Le parchemin vierge
par Gavin Jurgens-Fyhrie

Elle était assise avec Arko contre la paroi d’une falaise, sur la côte nord de la Pandarie, à l’abri du plus gros du vent. Ils ne pouvaient pas prendre le risque d’allumer un feu : les dix commandos pilleurs gobelins éparpillés partout sur le continent écumaient les trésors, temples et armureries depuis des semaines et, étrangement, n’étaient pas des plus populaires auprès des locaux.

La brigade de Ziya avait connu de meilleurs jours. Luki était à l’infirmerie avec une blessure de pincépine à… un endroit sensible. L’incroyable expertise de Zuzak avec les bombes ne s’était pas vérifiée avec les mèches. Strax avait essayé, contre ses ordres, de détrousser un voyageur pandaren isolé qui s’était révélé être un moine pandashan complètement dénué du moindre sens de l’humour.

Arko, qui passait son temps à enflammer sa robe avec ses propres sorts, était le dernier encore en état. Elle se demandait bien comment.

« Ben oui, dit le petit mage. La nuit va être longue. Tu as vécu plein d’aventures, non ? Tu n’aurais pas une histoire de guerre, par exemple ?

— Et quelle guerre tu veux ? » Elle grogna. Une bourrasque glacée lui arriva de l’océan, en plein visage. Les yeux embués, elle lança un regard noir vers la forme lointaine, illuminée et manifestement chaude du superzeppelin du prince marchand Gallywix qui flottait au-dessus des sombres vagues.

Gallywix, à la surprise et grande horreur de ses gobelins présents en Pandarie, avait décidé de superviser lui-même l’opération Commando Pilleur et de venir « inspirer » ses troupes. La seule chose qu’il avait réussi à inspirer pour l’instant était, comme d’habitude, le mépris. Même d’où ils étaient, on entendait parfois la musique de fête portée par-dessus l’eau.

Arko frissonna et se rapprocha d’elle contre le mur, cherchant plus de chaleur. Elle planta flegmatiquement une dague dans le sable, entre eux.

« Comment ça, quelle guerre ? » dit-il en considérant la dague d’un air triste.

Elle soupira. Les gobelins n’étaient pas censés être rusés ?

« Alors voyons, dit-elle en rengainant sa dague pour compter sur ses doigts. J’ai affronté l’Alliance. La secte du Crépuscule. Les élémentaires. Les morts-vivants. Les mantides. Les sha. Un dragon, une fois. Oh, et Gallywix à l’époque où il a voulu nous réduire à l’esclavage. Oups, j’ai plus de doigts.

— Mais la nuit va vraiment être longue. Allez, sergent. »

Elle roula des yeux.

« Bon, d’accord. Mais pas d’histoire de guerre.

— Pourquoi ?

— Parce que, dit-elle en levant la main à l’anneau suspendu autour de son cou. C’est personnel. Et si… Tu connais l’histoire de Rakalaz ?

— Non.

— T’es de la surface, hein ? Moi j’ai grandi à Pyrix, un de ces villages miniers de Terremine dont personne n’a jamais entendu parl…

— Hé, moi je connais !

— Bravo. Maintenant, la ferme et écoute-moi un peu. Il y a une centaine d’années, le prince marchand Leeko envoyait des kaja’mineurs plus profond que personne ne l’avait jamais fait. Chaque jour, il fallait remplir un chariot entier de minerai avant que les contremaîtres vous laissent rentrer chez vous. Une fois, très tard dans la nuit, un mineur appelé Miz perça ce qu’il pensait être une paroi de pierre et tomba sur… »

Elle marqua une pause. Arko n’avait rien dit. Même le vent se taisait. Mais elle avait eu l’impression d’entendre ses paroles murmurées en écho juste un battement de cœur après qu’elle les eut prononcées.

« Un trou. N-non, pas un trou », dit-elle, se rappelant soudain qu’elle avait détesté cette histoire quand elle était petite. « Un vide. Et au fond, deux lunes, pâles et rondes. C’était les yeux de Rakalaz, qui le regardaient. »

La marée battait le rivage. Arko déglutit. Elle se passa la langue sur les lèvres et reprit. « Et alors, Rakalaz poussa un rugissement et se mit à grimp — »

Elle avait bondi sur ses pieds, dagues tapies le long de ses avant-bras, avant même de vraiment savoir pourquoi.

Les étoiles avaient disparu.

« Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? » hurla Arko.

Elle eut un sourire malgré elle. Il pensait probablement que c’était Rakalaz qui attaquait.

Un frisson glacial lui monta le long de l’échine.

Le rivage n’était plus là, le bruit des vagues était étouffé. L’air était rance et poisseux, l’odeur familière.

C’était l’odeur de Terremine.

Et à ce moment, une immense main pâle jaillit du sol à six ou sept mètres d’eux et agrippa le sable de ses huit doigts. Rakalaz sortit de terre, ses grands yeux reptiliens braqués chacun sur l’un d’entre eux.

L’esprit de Ziya hurla. Mais son corps attrapa Arko par le col.

« Envoie un signal au zeppelin », lui souffla-t-elle à l’oreille. Tout en tirant sur sa jambe pour la libérer du sol, Rakalaz lança une main vers eux, les manqua, puis leur rugit dessus d’un souffle qui portait l’odeur d’un millier de décharges à ordures de Terremine.

Arko poussa un gémissement, mais ne bougea pas.

« Arko ! Préviens le superzeppelin qu’on est ici ! Peut-être que quelqu’un sera assez sobre pour nous envoyer des renforts. Attention ! »

Elle attrapa son minuscule compagnon, pivota, et utilisa son poids pour les envoyer tous deux sur le côté. Des griffes se fichèrent dans la roche là où ils avaient été, et arrachèrent un pan de la paroi.

Jambes tremblantes, Arko fut le premier à se relever. Il planta les pieds au sol et se mit à scander une incantation de balise des arcanes, leur salut, au creux de ses mains.

Mais il fit l’erreur de regarder vers Rakalaz. La créature venait vers lui et de longs filets de salive noire coulaient de sa mâchoire ouverte. Il glapit, jeta la balise encore non terminée, et détala le long de la plage.

***

« Attends, que je comprenne bien, dit Ziya en continuant à aiguiser ses dagues. Tu veux que je te raconte une histoire ? »

Elle le regarda partir, puis tourna les yeux vers le minuscule point de lumière qu’avait été la balise, juste à temps pour le voir s’évaporer.

« Génial. »

La main de Rakalaz se referma sur elle presque délicatement et, malgré ses contorsions, la souleva dans la direction de sa gueule.

Un caillou jaillit de l’obscurité et vint frapper l’un des énormes yeux ; la main qui la tenait eut une convulsion, et elle tomba…

… dans des bras couverts de fourrure.

« Bonjour », dit la pandarène en la déposant au sol sans le moindre effort, avant de désigner Rakalaz. « Je crois que je ne le connais pas, celui-là.

— Hein ?

— Ce personnage », précisa-t-elle, pattes posées sur les hanches, examinant ce cauchemar surgit de l’enfance de Ziya d’un air professionnel. Rakalaz grognait et les fixait l’une après l’autre de son œil encore valide, se demandant peut-être comment les manger toutes les deux en même temps. « Tu racontais une histoire et il est apparu comme ça, non ? Juste par curiosité, comment se termine l’histoire ?

— Vous êtes sérieuse ? » Ziya chercha le superzeppelin du regard. Étonnamment, il était en train de tourner dans leur direction.

