Sombre miroir
Par Steve Danuser

Nathanos Marris ferma les yeux et inspira profondément, humant l’air de son nez marqué par les innombrables fractures qu’il avait pu endurer. Dans l’atmosphère calme et chargée d’humidité flottaient encore les fragrances de l’automne, auxquelles venaient se mêler celles des fleurs sauvages que l’on voyait saillir entre les dalles qui pavaient la route. C’était là une odeur plaisante, en vérité. Une odeur de terre, un effluve familier… une senteur qui serait toujours chère à son cœur.

Les pas du général des forestiers étaient silencieux. Comme à son habitude, Sylvanas Coursevent embaumait le parfum des roseraies fleurissant la cité des hauts-elfes qui l’avait vue naître. Nathanos aurait reconnu ce parfum entre mille.

Pendant un long moment, l’humain se tint là, immobile, goûtant silencieusement au plaisir de sa présence. Les seuls sons qui se faisaient entendre étaient le chant des oiseaux saluant le coucher du soleil et le bêlement des moutons qui paissaient de l’autre côté de la petite clôture en bois qu’enfant, il avait aidé son père à bâtir.

Il rouvrit les yeux. Depuis le promontoire sur lequel il se tenait, il pouvait embrasser la ferme des Marris du regard. La maison dans laquelle il avait passé le plus clair de sa vie, les granges qu’il fallait retaper et approvisionner avant que l’hiver ne s’annonce, les blés mûrs qui n’attendaient plus que l’heure de la moisson.

En deux mots : son foyer.

Nathanos adorait cette vue. Elle l’emplissait de fierté, et peut-être fut-ce pour cette raison qu’il attendit quelques instants avant de se décider à rompre totalement le charme.

« Vous ne devriez pas être là, grogna-t-il.

– Voilà une curieuse manière de s’adresser à son supérieur », répondit Sylvanas en se tournant vers lui, et bien qu’esquissant du coin des lèvres un sourire amusé, elle le toisait d’un regard autoritaire et froid comme l’acier. Face à cette figure en armure de cuir bleu, qui portait élégamment un arc orné, Nathanos se sentit soudain comme un grand benêt, avec ses vêtements défraîchis de tâcheron et sa barbe mal entretenue.

Il eut un mouvement de tête désapprobateur. « Vous savez parfaitement ce que j’entends par là, Sylvanas. Depuis que vous m’avez promu au rang de seigneur des forestiers, la rumeur enfle, et les remarques désobligeantes fusent dans les rangs de vos Pérégrins. Les visites dont vous me gratifiez ont fini par attirer l’attention, et vos nobles forestiers cancanent comme de vulgaires lavandières entre deux lessives. »

Sylvanas rabattit sa capuche, laissant sa longue chevelure dorée aux reflets pâles retomber librement sur ses épaules. « Je n’avais pas réalisé à quel point l’opinion des autres pouvait compter à vos yeux », dit la haute-elfe d’un ton faussement compatissant, dans le but évident de tester son interlocuteur en jouant avec ses nerfs.

Nathanos sentit sa mâchoire se crisper sous l’effet de la frustration. La désinvolture avec laquelle Sylvanas avait appris à se rire de son côté bourru et de ses inquiétudes l’agaçait. « Je me moque bien de ce que ces commères peuvent dire de moi, mais vous êtes leur chef et ne pouvez en aucun cas vous permettre de perdre leur respect. »

D’un geste amical, Sylvanas balaya du front de Nathanos une mèche de cheveux châtain-roux qui lui retombait dans les yeux. « En tant que général des forestiers, il est de mon devoir de recouper les rapports des éclaireurs déployés sur le terrain, et puisqu’aux charmes du service à Quel’Thalas, vous préférez le recueillement dans les étendues sauvages de Lordaeron, je suis bien obligée de passer prendre de vos nouvelles de temps en temps. »

Il haussa les épaules. « J’ai de bonnes raisons de garder mes distances. Je n’apprécie guère les intrigues dont votre cité est le théâtre. Ici, je peux méditer… respirer, des plaisirs simples qui me sont interdits, à l’ombre des hautes flèches de votre ville natale.

– Lor’themar prétend que c’est la peur que vous inspirent les archers elfes qui vous pousse à vous terrer ici, répondit-elle en haussant légèrement un sourcil.

– Lor’themar Theron est un imbécile ! Il est plus à son aise dans les sphères de la politique et de l’intrigue que dans celles qui régissent la vie d’un forestier digne de ce nom. Je n’aurais pas peur de le défier à l’arc et je saurais rendre flèche pour flèche. » Nathanos dut se mordre la langue pour ne pas laisser libre cours à son emportement. Son irritation amusait Sylvanas, et il n’était pas question de lui accorder cette satisfaction.

« Je suis soulagée de mieux cerner les raisons de votre isolement volontaire. Je commençais à croire que vous vous étiez lassé de ma compagnie. » Les feux du soleil couchant faisaient ressortir la symétrie parfaite des traits de Sylvanas, et aux teintes dorées de la lumière ambiante répondaient celles des reflets qui dansaient dans ses grands yeux gris-bleu. L’effet tombait à point nommé et était si saisissant que Nathanos aurait pu jurer qu’il s’agissait d’un genre de sort ou de charme secret qu’elle gardait toujours sous le coude pour faire tourner instantanément une conversation à son avantage ou déconcentrer son interlocuteur.

Et bien entendu… ça avait fonctionné. Avant même de réaliser qu’il était sur le point de jouer son jeu, Nathanos ne put s’empêcher de satisfaire la vanité de Sylvanas.

« Ce n’est pas que je ne veuille pas de vous ici, mais les vôtres ont besoin de la présence de leur général, et en cette heure funeste, je pense que c’est plus vrai que jamais. »

La haute-elfe fronça légèrement les sourcils. « N’ayez crainte, vous me verrez rejoindre les miens bien assez tôt. Je dois m’entretenir avec ma sœur Alleria. Elle trouve que les orcs s’intéressent de trop près à Quel’Thalas et pense qu’ils sont sur le point d’attaquer notre foyer. Si ses craintes s’avèrent justifiées, vous pourriez bien vous trouver appelé à rentrer défendre Lune-d’Argent, que vous le vouliez ou non. »

Il la saisit délicatement par le bras, l’invitant à se rapprocher de lui. « Sylvanas, vous savez bien que je ne manquerais pour rien au monde à mon devoir, et… »

Mais avant qu’il n’ait le temps d’en dire plus, de joyeux braillements leur parvinrent, l’interrompant net. « Nathanos ! » cria le gamin qui filait vers eux en agitant les bras, effrayant les moutons sur son passage. À une dizaine de mètres des forestiers, le regard de l’enfant tomba sur la haute-elfe, le laissant bouche bée, et il manqua bien de chuter de la clôture qu’il était en train d’escalader. Il finit par s’arrêter à quelques pas de l’objet de sa curiosité.

