La mort venue du ciel
par Robert Brooks

Il est temps de lancer l’assaut contre la muraille, l’entendit-il chanter dans ses pensées. Seuls les plus forts reviendront. Les faibles seront éliminés.

Kil’ruk ouvrit les yeux pour la toute première fois.

***

À l’est, la fumée et la poussière avaient enveloppé le monde comme un suaire. Perdus dans la brume, seuls les contours de la muraille, l’Échine du Serpent, étaient encore visibles. Les échos du combat résonnaient comme une symphonie, dans laquelle les cris joyeux des jeunes mantides répondaient au son des lames qui s’entrechoquaient et aux hurlements des mourants éviscérés.

Le nouveau cycle avait glorieusement commencé.

À l’ouest, au sommet d’une colline, un groupe de mantides anciens observait la scène.

« Les néssaims semblent aussi vifs que bien portants. L’impératrice a fait du bon travail », déclara l’un d’eux.

Nul ne le contredit. Tous avaient vu les jeunes mantides se ruer vers la muraille quelques minutes à peine après leur arrivée en ce monde, et tous avaient été témoins de la frénésie avec laquelle ils avaient entrepris de massacrer les créatures inférieures.

« Leur enthousiasme sera pour nous une bénédiction, si les mogu persistent à nous provoquer. Rien ne modère plus l’ambition que la peur de disparaître », conclut-il.

Les autres anciens accueillirent ces paroles dans un concert de cliquetis… Une marque d’approbation, plus qu’un engagement : il n’était pas encore nécessaire de prendre une décision.

Pour le moment, les Klaxxi resteraient de simples observateurs. Tout se déroulait comme prévu.

***

Un mogu solitaire paré d’une robe taillée et ornée avec le plus grand soin fit son entrée dans la grande tente et toisa d’un regard froid les esclaves qui s’activaient au milieu d’une étrange collection de tubes blancs et polis.

« Vous avez dit au seigneur de guerre Gurthan que vos armes seraient prêtes en temps et en heure. Votre échec le déçoit terriblement », déclara-t-il d’une voix aussi dure que méprisante.

Les seize esclaves, des pandarens poour la plupart et un petit groupe de jinyu, cessèrent toute activité, paralysés par la peur. Au fond de la tente, dans l’ombre, une silhouette massive se redressa. La figure imposante s’avança, et la lumière d’un brasero vint danser sur ses traits. En dépit du ton menaçant de son visiteur, le grand mogu affichait une sérénité déconcertante.

« Si j’avais déçu le seigneur de guerre Gurthan, il serait venu me le dire en personne, Hixin, répondit le sous-chef Xuexing.

— Vous ne semblez pas avoir conscience de la tournure prise dernièrement par les événements. Les mantides attaquent, rétorqua Hixin d’une voix inexpressive, comme s’il était possible d’ignorer le tumulte atroce des combats qui faisaient rage à l’ouest. Le seigneur de guerre Gurthan a mieux à faire que d’aller voir un arcaniste négligent et quelques esclaves maltraités. »

Négligent ? Xuexing luttait de son mieux pour garder son calme. Hixin était de loin le plus fuyant des conseillers de Gurthan. Il ne provoquait jamais quelqu’un sans avoir une idée derrière la tête, et comptait sans doute déclencher chez Xuexing un accès de rage qu’il s’empresserait de rapporter au seigneur de guerre. Xuexing l’entendait déjà… S’il est incapable d’accepter calmement la moindre critique, seigneur, pouvons-nous vraiment lui confier des responsabilités aussi importantes ?

En matière d’Arcanes, il était notoire que le seigneur de guerre avait toute confiance en Xuexing. Les Zandalari eux-mêmes en appelaient souvent à la sagesse de ses conseils. Hixin allait devoir le discréditer, s’il comptait le supplanter. Il compte s’offrir une promotion à mes frais.

« Le huatang sera prêt quand il sera prêt, déclara Xuexing. Et quand le moment sera venu, j’en informerai moi-même le seigneur de guerre Gurthan.

— Dois-je lui dire qu’il aura son arme d’ici quelques jours ? Quelques semaines ? Des mois ? Je doute que les insectes nous attendent, répondit Hixin de la même voix inexpressive et diplomatique, en laissant sa main courir distraitement le long d’une urne étrange posée sur une table voisine.

— Dites-lui ce que vous voulez, répondit Xuexing.

— Je suppose qu’il me faudra donc informer le seigneur de guerre que vous êtes incapable de répondre à cette question. 

— Ne mettez pas ma patience à l’épreuve, conseiller. »

***

Rassemblez-vous. Prenez la muraille d’assaut. Les paroles de l’impératrice résonnaient dans leur esprit. Elle leur avait donné un but. Ses désirs étaient les leurs, et ils obéissaient sans faillir.

Sans elle, les mantides n’étaient rien.

Seuls les plus forts reviendront. Les faibles seront éliminés, avait-elle dit.

Entouré de douzaines d’autres mantides ailés, Kil’ruk prit son envol et repartit vers l’est. C’était la troisième fois que les siens se rendaient à la muraille… peut-être la quatrième. Kil’ruk n’avait pas vraiment compté. Sa seule préoccupation était cette voix impérieuse qui le poussait en avant. Depuis le jour même de sa naissance, il n’avait qu’une seule hâte : livrer bataille… et son instinct faisait le reste. Ses antennes vibraient de nervosité. Ses pattes avant étaient venues se loger sous son abdomen, plaquées contre sa carapace, et synchroniser les battements de ses quatre ailes translucides lui semblait aussi simple et naturel que de respirer.

Les créatures inférieures doivent mourir, chantait-elle à ses troupes. Balayez-les.

Depuis les airs, la terre elle-même semblait répondre au courroux de l’impératrice. Des milliers de mantides fanatisés se ruaient vers l’est, vers les créatures inférieures qui y vivaient et la pitoyable barricade qu’elles avaient érigée. Leur muraille pouvait bien s’élever jusqu’à la voûte céleste, l’impératrice avait ordonné sa destruction… et sa volonté serait faite.

Ils nomment cet endroit l’Échine du Serpent, avait déclaré l’impératrice sur le ton de la moquerie. Abattez-le.

Au sol, les néssaims avaient lancé l’assaut contre la muraille et tentaient d’en escalader la paroi escarpée. Des piles de carapaces brisées s’amoncelaient déjà à ses pieds. L’escalade était aussi épuisante que périlleuse, et les quelques mantides qui parvenaient à atteindre le sommet devaient lutter contre d’innombrables défenseurs. Ils ne survivaient pas longtemps.

Kil’ruk et ses semblables prirent soin de rester en altitude tandis qu’ils survolaient les remparts, afin de rester hors de portée des archers. Chaque mantide portait un filet rempli à craquer d’étranges pépites dont s’échappaient des fumerolles méphitiques. Un ambre-forgeron borgne les avait nommées bombes.

« Faites-les pleuvoir sur l’ennemi », avait-il sifflé en remettant ces paquetages aux troupes.

Les mantides ailés libérèrent leurs charges et les laissèrent tomber sur l’ennemi. Elles explosèrent en libérant des nuages de vapeurs acides ou de gaz toxiques, engloutissant les défenseurs. Les créatures inférieures cédèrent à la panique quelques instants sous l’effet de la souffrance et de la confusion, mais le vent ne tarda pas à disperser les émanations toxiques, et chacun retourna bientôt à son poste sur la muraille, pour repousser les mantides poursuivant leur escalade.

Kil’ruk continuait de lâcher ses bombes, mais il ressentait une étrange frustration. Il aurait voulu assister de près à l’agonie de ces créatures inférieures… repeindre les remparts avec le sang de l’ennemi. Lâcher des bombes depuis les hauteurs lui semblait trop simple, trop impersonnel, et relativement inefficace.

Quand ses semblables se trouvèrent à court de munitions, ils retournèrent vers l’ambre-forgeron. Alors que les autres membres de l’essaim volant se réjouissaient bruyamment de leur performance, Kil’ruk ruminait en silence. L’ambre-forgeron avait disposé à leur attention d’autres filets remplis de bombes, à l’ombre d’un jeune kypari.