« Presque toujours. Alors ? Réponds vite.

— Miz lui lance son dernier bâton de dynamite dans le gosier. »

Le sourire bienveillant de la pandarène se figea.

« Ah, une histoire gobeline. Évidemment que ça finit sur une explosion. Attention à ne pas le faire tomber. »

Ziya sursauta. D’un seul coup, sa main droite était devenue plus lourde. Et grésillait.

Contre toute attente, une calme certitude s’empara d’elle. Elle avait grandi avec cette histoire, s’était vue à la place de Miz, avait imaginé cet instant sous la vive terreur d’un esprit d’enfant.

Et sans hésiter un instant de plus, elle arma son bras et lança le bâton de dynamite de l’histoire dans l’immense gosier de Rakalaz.

Le monstre lui jeta un regard interloqué, puis avala. Elle resta figée, le fixant tour à tour lui et sa propre main encore tendue.

« Muh ? » dit-elle avec grande intelligence.

Une patte monta de quelque part au sol et la tira vers le bas.

Au terme d’un bref mais intéressant enchaînement de bruits et éclaboussements divers, elle releva la tête. Les restes calcinés s’évaporaient sous ses yeux, et le cratère se remplissait peu à peu de sable. Bientôt, ce serait comme s’il n’était rien arrivé du tout.

Les pièces du puzzle tombèrent en place.

« Tout ça est venu de moi.

— Effectivement », dit la pandarène, qui s’était relevée et s’époussetait avec grâce et précision. Le superzeppelin de Gallywix était à présent assez proche pour qu’on distingue les toboggans à rhum et les jacuzzis de profiteroles sur les ponts inférieurs. « Tu as commencé une histoire, puis tu l’as terminée. C’est l’art du récit. Tout le reste n’est que décoration.

— Mais on a survécu.

— Oui, et ? dit la pandarène avec un regard soucieux vers le zeppelin.

— Miz ne survit pas à l’explosion. Dans l’histoire. »

La pandarène sourit. Ses dents étaient tranchantes et d’un blanc étincelant.

« Je suis bien contente que tu ne l’aies pas dit plus tôt.

***

Quelque chose n’était pas normal.

Le superzeppelin flottait au-dessus des récifs ; des projecteurs éclairaient tour à tour Ziya, Shuchun la pandarène, et le trou percé par Rakalaz dans la falaise.

Shuchun était une chroniqueuse. C’était un métier que Ziya avait du mal à comprendre : apparemment, les chroniqueurs racontaient des histoires, recherchaient des reliques du lointain passé de la Pandarie et, si Shuchun était représentative, parlaient la bouche pleine et souriaient beaucoup.

Prise dans l’aveuglant disque de lumière, cette dernière leva les yeux, mordit dans son rouleau de sauvagine froid, et mâcha pensivement.

« Vous devriez vraiment partir, dit Ziya. C’est Gallywix qui est là-dedans. Il pourrait se mettre à nous balancer des mégabombes juste pour s’amuser.

— Ah ? dit Shuchun en avalant. J’ai entendu parler de lui. Mais je crois que je vais rester.

— Pourquoi ?

— Espérons que tu n’auras pas l’occasion de le découvrir. »

Il y eut un silence gêné. Ziya finit par dire : « Merci de m’avoir sauvée. Écoutez, il y a quelque chose que je devrais sans doute vous dire –

— Que tu es là pour voler nos trésors et reliques ? Je sais. Je suis venue pour vous arrêter.

— Mais vous m’avez sauvée !

— J’ai dit arrêter, pas tuer, dit la pandarène d’un ton léger.

— Oh. Et comment j’ai pu faire apparaître Rakalaz ?

— C’est de la magie.

— De la magie.

— Oui, de la magie, répéta la chroniqueuse. Ah, je suis contente que ce soit clair.

— Mais ça n’explique rien du tout !

— Est-ce que tu te rappelles quand j’ai dit que j’espérais que tu n’aurais pas l’occasion de découvrir pourquoi je restais là ?

— Ben oui. C’était il y a environ dix secondes.

— Eh bien je l’espère vraiment. »

Au loin, sur le pont du zeppelin, une corde se déroula dans leur direction et l’extrémité tomba à quelques mètres d’elles. Et loin au-dessus, une silhouette sombre sauta par-dessus la rambarde et descendit vers elles à une vitesse effrayante, suspendu à la corde par une main.

Quand la forme eut parcouru la moitié du trajet, Ziya lança une imprécation. Ce n’était ni un assassin, ni tout autre genre de tueur à gages. C’était bien pire.

Druz, homme de main en chef de Gallywix, atterrit dans le sable. Son armure de cuir était aussi bien taillée que le plus élégant des costumes, et il portait une mallette plate coincée sous un bras musclé.

D’après ce qu’on racontait, il avait grandi à Kezan avec Gallywix. Il était célèbre, bien qu’il ne se fût jamais fait prendre à avoir fait quoi que ce soit d’horrible. Mais des fois, des choses terrifiantes arrivaient aux ennemis de Gallywix, et Druz était parmi les premiers à envoyer une carte de condoléances.

« Sergent, dit-il avec un hochement de tête en sa direction. Chroniqueuse Shuchun. Un petit instant, je vous prie.

Il s’agenouilla dans le sable et ouvrit la mallette, couvercle vers elles. Des clics fluides s’élevèrent de derrière le cuir.

Ziya gémit intérieurement. C’était un autre détail effrayant à son sujet : Druz semblait toujours en savoir beaucoup trop à propos de tous les gens qu’il rencontrait. Leurs noms, titres, forces, faiblesses… Elle se demandait si c’était des recherches, de l’espionnage, ou de la magie.

Elle n’avait pas été surprise de l’entendre appeler la chroniqueuse par son nom. Il connaissait probablement les noms, pointures et boissons préférées de tous les habitants de la Pandarie.

« J’ai aperçu Rakalaz depuis le pont, dit-il en continuant à s’affairer. C’était quelque chose. J’ai toujours détesté cette histoire quand j’étais petit. »

Clic. Clac-clic.

« Bon, dit-il finalement. Merci d’avoir sauvé notre employée, chroniqueuse. Passez une bonne fin de nuit. »

Il attendit, et le sourire de Shuchun s’élargit. Alors il hocha la tête et tendit la main vers sa mallette. Instinctivement, Ziya posa les doigts sur ses dagues…

Druz jeta une immense bourse de ce qui, à en juger par le délicieux bruit, était de l’or, aux pieds de la chroniqueuse.

« Évidemment, il y a une récompense. Et passez le bonjour à la petite Fen. Il paraît que c’est bientôt son anniversaire.

— C’est une menace ? » dit Shuchun calmement. Elle se leva lentement.

Druz soupira.

« Non, c’était juste un peu de politesse. Je vous offre une récompense, et je vous dis au revoir avec une attention pour vos proches. C’était tout l’opposé d’une menace. »

D’un mouvement incroyablement rapide, il sortit un énorme fusil de la mallette, le pointa vers elle et l’arma ; les pièces de l’arme tournèrent les unes contre les autres comme des continents bien huilés.

« Ceci, par contre, est une menace. Je vous le répète : prenez la récompense. Rentrez chez vous.

— Vous l’avez vue, hein ? dit Shuchun.

— Vu quoi ? demanda Ziya.

— Il y a une porte en or derrière le trou creusé dans la paroi », répondit Druz en désignant l’endroit où Rakalaz avait touché la falaise. Supporter tout le poids du fusil d’une seule main ne semblait pas lui poser de problème. « Et nous allons prendre ce qu’il y a derrière.