« Général des forestiers Sylvanas Coursevent, dit Nathanos, je vous présente mon jeune cousin, Stephon Marris. Il n’a encore que neuf ans, mais comme vous pouvez le constater, son manque de manières rivalise déjà avec le mien. » Pour seule réponse, Stephon devint rouge pivoine. Nathanos cacha son envie de sourire derrière un regard faussement réprobateur. Il adorait cet enfant, dont les traits et la chevelure évoquaient tellement les siens. Stephon lui rappelait en permanence l’époque où pour lui-même, tout ce que le monde donnait à voir n’était synonyme que de merveille et de nouveauté.

« Allons donc, Nathanos, répondit Sylvanas en s’agenouillant pour se mettre à hauteur de l’enfant, un sourire aux lèvres, je suis certaine qu’il deviendra quelqu’un de parfaitement civilisé, en grandissant, et ce malgré l’influence désastreuse que vous pouvez avoir sur lui.

– Vous… vous faites partie des forestiers, comme mon cousin ? demanda Stephon, les yeux écarquillés.

– Non, mon jeune ami. Sylvanas n’est pas simplement l’une des nôtres. Elle se trouve à la tête de tous les forestiers de ces terres », répondit Nathanos.

Le regard de Stephon allait et venait entre les deux adultes, et on voyait bien qu’il était en train de chercher dans sa petite tête quelque chose à dire.

La haute-elfe se pencha vers l’enfant et murmura quelque chose à son intention, comme si leur discussion devait rester secrète : « Tu souhaites devenir forestier, quand tu seras grand ? »

Le cousin de Nathanos répondit par la négative en secouant la tête avec toute la vigueur de son jeune âge. « Je veux devenir chevalier, porter une armure brillante, une épée grosse comme ça, et posséder mon propre château ! Je n’ai pas envie de vivre dans les bois et de rester perché sur une branche pour y jouer les archers, enchaîna-t-il avant de s’arrêter net, pris d’une peur soudaine d’avoir gaffé. Enfin… je ne veux pas dire que les forestiers sont… euh… je voulais dire… que je serais drôlement fier de travailler pour vous, général ! »

Sylvanas lui répondit en laissant échapper un gloussement amusé des plus mélodieux et, les mâchoires serrées, Nathanos soupira avant de déclarer : « Il commence à se faire tard, Stephon. Tu ferais mieux de rentrer au bercail et de cesser d’importuner mon commandant. »

Mais avant que le garçon n’ait eu le temps de tourner les talons, Sylvanas lui attrapa la main avec une rapidité et une grâce félines. « Tiens, dit-elle en glissant une pièce d’or au creux de la paume de l’enfant. Garde ceci précieusement en attendant le jour où ton cousin t’estimera assez grand pour acheter ta première épée. »

Le sourire de Stephon était si rayonnant qu’il illuminait littéralement les lieux comme une lanterne, tandis que le crépuscule tombait. « Merci ! Merci ! » cria-t-il avant d’enjamber la clôture et de filer à travers la prairie, en semant une nouvelle fois la panique chez les moutons. « Je vais avoir ma propre épée ! » brailla-t-il à la cantonade.

« Vous avez bien réussi votre coup, marmonna Nathanos en triturant nerveusement sa barbe. Je n’ai pas fini d’entendre parler de cette maudite pièce. »

Sylvanas ne lâcha pas Stephon du regard avant qu’il ait disparu de l’autre côté d’une colline. « Il a juste besoin que quelqu’un croie en lui, comme chacun de nous, de temps à autre », dit-elle… et aux accents mélancoliques de sa voix, Nathanos se demanda à quoi avait pu ressembler la jeunesse de Sylvanas, quand elle avait l’âge de Stephon.

Ils restèrent ainsi recueillis jusqu’à ce que le soleil ne finisse de sombrer derrière la ligne d’horizon, et avant qu’ils ne s’adressent de nouveau la parole, le chant des oiseaux s’était tu pour faire place à celui des grillons et des insectes.

« Quand comptez-vous prendre la route ? » se résolut-il enfin à demander.

Elle le gratifia d’un sourire des plus discrets. « Au matin, je pense. Il se fait tard, et il est de votre devoir d’offrir à votre général le gîte, le couvert… et le plaisir de votre compagnie », répondit-elle en prenant la direction de la maison, et tandis qu’elle passait à côté de lui, elle effleura du bout des doigts le dos de la main de Nathanos.

L’espace de quelques instants, il songea aux embrouilles politico-diplomatiques incessantes dont Lune-d’Argent était le théâtre, et il entrevit la figure de Lor’themar Theron, son rictus méprisant, ainsi que l’ombre de la Horde qui s’étendait sur les terres des hauts-elfes. Une partie de lui aspirait à une existence plus calme, une vie qu’il aurait passée à travailler la terre comme son père et son aïeul l’avaient fait avant lui. Il aurait pu faire ses adieux aux Pérégrins avant de retourner vivre dans son domaine agricole, son foyer, mais il lui aurait fallu pour cela sacrifier une chose qui lui était autrement plus précieuse que son titre de seigneur des forestiers.

Et alors que ses pas se mirent à suivre machinalement ceux de Sylvanas sur le vieux chemin qui menait à sa maison et à la douce chaleur du feu qui brûlait dans l’âtre, il comprit que son choix était déjà fait. Au diable les intrigues, la politique et le monde ! Il avait fait une promesse solennelle à Sylvanas, et rien n’aurait su l’en détourner.

* * *

« Pourquoi cette hésitation, mon champion ? »

L’impatience manifeste que trahissait le ton de Sylvanas arracha Nathanos à la rêverie qui lui avait momentanément fait remontrer le temps. Il ne pensait pour ainsi dire jamais au passé. Cette vie-là était celle d’un autre homme, un personnage qui avait disparu il y a bien longtemps de cela, en même temps que tout ce qui le définissait comme un humain. Son foyer, sa famille et les obligations qui pouvaient y avoir trait… étaient des choses dépourvues de sens ou de valeur aux yeux de l’être qu’il était devenu. Il était désormais le Flétrisseur, un Réprouvé, et n’était plus au service d’une haute-elfe général des forestiers.

À présent, il était aux ordres de la reine banshee.