Deux jours et deux nuits durant, ils répétèrent la manœuvre : l’essaim volait jusqu’à la muraille, lâchait ses bombes depuis le ciel, et revenait inlassablement s’approvisionner en munitions.

Dès la seconde nuit du cycle, la plupart des semblables de Kil’ruk, épuisés, s’étaient roulés en boule aux pieds des kyparis les plus massifs. Kil’ruk se contenta de reprendre un filet et repartit à l’assaut sans ses frères.

La muraille tenait toujours. Les ennemis de l’impératrice étaient encore en vie. Comment aurait-il pu trouver le repos ?

Il finit par succomber à la fatigue au matin du quatrième jour.

Dans les hauteurs, en chasseur solitaire, un faucon se laissait porter par la brise. La plupart des créatures vivant sur les terres des mantides avaient pris la fuite dès que le cycle avait débuté. Seuls quelques virmens, trop jeunes pour suivre le mouvement, étaient restés cachés dans leur terrier, tremblant d’effroi au son des combats qui faisaient rage dans le lointain. Affamée, l’une de ces petites créatures finit par émerger quelques instants de sa cachette et huma l’air, dans l’espoir d’y déceler la trace d’une source de nourriture.

Le faucon ne tarda pas à la repérer. Il replia ses ailes le long de son corps, fondit sur sa proie, et ne les rouvrit qu’un instant avant de s’écraser au sol, soulevant un nuage de poussière. Au terme d’une lutte brutale qui ne dura qu’un instant, il repartit vers les cieux, un jeune virmen entre les serres. Il resserra violemment son étreinte, et sa proie cessa de se débattre une fois pour toutes.

Le faucon entreprit de rallier son nid, situé dans les hauteurs d’un kypari, mais changea soudain de trajectoire pour décrire un grand cercle autour d’un mantide solitaire qui survolait les parages.

Le faucon le contempla d’un œil prudent, mais lorsqu’il comprit que la créature ne lui était pas hostile, il repartit en poussant un cri de colère envers l’intrus qui l’avait retardé . Les proies faciles se faisaient rares, et l’oiseau était encore affamé.

Kil’ruk, le mantide solitaire, se contenta de le regarder passer avec fascination.

***

« Un faucon ? 

— Un faucon, répondit l’ancien mantide connu sous le nom de Klaxxi’va Pok. Ce guerrier est fasciné par ce faucon. On pourrait même parler d’obsession. Il tente constamment de l’imiter.

— Il nous est impossible d’attaquer en piqué », répliqua son interlocuteur.  Il était ailé, contrairement à Klaxxi’va Pok. « Ceux d’entre nous qui possèdent des ailes peuvent voleter. Nous pouvons nous rendre promptement d’un endroit à un autre, mais notre avantage se limite à cela. Ce néssaim est suicidaire. En tentant d’arrêter son piqué après une telle chute, il va tout simplement s’arracher les ailes. 

— Comme je le disais, il s’entraîne constamment, répondit Klaxxi’va Pok. Hier, il est parvenu à supporter les contraintes d’une chute de dix mètres. Ce matin, quinze.

— On ne peut pas dire que ce soit bien utile, quinze… 

— Cet après-midi, vingt-cinq », conclut Klaxxi’va Pok en coupant la parole à son interlocuteur.

Ce dernier se tut, l’air songeur. Il frottait ses pattes l’une contre l’autre, trahissant sa perplexité. Les plus expérimentés des mantides ailés n’arrivaient pas à dépasser la limite d’une chute de vingt-cinq mètres.

« Il est donc en train de gagner en force ?

— Oui. 

— De manière significative ?

— Il semblerait, répondit Klaxxi’va Pok.

— Intéressant.

— Certainement plus encore que vous ne le pensez, ajouta Pok. Les néssaims sont venus au monde il y a à peine une semaine ; ils sont encore fragiles et terriblement immatures. Théoriquement, seule la voix de l’impératrice devrait guider leurs actes et elle ne leur a jamais parlé de cette étrange tactique. »

Les mandibules de l’autre mantite cliquetèrent en signe de compréhension.

« Il a pris une initiative personnelle et ne suit plus les ordres directs de l’impératrice. Voilà qui est prometteur, pour son jeune âge. » Ses antennes frémirent légèrement, et il émit un gloussement grinçant. « Voilà trois cycles que nous n’avons pas vu un parangon se manifester parmi les néssaims. Celui-ci ne tardera sans doute pas à gagner un surnom.

— C’est possible, répondit Klaxxi’va Pok. À moins qu’il ne perde la vie comme nombre de ses frères avant d’avoir pu exprimer pleinement son potentiel, ajouta-t-il.

— En effet… après tout, telle est la loi immuable du cycle. »

***

Yong tentait de se réconforter en focalisant son esprit sur une seule pensée : ce sera bientôt fini.

Meurtri par des heures de mauvais traitements, les traits gonflés par les coups qu’il avait reçus, l’esclave pandaren était pratiquement aveugle et ne percevait plus autour de lui que des formes indistinctes. Deux gardes mogu le traînèrent à la lumière du jour et l’enchaînèrent à un poteau. Il n’aurait su dire s’il s’agissait de ceux qu’il avait attaqués la veille.

J’espère qu’ils ont souffert, songea-t-il avec lassitude. Il savait que son geste avait été futile et qu’il lui coûterait la vie, mais il ne regrettait rien. Plus jamais je ne courberai l’échine devant eux.Ils sont indignes d’être mes maîtres.

« Tu vas nous servir à tester une nouvelle arme, déclara l’un des mogu. Xuexing, nous n’attendons plus que vous… Ouvrez le feu. »

Yong était trop épuisé pour ressentir véritablement de la peur, mais étrangement, la curiosité l’habitait encore. Il cligna des yeux pour tenter de distinguer la forme qui lui faisait face.

C’était surréaliste… Il semblait que les mogu s’apprêtaient à l’exécuter à l’aide d’un grand « rayon de miel » blanc.

La dernière chose qu’Yong entendit avant de quitter ce monde fut le crépitement d’une décharge d’énergie arcanique.

***

La neuvième nuit du cycle passa comme les précédentes. Au matin du dixième jour, Kil’ruk était capable d’effectuer un plongeon de cinquante mètres, mais il n’était pas satisfait pour autant ; le faucon avait fait au moins deux fois mieux. Toutefois, Kil’ruk sentait ses ailes se renforcer, et les tendons qui couraient le long de son dos s’endurcir.

Au cours de la nuit, l’ambre-forgeron avait décidé de déplacer son stock de bombes et l’avait entreposé à proximité de Klaxxi’vess… le siège du conseil mantide. Chaque fois qu’il revenait de la muraille, Kil’ruk s’attardait un moment , fasciné par la structure ambrée qui trônait au sommet de la colline. Bien entendu, il lui était interdit d’entrer en ces lieux. Franchir le seuil du domaine des Klaxxi sans y avoir été invité était puni de mort.

Kil’ruk se demanda à nouveau pour quelles raisons les Klaxxi restaient aussi discrets. Les mantides traitaient le conseil avec respect, mais peu de néssaims avaient eu l’occasion de croiser ses membres à l’extérieur de leur sanctuaire. Nul n’avait jamais vu les Klaxxi participer au combat. Dès qu’il était question de livrer bataille, le conseil semblait dépourvu d’utilité.

L’ambre-forgeron coupa court aux réflexions de Kil’ruk.

« Quelque chose t’intrigue, néssaim ? »

Bien des choses, en fait. Kil’ruk posa la question qui l’avait torturé toute la journée :

« Qu’en est-il vraiment des créatures inférieures ?

— Que veux-tu dire ? »

Comment un faucon peut-il mieux voler que moi, alors que je suis un élu de l’impératrice ? Telle était la question que Kil’ruk n’osait formuler à voix haute. Son inaptitude lui faisait honte, et il préféra garder cela pour lui. Il posa donc une autre question.

« Je vois différents types de créatures nous combattre, sur la muraille. De taille, d’apparence, de race différentes ; elles n’ont rien à voir les unes avec les autres. Pourquoi collaborent-elles ? »

— Collaborer ? gloussa l’ambre-forgeron, amusé. Les sauroks et les pandarens ont été réduits en esclavage par les mogu. On les contraint à nous combattre ».

