n’étaient autant en harmonie que lorsqu’ils planifiaient un meurtre. Tandis qu’ils fourrageaient dans les piles d’armes – minuscules – fournies par les orcs, à la recherche de hauberts et de lances, leur enthousiasme était aussi palpable que celui qui préside à la tenue d’un spectacle de choix dans le colisée. Enfin, les interminables discussions cédaient la place à la vérité toute simple du carnage. Tuer. Gagner.

Avec la bannière déchirée de Mar’gok, les centurions avaient fabriqué un drapeau de fortune qu’ils brandissaient au bout d’une hallebarde. Ils enserraient également dans leurs paumes des épées orques comme de vulgaires poignées de couteaux. Même Ko’ragh, malgré sa plaie sanieuse couverte d’un bandage suintant, était sur pied et armé de deux masses trop petites.

Ils n’avaient aucune idée de ce qu’ils allaient devoir affronter. Les imbéciles.

Seul Vareg semblait tendu. Plus à l’aise avec le maniement des Arcanes qu’avec celui du métal ? Certainement. Il ramassa un bouclier, l’examina, puis le reposa, comme dans l’attente d’un signe.

Mar’gok s’adressa à eux avec des mots ancestraux.

— Êtes-vous prêts à donner votre vie pour la gloire de Cognefort, de votre conseil et de votre imperator ? Tous, le poing levé, piétinèrent le sol avec fracas. Emportez-le aujourd’hui et la montagne sera nôtre pour encore un millénaire.

Il regarda Ko’ragh, qui le gratifia d’un large sourire.

De nouveau, Vareg, de façon presque imperceptible, sembla s’offusquer de son destin.

— N’allez-vous pas combattre à nos côtés, Imperator ?

Sa question aurait pu paraître spontanée, s’il n'avait pas cherché à capter le regard de chacun des centurions.

— Si. Je vais me battre avec vous, mais la pierre dormante sera mon arme. Hurlenfer doit avoir sa démonstration. ( Et je vais lui donner, Vareg. Il se redressa et poursuivit :) Nous ignorons la nature de nos adversaires. Vous deux, dit-il en désignant Vareg et Ko’ragh, vous nous protégerez contre leur magie pendant que les autres chercheront à tuer. Inutile de faire durer le combat. C’est la pierre qui intéresse Hurlenfer, pas notre mort.

Les ogres accrochèrent leur drapeau en bordure de l’arène, un fossé rocailleux peu profond, rempli de sable taché de sang noirci. Il était évident que, pour la Horde de Fer, nettoyer l’endroit semblait aussi inutile qu’annoncer les combats avec un peu de cérémonie, malgré les dizaines d’orcs agglutinés tout autour, qui s’aboyaient au visage. Aucun siège n’était prévu pour les spectateurs.

Sous le regard des orcs, Mar’gok entraîna lentement l’artéfact au bout de l’arène, à l’opposé d’où se tenait Grommash. Vareg lui emboîta le pas, le rejoignit à l’arrière du chariot et l’aida à pousser.

— Imperator, chuchota-t-il. Vous ne pouvez manipuler l’artéfact seul. Laissez-moi vous assister.

— Non, refusa Mar’gok en repoussant l’offre d’un geste de la main.

— Et si vous êtes blessé au cours du combat ? Ou si vous mourez ? Personne d’autre ne pourra invoquer la pierre dormante.

Les yeux du grand conseiller, écarquillés, étaient animés de mouvements frénétiques. Il tendit le bras vers son roi, en signe de supplique, ou pour l’étrangler…

— Non, trancha Mar’gok en frappant la main tendue. Ta place est dans l’arène. Descends.

Par miracle, Vareg obéit. S’ils mouraient tous les deux, au moins le conseiller serait le premier.