« Je ne parviens pas à saisir l’intérêt de la chose », déclara-t-il, et l’espace d’un instant, il fut choqué par les accents graves et rauques de sa propre voix, quand il l’entendit résonner entre les sombres murs de pierre du Quartier royal. Il se serait presque attendu à entendre de nouveau la voix d’un humain. Cette nostalgie était d’un ridicule !

« Le rituel vous galvanisera », répondit-elle, et ses yeux rouges envoyèrent des éclairs tandis qu’elle approchait de l’estrade qui trônait au centre de l’immense chambre circulaire. « Avec les incursions répétées de la Légion sur les terres de la Horde, poursuivit-elle, j’ai besoin que mon champion soit plus fort que jamais. »

Nathanos détourna le regard de Sylvanas pour fixer la Val’kyr qui flottait juste derrière elle. Les ailes déployées de la créature spectrale s’étendaient sur pratiquement toute l’étendue des vingt pas séparant deux des colonnes massives que l’on avait édifiées sur le pourtour de la plateforme. Bien que Fossoyeuse, la cité sur laquelle régnait sa reine, tienne lieu de refuge à toutes sortes de fantômes et autres abominations des plus macabres, les Val’kyrs, dont le heaume pesant cachait toujours le visage, étaient de celles qui le mettaient le plus mal à l’aise. Il avait entendu dire que ces imposantes guerrières vrykules œuvraient naguère en qualité de gardiennes des morts chargées de permettre aux âmes les plus méritantes de trouver le repos éternel. Toutefois, celle qu’il était en train d’observer avait été assujettie par le roi-liche, comme nombre de ses sœurs, auxquelles il avait ordonné de lever une armée destinée à le servir, lui… le monstre qui avait tué Sylvanas Coursevent avant de la maudire en faisant d’elle une morte-vivante.

La peur que ces monstres lui inspiraient lui avait également donné matière à réfléchir. La reine avait-elle fait un choix judicieux en prenant ces créatures à son service après la défaite du roi-liche ? Il se reprit rapidement et chassa le doute de son esprit. Les Val’kyrs avaient déjà prouvé leur valeur en levant une armée de nouveaux Réprouvés destinée à servir la cause de Sylvanas. Comme toujours, il était inutile de remettre en question l’infaillibilité du jugement de la Dame noire.

Toutefois, il ne put s’empêcher de jouer encore un peu avec ses nerfs. « Si vous craignez que je ne sois pas assez fort, il serait peut-être temps pour vous de désigner un nouveau champion. »

Un éclair rouge traversa le regard de Sylvanas. « Pourquoi faut-il que vous fassiez votre tête de mule ? » dit-elle en levant la voix. On était bien loin du cri qu’une banshee peut pousser lorsqu’elle laisse libre cours à sa colère, mais les tapisseries qui ornaient les murs n’en frémirent pas moins, en réponse au courroux que l’on sentait poindre dans sa voix.

Nathanos se délectait de la voir enrager ainsi, tout en prenant garde de ne rien en laisser transparaître.

La Dame noire se tut quelques instants, le temps de se reprendre. « La puissance des Val’kyrs préservera mon corps des ravages du temps, mais comme celle de mes autres Réprouvés, votre enveloppe charnelle héritée d’un humain n’est pas promise à connaître une longévité comparable à la mienne. Je tiens à vous épargner l’épreuve de vous voir pourrir sur place, les tourments que j’ai dû endurer quand… »

D’un hochement de tête entendu, il lui signifia qu’il avait compris et lui épargna d’avoir à finir sa phrase. Il avait été la seule personne à laquelle Sylvanas avait confié le récit des faits survenus au lendemain de la défaite du roi-liche. Elle avait alors eu le sentiment d’avoir accompli la mission qui lui avait été confiée en ce monde et elle avait cherché à retrouver enfin ce droit au repos éternel dont elle avait jadis été privée. Toutefois, quand elle avait fait le grand saut pour aller s’écraser sur les rochers glacés que surplombait la citadelle de la Couronne de glace, seules les mâchoires affamées du vide l’avaient accueillie au terme de sa chute. Aujourd’hui, elle peinait manifestement à évoquer ces souvenirs, mais Nathanos savait parfaitement reconnaître la peur quand il la sentait étreindre le cœur de sa reine.

Le pacte qu’elle avait conclu avec les Val’kyrs l’avait sauvée, ce jour-là, et Nathanos s’en réjouissait égoïstement, d’une certaine manière. Pourtant, si sa reine avait disparu, rien ne l’aurait forcé à supporter un jour de plus la parodie d’existence qui était la sienne. Si sa maîtresse devait se retrouver condamnée aux tourments éternels que lui promettaient les ténèbres, il aurait suffi à Nathanos de mettre un terme à sa propre vie afin de rejoindre sa reine pour l’aider à supporter ce calvaire en restant à ses côtés.

« Peut-être serait-il préférable que vous me laissiez partir », finit-il par lâcher.

Les flammes qui dansaient dans les yeux de Sylvanas se moururent, et l’espace d’un instant, il entrevit la lueur gris-bleu qui y brillait naguère, mais la seconde d’après, son regard redevint aussi dur et autoritaire qu’il l’était auparavant. « Par deux fois, je vous ai appelé à me servir, Nathanos le Flétrisseur, et vous ne serez libéré de vos obligations que le jour où j’en aurai décidé ainsi ! »

Le monde baignait dans un épais brouillard. Rien ici ne faisait sens, et la raison n’y avait pas voix au chapitre. Il n’y avait de place que pour la haine, une rage enracinée dans les recoins les plus secrets de son esprit, qu’elle avait noyauté comme une tumeur. L’homme qu’il était naguère avait fini assassiné, et dans ses derniers instants, il avait vu sa terre natale boire son sang tandis qu’il s’en vidait. Le monstre qu’il était devenu depuis habitait encore la carcasse de l’homme qu’il avait été, mais il était dépourvu de volonté propre, et n’en avait d’ailleurs pas besoin ; il n’existait que pour servir les desseins du roi-liche.

Il se pencha de nouveau sur le cadavre à moitié dévoré de sa dernière victime, qui gisait au sol. Une puissante chaleur revigorante le traversa tandis qu’il avalait un nouveau morceau de chair tendre arraché à la gorge même de sa proie. Il se souvint du plaisir qu’il avait ressenti quand les cris de cette femme s’étaient progressivement tus et que la terreur avait envahi son regard, tandis qu’il entreprenait de la dévorer. Un plaisir dont il tenta d’invoquer le souvenir une nouvelle fois en arrachant un autre morceau de viande à la dépouille.