— Vous pouvez pointer toutes les armes que vous voudrez sur moi, dit Shuchun en reculant un pied d’un geste mesuré et élégant. Je ne vous laisserai pas pénétrer dans le caveau du savoir.

— Écoutez, dit Druz sur un ton pondéré. Jouons cartes sur table. Apparemment, il y a là-dedans une arme capable de faire apparaître des monstres à volonté. On la veut, et tout ça ne vaut pas de donner votre vie.

— Je vous arrêterai si vous m’y obligez.

— D’accord. Supposons que vous me battez. » Un des projecteurs du vaisseau lui tomba dessus et il se couvrit les yeux. « De toute façon, le superzep va bombarder toute la zone au canon jusqu’à ce que le caveau soit ouvert. Vous perdrez dans tous les cas. »

Une dague apparut sous sa gorge.

« J’ai une drôle d’impression, dit Ziya de derrière lui, qui me dit que tu vas lui tirer dessus dès qu’elle aura le dos tourné.

— Il y a de bonnes chances que non, répondit-il sans baisser son arme.

— Mais de bonnes chances, ça me gêne toujours. Je l’aime bien. Et puis j’ai une deuxième drôle d’impression. Que tu comptes bien entrer dans le caveau tout seul.

— Ben oui, et alors ?

— Et alors il y a le petit détail de ma prime de découverte.

— Mais ton commando n’a encore rien trouvé.

— Précisément. »

Shuchun regarda avec curiosité les deux gobelins se chamailler à propos d’obligations contractuelles et de primes de risque. Elle se rassit, mangea quelques boules au curry prises dans son sac et attendit, ignorant posément l’œil inébranlable du fusil.

Elle finit par dire : « Ce n’est pas un caveau. »

Sa voix, profonde et résolue, fendit la dispute telle une lame chauffée à blanc. Les deux gobelins la regardèrent. Druz l’examinait avec une méfiance non voilée.

« Mais vous avez dit qu…

***

— J’ai dit que c’était un caveau du savoir. Il utilise les histoires de la culture pandarène pour protéger des reliques dangereuses. Je n’ose imaginer ce qui pourrait arriver à quiconque y entrerait sans un guide correctement instruit… Vous voulez une boule au curry ? dit-elle en leur en tendant une.

— Vous êtes en train de nous proposer vos services ?

— Contre paiement ? Absolument pas. Mais sans moi, vous allez être dévorés tous les deux. Ou pire. Alors je vais vous mener à l’intérieur et tâcher de vous convaincre que vous faites une regrettable erreur. »

Elle posa les yeux sur le fusil, puis sur la dague, jusqu’à ce que les deux aient été rangés. Puis elle sourit, se leva, et lança d’une voix de conteuse qui s’imposa au grondement des vagues :

« La chroniqueuse avait pris sa décision. Elle se tourna vers le caveau du savoir qui, reconnaissant ce qu’elle était, s’ouvrit. »

Avec un craquement tonitruant, la falaise se déplia dans une pluie de sable et de cailloux. Dedans, encore plongée dans le noir, se dressait une porte d’or ronde, assez large pour qu’un dragon puisse la franchir en vol. Des formes étaient gravées sur chaque recoin de sa surface, des milliers de personnages illustrant des milliers d’histoires, l’un après l’autre. Les rayons des projecteurs qui vinrent galoper frénétiquement dessus donnaient l’impression que les gravures bougeaient…

La porte s’ouvrit pour révéler un escalier qui descendait dans les ténèbres.

***

Shuchun marchait devant, suivant la légère courbe du couloir en pierre. Une fois qu’il fut clair que personne n’allait trahir personne pour l’instant, les deux gobelins se détendirent. L’air était frais et calme. Chargé d’attentes.

Ziya brisa le silence. « Je ne comprends pas.

— Quoi donc ? dit Druz.

— Toi. Tu es mesuré, compétent. Comment tu en es arrivé à travailler pour « J’ai-ma-tronche-sur-une-montagne » Gallywix ?

Monsieur Gallywix. Ou le prince marchand Gallywix. Mais jamais Gallywix tout court. Et peut-être que tu ne le connais pas aussi bien que moi.

— Il n’y a rien à connaître. C’est un monstre. Et j’ai marché dans des flaques d’eau qui avaient plus de profondeur.

— Bien sûr. Et pourtant, il est toujours chef, alors que la plupart des autres princes marchands rêvent de le supprimer. Hé, même sa propre mère a déjà essayé de l’assassiner deux fois. Ça donne à réfléchir. »

Le chemin partit soudainement vers la droite. Progressivement, les murs lisses laissèrent place à des briques irrégulières. Une vase malodorante gouttait par les interstices. Mais aucun gobelin ne remarqua rien. Shuchun regarda le plafond, et sourit.

« Ça donne rien du tout. Il nous a réduits en esclavage quand on a quitté Kezan. Son propre peuple !

— C’est pas de sa faute si personne n’avait de bateau. Mais, hé, vous vous êtes affranchis. Très bien. Et je suis sûr qu’aujourd’hui tu fais plus attention à tes fréquentations. »

Le léger virage déboucha au croisement de quatre chemins. Shuchun prit celui de gauche sans la moindre hésitation, et les gobelins suivirent.

« Mais tout ça mis à part, grommela Ziya (parce qu’il avait raison), tu veux vraiment mettre cette arme, quelle qu’elle soit, entre les mains de Gallywix ? Même en sachant à quel point il fait le lèche-botte avec notre cinglé de Chef de guerre ?

Monsieur Gallywix, dit Druz d’un ton réprobateur. Et entre toi, moi et notre guide, ce qu’on recherche, c’est de l’influence, pas le pouvoir. À l’origine, ce qu’on voulait, c’était la paix entre la Horde et l’Alliance, mais après Theramore…

— La paix. Gallywix veut que la Horde fasse la paix. Avec l’Alliance.

— Oui, dit Druz, levant un sourcil devant la colère qui habitait sa voix.

— Mais ils sont encore pires que lui ! Si on recule maintenant, alors tout ça n’aura servi à —

— Une seconde, dit Druz. » Ils avaient passé plusieurs intersections sans s’arrêter. « Chroniqueuse, où sommes-nous ?

— Dans une histoire », répondit Shuchun. Son attention était concentrée sur le sol.

« Laquelle ?

— Une histoire pas très heureuse, si je ne me trompe pas, dit-elle en ralentissant pour qu’ils puissent la rattraper. Mais je veux en être sûre avant de — Ah. Oubliez. » Elle pointa du doigt. « Maintenant, j’en suis sûre. »

Leurs propres empreintes de pas s’étendaient devant eux. Ils avaient tourné en rond, mais il y avait autre chose d’étrange.

Il y avait d’autres empreintes à côté des leurs. Tordues. Horribles. Et s’ils avaient tourné en rond…

« Ne vous retournez pas, dit Shuchun.

— Mais… » Ziya sentit un frisson d’effroi monter le long de son échine. Des pas martelaient avidement le sol derrière eux, de plus en plus proches.