Des Sauroks ? Des Pandarens ? Kil’ruk n’avait jamais entendu ces noms. Le seul terme qu’il connaissait pour définir ses adversaires était celui de « créatures inférieures ». L’ambre-forgeron se fit une joie de l’éclairer.

« Les créatures écailleuses versées dans l’art du combat portent le nom de sauroks. Celles que la nature a pourvues d’une épaisse fourrure et d’une grosse bedaine sont des pandarens. »

L’ambre-forgeron lui expliqua en détail comment les mogu avaient développé leur empire au cours des derniers millénaires, en réduisant en esclavage les usurpateurs qui avaient envahi leurs terres… comment ils avaient gagné en puissance tout en soumettant les autres peuplades. Sans ces esclaves, jamais les mogu n’auraient mené à bien certaines de leurs plus grandes entreprises.

Quand Kil’ruk lui demanda où les esclaves avaient appris à se battre, l’ambre-forgeron éclata de rire une nouvelle fois.

« Les sauroks sont des tueurs-nés. Ils n’ont jamais eu d’autre raison d’être. Quant aux pandarens… ils n’ont même pas le droit de toucher à une arme avant de se retrouver sur la muraille pour nous combattre. »

Les tics nerveux qui agitèrent les pattes de Kil’ruk trahirent sa stupéfaction.

« Les mogu nous envoient des créatures qui n’ont pas été entraînées au combat ? C’est parfaitement insensé.

— Et pourtant, c’est la vérité, néssaim, répondit l’ambre-forgeron. Les mogu ont pour habitude de tuer la rébellion dans l’œuf. Tout signe d’insoumission chez un pandaren est sanctionné par une affectation sur la muraille. Ce sont donc les plus forts d’entre eux qui nous affrontent là-bas… mais les mogu ne les y envoient que pour s’en débarrasser. »

Kil’ruk n’aurait jamais suspecté chez les mogu un sens de l’humour aussi développé. Il rit à s’en décrocher les mandibules.

***

Un tout jeune pandaren s’affairait à servir le thé. Se rendant compte qu’il venait d’en renverser quelques gouttes , le jeune garçon gémit craintivement, mais Xuexing ignora sa maladresse et se contenta de siroter son thé poliment.

« J’ai trouvé votre démonstration du huatang des plus satisfaisantes. Le seigneur de guerre Gurthan vous ordonne de le déployer immédiatement sur le théâtre des opérations, déclara Hixin.

— Dites au seigneur de guerre Gurthan que je veux m’entretenir en privé avec lui de l’usage qu’il souhaite faire du huatang, répondit Xuexing d’une voix grave qui résonna dans la tente.

— C’est inutile », répliqua Hixin en lui tendant un parchemin soigneusement roulé…

Il s’agissait d’un ordre officiel du clan Gurthan, scellé par magie. Xuexing s’en saisit et l’examina avec circonspection.

« De quoi s’agit-il ? »

Hixin s’accorda une petite gorgée de thé avant de déclarer :

« De la volonté du seigneur de guerre Gurthan. »

Xuexing lança un regard suspicieux à son interlocuteur. Il lui paraissait inconcevable que le seigneur de guerre Gurthan choisisse cet intrigant comme messager, mais le sceau paraissait authentique. D’une légère décharge d’énergie magique, Xuexing décacheta le parchemin. Ce dernier ne contenait qu’un bref message.

Faites vos preuves dès ce soir. Ne me décevez pas une nouvelle fois.

Xuexing resta coi. On n’entendait plus que les échos lointains de la bataille et la respiration de l’esclave pandaren agenouillé dans un coin de la tente.

Le huatang n’avait été testé qu’une seule fois, et sur un esclave. Il n’avait pas encore été mis à l’épreuve en situation de combat. Le moindre déséquilibre du flux d’énergie pouvait entraîner sa destruction. Une perturbation plus grave aurait des conséquences catastrophiques.

Et les batailles ont précisément le don de générer ce genre de déséquilibre, songea sinistrement Xuexing.

Mais il n’était décidément pas prêt à l’admettre devant le lèche-bottes servile assis en face de lui. Xuexing finit sa tasse d’un trait.

« Fort bien. Dites au seigneur de guerre que la voûte céleste lui appartiendra bientôt, déclara-t-il avant de se lever pour prendre congé. Et merci pour le thé. »

Il ne se donna pas la peine d’emporter le parchemin avec lui. Hixin le regarda sortir et ne s’autorisa un sourire satisfait qu’une fois Xuexing parti.

« Détruis ça, ordonna-t-il alors à un esclave en lui tendant le parchemin.

***

« Je veux une lame, déclara Kil’ruk.

— Pourquoi ? lui demanda l’ambre-forgeron d’un air perplexe.

— J’ai besoin de serres.

— Pardon ?

— J’ai vu des mantides se battre au sol à l’aide de lames, répondit Kil’ruk. Je veux me joindre à eux.

— Tu appartiens aux troupes volantes, rétorqua l’ambre-forgeron. Tu n’es pas fait pour cela.

— Ceux d’entre nous qui n’ont pas d’ailes n’atteignent pas le sommet des remparts, expliqua Kil’ruk. L’escalade est trop périlleuse. Les cadavres des nôtres s’amoncellent au pied de la muraille. J’ai des ailes ; je peux fondre sur l’ennemi depuis les hauteurs.

— Tu n’es pas fait pour cela, répéta l’ambre-forgeron, dont la confusion était perceptible. Tu perçois toujours la volonté de l’impératrice, n’est-ce pas ? Elle t’ordonne de rester dans les airs. 

— Je veux devenir ses serres, marmonna Kil’ruk.

— Je ne comprends pas, déclara l’ambre-forgeron.

— Alors inutile de parler plus longtemps. »

Au lever de la dixième lune, Kil’ruk parvenait à survivre à un plongeon de soixante-quinze mètres.

Au quatorzième jour de sa vie, Kil’ruk gagna la faveur de l’impératrice.

Kil’ruk et le reste de son essaim étaient en train de lâcher des bombes sur les remparts en prenant grand soin de se tenir hors de portée de l’ennemi. Kil’ruk était toujours tenaillé par son sentiment d’inutilité, mais il obéissait aux ordres de l’impératrice et continuait de faire pleuvoir la mort sur les créatures inférieures.

Son filet n’était encore qu’à moitié vide quand des sons étranges résonnèrent… Un crépitement, suivi d’un bruit évoquant en grand arbre se brisant en deux un jour de tempête.

Dans un premier temps, Kil’ruk éprouva de la confusion. Jamais encore il n’avait entendu un son comme celui-ci. Un instant plus tard, le ciel s’emplit de cris de douleur et de stupéfaction. Au nord, cinq de ses frères tombaient du ciel, suivis d’une averse de fragments d’ailes et de chairs arrachées à leurs carcasses. Murmures et cliquetis alarmés se firent entendre dans les rangs des mantides ailés. Des archers ? Peut-être avec des arcs perfectionnés ? Jusqu’ici, ils ne leur avaient pas vraiment posé de problème.

Après avoir scruté le sol un moment, Kil’ruk finit par repérer une forme étrange, aux abords d’un campement mogu situé derrière la muraille. Selon lui, la chose ressemblait un peu à un rayon de miel, mais en regardant mieux, il constata qu’il s’agissait d’un assemblage de tubes formant un genre de canon de la taille d’un mogu. Une fumée blanche s’échappait de ses orifices.

L’ennemi avait pourvu l’engin de roues et visait directement le vol de mantides.

Les esclaves s’activaient autour de l’engin, enfournant par poignées des cailloux dans ses tubes.

Un autre craquement résonna.

Kil’ruk comprit juste à temps.

Xuexing envoya une violente décharge d’énergie arcanique dans les entrailles de l’arme.

BOUM !

Le fracas assourdissant de la détonation couvrit tout le reste, et le mogu encaissa en pleine poitrine un véritable coup de bélier. Une fumée blanche obscurcit son champ de vision, mais il parvint à distinguer les corps de quelques esclaves pandarens allongés devant le huatang.Morts, pour la plupart… Xuexing n’avait pas attendu qu’ils s’écartent pour ouvrir le feu.