Combien de temps avait-il pu s’écouler depuis qu’on l’avait rappelé en ce monde ? Des jours ? Des années ? Cela n’avait aucune espèce d’importance, en fait. Le temps n’était rien, sinon le problème des mortels ; un problème dont la générosité de son maître l’avait libéré. Aujourd’hui, une seule pensée guidait chacune de ses actions : un besoin compulsif de propager le fléau de la non-mort sur les terres meurtries de Lordaeron, la volonté de ravager cette province autrefois chère à son cœur d’humain. S’il était resté au fond de son âme ne serait-ce qu’une once d’humour noir pour apprécier l’ironie du sort, il aurait probablement ri à gorge déployée.

Il cessa de dévorer sa proie et se mit à attendre un signe, conformément à la volonté de son maître.

Quelques instants passèrent ainsi avant qu’il ne reçoive le signe en question. La magie impie qui avait ranimé sa propre dépouille mortelle était maintenant à l’œuvre sur sa dernière victime. Plongé dans une transe extatique, il regarda le cadavre se convulser en préambule à la naissance d’un nouvel avatar du Fléau, qui serait aussi déterminé que lui à éradiquer toute forme de vie. Enfin, la créature ouvrit les yeux et le dévisagea, d’un regard mort dont toute peur avait disparu, pour faire place à une rage aveugle.

Si sa mâchoire inférieure n’avait pas été à moitié arrachée, retenue au reste de son visage par quelques tendons, la créature aurait probablement été en train de sourire… un sourire qu’il lui aurait volontiers rendu, si une volée de flèches n’avait pas subitement pulvérisé le crâne de cette nouvelle sœur d’armes. Le corps décapité de la créature s’effondra, agité de spasmes.

Nathanos se retourna pour faire face aux agresseurs. Trois figures encapées se tenaient à quelques pas de là. Une part de lui reconnaissait leurs armes et savait à quel point un arc peut s’avérer meurtrier, mais il ne s’agissait là que de souvenirs bien indistincts, et pour tout dire, il n’avait que faire de ces réminiscences héritées d’un homme mort depuis bien longtemps. La rage l’avait de nouveau envahi et elle exigeait qu’on lui laisse libre cours.

Alors qu’il s’apprêtait à bondir, la figure centrale aboya un ordre, et à l’unisson, ses deux comparses bandèrent leur arc, avant d’envoyer une volée de flèches contondantes en visant les jambes de l’adversaire. Nathanos chuta lourdement. Chaque fois qu’il tentait de se relever, une nouvelle volée de flèches le ramenait au sol. Il maudissait ces créatures et ne prit pas le temps de se demander pourquoi ses trois assaillants ne l’avaient pas achevé directement, comme ils avaient tué la femme dont il venait de faire une servante du Fléau. Il n’avait qu’une idée en tête : plonger ses crocs dans les chairs tendres qu’il pouvait distinguer entre les pièces d’armure de ses adversaires. Quand il aurait fait d’eux des membres du Fléau et qu’ils combattraient à ses côtés, ils n’auraient plus besoin de ces arcs. La seule haine qui les animerait deviendrait leur arme de prédilection, comme elle était devenue celle de Nathanos.

Il huma l’air pour exacerber la faim qui le tenaillait déjà, mais l’odeur qui lui parvint le décontenança. Ses adversaires n’étaient ni des humains ni des elfes. Pour tout dire, ils n’étaient même pas vivants… ils étaient aussi morts que lui. Pourquoi semblables créatures cherchaient-elles à l’empêcher d’accomplir la volonté de son maître ? Et tandis que flèche après flèche, ses agresseurs lui faisaient rendre gorge, il fut saisi d’angoisse comme un animal traqué et battu jusqu’à l’éreintement.

« Nathanos ! »

Une femme venait de crier son nom. Impossible… ce nom-là était mort et enterré quelque part sur les terres maudites de la ferme des Marris. Comment avait-elle osé le prononcer ?! Il sentit la rage bouillir et palpiter en lui comme un cœur. Il allait tuer cette misérable et satisfaire ses appétits les plus macabres en se rassasiant de sa chair.

Mais quelque chose dans la voix de la femme en question l’empêchait de passer à l’action. Son propre nom avait sonné comme une injonction à ses oreilles, et il avait suffi à son interlocutrice de prononcer ce mot pour le toucher au fond de sa personne, là où rougeoyait la boule de haine qui s’était substituée à son âme… et Nathanos sentit l’emprise que cette femme avait soudainement gagnée sur lui.

Non… la rage revenait déjà… la volonté du maître… Si ces trois personnages refusaient de s’y soumettre, ils devraient périr !

« Nathanos ! » cria de nouveau la femme, et cette fois, il identifia plus clairement la voix aux accents plaintifs : c’était la même que celle des guerrières banshees qui se battaient pour le compte de son maître. L’intensité de ce cri le paralysa. Cette femme était-elle venue sur ordre du roi-liche ?

« Nathanos ! » répéta-t-elle pour la troisième fois, et cette fois, il sentit la mémoire lui revenir, et la colère qui l’aveuglait se dissipa totalement.

Cette voix… bien sûr…

Sylvanas.

Quand elle rabattit sa capuche en arrière, la lumière jaunâtre des Maleterres fit instantanément ressortir ses traits elfiques. Sa peau autrefois laiteuse qui respirait la santé avait pris une teinte cendreuse. Ses cheveux naguère brillants comme du fil d’or avaient perdu leur lustre. Les reflets gris-bleu qui dansaient dans ses grands yeux avaient disparu pour faire place à une lueur rouge malsaine. En réalisant que Sylvanas avait connu la même déchéance que lui, Nathanos sentit une grosse boule se nouer dans sa gorge et le chagrin l’envahir… mais dans le même temps, il était subjugué par l’aura de majesté qui se dégageait de la nouvelle enveloppe charnelle de Sylvanas. De son vivant, Nathanos lui avait toujours trouvé l’élégance d’une reine, mais dans la non-mort, voilà qu’elle rayonnait littéralement de puissance, à l’image d’une véritable déesse.

Il baissa les yeux, et son regard s’arrêta sur la peau tachetée de ses doigts noueux, que souillait le sang de sa dernière victime. Une bouffée de honte vint soudain étouffer la joie de ses retrouvailles avec Sylvanas. Le simple fait qu’elle fut ainsi témoin de sa décrépitude et posait les yeux sur la sinistre parodie de lui-même qu’il était devenu l’emplit de dégoût. Animé soudain par un semblant de volonté propre, il leva un bras pour dissimuler ses traits ravagés par la putréfaction.

« Sylvanas », feula-t-il en desserrant légèrement ses lèvres desséchées. Il ne reconnut pas sa propre voix et réalisa que c’était la première fois qu’il l’entendait depuis le jour de sa mort. Il n’avait jamais eu à parler pour servir le roi-liche… il lui suffisait de tuer.