— Ne vous retournez surtout pas, répéta la pandarène, parce que nous sommes dans Le Labyrinthe de l’empereur fou Ko. L’empereur Ko, poursuivit-elle, était gouverné par la peur. Il était persuadé que les mogu reviendraient. À travers le voile de sa paranoïa, il voyait la traîtrise derrière chaque sourire, une machination derrière chaque vœu de fidélité, et des pièges vicieux jusque dans les tranquilles prophéties des eauracles jinyu. Il fit donc construire un labyrinthe sous son palais, avec une pièce protégée en son centre. Et quand la peur revint le hanter, il s’y réfugia et ferma la porte en attendant que la terreur retombe. Mais ce moment ne vint jamais ; le labyrinthe avait été tracé si habilement que lui-même avait oublié le chemin de la sortie. »

Druz se mordit la lèvre et tourna lentement le regard en posant la main sur son —

Sans détourner les yeux du tunnel devant eux, Shuchun lui claqua l’oreille.

« Aïe. Ne recommencez pas ça.

— Et qu’est-ce que ça pourrait vous faire ? » demanda-t-elle calmement, par-dessus le grondement heurté de la chose qui approchait. « Manifestement, vous ne vous en servez pas pour écouter. Ne. Regardez. Pas, ai-je dit.

— Et pourquoi ?

— Je crois que c’est ce qu’elle essaye de nous raconter, dit Ziya, les yeux fermés en signe de peur ou de prière.

— Les gens envoyés à sa recherche l’entendaient parfois appeler… Mais les années passèrent. Parfois, un explorateur entrait dans le labyrinthe, mais en ressortait en hurlant, fou de terreur. Car tout ce temps plongé dans les ténèbres avait transformé Ko en une chose si horrible qu’il était insoutenable de la regarder…

— Qu’est-ce qu’on fait ? » murmura Ziya. Derrière eux, des griffes raclaient sur le mur. Lèvres pincées, Druz maintenait une main au-dessus de la crosse de son fusil.

« Nous reproduisons l’histoire, dit Shuchun. Un jour, un ourson appelé Li Tao suivit son raton voleur jusque dans le labyrinthe. Il se rendit vit compte qu’il était suivi. »

Une énorme tête flottait juste à la lisière de leur vue. De longues respirations hoquetantes leur chauffaient les joues, moites et aigres.

« Mais même s’il avait trop peur pour regarder, le petit Li Tao comprit qu’il y avait quelqu’un qui avait encore plus peur que lui. Alors il tendit la patte en arrière… »

Elle tendit la sienne. Une patte immense et difforme se referma délicatement dessus.

« … et mena le pauvre empereur Ko jusqu’à la sortie du labyrinthe. »

Un jour d’un blanc aveuglant apparut au bout du couloir. S’efforçant de paraître nonchalants, Ziya et Druz continuèrent à marcher d’un pas vif.

Ils arrivèrent dans la lumière. Alors ils regardèrent enfin derrière eux, et sursautèrent en même temps.

L’empereur avait disparu. Et le labyrinthe. Shuchun contemplait tristement sa patte vide. « La peur et la paranoïa font de nos ennemis des monstres, dit-elle doucement. Quelqu’un doit faire le premier geste. »

***

Ils continuèrent à avancer dans la lumière. Shuchun menait la voie.

« Où sommes-nous ? demanda Druz.

— Dans le caveau du savoir.

— Très utile, comme réponse, dit Ziya. Dans quelle histoire ? La Lumière de l’ennui éternel ?

— Ce serait bien, l’ennui, dit Druz. Ça essaie rarement de vous tuer, l’ennui.

— Ouais, je suis sûre que tu as une vie super dangereuse. »

Druz leva un sourcil. « Aurais-tu quelque chose sur le cœur ?

— Puisque tu poses la question, oui. » Elle se tourna vers lui. « C’est facile de parler de paix, pour toi. Tu vis dans le luxe avec Gallywix depuis des années, alors que moi je passe d’un champ de bataille à l’autre. Tous les gens avec qui je me suis engagée sont morts. Tous. La paix est impossible, Druz. S’il t’arrivait de combattre au front, tu le saurais ! »

Il y eut un discret battement dans la lumière. Shuchun s’arrêta et renifla l’air.

Ziya serra l’anneau suspendu à son cou de toutes ses forces, s’attendant à ce que Druz se mette à lui crier dessus. Elle voulait qu’il lui crie dessus. Mais au lieu de ça, il soupira.

« Sergent. Te souviens-tu de la guerre des Marchands ?

— V-vaguement. J’étais trop jeune.

— Moi, je ne l’étais pas. Cartel contre cartel. Frère contre sœur. Je travaillais déjà pour monsieur Gallywix à l’époque, comme tu le sais. Et tu as raison sur un point : je n’ai jamais combattu au front, parce que dans la guerre des Marchands, il n’y avait pas de front. On se battait pour tenir chaque tunnel et entrepôt dans Terremine. Les embuscades n’étaient pas de jolies manœuvres de contournement en pleine nature, mais juste un salopard qui surgissait à travers un mur qu’on avait cru solide. Et bien sûr, la guerre de la Paix a été encore pire. »

Le battement de la lumière s’était accéléré. Druz jeta un regard autour de lui, puis dégaina son fusil tout en continuant à parler.

« On n’arrête pas la guerre, sergent. Pas longtemps, en tout cas. Elle revient toujours. Et monsieur Gallywix gagne à chaque fois. Des fois, c’est en posant la bonne bombe au bon moment. Des fois, c’est par une alliance avec un imbécile puissant. Et d’autres fois, c’est en utilisant une arme effrayante en dissuasion.

— Et aujourd’hui, ton stratège de génie pense que la paix est la bonne chose à faire. » Elle roula des yeux.

« C’est ça, dit-il calmement.

— Impossible. Si l’Alliance n’extermine pas la Horde, elle nous réduira en esclavage, comme elle l’a fait avec les orcs.

— En fait, il se trouve que je suis d’accord avec toi.

— Vraiment ?

— Oui. Je n’ai jamais vu monsieur Gallywix se tromper, mais je ne lui donnerais pas plus d’une chance sur cent d’obtenir la paix. Il n’a pas de mal à monter les princes et princesses marchands les uns contre les autres et à sortir de l’histoire aussi innocent qu’un nouveau-né à chaque fois, mais contre les peaux-roses et leurs alliés ? Pour moi, il faudrait combattre jusqu’au bout.

— Arrêtez », dit la chroniqueuse. Elle avait parlé d’une voix douce, mais ses mots avaient la force brute d’un ordre. Autour d’eux, la lumière irradiait à présent, les baignait de blanc. La chaleur leur tomba dessus comme une couverture rêche et épaisse. Le mur de blanc devint progressivement des dunes qui s’étendaient dans toutes les directions. Un désert infini.

Un gantelet fait de sable sortit de la dune la plus proche. Un autre suivit.

Puis sept autres.

« C’est ce que je pensais, dit Shuchun, heureuse. Celle-là est une de mes préférées. Di Chen et le désert. Le fier Di Chen était le plus grand combattant de son époque. Aucun moine ne pouvait le battre. Il déviait les flèches en plein vol avec aise, et les montagnes n’étaient pour lui que de simples petits obstacles, faciles à sauter ou transpercer d’un coup de pied. Et Di Chen s’ennuyait. Un jour, désespéré, il demanda à la sorcière du désert Lui Ka de lui procurer un véritable défi. Amusée par son arrogance, la sorcière lui donna l’adversaire qu’il réclamait : le désert lui-même. Chaque grain de sable devint un guerrier farouchement décidé à le tuer. »

Les soldats approchaient. Ils ressemblaient à des mogu en armure de plaques. Leurs mains gantelées s’ouvraient et se refermaient.

« Et donc, ces types sont farouchement décidés à nous tuer ? dit Druz en fronçant le nez.