Voilà qui motiverait les autres à se déplacer plus rapidement.

Alors que la fumée se dispersait, les propriétés dévastatrices de l’arme apparurent plus clairement. Légèrement mal ajusté, le premier tir n’avait tué que quelques mantides ailés situés du côté nord de l’essaim, mais le second les avait frappés de plein fouet. Des douzaines d’assaillants tombaient du ciel, dont certains étaient même démembrés. Xuexing en repéra un qui s’accrochait encore à son filet de bombes alors que ses ailes avaient cessé de battre. Seuls trois ou quatre membres de l’essaim étaient parvenus à échapper au massacre et avaient le bon sens de se replier vers leurs terres, hors de portée de Xuexing.

« On recharge ! », rugit Xuexing.

Les esclaves s’activèrent auprès des tubes, les bourrant de petites pierres et de cailloux. Le grand mogu commença à rassembler l’énergie nécessaire à une nouvelle détonation. Un troisième tir était vraisemblablement superflu, mais pourquoi prendre des risques ? Cette arme dépassait ses rêves les plus optimistes.

Les cieux qui surplombaient cette partie de l’Échine du Serpent avaient été dégagés en l’espace de deux tirs… seulement deux tirs. Il faudra que je pense à remercier les Zandalari, songea-t-il. Les trolls maîtrisaient les Arcanes de façon primitive, si on comparaît leurs talents à ceux des mogu, mais l’analyse de leurs techniques avait ouvert à Xuexing de nouvelles perspectives.

Qui d’autre parmi les mogu aurait pu se douter que des petits cailloux pouvaient infliger de pareils dégâts… même en admettant qu’il soit possible de les projeter à cette vitesse ?

***

Les cris des blessés résonnaient de toutes parts. Une grosse partie de l’essaim avait été décimée. La pierraille avait troué les ailes et les carapaces de plusieurs douzaines de mantides ailés, et ces derniers chutaient maintenant de manière incontrôlable.

Kil’ruk tombait avec eux, mais contrairement à ses frères, sa chute était parfaitement maîtrisée. Il n’était pas mourant.

Il était en train de plonger… tel un faucon.

Juste avant que l’arme ne tire, Kil’ruk avait serré son filet contre sa poitrine et rabattu ses ailes dans son dos. Dans une certaine mesure, le contenu du filet lui avait servi de bouclier. Il avait senti les autres projectiles le frôler en sifflant.

Le vent rugissait à ses oreilles. Dans sa chute vertigineuse, Kil’ruk sentit son cœur s’emballer. Les mogu n’avaient pas encore tiré un troisième coup. Ils devaient penser que les mantides ailés étaient tous morts.

Il était temps de leur montrer qu’ils s’étaient trompés.

« J’espère que vous pouvez me voir, impératrice », murmura Kil’ruk.

L’attaque avait été si brutale que pendant un moment, il n’avait plus entendu son chant, mais il distinguait de nouveau sa douce voix, ordonnant aux néssaims de presser l’assaut. Entendait-il une note de tristesse dans la mélodie qu’elle leur envoyait ? Avait-elle été témoin des effets de l’arme des mogu ?

Kil’ruk lâcha son filet, qui fila derrière lui, flottant dans son sillage. Il écarta légèrement ses ailes pour commencer à prendre le vent et fut saisi d’une vive douleur. L’effort menaçait de lui arracher les ailes. Jamais encore il ne s’était risqué à effectuer un plongeon aussi long. Il parcourrait peut-être deux cents mètres. Ou deux cent cinquante mètres…

« Impératrice, regardez-moi. »

***

« Ils sont tous morts ! », déclara Xuexing. Il cessa de se concentrer et d’un mouvement de poignet assuré, laissa s’échapper l’énergie arcanique qu’il avait accumulée en prévision du prochain tir. « Cap vers le nord ! », ordonna-t-il.

Le nord signifiait la porte du Soleil couchant et l’immense légion de mantides qui s’y rassemblait. Il commencerait par éradiquer les mantides ailés se trouvant encore dans la zone, avant de…

Une ombre s’abattit sur Xuexing. À peine eut-il le temps de lever les yeux que dans un cri de rage strident, un mantide déchaîné fondit sur lui.

***

Kil’ruk percuta de ses pattes le torse du mogu. Il avait essayé de l’empaler au niveau de la poitrine avec ses appendices avant, mais l’impact fut d’une telle violence que sa victime se retrouva projetée au sol, tandis qu’entraîné par son élan, Kil’ruk roulait dans la boue et finissait sa course dans la frêle toile de tente d’un esclave.

Une pensée sereine traversa l’esprit de Kil’ruk. Je dois m’entraîner à l’atterrissage.

Kil’ruk s’ébroua pour reprendre ses esprits et se releva d’un bond. Il était entouré de créatures inférieures, mais son entrée en scène spectaculaire les avait déstabilisés. Les pandarens et même les sauroks avaient instinctivement reculé sous l’effet de la surprise.

Un pandaren mort gisait aux pieds de Kil’ruk. Ses blessures étaient atypiques… elles avaient peut-être été causées par cette espèce de « rayon de miel ». Une victime d’un tir fratricide. À ses côtés reposait une épée ébréchée, façonnée dans un acier médiocre et bon marché. Pathétique,songea Kil’ruk… sans manquer pour autant de se saisir de l’arme. L’espace de quelques instants, son poids inhabituel lui sembla inconfortable.

C’est alors que Kil’ruk revit le faucon, ses serres, et le naturel avec lequel il enserrait sa proie. Désormais, j’ai une serre.

Soudain, il eut l’impression que l’épée était devenue une extension de son bras. Elle était autant à sa place dans sa main que ses ailes dans son dos.

Kil’ruk entendit une déflagration assourdissante sur les remparts. Toutes les créatures présentes, lui compris, tressaillirent de surprise. Ah… oui… mon filet. Il contenait encore des bombes quand Kil’ruk l’avait lâché durant son plongeon. En s’écrasant au sommet des remparts, les charges avaient toutes explosé en même temps. Un nuage d’acide et de poison s’étendait rapidement. Au moins, cela occuperait les défenseurs de la muraille pendant un certain temps.

D’un battement d’ailes, Kil’ruk se propulsa au milieu de la masse de créatures inférieures postées près du rayon de miel. Sa nouvelle serre fit couler le sang dès la première attaque.

***

C’était de la folie ! Les mantides ailés ne combattaient jamais au corps à corps sur le sol. Dans un rugissement, Nysis ordonna à ses frères sauroks d’encercler l’ennemi et de l’attaquer. Même les meilleurs fantassins mantides finissaient par succomber devant cette tactique. Si les esclaves pandarens étaient malins, ils dégageraient le terrain. Sinon…

Déchaîné, le mantide ailé bondit sur un pandaren en fuite et d’un coup bien ajusté, lui ouvrit le ventre avec ses pattes avant. Nysis saisit cette occasion pour charger son adversaire, l’épée haute… mais en deux coups d’ailes, le mantide avait repris son envol.

Nysis hésita.

L’ennemi plongea à nouveau et éviscéra un saurok avec une aisance déconcertante, avant de reprendre de l’altitude. Inutile de songer à l’encercler. Il a des ailes. Nysis était comme paralysé par cette constatation. S’ils étaient incapables d’encercler l’ennemi, que pouvaient-ils faire ? Le mantide se penchait sur le saurok agonisant, et Nysis se rua sur lui pour attaquer son flanc à découvert.

Mais à sa grande surprise, son coup d’épée fut bloqué net par un objet en acier. Le mantide avait ramassé une seconde lame ; celle du saurok mourant.

Son adversaire effectua un mouvement de rotation rapide tout en frappant de ses deux lames. Nysis ne parvint à parer qu’un seul des coups. Une plaie béante et mortelle s’ouvrit sur son poitrail. Le mantide bondissait maintenant d’un adversaire à l’autre, accompagnant ses coups de vociférations étranges… parlant d’une « impératrice ».

Nysis s’effondra sur le sol, sentant son sang chaud se mêler à la boue glaciale.

C’est de la folie.