« Je viens pour vous, Nathanos, afin de vous rappeler à mes côtés. »

Il se sentait indigne de cet honneur et n’osait pas même poser les yeux sur elle, mais il était sous l’emprise de son pouvoir, et contre son gré, il baissa le bras, de sorte que leurs regards puissent enfin se croiser. « Voyez… voyez donc… ce que je suis devenu, gronda-t-il. Pourquoi vous abaisseriez-vous à prendre un monstre de mon espèce à votre service ? »

Sylvanas balaya la scène d’un mouvement de main nonchalant qui semblait dire qu’elle était prête à faire fi de ce charnier abominable. « Je suis en train de bâtir un nouveau royaume, Nathanos ; un refuge pour les Réprouvés désormais libérés du joug du roi-liche. Vous allez devenir mon champion, et ensemble, nous ferons de l’existence de ce tyran un véritable enfer. Arthas va devoir répondre de ses crimes ! »

Un rictus sournois déforma les lèvres ravinées de Nathanos. Le brouillard débilitant dans lequel baignait son esprit assujetti s’était dissipé, et il serra les poings, bien déterminé à se venger de son ancien maître. Les feux de la haine continuaient de ronger son cœur, mais il était de nouveau investi d’une volonté propre.

Enfin… pas exactement…

C’était plutôt à la volonté de Sylvanas qu’il répondait, comme de leur vivant.

Les forestiers-sombres qui accompagnaient Sylvanas eurent un mouvement d’appréhension en voyant Nathanos se lever, mais il se contenta de s’approcher d’un pas, avant d’incliner la tête en signe de soumission. « Je vous appartiens corps et âme, Dame noire, et ce jusqu’à mon dernier jour. »

* * *

Nathanos baissa les yeux et regarda sa main gauche. Il y restait suffisamment de peau, de chair et de tendons pour lui permettre de se saisir d’un arc et d’enseigner à la plus niaise de ses recrues comment positionner correctement une flèche, mais… il sentait que sa force avait déjà décliné. Sa chair de mort-vivant continuait de pourrir, et inéluctablement, il finirait par se retrouver privé de l’usage de ses mains, en admettant qu’il lui en reste. À quoi serait-il bon, ce jour-là ?

Il avait conscience de se résumer à une triste carcasse en voie de putréfaction, mais il était encore habité par le sens du devoir. « Parlez, ma reine, et j’obéirai. »

Sylvanas acquiesça. « Arthas a naguère forcé les Val’kyrs à lever pour lui une armée de chevaliers de la mort. Elles avaient pour ce faire recours à un rituel autrement plus puissant que celui qui permet de ranimer un cadavre pour en faire un Réprouvé. Elles peuvent mettre leurs pouvoirs à contribution pour remodeler votre corps et le rendre plus fort, plus… résistant. »

« Pourquoi les Val’kyrs ne font-elles pas cela pour chacun des nôtres ? » demanda-t-il.

Sylvanas dévisagea la guerrière spectrale au faciès impénétrable. « C’est une entreprise des plus contraignantes, et elles ne s’y prêtent que de très mauvais gré. Je crois que privées des pouvoirs du roi-liche, elles sont forcées de sacrifier une part de leur propre essence pour y parvenir. » Sylvanas se tourna alors de nouveau vers Nathanos avant d’ajouter : « Mais si telle est ma volonté, elles s’y plieront. »

Il s’approcha de quelques pas de la reine banshee et la dévisagea, cherchant à décrypter son expression. Il se dit que là encore, c’était pour le seul plaisir de la provoquer, mais il se mentait à lui-même. Il voulait quelque chose d’autre. « Si les Val’kyrs n’accomplissent ce rituel qu’à titre exceptionnel… pourquoi me réserver cet honneur ? » demanda-t-il.

Était-ce de la souffrance qu’il vit alors traverser le regard de Sylvanas ? Si tel était le cas, cela ne dura de toute façon qu’un instant, et ses yeux ne trahirent bientôt plus que la volonté de fer qui l’animait. « Je vous l’ai déjà dit : la Légion menace de nous anéantir. J’ai besoin de mon champion. »

Certes, la satisfaction qu’il éprouva avait quelque chose de médiocre, mais chaque fois que Sylvanas s’adressait à lui en le gratifiant du titre de champion, il sentait quelque chose frémir au fond de son âme.

« Alors dites à votre Val’kyr de faire vite, grogna Nathanos. J’ai des forestiers à entraîner. »

Sylvanas le gratifia d’un sourire des plus discrets, avant de se retourner vers la Val’kyr et de lui adresser un signe de tête. La guerrière spectrale fit volte-face et s’approcha d’une alcôve ornant l’un des murs de la salle du trône. La reine murmura une incantation, et les pierres s’écartèrent, révélant un couloir obscur. C’était l’un des nombreux passages secrets qu’elle pouvait emprunter pour se déplacer discrètement en ville, et Nathanos était à peu près certain qu’il ne les connaissait lui-même pas tous.

Ils arpentèrent un long moment les couloirs sinueux d’un dédale étudié pour décourager les intrus et autres assassins. La Val’kyr semblait bien connaître le chemin. Peut-être suivait-elle pour se repérer les lignes d’énergie ténébreuse frémissantes qui sillonnaient le quartier de la Magie. Bientôt, ces énergies se firent si concentrées que Nathanos lui-même put en sentir les émanations.

Ils prirent un dernier tournant, avant d’aboutir dans un cul-de-sac. D’un simple mot qu’elle accompagna d’un geste de la main, Sylvanas ouvrit un nouveau passage secret, et les trois protagonistes l’empruntèrent.

Les murs de la pièce dans laquelle ils aboutirent étaient bardés d’étagères sur lesquelles reposaient des grimoires et des instruments de magie, dont les composants brillaient à la lumière des lampes à huile. Sur les autels qui trônaient au centre de la pièce reposaient deux lourdes dalles de pierre. L’une des deux était inoccupée, et sur l’autre, on avait allongé un humain peu vêtu, qu’on avait bâillonné et ligoté à l’aide d’épaisses lanières de cuir. Au pied de la dalle sur laquelle reposait l’humain se trouvaient des pièces d’armure dorées, un marteau de guerre, ainsi qu’un bouclier. Nathanos ne put s’empêcher de remarquer l’emblème de la Croisade d’argent qui ornait certaines pièces d’équipement. Bien qu’incapable de se libérer, le captif ne semblait ni blessé ni même diminué. Nathanos eut un claquement de langue satisfait. Il avait tué ou capturé nombre de paladins, en son temps, mais bien peu d’entre eux en étaient ressortis aussi indemnes que celui-ci.