— Oh, oui, répondit Shuchun.

— Bien. » Il tira, et trois têtes de sable explosèrent. « Je commençais à me dire que j’avais pris le fusil pour rien. Sergent ?

— Je suis dessus. » Druz mit un genou au sol pour recharger, et elle bondit par-dessus ses larges épaules pour enfoncer ses deux dagues dans la poitrine du guerrier le plus proche, qui vacilla et se désagrégea en un tas de sable. Elle lança une de ses lames au visage grimaçant qui arrivait derrière et plongea à travers les restes de sa nouvelle victime pour récupérer son arme, avant de s’accroupir pour bondir au milieu des trois qui restaient. Il y eut une tornade d’acier, et les trois furent débités en petits morceaux.

Une chaude brise vint tourbillonner dans le vide du désert. Avec un sourire, Ziya revint vers ses compagnons en rengainant ses dagues…

Trente nouveaux guerriers surgirent des dunes, hurlant rage et haine.

***

« Sergent, reviens ici », dit Druz en refermant le clapet de son fusil. Ziya, dents serrées, se posta à côté de lui et attendit, dagues levées.

« Je ne vous ai pas encore raconté le reste de l’histoire, dit Shuchun.

— Sauf votre respect, chroniqueuse », dit Druz en tirant à nouveau. Deux guerriers s’écroulèrent. Trois nouveaux se levèrent. « Est-ce que ça a l’air d’être le bon moment ? »

Elle haussa les épaules et partit s’asseoir au sommet d’une dune proche. Elle fouilla dans son sac, y choisit une pomme, mordit dedans avec enthousiasme et suivit la suite du combat avec grand intérêt. Un guerrier approcha d’elle en grognant, et elle lui montra ses pattes largement vides ; il s’immobilisa et s’effondra dans le sable. Plus aucun ne vint l’inquiéter.

Mais elle finit par lâcher son trognon de pomme en fronçant sourcils.

« Il y a quelque chose qui ne va pas.

— Oh, vous pensez ? » Les dagues de Ziya percèrent le sable à coups vifs. « Mais tombe donc, saleté de lakratz ! Tombe ! »

Shuchun se gratta la joue un instant, puis claqua des doigts.

« Mais bien sûr, dit-elle d’un ton enjoué. Dans l’histoire, les guerriers du désert avaient des armes.

— Quoi ? Druz ! Baisse-toi ! » cria Ziya. La lourde masse d’un des guerriers fendit l’air et vint se planter dans le sable.

« C’est mieux comme ça », dit Shuchun. À présent, les guerriers étaient armés d’une intéressante variété d’épées, masses et armes d’hast. Elle posa le menton sur ses mains et regarda la suite.

« C’est vous qui avez fait ça ? rugit Druz entre deux coups de feu.

— Non. C’est l’histoire.

— Et vous avec ! Vous !

— On doit pouvoir dire ça. Mais j’aurais aussi pu mentionner que leurs armes étaient enflammées et — »

FWOOOUCH !

« Haaaa !

— D’accord, là j’ai un peu manqué de prudence », admit Shuchun, levant les pattes en signe d’excuse. Les flammes miroitaient en reflets orange sur sa fourrure. « Je me tais. Continuez donc. »

Les minutes s’écoulèrent, ponctuées de grognements, grondements et figures acrobatiques en tous genres. Finalement, Shuchun se leva et descendit sa dune, jusqu’au milieu de la bataille.

« Chaque grain de sable devint un guerrier farouchement décidé à tuer Di Chen », répéta-t-elle en poussant des soldats de son chemin. Ils se figèrent, interdits, comme s’ils ne la voyaient pas. « La bataille ne prendrait fin que lorsque Di Chen admettrait qu’il existait des défis trop difficiles même pour lui. »

Elle arriva au centre de la mêlée de centaines de guerriers. Druz et Ziya étaient dos à dos, complètement encerclés. Les armes enflammées bouchaient l’horizon.

« Vous êtes en train de nous dire, haleta Ziya, qu’il faut qu’on se rende ?

— C’est un choix possible.

— Ça me va très bien », dit Druz en lâchant son arme. Ziya l’imita.

Une bourrasque de vent descendit du ciel, chargée du rire de la sorcière du désert, et emporta les guerriers grain après grain. Les gobelins les regardèrent se volatiliser.

« Vous auriez pu nous le dire, grogna Ziya.

— Elle a essayé de raconter la suite de l’histoire », dit Druz avec un sourire. Il se pencha pour ramasser son fusil. « Mais on a voulu se battre… »

Il marqua une pause, et décocha un regard méfiant à Shuchun. « Une seconde. Juste avant ça, on disait qu’il fallait continuer à se battre. Et on a terminé dans une bataille impossible à gagner… »

La mâchoire de Ziya tomba d’un cran. « Et quand on parlait de monstres et que je disais qu’on ne pouvait plus reculer, on s’est retrouvé suivis par un monstre dans un labyrinthe !

— Chroniqueuse, dit Druz d’un ton serré. Est-ce qu’on crée des pièges en nous disputant ?

— Bien sûr, dit Shuchun, le visage parfaitement impassible. Je pensais que vous le saviez.

Mais comment pourrait-on le savoir ?!

— Quand ceux de mon peuple sont pris dans une dispute qui sème la discorde, ils font appel à un chroniqueur. Alors j’écoute les deux partis et je leur raconte une histoire qui les pousse à remettre leurs opinions en cause. Ce n’est pas ce que vous faisiez ?

— Mais non !

— Oh.

— On aurait pu y laisser notre peau !

— Jamais. Après tout, Di Chen n’eut pas la moindre égratignure. Dans l’histoire.

— Et au fait, qu’est-ce qui lui est arrivé ? demanda Ziya. Il s’est rendu, lui aussi ? »

Le vent souffla à nouveau, et le cercle du soleil s’étendit encore, un voile de lumière blanche, haut dans le ciel. Shuchun secoua la tête et indiqua une silhouette perchée sur une lointaine dune. Ils virent l’homme lancer un poing fatigué et réduire un guerrier en poussière. « À ce jour, il continue à se battre. On trouve toujours des raisons de faire la guerre. Ce qu’il faut, c’est savoir quand s’arrêter. »

***

Les gobelins se tenaient épaule contre épaule au centre d’une petite salle blanche.

« Qu’est-ce qui se passe ? demanda Druz du coin de la bouche.

— Le caveau du savoir attend que vous parliez pour créer votre dernier défi », répondit Shuchun en s’appuyant contre le mur.

Druz hocha la tête. « Je m’en doutais. » Il ne dit rien d’autre. Le temps passa.

Shuchun finit par prendre pitié d’eux.

« Vous pourriez discuter de votre amour commun des couchers de soleil, leur dit-elle.

— Vous avez des histoires sur lesquelles ça pourrait déboucher ? »

Elle réfléchit. « Plusieurs », finit-elle par admettre.

Un silence.

« Je ne comprends pas », dit Ziya. Druz lui donna un coup de coude, mais elle l’ignora. « Pourquoi les pandarens utilisent-ils leurs histoires pour régler leurs problèmes ?

— Oh, ce n’est pas que nous. Chaque peuple a ses histoires qu’il conte et raconte. Nous les aimons, parce qu’elles apportent des réponses simples qui nous aident à trouver les réponses compliquées. Mais les histoires sont dangereuses.

— Manifestement », dit Druz. La chroniqueuse sourit.