L’arène n’offrait aucune porte d’accès. Aussi, l’un après l’autre, les ogres enjambèrent le pourtour et atterrirent en soulevant de petites rafales de sable. Ils se mirent ensuite à examiner les parois, à choisir leurs positions, puis à frapper le sol avec leurs armes, comme ils l’auraient fait sur un immense tambour de guerre, qu’ils martelèrent en rythme. De nouveaux tourbillons de sable s’élevèrent dans l’arène. Des vrombissements gutturaux résonnaient dans leurs gorges, parfois à l’unisson.

— Vous êtes prêts, déclara Grommash, et les bavardages cessèrent aussitôt comme une averse confinée dans son nuage.

Ce n’était pas une question.

Mar’gok s’accroupit devant l’artéfact. Sa chaleur était réconfortante, malgré l’intense fatigue née de sa proximité.

— Qu’on apporte les prisonniers ! aboya Hurlenfer.

Une douzaine de silhouettes dépenaillées, enchaînées, furent conduites dans le coin sud de l’arène. Ces orcs, de la même taille que les guerriers qui flanquaient Grommash, avec leurs tenues mitées, leurs cheveux ébouriffés et leurs barbes, semblaient bien plus petits encore. Tous étaient dépourvus d’arme et d’armure.

Le seul détail étonnant était leur teint verdâtre.

Grommash s’adressa à voix basse à l’un des prisonniers, dont les réponses restèrent inaudibles.

— Je ne vais pas te rendre ta liberté, démoniste. Le chef de guerre parla alors plus fort, de sorte que les hommes de Mar’gok l’entendent. Mais tous ceux d’entre vous qui tueront un ogre auront le droit de choisir une récompense : une paillasse propre, ou une mort rapide.

Qu’était-ce donc qu’un démoniste ? Mar’gok n’avait jamais entendu ce terme auparavant. Et quel était leur crime ? L’imperator sentit une pointe d’appréhension ramper le long de son échine. À en juger par leur apparence pitoyable, ces orcs étaient sans doute des voleurs, mais Grommash leur aurait-il laissé l’usage de leurs mains ? Leurs minuscules adversaires plongeaient visiblement les ogres dans la perplexité. Ko’ragh se gratta le crâne et ricana tandis qu’on les libérait de leurs fers.

Alors qu’ils approchaient, Mar’gok remarqua les marques de coups de fouet, boursouflées, qui couraient sur leurs bras et leurs épaules. Certaines de ces entailles étaient récentes.

Ils se laissèrent faiblement tomber dans l’arène. Lorsque leurs pieds touchèrent le sable, douze contre cinq, les spectateurs tendirent le cou pour ne rien manquer du combat. Mar’gok inspira par ses deux gorges à la fois. Sans doute allaient-ils recourir à la magie, mais à laquelle ? Ils ne portaient aucune parure, aucun signe distinctif.

— Commencez ! rugit Hurlenfer.

Avant même que le chef de guerre ait ouvert la bouche, Vareg avait déjà planté ses deux pieds dans le sol, fait décrire à l’une de ses jambes massives un demi-cercle dans le sable, et brandi ses paumes ouvertes. Les vagues de glace qui surgirent du sol surprirent les prisonniers, dont deux furent entièrement engloutis, broyés, puis traînés sur le sable à l’état d’amas de chair sanguinolente.

Mar’gok se griffa la paume avant de la plaquer contre l’artéfact. Les sorts dont il se drapait chaque matin refluèrent : son invisible bouclier arcanique se dissipa peu à peu, ses vêtements se firent plus amples, plus légers, à mesure qu’il renonçait à sa protection. Il était certes redevenu vulnérable, mais sentait la puissance de la pierre s’éveiller. Il croisa le regard des orcs, dont les yeux, vitreux, semblaient ne rien voir. Ainsi, ils ne maîtrisaient pas la communion.

Les autres ogres, en formation serrée et les poings hérissés de multiples armes trop petites, chargèrent dans une grêle de sable et de glace mêlés. Ils traversèrent l’arène en un éclair, tandis que les orcs, telles des marionnettes actionnées par une même ficelle, commençaient leurs incantations. Leurs gestes permettaient d’en apprendre plus sur leur école, mais pas de l’identifier avec certitude. Ils ne maniaient pas les arts arcaniques, ou chamaniques. Mar’gok les auraient tout de suite reconnus.