Pointant l’homme du doigt, le Flétrisseur se tourna vers sa reine, interrogateur. « Qu’est-ce que c’est que ça ?

 Une source d’énergie », répondit la Val’kyr d’une voix glaciale.

Sylvanas fit le tour de la dalle occupée par l’humain. « Le rituel nécessite un sacrifice, dit-elle, celui d’un être avec lequel vous partagez, disons… certains liens de parenté. » Elle s’arrêta au niveau de la tête du paladin et se mit à fixer Nathanos.

De quel genre de test pouvait-il s’agir là ? Quelle réaction attendait-elle de lui ? Nathanos s’approcha pour observer l’humain de plus près et lui trouva des airs familiers… ses solides arcades sourcilières, sa mâchoire carrée… la détermination qu’on pouvait lire dans son regard tandis qu’il tentait vainement de se libérer.

La ressemblance entre ce paladin et l’homme que Nathanos avait pu être de son vivant était frappante. Il avait été ramené en ce monde il y a si longtemps de cela qu’il aurait cru ce genre de souvenir perdu à jamais, mais plus il regardait l’homme, plus il avait l’impression de se trouver face à une projection de son passé.

Son passé…

À cet instant, l’humain parvint à capter le regard de Nathanos et le fixa droit dans les yeux. Ceux du paladin n’exprimaient aucune peur… on n’y lisait que le mépris et une conscience profonde de la situation.

Nathanos se pencha vers lui et ôta son bâillon. « Bonjour, cousin. »

Stephon arborait une moue écœurée. « J’ai prié la Lumière pour que tu sois réellement mort et que ton âme ait trouvé le repos éternel », dit-il d’une voix qui trahissait son chagrin et sa profonde amertume.

Nathanos gloussa. « Dis-moi, as-tu fini par dépenser la pièce d’or que le général des forestiers t’avait offerte ? »

« Je l’ai gardée, répondit le paladin d’un ton provocateur. Je l’ai conservée pendant des années. J’ai traversé avec elle la chute de Stratholme et le saccage des terres de Lordaeron par les troupes du Fléau, en priant pour que mon cousin ait survécu. J’ai souvent demandé autour de moi ce qu’il avait pu advenir de toi, mais on ne me répondait jamais que par des haussements d’épaules ou des silences gênés, et puis… j’ai eu vent de rumeurs mentionnant un certain Flétrisseur, qui aurait hanté la ferme des Marris et y traquait les héros de l’Alliance venus faire régner la paix. J’en vins à penser que ce devait être la créature qui avait tué mon cousin et me fis le serment d’avoir sa tête. Ce n’est qu’en entendant deux réfugiés de Comté-de-Darrow évoquer à voix basse le vrai nom de cette abomination que j’ai compris ce que tu étais réellement devenu. »

Stephon marqua un temps de pause. « Et ce jour-là, j’ai jeté la pièce d’or à l’eau », finit-il par lâcher, avant de cracher par terre.

Nathanos resta silencieux. Il était inutile de chercher à nier la réalité. Sur ordre de la reine, il était resté rôder près de la ferme pour y attirer les ennemis et les mener à l’abattoir. Il avait d’ailleurs tout particulièrement apprécié de massacrer les forestiers des contreforts qui siégeaient au nord ; les Pérégrins mêmes qu’il avait eus sous ses ordres, quand il ne servait pas à leurs côtés. Leur air hautain disparaissait quand ils mouraient, ou se muait en un rictus macabre quand on les ressuscitait pour les enrôler dans les rangs des morts-vivants. Et tout ce temps, que sa victime soit le plus noble des héros ou un être qui lui avait naguère été cher, Nathanos n’avait jamais ressenti de pitié ou de remords. Il n’avait que le sentiment du devoir accompli ; un devoir pour lequel il se sentait fait. Ses victoires lui avaient valu les faveurs de la Dame noire, et il n’avait jamais aspiré à quoi que ce soit d’autre.

Sylvanas flatta l’épaule de son prisonnier, et Stephon eut un frisson de dégoût. « On m’a rapporté que depuis son adoubement, votre cher cousin avait sillonné les Maleterres, non loin de votre ancienne ferme, et qu’il y avait massacré bon nombre des nôtres. » Elle se pencha alors sur lui avant de reprendre d’une voix glaciale : « J’aurais pu ordonner à mes forestiers-sombres de le tuer, bien sûr, mais par chance, je m’en suis abstenue, et aujourd’hui, ce paladin va… pouvoir servir une plus noble cause. »

« Je ne me joindrai jamais à vous ! siffla Stephon entre ses dents.

 Ne t’inquiète pas, mon cher cousin, répondit Nathanos d’une voix grave et menaçante. Ce n’est pas le projet qu’elle nourrit pour toi. »

La reine banshee sourit. « Pas tout à fait, en effet », se contenta-t-elle de dire en s’éloignant.

Tandis qu’il dévisageait son cousin réduit à l’impuissance, Nathanos se sentit submergé par un sentiment qui ne lui était pas familier. De la pitié ? Non, il se savait bien incapable d’en éprouver, mais il ne haïssait pas non plus le paladin comme il pouvait haïr le reste des vivants. Il réalisa que c’était de la fierté qu’il ressentait. Une part de lui était fière que Stephon soit parvenu à réaliser son rêve d’enfant, même si ce rêve était sur le point de prendre fin.

Nathanos leva de nouveau les yeux sur Sylvanas, et leurs regards se croisèrent. Était-ce là la véritable mise à l’épreuve ? Croyait-elle l’affection qu’il pouvait éprouver pour son cousin susceptible de le pousser à la trahison ? Se demandait-elle si au moment décisif, il n’allait pas renoncer à tout, dans un dernier sursaut d’humanité ?

Bien entendu, il n’avait pour lui jamais été question de ça. Les souvenirs d’un homme mort depuis aussi longtemps ne pouvaient pas pousser Nathanos le Flétrisseur à trahir son serment.

« Alors, allons-y », aboya-t-il en s’approchant de l’autel inoccupé.

« La Lumière me sauvera ! » glapit Stephon, mais le désespoir que l’on sentait poindre dans sa voix trahissait son manque de conviction.