***

C’est impossible. Xuexing tira un nouvel éclair de lave, manquant encore sa cible. C’est impossible. Le deuxième mogu, qui se trouvait non loin de là, chancela, la cuisse ouverte jusqu’à l’os. Ce n’est qu’un seul mantide ! Alors que Xuexing enflammait la zone dans laquelle se trouvait la créature ailée, celle-ci reprit de la hauteur.

Il n’était plus temps de finasser. Xuexing se cala sur ses appuis et plaça ses mains en coupe afin de recueillir autant d’énergie que possible, sans se préoccuper du huatang qui reposait près de lui. L’engin était sensible. Il pouvait mal réagir à un trop grand afflux d’énergie, mais c’était le cadet de ses soucis. Pour le moment…

Tchac !

Incrédule, Xuexing contempla l’objet métallique fiché au beau milieu de sa poitrine. Le mantide s’était servi de l’une de ses épées comme d’une arme de jet. C’est impossible, hurla son esprit, avant que son corps ne s’effondre au sol.

Non… pas question de laisser survivre ce mantide. Malgré les ténèbres qui envahissaient son champ de vision, Xuexing continuait de concentrer en lui l’énergie arcanique. Autour de lui, des craquements sinistres se firent entendre.

Il leva péniblement une main tremblante vers son ennemi...

***

Les crépitements s’intensifièrent ; l’énergie semblait devenir incontrôlable. L’expression que Kil’ruk parvint à déchiffrer sur les traits du mogu agonisant lui indiqua clairement la conduite à suivre. Le mantide prit son envol sans y réfléchir à deux fois.

Dans son dernier soupir, le mogu leva la main vers Kil’ruk, mais la vie l’abandonna avant qu’il n’ait le temps de lancer son sort. Son bras retomba, et l’énergie qu’il avait concentrée commença à s’échapper de toutes parts.

L’arme tubulaire sembla frémir un instant, avant de disparaître dans une grande lueur blanche suivie d’une onde de choc dévastatrice. Kil’ruk poursuivit son ascension jusqu’à ce que les échos de l’explosion se soient dissipés.

Au sol, il voyait les abords du campement mogu en proie aux flammes. Les tentes et les défenseurs avaient tout simplement été mis en pièces par la déflagration. Même la paroi intérieure de l’Échine du Serpent semblait roussie. Quelle que soit cette maudite arme, elle était instable, et pouvait facilement se retourner contre ses utilisateurs potentiels. Kil’ruk tâcherait de s’en souvenir s’il en voyait un autre.

Alors qu’il retournait auprès de l’ambre-forgeron, il comprit que quelque chose avait changé. L’impératrice chantait un nouvel air.

Contemplez notre puissance, disait-elle. Soyez témoins de notre force. Voyez comme la fumée s’élève du camp des créatures inférieures. Leur nouvelle arme n’est plus : l’un de mes élus l’a détruite à lui seul.

« Impératrice ? murmura Kil’ruk dans un souffle. Impératrice, vous m’observiez ? »

Ses antennes frémirent d’extase. Le chant de l’impératrice parlait de lui. L’un de mes élus, avait-elle dit.

Au sol, les néssaims le regardaient passer. Des nuées de mantides avaient pris leur envol pour le rejoindre et l’escorter jusqu’au foyer. Contemplez mon courroux ; regardez-le frapper comme la foudre, chantait l’impératrice. Contemplez la mort venue du ciel. Rendez tous hommage au Saccageur des vents.

Et l’essaim répéta ses paroles, dans un respect mêlé d’admiration :

« Le Saccageur des vents…

— Impératrice », fit simplement Kil’ruk.

Elle l’avait vu. Le Saccageur des vents…

Tandis qu’il approchait de Klaxxi’vess, Kil’ruk repéra un faucon qui décrivait des cercles près de l’un des kyparis.

C’était celui qu’il avait aperçu quelques jours auparavant.

Kil’ruk vola droit sur lui. En le voyant approcher, l’oiseau plongea.

***

Le faucon, songea Kil’ruk quelques instants plus tard, est un mets délicieux.

« Nous devons nous entretenir, Saccageur des vents », déclara Klaxxi’va Pok.

Kil’ruk soupesait ses deux nouvelles lames forgées dans la plus pure des kyparites à la demande de l’impératrice. Elles brillaient dans la lumière du jour. Seul l’un de ses élus peut prétendre à un tel honneur.

« Nous parlerons quand les créatures inférieures auront été éradiquées. 

— Ce ne sera pas bien long, insista Klaxxi’va Pok.

— L’impératrice a ordonné la mort de toutes les créatures inférieures », répondit Kil’ruk. Un sentiment étrange se reflétait dans le regard de l’ancien mantide. Il semblait presque déçu que Kil’ruk n’ignore plus les ordres de l’impératrice. « Le moindre retard est inacceptable, conclut Kil’ruk.

— Fort bien, répondit calmement Klaxxi’va Pok. Reste prudent, alors. L’ennemi fera tout ce qui est en son pouvoir pour t’empêcher d’atteindre la plénitude de ton potentiel. Il a peut-être d’autres armes comparables à ces espèces de « rayons de miel » et il s’en servira contre toi.

— Parfait… alors je les détruirai aussi. »

***

Le seigneur de guerre Gurthan caressait la tête du jeune quilen assis sagement à son côté, en regardant au loin un mantide solitaire plonger vers les remparts. Une volée de flèches acérées partit en direction de la créature, mais manqua sa cible. Le mantide disparut soudain derrière le chemin de ronde, et Gurthan se trouva dans l’incapacité d’assister au combat. À en juger par les cris qui résonnaient jusqu’au camp, ses défenseurs éprouvaient de sérieuses difficultés.

« Expliquez-moi une nouvelle fois, Hixin, lança Gurthan sans lâcher l’Épine du Serpent des yeux, pourquoi Xuexing a rejoint les combats sans ma permission ?

— Il semblerait qu’un excès de confiance en lui l’ait mené à sa perte, seigneur de guerre, répondit Hixin. Pour ma part, je l’avais évidemment sommé de vous avertir aussitôt que le huatang serait prêt, pour que vous puissiez établir ensemble une stratégie adaptée… »

Gurthan resta silencieux. Il se contenta de fouiller sa poche et en sortit un petit fragment de parchemin, qu’il tendit à son interlocuteur. Hixin se figea instantanément.

Un conseiller subalterne nommé Fulmin se saisit du fragment et l’examina. La perplexité se lisait sur ses traits.

« Ce document porte votre sceau, seigneur de guerre.

— En effet », répondit Gurthan.

Derrière lui, Hixin semblait en proie à un certain malaise.

***

L’ambre-forgeron avait fait du bon travail. Les deux lames d’ambre étaient parfaitement équilibrées et adaptées à sa main, et l’armure épousait parfaitement ses formes, sans affecter ses aptitudes au vol ou au combat.

Kil’ruk se fraya un passage ensanglanté dans les rangs adverses. Aujourd’hui, ils avaient envoyé les meilleurs d’entre eux. C’était parfait… ils allaient comprendre que leurs éléments les plus doués ne pouvaient rien contre lui.

***

Même à cette distance, le seigneur de guerre Gurthan voyait le sang écarlate ruisseler le long des lames du mantide. Voir un ennemi solitaire massacrer ainsi ses défenseurs le mettait hors de lui. C’était une véritable humiliation. C’est de cette menace que le huatang était censé nous protéger.

« Savez-vous où ce parchemin a été découvert, Hixin ? demanda Gurthan.

— Je l’ignore, seigneur. 

— Un jeune pandaren nous l’a fait parvenir. L’un de vos esclaves, m’a-t-on rapporté. Il a dit que vous lui aviez ordonné de le détruire après l’avoir montré à Xuexing. En dénonçant votre trahison, il espérait être confié à un maître moins cruel que vous », précisa Gurthan.

La réaction de son interlocuteur fut aussi prompte que véhémente.

« Mensonges ! s’écria Hixin. Qu’on le fasse venir ici. Nous verrons bien ce qu’il racontera quand…

— L’enfant est mort », répondit le seigneur de guerre sur un ton qui glaça Hixin d’effroi. Tout esclave posant la main sur un sceau officiel du clan Gurthan doit être exécuté. Mais n’ayez crainte, Hixin… Je vous assure que nous avons su le… motiver… à nous révéler toute la vérité avant de mourir. »

Le regard fuyant d’Hixin trahissait sa nervosité.