Des mots depuis longtemps oubliés roulèrent sur leurs lèvres.

— Dispersez-vous ! gronda l’imperator.

Ses guerriers obéirent en silence et, avec coordination, ils s’écartèrent les uns des autres de sorte à minimiser les risques qu’une attaque adverse n’atteigne plusieurs cibles à la fois.

Si les orcs recouraient chacun à une école spécifique et qu’ils frappaient les ogres de multiples sorts, seuls de rares compagnons de Mar’gok survivraient, mais cela suffirait malgré tout. Il entreprit de frotter avec la paume les volutes qui couvraient la moitié inférieure de l’artéfact.

Les doigts des orcs, agités de mouvements obscurs, accélérèrent leur danse. L’imperator plissa les yeux pour essayer de mieux décrypter leur magie, mais celle-ci lui était inconnue. Il afficha un large sourire en voyant Ko’ragh assener un violent coup de massue dans la gorge d’un des prisonniers, mais le ravala aussitôt lorsque la peau du briseur se détacha par lambeaux, comme l’écorce d’un arbre mort.

Dix des orcs proférèrent la même incantation. Mar’gok n’avait jamais rien vu de tel. Une flamme maléfique d’un jaune verdâtre et semblant consumer l’air dans lequel elle évoluait – comme les poumons de ceux qui le respiraient – se propagea dans toute l’arène. (Non !)

Elle balaya les ogres avec la force d’un ouragan infernal, dont la chaleur leur arracha des pans entiers de peau. Les champions de Cognefort n’étaient plus que des masses organiques informes, leurs corps recroquevillés sur le sable. Seules quelques mèches de cheveux, qui finissaient de se consumer, témoignaient encore de leur existence. (Non. Non !)

Mar’gok abattit lourdement ses deux mains sur l'artefact. Qui ne répondit pas.

Le roi-sorcier avait perdu. Ses traits adoptèrent une expression sinistre. Il observa Vareg (ou un autre ?) finir de se consumer mais n’éprouva pas la jubilation habituelle à la vue d’un rival vaincu.

La lueur noirâtre des torches, mêlée à l’éclat phosphorescent des flammes vertes qui flottaient dans l’air, se reflétait dans les yeux vitreux des démonistes. Ils se tournèrent vers Hurlenfer et, l’un après l’autre, esquissèrent un semblant (moqueur ?) de salut.

Mar’gok perçut alors un mouvement dans leur dos. Dans le brouillard soufré qui avait envahi l’arène, Ko’ragh, hébété, brûlé et couvert de lambeaux de peau roussie, se levait péniblement.

L’espace d’une seconde, l’imperator piaffa à l’idée de tenter l’impossible. Il tendit un bras vers l’artéfact. Sa défaite était déjà établie. Quel risque les cadavres des Cogneforts encouraient-ils ?

Sous sa main, la pierre grise de l’artéfact était devenue brûlante. Celui-ci n’avait été en contact avec la magie inconnue que quelques instants, mais peut-être cela lui suffirait-il pour l’imiter, pour la copier.

Les mâchoires crispées, le roi-sorcier inspira avec autant de précaution que s’il gravait une fresque murale sur un bois friable.

De fines volutes de feu verdâtre se dessinèrent sur la peau de Ko’ragh. Elles évoluèrent sur son corps en crissant, comme si elles menaçaient de le délester de sa vie à tout moment. Lorsque l’inscription de Mar’gok croisa une cicatrice bleuâtre en forme de rune, le briseur laissa échapper un cri de douleur et s’effondra sur le sable.

Avec la vitesse de prédateurs, les prisonniers se retournèrent. L’un d’eux pointa ses longs doigts cruels vers le briseur. Le cœur de Mar’gok cessa de battre. Les flammes écumeuses qui jaillirent et enveloppèrent Ko’ragh finirent de consumer l’infime espoir de survie qu’il nourrissait encore.