« La Lumière ne te trouvera pas ici, mon garçon, répondit Nathanos sans lâcher sa reine du regard. Ensemble, nous allons embrasser les ténèbres. »

Dans un parfait silence, la Val’kyr vint se glisser entre l’humain qui continuait de se débattre et le mort-vivant impassible. Nathanos dévisagea la créature ailée et dissimula derrière le masque sinistre qui lui tenait lieu de visage l’hésitation qui commençait à le tenailler. Ailes déployées et bras tendus vers le ciel, la Val’kyr semblait aussi imposante que la chambre en elle-même. Elle se lança dans une incantation gutturale formulée dans une langue ancienne. Elle sonnait comme un hymne funèbre déchirant dans lequel résonnaient encore de lointains échos de la puissance du roi-liche. La créature spectrale flottait maintenant au-dessus des deux tables, et de ses mains jaillirent des décharges d’énergie bleues et or. La bouche tordue dans un rictus de douleur, Nathanos vit le monde se dissoudre dans un maelström de feu… de souffrance…

Et quelle souffrance.

Quand son calvaire prit fin et qu’il put reprendre ses esprits, Nathanos ouvrit les yeux, et le monde qui l’entourait reprit forme.

La Val’kyr était agenouillée dans un coin de la pièce. Cette créature naguère aussi imposante que redoutable en apparence semblait maintenant rabougrie et sans défense.

La Dame noire se tenait près de Nathanos. « Comment vous sentez-vous, Flétrisseur ?

– Mort, répondit-il d’une voix blanche, mais en meilleure forme que je ne l’étais il y a peu. »

Sa propre voix sonnait à ses oreilles comme celle d’un étranger. Ce n’était ni la plainte de cordes vocales à moitié paralysées ni la voix d’un vivant. Ce n’était pas non plus la voix d’une banshee, bien que ses accents autoritaires y fassent penser.

Les yeux de Sylvanas rayonnaient de lumière. « Debout, mon champion ! » lança-t-elle à son adresse.

Il entreprit de s’asseoir au bord de la table de pierre avant de poser les pieds au sol et eut un hoquet d’appréhension en tentant de trouver son équilibre. Ses jambes semblaient ne pas lui appartenir. Comme un enfant déballant un cadeau, il ôta le gant qui couvrait sa main gauche et la regarda avec fascination.

Nul os n’en ressortait de manière contre nature. Ses muscles et sa peau semblaient intacts. Ce n’était pas la main d’un vivant, mais elle était entière… et forte.

C’était bien là une main digne du champion de la reine, se dit-il.

Il la leva, se caressa la joue, et sentit sous ses doigts de la chair pulpeuse, et non le parchemin racorni qui lui tenait jusqu’ici lieu de peau. Il laissa ses doigts courir le long de sa mâchoire et sentit les poils rêches qui y avaient repoussé. Nathanos était émerveillé. Il avait pratiquement l’impression de toucher un humain.

Pratiquement…

Il se retourna vers Sylvanas. « De quoi ai-je l’air ? » demanda-t-il en tentant de feindre l’indifférence.

« Quelle vanité, Flétrisseur ! » répondit-elle. On sentait l’amusement poindre dans sa voix, mais il y perçut également de la satisfaction. Était-elle ravie d’être parvenue à soumettre la puissante Val’kyr à sa volonté, ou se réjouissait-elle simplement de l’acquisition d’un nouveau jouet ? Elle le guida jusqu’à un grand miroir ovale au cadre ornementé, que l’on avait accroché au mur. « Voyez donc par vous-même », lui dit-elle.

Du temps où elle avait été général des forestiers de Lune-d’Argent, Sylvanas avait développé un goût très prononcé pour les miroirs, et pourquoi s’en serait-elle privée ? Même parmi les hauts-elfes, la deuxième des trois sœurs Coursevent était d’une rare beauté. Nombre de seigneurs issus des maisons les plus nobles l’avaient courtisée, et le prince Haut-Soleil lui-même aurait dit-on compté au nombre des prétendants.

Mais les morts n’avaient cure des miroirs et des reflets qu’ils pouvaient leur renvoyer. Au mieux, ils ne pouvaient que rappeler aux Réprouvés leur apparence monstrueuse et les mettre face à ces chairs pourrissantes qui soulevaient le cœur des autres races. Les morts-vivants incarnaient mieux que quiconque le destin inéluctable qui guettait les vivants… Un jour, leur carcasse pourrirait six pieds sous terre… à moins qu’elle ne pourrisse à l’air libre après avoir été appelée à servir la reine banshee.

Bien sûr, Sylvanas n’en avait pas moins conservé quelques miroirs dans les lieux qu’elle fréquentait le plus. Elle avait perdu l’élégance qui la caractérisait avant de trépasser, mais la non-mort lui avait conféré une prestance des plus ténébreuses, que Nathanos trouvait absolument fascinante. Il savait que chez les mortels, et même les adversaires les plus déterminés de Sylvanas, on trouvait nombre d’hypocrites qui, tout en décriant publiquement son règne et en affichant le dernier mépris pour ses Réprouvés, n’en échangeaient pas moins en privé des commentaires trahissant leur fascination pour la Dame noire. Même si elle prenait grand soin de ne rien en laisser transparaître, Nathanos suspectait Sylvanas d’avoir gardé enfoui au fond d’elle le goût de ce genre de flatteries.

Nathanos plongea son regard dans le miroir. Ses traits étaient émaciés, et sa peau avait jauni, mais ses chairs semblaient intactes. Pour la première fois depuis le jour de sa mort, il se tenait droit, la tête haute, et non plus arqué comme un vieillard bossu. Si une lueur pourpre n’avait pas illuminé son regard, on aurait pu le prendre pour un humain, au bénéfice de la quasi-obscurité qui régnait à Fossoyeuse.

Il était on ne peut plus satisfait de sa transfiguration, mais ne voyait aucune raison de le faire savoir à Sylvanas. « J’imagine que ça fera l’affaire », se contenta-t-il de dire, et il vit le sourire de la reine disparaître un instant pour faire place à la colère avant qu’elle ne se reprenne et n’affiche de nouveau une expression satisfaite.

« Mille et un démons mourront de votre main pour la plus grande gloire de votre reine ! » prophétisa-t-elle.

Il sentit d’instinct qu’elle disait vrai. La force nouvelle dont il était investi serait précieuse à Sylvanas, quand éclaterait la guerre qui se profilait, et… après la victoire, pour peu que la chance lui sourie, peut-être que sa reine et lui pourraient enfin mourir et, ensemble, faire face à la damnation à laquelle ils étaient promis.

Mais soudain, il réalisa avec stupéfaction que certains traits de son propre visage ne lui étaient pas familiers. Nathanos se tourna alors vers le second autel sacrificiel, sur lequel ne reposaient désormais plus qu’un petit tas de cendres et quelques résidus graisseux. L’équipement du paladin, qu’il avait entretenu avec le plus grand soin, avait été laissé en vrac à même le sol. Nathanos se dit qu’il ne fallait y voir que les vestiges d’un ennemi vaincu… non, ce n’était là rien de plus.