« Des fois, nous oublions que les histoires enfreignent les règles. Les réponses simples ne se soucient pas des conséquences, et il y en a toujours beaucoup.

— J’ai compris, dit Druz. Votre relique est une réponse simple à notre guerre. Mais vous, vous êtes neutre, chroniqueuse. Nous, nous n’avons pas le luxe de… nous sommes obligés de prendre des décisions diffic — Oh, non. »

Loin sous leurs pieds, sous le blanc jusque-là opaque du sol, quelque chose de sombre et terrifiant s’éveillait.

« Vous saviez que ça allait arriver », accusa-t-il.

Shuchun haussa les épaules. « Je ne vous ai pas obligés à pénétrer dans le caveau du savoir.

— Et on est dans quoi ? »

Elle examina un instant l’horreur qui se déployait sous leurs pieds.

« Si on me demandait de deviner, je dirais Les Araignées de Te Zhuo. »

Les deux gobelins fermèrent les yeux. En-dessous d’eux, le nuage noir s’étendit. Des milliers de petites — mais pas assez petites — créatures montaient vers la lumière, en haut.

« Les araignées, tu sais faire ? demanda Ziya.

— Bof. Chroniqueuse ? Y aurait-il un moyen de passer directement à la morale de cette histoire ? Quelque chose de pénétrant sur les actes et leurs conséquences ? On a compris.

— Vraiment ? dit Shuchun poliment. Parce qu’elles continuent à monter. »

Les murs blancs furent emportés comme des nuages sous la bise. Les trois compagnons se tenaient sur une simple surface de pierre, une plateforme située au centre d’une grande salle remplie de bruit. Des milliers de pattes trottaient vers le haut, tandis que d’immenses ombres tournaient à une vitesse foudroyante dans les ténèbres qui entouraient leur position.

« Racontez donc la fin de l’histoire, dit Druz en serrant les dents. Que ça s’arrête.

— Ça va justement être un problème, admit la chroniqueuse. Aucun explorateur ayant pénétré dans le temple de Te Zhuo n’en est jamais revenu ; il s’agit plus d’une légende dissuasive que d’une histoire.

— Une légende pour dissuader les gens d’entrer dans le temple au milieu duquel on se trouve maintenant ? » demanda Ziya d’un ton fatigué.

Shuchun rayonnait.

« Attendez, une seconde, dit Druz. Personne n’en est jamais revenu, hein ? Donc aucun cadavre n’a jamais été retrouvé. »

Shuchun pencha la tête de côté. « … Oui ?

— Alors comment on sait que c’est un endroit dangereux ? Il se pourrait que l’intérieur du temple soit si fantastique que personne n’ait jamais eu envie d’en ressortir.

— C’est parfaitement possible, admit Shuchun, tandis que Ziya se plaquait les mains sur le visage. Mais si le titre de l’histoire mentionne les araignées, ce n’est pas pour rien.

— Ah oui ? » dit Druz. Les deux gobelins se déplacèrent ensemble, épaule contre épaule, par accord tacite.

« Eh bien, dit Shuchun, je n’ai pas dit qu’on ne les avait plus jamais entendus. Ils hurlent, voyez-vous.

— Laissez-moi devenir. Ils hurlent à propos d’araignées, dit Ziya.

— Mais oui. »

Une vague noire de mort portée par des myriades de pattes poilues déferla de la fosse. Et s’arrêta soudain. Des grappes d’yeux brûlaient de voracité.

« Et donc, si on entrait dans cet endroit de Te Zhuo, dit Druz après s’être forcé à inspirer calmement, on pourrait y trouver n’importe quoi. Des pièges. Des araignées très impressionnantes.

— Des serviteurs des Dieux très anciens, sans doute, ajouta Ziya. Ces trucs-là s’incrustent partout.

— Un acte, dit Druz lentement, une conséquence. Ici : on ne revient plus jamais.

— Et on n’a aucun moyen d’en sortir, hein ? dit Ziya. Nos actes nous ont amenés ici, et on doit faire face aux conséquences.

— Oui, dit Shuchun avec un sourire. Bravo. »

Les ténèbres engloutirent la plateforme, emportant les gobelins.

***

Ziya ouvrit les yeux. Ce froid contre sa joue était celui d’un sol de marbre, pâle et allongé, qui s’étendait vers…

… un parchemin suspendu au mur opposé d’une étroite salle sans porte. Des fantômes de mots couraient à sa surface, aussi mouvants que des pensées. Il avait le blanc rayonnant d’un œil sans pupille, fixé sur elle, et qui attendait.

Shuchun enjamba sa tête et lui bloqua la vue du parchemin d’un pas si mesuré et précis qu’il semblait avoir été écrit.

Avec un grognement, Ziya se releva.

***

« On y est ? » Druz gronda et s’appuya contre le mur pour se redresser. Elle se sentait mal, et lui avait l’air pire.

« Oui, dit Shuchun.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Une arme, d’après certains. Pour d’autres, une leçon, ou un châtiment. Tout ce que je sais, c’est que les chroniqueurs l’ont créé il y a bien longtemps et doivent en porter le fardeau, préserver le monde des conséquences.

— Mais qu’est-ce que ça a de si dangereux ? demanda Ziya.

— Un parchemin vierge, n’importe quel parchemin vierge, comporte des possibilités. Il pourrait devenir l’histoire de Rakalaz, par exemple. » Ziya leva les yeux ; il y avait une fissure au plafond, par laquelle s’écoulait un filet de sable. Et quelque part au-dessus, elle avait raconté une histoire. Le parchemin l’avait-elle écoutée ?

« Ou alors, il pourrait consigner l’histoire d’une armée infinie façonnée dans le sable, d’une myriade d’araignées, ou pire.

— Donc vous êtes en train de nous dire qu’il donne vie à des personnages, comme le font les chroniqueurs ? demanda Druz.

— Non, vous ne comprenez pas. Je peux évoquer Di Chen et le faire se disputer avec la sorcière du désert et affronter sa légendaire armée. Mais je ne pourrais pas le déchaîner contre mes ennemis. »

Druz leva un sourcil. « Le parchemin peut faire ça ? »

Ziya avait perçu l’avidité au fond de sa voix. Shuchun l’avait-elle entendue aussi ?

« Peut-être, dit tranquillement cette dernière. D’après nos légendes, il peut transformer les mots en chair. Les espoirs en réalité.

— Désolé, mais comme ça, ça ressemble juste à des invocations. Les démonistes font ça tout le temps. Et ça ne pose aucun problème, à part une petite invasion démoniaque ici ou là.

— Ah non ? » dit Shuchun.

Il y eut le bruit d’un fusil qu’on armait.

« Non. Je ne dis pas qu’il n’y a aucun danger », dit Druz d’un ton désolé, fusil pointé sur elle. « Mais une arme n’est qu’une arme. Un fusil ne fait rien tant qu’on n’appuie pas sur la gâchette. Enfin, façon de parler. Ziya, prends le parchemin. »

Shuchun adressa à Druz un regard si chargé de tristesse que Ziya se demanda comment il pouvait le supporter.

« Je vous l’ai déjà dit. Je ne vous laisserai pas le prendre.

— Personne ne demande votre autorisation. Ziya. Parchemin.

— Vous pensez pouvoir le contrôler, alors que nous avons échoué ?

— Moi ? Oh, non. Mais monsieur Gallywix voulait ce qu’il y avait ici, et il l’aura.

— Et ainsi, les gobelins décidèrent de s’emparer du parchemin », dit doucement Shuchun.