À l’aveugle, le roi-sorcier entraîna le flux de son inscription toujours plus haut, vers son point de départ. Ko’ragh avait disparu de sa vue. Il garda malgré tout un doigt tendu.

Soudain, les flammes refluèrent, puis disparurent complètement.

Deux écoles de magie. Le briseur était à présent insensible à deux écoles de magie. Une chose impossible, jusqu’à ce qu’il y parvienne.

Peu à peu, alors que Mar’gok avait les poumons remplis d’un air torride, l’ombre de Ko’ragh s’étira sur le sable de l’arène jusqu’à engloutir les orcs. Il était de nouveau debout et sur son corps, sous les marques de brûlure sombres, se côtoyait désormais le bleu et le vert. Les inscriptions que le roi-sorcier avait tracées à la hâte se mêlaient aux runes, comme un dessin dans la cendre.

Les dents serrées et le regard fou, le briseur s’approcha des orcs. L’une après l’autre de brûlantes pulsations d’énergie verdâtre s’évaporaient contre sa peau.

Ko’ragh, dont les armes avaient été détruites, tomba sur ses ennemis à mains nues. Il les écrasa de toute sa taille, broya leur carcasse fragile et les réduisit en une pulpe rouge sombre à coups de poings et de coudes.

L’un des orcs s’extirpa de l’avalanche qui emportait ses compagnons. Renonçant à ses sorts, il ramassa une arme au sol et l’agita dans tous les sens pour essayer de repousser l’ogre colossal. Ko’ragh se détourna du carnage, mais laissa la morsure du métal grêlé atteindre son épaule, dont il fendit à peine la peau.

Il saisit ensuite le crâne de l’orc d’une seule main, puis serra en tournant. Les mains du prisonnier tâtonnèrent, griffèrent, à la recherche d’une zone sensible qui permettrait de desserrer l’étau, mais il était trop petit. Avec une lenteur atroce, les yeux de l’orc commencèrent à saillir de leur orbite, jusqu’à franchir le cap de ses sourcils. Le briseur gratifia son public du son d’une branche qui cède puis, après une ultime secousse, se débarrassa de sa victime.

Sous les rugissements approbateurs des orcs de la Horde de Fer, le briseur brandit un poing, encore couvert des stigmates sanguinolents de la victoire, en direction de son imperator. Mar’gok croisa alors les bras sur sa poitrine.

Grommash Hurlenfer, visiblement enjoué, accompagnait les vociférations de ses hommes.

— Bientôt, hurla-t-il à travers l’arène, nos guerriers n’auront plus à craindre la magie des démonistes ! Les acclamations redoublèrent. Félicitations, Imperator. Nous allons peut-être pouvoir trouver une utilité à votre clan finalement. Il s’adressa alors à la messagère balafrée, assez fort pour que Mar’gok entende : Va informer l’armée. Qu’elle cesse le massacre. Les Cogneforts sont désormais des serviteurs de la Horde de Fer.

Les cris de joie ne se tarirent qu’après plusieurs minutes. Les Cogneforts, des serviteurs. Ils allaient devoir s’adapter, sous peine de mort. Mais, au moins, Grommash avait appelé Mar’gok par son titre. Il était toujours roi.

La voix de Hurlenfer, tout proche, arracha l’imperator à ses pensées.

— Je sais que vous détenez de nombreux esclaves dans votre cité.

N’ayant d’autre choix, Mar’gok dut se baisser pour répondre.

— En effet.

— Vous allez remettre tous les orcs à Kargath Lamepoing. Ils appartiennent désormais au clan de la Main-Brisée. Si jamais vous discutez mes ordres, ou que vous vous rebellez, ajouta-t-il avec un sourire lourd de mépris, c’est aux esclaves de Cognefort que j’offrirai votre tête.

L’imperator garda le silence.