« Voilà suffisamment longtemps que vous vous accrochez à ces vêtements hérités d’une autre vie », déclara la Dame noire en parlant de ceux dont il était vêtu, et Nathanos réalisa qu’elle était dans le juste. Pourquoi avait-il continué de porter cet uniforme défraîchi, un reliquat de sa vie d’homme… après avoir rejoint les rangs du Fléau ? Avait-il simplement trouvé inutile à l’époque de se procurer une nouvelle armure… ou s’était-il accroché sans se l’avouer à cette part de son passé ?

Sylvanas fit un geste en direction de l’un des angles de la pièce, et ce n’est qu’alors que Nathanos remarqua la forestière-sombre qui s’y tenait. La reine banshee pensait à tout ; elle avait posté une archère qui se tenait prête à abattre Nathanos si quoi que ce soit avait mal tourné au cours du rituel. « Anya, escortez mon champion jusqu’à l’armurerie et veillez à ce qu’on l’y équipe d’une manière adéquate à son rang. »

La forestière-sombre s’exécuta silencieusement, proposant d’un geste à Nathanos de lui emboîter le pas. En quittant les lieux, ce dernier adressa un hochement de tête à Sylvanas, dont il pouvait encore distinguer la silhouette, à la faible lueur des lampes.

Après avoir emprunté une nouvelle fois les tunnels dérobés, ils traversèrent un long corridor qui débouchait sur l’anneau extérieur de Fossoyeuse. En pénétrant dans les quartiers communs, Nathanos ne tarda pas à réaliser que sa nouvelle forme présentait un gros inconvénient. À l’instar de ses autres facultés, son odorat s’était considérablement développé, et quand un groupe de trois Réprouvés s’approcha, leur puanteur lui mit le cœur au bord des lèvres. Cette odeur de putréfaction ne l’avait pas frappé, dans la salle du rituel, mais ici, au beau milieu de cette foule de morts-vivants, la pestilence était quasiment insupportable.

Nathanos tâcha de faire bonne figure en attendant que le trio ne passe son chemin, mais se jura silencieusement que plus jamais il n’approcherait la plèbe sans avoir pris certaines précautions.

Si Anya avait perçu ce moment de malaise, elle n’y fit pas allusion quand elle prit la parole. « Voilà bien longtemps que je n’avais pas vu la Dame noire aussi rayonnante. Dès qu’elle a su les Val’kyrs capables d’accomplir ce rituel, elle vous a convoqué. »

« Notre reine est d’une grande sagesse, répondit-il en opinant du chef, avant d’ajouter : ce corps me permettra de mieux la servir. »

Anya gloussa, et ce son lui hérissa les poils le long de la nuque.

« Vous trouvez ce que je viens de dire risible ? » demanda-t-il d’un ton cassant, réalisant qu’au moins, le rituel de la Val’kyr n’avait pas altéré son tempérament.

« Absolument pas », lâcha-t-elle en haussant les épaules.

« Eh bien quoi ? » dit-il en levant la voix, tant la morgue de la forestière-sombre commençait à lui taper sur les nerfs.

Elle soupira… « Oui, la reine dispose désormais d’un champion plus puissant, mais ce n’est pas ce qu’elle désirait le plus. »

Il s’arrêta net et se tourna vers son interlocutrice en fronçant les sourcils, agacé par le sous-entendu qui lui échappait. « Décidez-vous à parler franchement », lui ordonna-t-il.

Les coins de la bouche d’Anya se relevèrent en un sourire effronté. « Sylvanas a défié tout un royaume pour faire de vous un seigneur des forestiers. Elle a dû sillonner les Maleterres pour vous libérer du Fléau, et aujourd’hui, elle a sacrifié l’une de ses ressources les plus précieuses pour vous rendre votre force. Repensez-y, Flétrisseur, et dites-moi comment une personne par ailleurs aussi intelligente que vous peut se révéler aussi aveugle aux vérités les plus simples et les plus évidentes. »

Nathanos lui lança un regard menaçant, les mâchoires serrées, et en une fraction de seconde, toute trace de sourire disparut du visage de son interlocutrice. L’imbécile ! La reine n’avait jamais eu les préoccupations ineptes que cette sotte lui prêtait.

Et lui non plus… Quelles qu’aient pu être les émotions auxquelles son cœur de mortel avait naguère tenu lieu d’écrin, il n’y restait aujourd’hui de place que pour la rage et le mépris. Il était Nathanos le Flétrisseur, champion de la reine banshee, et il aurait presque souri en pensant au chaos qu’il allait semer chez les ennemis de sa maîtresse.

Il se remit en marche, et Anya le suivit dans un silence prudent.

Chemin faisant, ils perçurent progressivement les échos métalliques de l’acier qu’on frappait contre l’acier, et quand ils passèrent les portes du quartier de la Guerre, ces échos se muèrent en un tintamarre assourdissant. Les maîtres aboyaient des ordres aux jeunes recrues qui s’affairaient à tailler en pièces des mannequins d’entraînement, quand ce n’était pas un prisonnier de l’Alliance sacrifié pour l’occasion. Nathanos avait passé des heures à faire de ce genre de néophytes des guerriers endurcis, et un coup d’œil aux éléments de cette promotion lui avait suffi pour les juger particulièrement médiocres. Il leur jeta un regard mauvais et se jura de reprendre en temps voulu cette bande d’incompétents, avant de rallier l’armurerie.

Les murs de pierre de la salle étaient bardés de hauts râteliers chargés de pièces d’armure et autres armes. Nathanos cherchait un compromis de mailles et de cuir qui le protège correctement sans entraver ses mouvements, et finit par opter pour un ensemble gris et vert qui lui permettrait de se camoufler aussi bien en forêt que dans l’ombre.

Alors qu’il tournait les talons pour quitter les lieux, son œil fut attiré par un reflet que la flamme d’une lampe faisait danser sur le métal poli, et son regard tomba sur un râtelier couvert de pièces d’armure en désordre. Il en déplaça quelques articles et découvrit un plastron finement ouvragé, propre et bien entretenu. Ses pensées vagabondèrent, le ramenant à la salle du sacrifice, à l’autel vide qui se trouvait à côté du sien au terme du rituel… à un choix.

Et pendant un instant fugace, il fut saisi par une impression aussi étrangère que dérangeante ; une sensation qu’il n’avait pas ressentie depuis le jour de sa mort. Une faiblesse de mortel qui était parvenue à s’infiltrer imperceptiblement en lui et à le suffoquer…

… Des regrets.