Ses mots coururent sur le papier, qui se mit à flamboyer comme une flamme d’ivoire. Les murs de la pièce se craquelèrent, et des rayons de lumière blanche jaillirent des fissures.

Par réaction instinctive, Druz appuya sur la gâchette.

« Par réaction instinctive, Druz appuya sur la gâchette, et… »

***

… la balle partit.

Les gobelins prirent le parchemin, quittèrent le caveau du savoir et entrèrent dans les quartiers personnels du prince marchand Gallywix.

Ziya vacilla, luttant contre la nausée. Druz tituba contre elle et s’appuya sur son épaule.

Comment étaient-ils arrivés ici ? Son dernier souvenir était celui du fusil tirant vers le visage solennel de la chroniqueuse Shuchun. Elle aurait juré que ça n’avait été que quelques secondes plus tôt.

Ils étaient ailleurs, maintenant. Le rugissement étouffé des moteurs du superzeppelin grondait derrière les murs. Ils se tenaient dans un endroit sombre et étroit ; un atelier de bricoleur. Un simple tabouret de bois, un établi, des outils arrangés avec soin.

Jastor Gallywix était assis devant l’établi et dessinait un schéma à la main. La désorientation de Ziya s’estompa : la journée avait été longue, rien de plus.

Gallywix était plus mince que dans son souvenir, mais pas beaucoup ; sa panse débordait d’un simple gilet ouvert. À l’époque, il avait aussi porté un haut de forme ridiculement trop grand pour lui, des bagues tapageuses et un horrible sourire à deux millions de volts.

Mais ce Gallywix-ci ne portait rien de luxueux et ne souriait pas. Peut-être que tu ne le connais pas aussi bien que moi, avait dit Druz…

À côté d’elle, Druz se redressa.

« Voici, patron », dit-il d’une voix épaisse avant de lâcher le parchemin sur l’établi.

Gallywix n’y toucha pas. « La chroniqueuse ? »

Une vague de culpabilité s’empara de Ziya. Elle avait vu la balle partir. Shuchun était morte. Forcément.

« Morte, dit Druz, mais d’un ton incertain.

— Dommage », répondit Gallywix. Il fit un signe de tête vers le parchemin. « Qu’est-ce que c’est ?

— Apparemment c’est une espèce de portail qui rend les histoires vraies. Mais la situation a commencé à dégénérer avant que la chroniqueuse puisse nous donner plus d’explications. »

Le prince marchand examina le parchemin. Ziya se prépara à toutes les idées horribles qu’il pourrait…

« Ça a l’air dangereux. Je l’entreposerai dans le coffre inférieur à notre retour en Azshara. »

Elle faillit en perdre sa mâchoire.

« Patron, dit Druz d’un ton presque suppliant. Si vous ne l’utilisez pas, ce sera quelqu’un d’autre.

— Tu sais bien ce que je vais dire, dit Gallywix en lui jetant un regard.

— Oui, répondit Druz avec un soupir.

— Bien. La dernière chose qu’il nous faut, c’est une arme dévastatrice de plus dans la nature. Sors-moi ça d’ici.

— Et c’est tout ? » Les mots étaient sortis avant qu’elle se rende compte qu’elle les prononçait.

Gallywix l’examina à son tour. Elle voyait presque les engrenages tourner dans son cerveau.

« Et à quoi vous attendiez-vous, au juste, sergent ?

— À ce que vous l’utilisiez ! grogna-t-elle. Vous faites toujours ça. Vous utilisez les choses. Vous êtes un monstre ! »

À sa grande surprise, il hocha la tête.

« Oui, j’en suis un. Mais pas de ce genre.

— Mais vous êtes exactement de ce genre !

— Non. On ne s’est jamais rencontré en personne, sergent, alors je vais vous expliquer. Je n’ai aucun problème à vous vendre si vous ne faites pas assez attention. Et je vous enverrai mourir si ça peut aider à promouvoir la cause du cartel. Mais je ne vous ferai pas tuer par stupidité ou par une grosse arme pour rien. Ça ne me correspondrait pas. »

Il posa les yeux sur l’anneau suspendu à son cou et elle ferma une main dessus d’un geste protecteur.

Une expression insondable se posa brièvement sur son visage. « Si ça peut avoir la moindre importance pour vous, dit-il, je suis désolé de ce qui est arrivé à votre mari sur Hyjal. Mais je ne regrette rien de ce que j’ai fait. Donc oui, je suis un monstre. Mais je fais attention à ce qui est à moi. Quand je peux. Et aujourd’hui, ça implique de cacher cette arme dévastatrice avant que d’autres personnes n’en apprennent l’existence.

Mais évidemment, quelqu’un sut, murmura la voix de Shuchun, et la pièce se figea au ralenti autour de Ziya. Les rumeurs se répandirent partout dans le monde : Gallywix avait découvert une puissante arme en Pandarie, et l’avait gardée pour lui. Dans l’esprit de Garrosh Hurlenfer, Chef de guerre de la Horde, il n’y avait qu’une explication à un tel acte de trahison : la rébellion. Il fit marcher les restes de la Horde sur le havre Baille-Fonds.

Le superzeppelin se dissipa, et un plancher se forma sous les pieds de Ziya.

Depuis les froides hauteurs du palais de Gallywix, elle regardait sa maison brûler. Druz titubait à ses côtés, yeux embrumés par l’épuisement.

« Mettez vos armures, dit un massacreur derrière eux. Ils vont bientôt arriver. »

Les troupes de Garrosh avancèrent sur le palais. Les gobelins se replièrent dans les couloirs souterrains, protégeant le coffre et les secrets qu’il renfermait, dit Shuchun.

Dagues effilées en main, Ziya battait en retraite. Un elfe de sang leva une arbalète, et Druz la poussa sur le côté. Il prit le carreau dans l’épaule. Il tomba contre elle avec un grognement, et elle le traîna.

Les quelques gobelins encore en vie n’eurent bientôt plus nulle part où aller, dit la chroniqueuse Shuchun, d’un calme implacable.

Une flèche vint se planter dans le corps de Ziya, et elle s’assit, surprise. Druz était appuyé contre elle, cherchant à reprendre son souffle. L’antichambre du coffre était une grande salle aux murs d’acier et au sol couvert de cadavres de gobelins. Les envahisseurs de la Horde approchèrent, rendus hésitants par l’imminence du massacre. Elle en reconnut quelques-uns d’Hyjal et d’autres batailles. S’ils lui laissaient juste un moment pour respirer, elle savait qu’elle pourrait les convaincre qu’ils faisaient une erreur…

La porte du coffre s’ouvrit derrière elle.

Une patte de char araignée les enjamba, puis une autre, et le prince marchand Gallywix chargea sur le groupe d’assaillants en hurlant de rire. Garrosh se fraya un passage parmi ses soldats, hache brandie dans un de ses gigantesques poings rouges.

« Ne bougez pas, grogna le Chef de guerre. Le traître est à moi.

Le duel ne dura pas longtemps, mais n’eut pas la conclusion attendue, dit Shuchun.

« Aide-moi », siffla Druz qui se débattait avec son fusil. Ziya leva la main pour l’aider à lever le canon et à le pointer vers…

Le duel. Le mécano-tank vacilla sous l’effet d’un nouveau coup de hache. Des étincelles pleuvaient de ses articulations en miettes. Gallywix perdait, bien évidemment.

Alors pourquoi continuait-il à rire ?