Tandis que les orcs quittaient l’arène, Mar’gok aperçut Ko’ragh qui approchait. Le briseur, dont le visage était à présent dépourvu de toute pilosité, affichait le sourire fatigué mais satisfait de celui qui sait non seulement qu’il a accompli un exploit, mais qui se sent capable de le renouveler.

— Imperator, salua-t-il.

— Ko’ragh.

Mar’gok ne daigna même pas lever la main en signe de félicitations, mais le briseur, tout à sa joie, sembla à peine le remarquer.

— Imperator, je crois que je peux encore y arriver.

— À quoi ? grogna Mar’gok.

— À assimiler d’autres magies.

— Je vois. Et quand avais-tu l’intention de me parler de ce… talent caché, Ko’ragh ?

Le briseur semblait confus.

— Je ne…

Mar’gok lui assena alors un coup au visage. Assez violent pour lui briser un os et l’envoyer à la renverse. Un irrépressible accès de rage bouillonna soudain au plus profond de l’imperator. La bave aux lèvres, il fit s’abattre sur le visage, le torse et les épaules de Ko’ragh un déluge de coups de poings, jusqu’à ce que ses phalanges le fassent souffrir.

Le briseur, à genoux, se protégea la tête avec les mains, mais ne répliqua pas. Son regard était passé de la crainte à la consternation. Puis, lorsque la pluie de coup s’estompa, à la haine. Il recracha une dent sanguinolente dans la terre.

Mar’gok, pantelant, se désintéressa de lui. Il ôta ses capuches et gratta le pourtour moite de ses crânes.

En apercevant la messagère balafrée qui préparait son paquetage avec calme, le roi-sorcier aboya :

— Emmène-le chez un soigneur.

La messagère se contenta de sourire avec suffisance. Elle ne dit rien, n’esquissa aucune réaction et entreprit négligemment de lacer ses chaussures de marche.

— Maintenant ! rugit Mar’gok.

Elle le gratifia d’un regard contrarié, comme si le volume de ses voix la dérangeait. Puis, après quelques instants, elle se détourna.

Il la regarda s’éloigner, seule, d’un œil assassin.

* * *

Le calme régnait sur le balcon de Mar’gok. Les pierres sommeillaient de nouveau.

Deux nouveaux spécimens agrémentaient sa salle du trône depuis son retour de Grommashar. Avec la servitude à la Horde de Fer venait la possibilité d’arpenter Nagrand en toute impunité, du moins auprès des orcs. Sans doute Grommash le faisait-il surveiller, mais s’attacherait-il à ces quelques pierres tant que la formation de ses troupes se poursuivait ?

Les orcs assimilaient les principes de l’immunité magique avec lenteur. À ce rythme, leur entraînement prendrait des années, que l’on pourrait facilement prolonger en générations. Mar’gok ordonnerait à Ko’ragh de former deux ogres pour chaque orc.

La place de Vareg au conseil restait vacante. En temps voulu Mar’gok lui choisirait un remplaçant ne présentant aucun risque. Les deux ogrons massifs et dénués de cou qui montaient la garde devant ses quartiers étaient trop stupides pour lui désobéir. Un vrai bonheur.

Mar’gok prendrait son mal en patience. Il endurerait la présence de la Horde de Fer. Grommash Hurlenfer n’était bon qu’à une chose : charger au cœur de la mêlée pour tuer. Le chef de guerre n’éradiquerait pas les traditions du clan Cognefort tant qu’elles lui seraient utiles. Il n’était rien qu’un guerrier doté des armes les plus redoutables. Mais que connaissait-il à la gestion d’un empire ? Rien.

La Horde de Fer les traitait en serviteurs. Et les ogres de son peuple serviraient. Ils apaiseraient Hurlenfer et entretiendraient un mensonge aussi gros qu’eux. Pour le moment.

Il était même possible pour un roi de se fondre parmi ses paysans, pour peu qu’il veille à dissimuler sa couronne.