« Seigneur, vous ne pouvez pas prêter crédit aux paroles d’un esclave mourant… d’un… enfant ! Je vous sers fidèlement depuis des années. 

— Je me souviens de ce parchemin, reprit le seigneur Gurthan. « Faites vos preuves avant ce soir ». J’ai enchanté ces mots il y a plus de trois ans. Je crois bien que c’était pour demander à un jeune belluaire de me montrer son niveau d’apprentissage du dressage des quilen de combat. Les circonstances ont rendu ce message inutile, et il n’a jamais été remis. Le sceau est donc resté intact, et le document a été transféré aux archives. J’ai ordonné une enquête, suite à la mort de Xuexing. Il semblerait que le parchemin en question ait été dérobé récemment.

— Seigneur, je…

— Vous avez été mon archiviste en chef plusieurs années durant, n’est-ce pas, Hixin ? »

Hixin tomba à genoux en bredouillant l’ébauche d’une excuse qu’il n’eut jamais le temps de terminer. Le seigneur de guerre Gurthan pinça les lèvres et siffla deux fois : un son long puis un court. Le quilen qui reposait à ses pieds sauta à la gorge d’Hixin. Le conseiller… ou plutôt l’ex-conseiller… poussa un hurlement de peur étranglé.

Les grognements et les gargouillis déplaisants ne durèrent qu’un moment, puis le quilen revint aux pieds de son maître en se léchant les babines. Les autres conseillers ne parvenaient pas à détacher leur regard du carnage.

« Je n’aurais jamais dû apprendre la vérité de la bouche d’un esclave mourant », déclara le seigneur de guerre. » Il se tourna à nouveau vers la muraille. « Tous les cent ans, les mantides attaquent. Tous les cent ans, nous les combattons, et chaque fois nous finissons par les arrêter. Ils rentrent alors sur leurs terres comme s’ils n’avaient jamais véritablement eu l’intention de nous attaquer. Personne n’a jamais saisi leur logique. »

Gurthan baissa la voix, comme s’il ne parlait plus que pour lui-même.

« Je n’ai pas cherché à prendre le commandement de l’Échine du Serpent pour me contenter de cette impasse. L’arme de Xuexing allait nous donner l’opportunité de changer la donne, de prendre enfin le contrôle des terres situées au-delà de la muraille et de lancer une contre-offensive contre les mantides. Mais nous voilà privés de cette chance par un sabotage. Nous allons avoir besoin de temps pour construire d’autres huatang. Que faire d’autre ? »

Les conseillers restèrent silencieux. La plupart étaient encore en train de contempler la dépouille d’Hixin. Finalement, Fulmin s’éclaircit la gorge avant de prendre la parole.

« Seigneur, la relique… »

Le seigneur de guerre Gurthan le dévisagea. La relique était un projet sur lequel Xuexing avait travaillé quelques années avant l’invasion des mantides. Il s’agissait d’un objet arcanique fascinant, mais malgré toutes les expériences auxquelles il avait été soumis, on ne parvenait à tirer de lui qu’un bourdonnement agaçant.

« La relique n’est pas une arme, Fulmin, dit Gurthan.

— Et pourtant, elle pourrait le devenir.

— Comment ? J’ai cru comprendre qu’il s’agissait d’un dispositif de communication. » Gurthan marqua un temps de pause. Une idée intéressante lui était venue. « Voudriez-vous négocier avec les mantides ? »

Il était peut-être possible de les pousser à rejoindre le clan Gurthan…

« Non, seigneur de guerre. La relique génère des sons inaudibles pour nous. Xuexing a passé du temps à la tester, mais il n’est pas parvenu à lui trouver une utilité. Il disait qu’une fois soumise à un puissant flux d’énergie arcanique, elle générait un genre de « mur sonique » dont les fréquences se trouvaient hors du spectre perçu par nos oreilles, dit Fulmin. Il ne voyait pas l’intérêt de l’engin, qui était par ailleurs dangereux à manipuler.

— Où voulez-vous en venir ? demanda Gurthan.

— Xuexing menait ses expériences dans la vallée. Aujourd’hui, nous sommes beaucoup plus près de la muraille. Je propose que nous surchargions cette relique d’énergie arcanique. J’aimerais voir les effets de ce « mur sonique ». Si j’ai raison, cela ne devrait pas faciliter les communications des mantides ; cela pourrait même les interrompre complètement. »

Le seigneur de guerre Gurthan mit quelques instants à comprendre.

« Vous parlez d’une théorie qui n’a pas encore été vérifiée.

— Oui, seigneur de guerre.

— De la théorie disant que l’impératrice mantide contrôle ses troupes à distance. Qu’elle s’adresse à elles par la pensée.

— Oui, seigneur. »

Gurthan prit le temps de soupeser les implications de la proposition.

« Vous pensez qu’il existe une relation entre cette relique et le mode de communication de l’impératrice. Quel serait l’effet de la relique si nous la surchargions ? Elle couvrirait la voix de l’impératrice ?

— C’est l’idée, seigneur. Nous devrions parvenir à saturer sa fréquence. Au pire, la relique se contentera de semer une certaine confusion dans les rangs des mantides. Au mieux… » Fulmin haussa les épaules. « Rien n’est certain, mais elle pourrait avoir des effets dévastateurs. Je pense qu’elle pourrait entraîner une réaction spectaculaire. »

Le seigneur de guerre Gurthan se remit à gratter la tête de son quilen.

« Si vous faites erreur, nous n’y gagnerons rien.

— Si je fais erreur, nous ne perdrons rien non plus, répondit Fulmin.

— Rien, sinon votre vie, rétorqua le seigneur de guerre en souriant. On m’a rapporté que cette relique était instable. Lors d’un essai, elle a amplifié une légère décharge d’énergie et l’a renvoyée multipliée par cent à l’arcaniste qui l’avait lancée. Le résultat fut pour le moins déplaisant… et peu ragoûtant, ajouta-t-il en fixant les restes d’Hixin.

— Je suis prêt à prendre ce risque, déclara Fulmin en inclinant la tête. 

— Trouvez la relique et rapportez-la.

— Bien, seigneur de guerre. »

***

Kil’ruk prit son envol, laissant la muraille derrière lui. Il était courbatu, mais ce n’était pour lui que la saine fatigue d’une journée bien remplie. Une plaie à la jambe le tiraillait un peu, mais sinon, il était parvenu à massacrer les créatures inférieures sans recevoir une seule blessure grave.

« Me regardiez-vous, impératrice ? », murmura-t-il.

Kil’ruk entendit les premiers accords du chant de l’impératrice, et…

Un bruit horrible se fit entendre. Un vacarme insoutenable et horrible. Et puis… plus rien.

Elle avait disparu.

En l’espace d’un instant.

Kil’ruk cligna des yeux et se sentit tomber.

« Impératrice ? » cria-t-il. Ses ailes refusaient de bouger, et il se rapprochait du sol à une vitesse fulgurante. « Impératrice ? »

Elle a disparu. Kil’ruk sentit la panique l’envahir. Le chant de l’impératrice avait laissé place à un bourdonnement étouffant. Un silence de mort.

« Impératrice ! »

Kil’ruk eut le réflexe de se remettre à battre des ailes juste avant de s’écraser et se remit à sillonner les cieux en tentant désespérément de retrouver la voix de l’impératrice.

Elle a disparu. Mais pourquoi ? Que lui est-il arrivé ? Est-elle…?

***

Plus rien ne lui parvenait de l’ouest, sinon un silence pesant. Pendant quelques instants, les mantides n’émirent plus un son. Et soudain… toute la région se mit à résonner de leurs cris de terreur, de désespoir et d’agonie.

Un sourire radieux éclaira les traits du seigneur de guerre Gurthan.

Il flottait, seul, dans le néant. Ici, le temps lui-même n’existait pas. Enfin, dans ce calme absolu, l’aria de l’impératrice se fit entendre.

« Six jours. Cela fait déjà six jours, dit Klaxxi’va Pok. Quelqu’un parmi vous espère-t-il encore voir les néssaims reprendre leurs esprits et se remettre à combattre ?