Le prince marchand s’éjecta des ruines de son char et s’accrocha aux défenses du puissant orc, projetant son front contre le visage de son adversaire comme en son temps de combattant des rues. Garrosh posa un genou à terre.

Dodelinant de la tête, délirant de douleur, Druz appuya sur la gâchette. Mais il n’avait pas bien visé.

Gallywix tressaillit, et tomba à terre.

Et Garrosh s’empara des trésors du coffre, dit la chroniqueuse Shuchun.

Ziya était étendue dans une flaque grandissante de sang. Elle ignorait si c’était le sien. Elle vit Garrosh s’agenouiller pour ramasser le parchemin.

Les mois passèrent, murmura Shuchun par-dessus sa tête. Et le monde changea.

Ziya s’abandonna à l’histoire, ferma les yeux, et…

***

… lutta pour les rouvrir. Le sang coulait dans son œil valide, mais son casque avait dévié la majeure partie du coup de l’orc. Elle gronda, chassa son vertige et roula vers la gauche. L’épée de l’orc vint percuter le sol à l’endroit qu’elle venait de quitter. Elle bondit et abattit ses deux dagues d’un mouvement meurtrier.

L’orc la regarda d’un air bête, deux lames dépassant de sa gorge, puis tomba.

Il ne tarderait pas à se relever.

Garrosh croyait en un monde dominé par les orcs, et le parchemin en avait fait une réalité. Les orcs déferlaient sur Kalimdor, esclaves d’un maître différent du sang démoniaque qui les avait jadis subjugués. Rien ne pouvait plus les tuer, et la pâleur vide de la relique qui les animait luisait dans leurs yeux vitreux.

Teldrassil, calciné, était tombé dans la mer. De l’Exodar, il ne restait plus qu’un cratère fumant. Les taurens et trolls, horrifiés par le carnage, avaient fui par-delà la Grande mer, espérant que Garrosh serait rassasié par ses victoires.

Il ne l’était pas.

Ziya se battait non loin du port de Hurlevent ; un baroud d’honneur aux côtés de ses alliés et anciens ennemis. Un combat impossible à gagner.

Un bruit de pas la fit pivoter, dagues levées. « Toi, dit-elle.

— Moi », répondit Druz. Il était en train d’enrouler un bandage usé autour d’une longue entaille sur son bras. « Content de te revoir, sergent. »

Il ne portait pas d’arme. Peut-être l’avait-il perdue. Peut-être avait-il abandonné et lâché son fusil. Quoi qu’il en soit, elle ne pouvait pas le lui reprocher.

Ils se battirent épaule contre épaule. La flotte orque se déversa dans la baie, lâchant des centaines de guerriers hurlants sur le quai. Des taurens y moururent aux côtés d’humains, de nains et d’elfes de sang, mais trop tard, beaucoup trop tard.

L’orc étendu aux pieds de Ziya tressaillit. Ses horribles blessures se refermaient.

« On avait de bonnes intentions, hein ? dit Druz.

— Tout ça est de notre faute, répondit-elle calmement. »

Il ricana. « Au moins, on ne sera plus là pour le regretter. »

Elle chargea au combat, et il la suivit.

***

Hurlevent tomba. Les orcs régnèrent en maîtres. Un certain temps.

La Porte des ténèbres, laissée sans protection, fut reprise par la Légion ardente. Des horreurs sortirent des mers sans qu’aucun champion ne vienne les arrêter.

Les montagnes d’Azeroth brûlèrent et se liquéfièrent. Ses océans bouillirent jusqu’à ce qu’il n’en reste rien. Partout, les ténèbres.

***

Partout, la lumière.

Le rayonnement du parchemin faiblissait, mais il projetait encore une ombre longue et fine devant la chroniqueuse Shuchun, et transformait les gouttes d’eau qui couraient le long des murs du caveau en filet émaillé de perles chatoyantes.

La balle était figée juste devant Shuchun, dernier lien entre les deux gobelins et leur effroyable avenir.

La chroniqueuse leva la main, attrapa le projectile et le posa précautionneusement au sol.

« La chroniqueuse Shuchun se tourna vers le parchemin, raconta-t-elle. Quelque part, Druz avait eu raison : le parchemin était aussi simple qu’un fusil. Mais il arrive que les fusils fassent feu accidentellement. Il arrive que les balles frappent les mauvaises cibles. Alors la chroniqueuse ajusta lentement son tir, et dit… "Les images vues par les deux gobelins n’étaient pas vraies." »

La salle se déforma, projetant Ziya et Druz au sol. Shuchun ne bougea pas d’un pouce.

« Aucune des horreurs auxquelles ils ont assisté n’avaient réellement eu lieu. »

Ziya inclina la tête, l’esprit alourdi par d’écœurantes vagues de souvenirs, les pertes et vieilles blessures qui lui étaient soudain enlevées. Elle entendit ces mots : « "Et tout redevint tel qu’il l’avait été." »

Elle leva le regard dans le calme soudain. Shuchun était en train de ranger le parchemin soigneusement enroulé derrière son épaule.

« C’était vrai ? demanda Ziya. Est-ce qu’il y avait quoi que ce soit de vrai ? »

Shuchun réfléchit à la question. « Tu dormiras mieux si je ne réponds pas. »

Elle tendit les pattes pour les aider à se relever. Ziya en prit une, mais pas Druz.

« Vous auriez pu utiliser le parchemin comme ça depuis le début ? » dit-il. Ça ressemblait à une accusation.

« Oui.

— Vous m’avez fait faire les choses qu…

Je vous ai fait faire ? » le coupa Shuchun, et toute gentillesse avait disparu de son ton. « Vous croyez que la paix est impossible parce que vous n’avez pas essayé. Vous croyez que la guerre va durer juste parce qu’elle ne s’est encore jamais terminée, et vous prenez des décisions difficiles sans peur des conséquences. C’est vous qui avez choisi votre voie. » Elle inspira. « Et je vous en ai sauvés. »

Il serra la mâchoire. « Pourquoi nous avoir fait traverser le caveau, alors ? Pourquoi ne pas juste nous avoir fait oublier la découverte ? » Ziya se rendit compte qu’il suppliait.

Le sourire de Shuchun fut à la fois bienveillant et terriblement tranchant.

« Peut-être aviez-vous besoin de comprendre ce que coûtent les réponses simples. »

***

Ils se firent leurs adieux sur la plage, dans l’air frais et salé.

« Vous avez un endroit où mettre cette chose en sécurité ? » demanda Druz en indiquant le parchemin. Quelque chose s’était brisé en lui, c’était une évidence. Mais une autre avait été reforgée à la place. Quelque chose de plus fort.

« Oui.

— Bien. Sergent, prenez donc quelques vacances. Payées, bien sûr, ajouta-t-il quand Ziya fit mine d’ouvrir la bouche. Assurez-vous que la chroniqueuse arrive à bon port. »

Il remonta le long de la corde vers le superzeppelin, sans un mot de plus.

Ziya et Shuchun suivirent un chemin qui remontait du rivage. Au loin, le zeppelin tanguait, comme si le pilote était ivre. Il l’était probablement.

« Où on va ? demanda Ziya.

— Par là. » Shuchun pointa du doigt. « Le voyage sera un peu long. »

Ziya tritura l’anneau pendu à son cou. À sa propre surprise, elle avait le sourire. Elle apprécierait de protéger au lieu d’attaquer, pour changer. Et de croire que la guerre et ses horreurs pourraient avoir une fin.

Elles voyageaient en silence.

« Veux-tu que je te raconte une histoire ? » demanda Shuchun.