— Non, répondit un membre du conseil. À moins que nous tentions une nouvelle fois de faire sortir l’impératrice au grand jour. »

Il ne s’agissait pas là d’une proposition sérieuse. Trois jours plus tôt, les Klaxxi avaient convaincu l’impératrice de se présenter aux néssaims en personne afin de prouver qu’elle n’avait pas été tuée, mais simplement réduite au silence par la relique étrange des mogu. Des légions de néssaims s’étaient rassemblées à Klaxxi’vess, mais quand l’impératrice était apparue, aucun d’eux ne l’avait reconnue. En perdant la capacité de s’adresser à eux par la pensée, elle avait perdu toute influence. Ils s’étaient contentés de la regarder de façon apathique.

La bonne nouvelle était que les néssaims n’avaient pas disparu. Quelques milliers d’entre eux erraient sans but autour de Klaxxi’vess. Ils serviraient de boucliers vivants contre l’attaque des mogu, qui surviendrait tôt ou tard. Les Klaxxi n’espéraient même plus qu’ils combattent vraiment.

Klaxxi’va Pok se traîna jusqu’au centre de la chambre. La blessure qu’il avait reçue trois jours plus tôt le mettait au supplice. Il s’arrêta quelques instants à proximité du grand fragment d’ambre arrondi et poli qui avait été découvert et rapporté à Klaxxi’vess une heure auparavant. Il renfermait une légende vivante, un héros de la nation mantide préservé du temps afin de pouvoir revenir en cas de crise majeure. Un parangon.

« Il représente notre seul espoir, fit Klaxxi’va Pok d’une voix éteinte.

— C’est le Saccageur des vents qui devrait prendre le rôle de l’Éveilleur, intervint un membre du conseil. » Tous les regards se tournèrent vers lui. « Vous savez aussi bien que moi qu’il n’est pas dans son état normal. Il ne nous est pas aussi inutile que les autres, mais son esprit cherche toujours la voix de l’impératrice. La présence d’un parangon l’aiderait peut-être à sortir de cet état de choc.

— Qu’on le fasse venir. »

***

Un son brisa net le silence.

Le paragon ouvrit les yeux pour la première fois depuis des siècles.

L’œuf d’ambre qui l’avait préservé du temps tombait en miettes autour de lui. Une bouffée d’air envahit ses poumons. L’expérience était douloureuse. Le mantide tomba, en proie à une violente nausée. L’ambre l’avait gardé en vie tout ce temps, et son corps se rebellait contre son absence.

Il lui fallut un certain temps pour reprendre le contrôle. On avait préparé pour lui une grande quantité de sève de kypari, et il se rua sur ce festin. Il sentait autour de lui la présence de nombreux mantides qui l’observaient… et pourtant, aucun d’eux n’osait l’interrompre. C’était un signe de respect. Ils faisaient tous semblant de ne pas voir sa faiblesse.

Pour l’instant, en tout cas.

Il ne tarda pas à reprendre des forces. Malgré les tremblements qui agitaient encore ses membres, il se força à se relever.

« J’ai entendu l’appel des Klaxxi, dit Ninil’ko d’une voix rauque. Je suis revenu parmi vous. »

Un des mantides présents dans la salle prit la parole.

« Comment se porte Ninil’ko le Mande-sang ?

— Bien, répondit Ninil’ko avec satisfaction. » S’ils connaissaient son nom, ils devaient connaître sa réputation. « À quel problème dois-je mon retour parmi vous ? J’attends votre… »

Il cligna des yeux. Trois mantides se tenaient devant lui, dont deux Klaxxi’va, d’après leurs atours. Mais aucun de ces deux-là n’était son Éveilleur. Ninil’ko pouvait le ressentir. Il sentait également que le troisième mantide, celui qui portait des armes et une armure très intéressantes…

« Vous n’êtes pas un représentant des Klaxxi. Quel est votre nom ?

— Je suis Kil’ruk. Certains me nomment le Saccageur des vents. »

Certains ? Ce n’est donc pas un parangon ? Ninil’ko restait songeur. Intéressant… Pourquoi les Klaxxi l’ont-ils choisi comme Éveilleur ?

« Mande-sang… nous avons besoin de votre aide. La pérennité du cycle est menacée », dit l’un des Klaxxi’va.

Ninil’ko oublia un instant la curiosité que suscitait chez lui le troisième mantide.

« Dites-moi ce que je peux faire pour vous.

— Les créatures inférieures nous envahissent. L’impératrice risque d’être annihilée », répondit l’autre Klaxxi’va.

Eh bien, vous n’avez qu’à la remplacer par une autre, songea Ninil’ko sans formuler sa pensée à voix haute. Si les Klaxxi’va ne s’étaient pas déjà préparés à cela, c’est certainement que les circonstances ne s’y prêtaient pas… Il était donc inutile de mentionner cette option.

« Avant de pouvoir établir une stratégie, il va me falloir observer les mouvements de l’ennemi. »

Kil’ruk hocha légèrement la tête. Il semblait étrangement absent, mais sa voix était ferme quand il prit la parole.

« Je peux vous porter, Mande-sang. Je vais vous montrer l’ennemi. »

Ninil’ko lança un regard aux Klaxxi’va. Tous deux acquiescèrent.

« En route, Éveilleur », conclut Ninil’ko.

***

Un seul bâtiment avait été construit sur la terrasse de Gurthan dans les six jours qui avaient suivi la défaite des mantides, mais les esclaves avaient travaillé sans relâche pour creuser des fondations et ériger des murs capables d’abriter une douzaine d’autres constructions. Pour le moment, celle-ci me tiendra lieu de quartier général, décida le seigneur de guerre Gurthan. Une fois les mantides éradiqués, ce serait un bon endroit pour recevoir les ambassadeurs des autres clans mogu. Ces derniers ne tarderaient pas à venir le courtiser, quand toutes les terres situées à l’ouest de l’Échine du Serpent seraient vides.

Fulmin invita le seigneur de guerre Gurthan à entrer.

« J’aimerais vous montrer quelque chose », lui dit le conseiller. Au sud de la salle principale se trouvait un objet étrange. « J’ai fait fabriquer ceci pour vous il y a quelques jours. C’est enfin prêt. »

Le seigneur de guerre Gurthan inspecta l’offrande sous toutes ses coutures. Il s’agissait d’une grande urne recouverte de bronze. Elle semblait scintiller, et Gurthan sentait des émanations d’énergie arcanique flotter autour de l’objet, comme des fumerolles autour d’un bâton d’encens.

« À quoi sert cet objet ? demanda-t-il.

— Je me suis rendu compte, seigneur, que nous aurions besoin d’un réceptacle approprié pour exposer les restes de l’impératrice mantide, quand nous l’aurions tuée », répondit Fulmin.

Le rire grave du seigneur de guerre résonna dans la salle.

« Je rends hommage à votre clairvoyance.

— Qui plus est… ajouta le conseiller, nous n’aurons peut-être même pas besoin de tuer l’impératrice pour la vaincre.

— Dites-m’en plus.

— Un simple sort des Arcanes nous permettrait de lier l’esprit de l’impératrice à cette urne. Sa forme physique serait désintégrée, mais son esprit resterait piégé dans l’urne. Pour elle, ce serait un long et profond sommeil peuplé de cauchemars. Et si d’autres mogu venaient à douter de votre triomphe sur les mantides, vous n’auriez qu’à invoquer son esprit. L’essence même de l’impératrice serait à votre service, et son esprit un trophée. »

— Non… fit le seigneur de guerre en esquissant une grimace. Si les mantides apprenaient qu’elle a survécu, ils risqueraient de reprendre les combats pour la sauver. Je ne leur donnerai pas cette chance de la ramener.

— Eh bien, lâcha Fulmin, un sourire aux lèvres, c’est pour cette raison que j’ai conçu un sort que les mantides sont incapables de briser. Il leur sera impossible d’endommager l’urne, et encore moins de libérer l’esprit qu’elle renferme.

— C’est beaucoup trop risqué.

— Je suis prêt à parier ma vie sur mon invention, déclara Fulmin. Capturez la reine mantide et soumettez son esprit. Puis jetez l’urne à ses congénères. Si un seul d’entre eux parvient ne serait-ce qu’à l’égratigner, vous pourrez faire rouler ma tête sur le sol. »

Le seigneur de guerre Gurthan observa Fulmin un moment. Bien peu de mogu étaient prêts à répondre d’un échec de leur vie, et Gurthan devait reconnaître que conserver l’esprit de l’impératrice en trophée était extrêmement tentant.

« Fulmin, quand nous aurons vaincu les mantides, je pense que vous serez appelé à exercer de plus hautes responsabilités, déclara le seigneur de guerre Gurthan. Pouvez-vous m’enseigner ce sort ?

— Oui.

— Alors faites-le… et sur l’heure, déclara le seigneur Gurthan en arborant un rictus satisfait. C’est aujourd’hui que je compte mettre un terme au règne des mantides. »

***

Depuis les hauteurs, la vue était incroyable. Ninil’ko s’aplatit sur le dos du Saccageur des vents pour faciliter sa prise d’altitude, et bientôt, tous deux se trouvèrent à presque un millier de mètres du sol.

Le parangon ne disait rien, et Kil’ruk ne cherchait pas à faire la conversation. Ninil’ko se contentait d’étudier le déplacement de l’armée mogu. Les choses étaient en effet mal engagées. Les Klaxxi’va n’avaient pas exagéré. À moins qu’elles ne décident de se montrer prudentes, les créatures inférieures attaqueraient certainement Klaxxi’vess avant le coucher du soleil, et bien que les parages soient peuplés de milliers de mantides, ces derniers n’offriraient sans doute pas une quelconque résistance.

Ninil’ko ressentait l’absence de la voix de l’impératrice, mais cela faisait peu de différence pour lui. Il ne la connaissait pas et quand bien même il l’aurait connue, il avait un autre objectif. Toute impératrice est appelée un jour à céder sa place. Ninil’ko tapota l’épaule de Kil’ruk, et ce dernier eut un sursaut de surprise, comme s’il venait d’émerger d’un rêve. Étrange, songea le paragon.

« Éveilleur, qui parmi les néssaims s’est le plus distingué au combat sur cette muraille ?

— Moi, » répondit laconiquement Kil’ruk.

C’était la première bonne nouvelle que Ninil’ko ait entendue depuis son réveil. Une ébauche de plan commençait à se dessiner dans son esprit, mais il y avait de sérieux défis à relever.

« De mon temps, cette muraille n’existait pas.

— Vous pensez pouvoir en venir à bout ?

— Je l’ignore.

— L’impératrice est donc perdue, lâcha Kil’ruk d’une voix découragée.

— Je n’ai pas dit cela, répondit Ninil’ko. Le cycle sera préservé, quel que soit le prix à payer.

— Mais l’impératrice est perdue. »

Ninil’ko se tut quelques instants. L’esprit du Saccageur des vents est encore immature. C’est un fils de l’impératrice, et non un Klaxxi. C’était une pensée déconcertante, mais elle déclencha chez lui un déclic. Il laissa son esprit poursuivre sa réflexion jusqu’au bout.

Tout lui paraissait de plus en plus clair. Ninil’ko avait compris pour quelles raisons les Klaxxi avaient permis au Saccageur des vents de l’éveiller… en admettant qu’ils ne l’aient pas tout simplement forcé à le faire. Un ambre-forgeron avait émis l’hypothèse il y a longtemps que le processus de réveil des parangons était comparable à celui par lequel une impératrice donnait la vie à ses néssaims. Cette idée recelait une certaine logique. Être conservé dans l’ambre était douloureux. Il lui avait semblé mourir… Le réveil était peut-être un genre de résurrection ? Les jeunes mantides dépendaient désespérément de l’impératrice… il était possible qu’un lien semblable finisse par se créer entre le parangon et son Éveilleur, même si on ne pouvait attendre de lui la même loyauté aveugle.

Ninil’ko comprit que cette théorie n’était pas entièrement fausse. D’ailleurs…

Il secoua la tête… le plan lui apparaissait maintenant clairement. Il savait comment arrêter les mogu, mais il faudrait que Kil’ruk le Saccageur des vents reste concentré sur sa mission, sans se laisser distraire par l’absence de l’impératrice.

Il est de toute façon destiné à mourir, mais il devra infliger le plus de dégâts possible avant de disparaître, pensa Ninil’ko.

« Éveilleur, depuis combien de temps servez-vous l’impératrice ?

— Depuis que j’ai vu le jour, répondit Kil’ruk sur un ton irrité.

— Et depuis combien de temps servez-vous les Klaxxi ? » demanda alors Ninil’ko. Kil’ruk resta coi ; le parangon poursuivit : « Servir les Klaxxi préserve le cycle. Et préserver le cycle implique la survie de l’impératrice. Alors, servez-vous les Klaxxi, oui ou non ?

— Je sers l’impératrice, répondit Kil’ruk.

— Savez-vous ce qu’est le cycle ?

— Bien entendu. 

— Et quelle en est votre définition ? »

Kil’ruk tourna la tête, et le parangon vit le regard qu’il lui jetait. Ninil’ko savait qu’il était sur un terrain dangereux. Si le Saccageur des vents le considérait comme un traître… eh bien… disons que la chute serait longue.

Au bout de quelques instants, Ninil’ko finit par rompre le silence.

« Vous connaissiez tout du cycle dès votre naissance. Il est inscrit en vous, et son importance ne vous est pas étrangère. C’est simplement un instinct qui ne vous a pas été expliqué en détail. Il n’y a aucune honte à cela.

— Éclairez-moi. »

Ninil’ko lui expliqua soigneusement les détails de ce processus séculaire. Il lui parla de la manière dont l’impératrice prenait soin des néssaims et de la façon dont ces derniers allaient se jeter contre les créatures inférieures pour prouver leur valeur au combat.

« Nous ne nous accomplissons qu’en luttant. Le combat est un bon mentor », expliqua-t-il.

Ninil’ko oublia simplement de mentionner à quel rythme les impératrices mouraient et se succédaient. Quand Kil’ruk lui demanda à quoi ressemblait l’impératrice, de son temps, le parangon s’arrangea pour changer de sujet.

« Mais il reste une vérité cruelle et incontournable : chaque impératrice est appelée à mourir un jour. Toutes le savent et acceptent cette perspective, dit Ninil’ko. Il n’y a à craindre dans ce fait. »

Kil’ruk se mit à trembler de tous ses membres. Ninil’ko attendit patiemment que la crise passe avant de poursuivre :

« C’est pour cette raison que les Klaxxi sont là. Préserver le cycle est leur raison d’être. Ils pérennisent l’œuvre de l’impératrice. 

— À quoi sert le cycle, sans l’impératrice ? », murmura Kil’ruk.

Le battement de ses ailes faiblit un instant, et les deux mantides chutèrent de quelques mètres avant que Kil’ruk ne rétablisse leur assiette.

« Le combat est un bon mentor, répéta Ninil’ko. On apprend beaucoup des créatures inférieures », poursuivit-il, et à ces mots, l’épine dorsale de Kil’ruk se raidit. Ninil’ko sentit qu’il parvenait enfin à toucher l’esprit du mantide ailé. « Chaque nouveau cycle, nous en apprenons plus sur l’art du combat, sur notre ennemi et sur nous-mêmes. Nous devenons plus forts. Nous évoluons. Les créatures inférieures n’apprennent rien, sinon à avoir peur. »

Ninil’ko sentait la respiration de Kil’ruk s’apaiser. Il était en train de se calmer. Il était à l’écoute.

« Combien de temps le cycle durera-t-il ? demanda Kil’ruk. Éternellement ?

— Non. Un jour viendra où il perdra sa raison d’être, répondit Ninil’ko. En attendant ce jour, les Klaxxi assurent sa pérennité. Ils veillent à ce que cette impératrice… et toutes celles qui lui succéderont… vivent aussi longtemps qu’elles le pourront. Vous me comprenez ? »

Kil’ruk ne dit mot, mais Ninil’ko savait qu’il avait planté une graine dans l’esprit du Saccageur des vents. Il était temps de la laisser germer.

« Ramenez-moi au domaine des Klaxxi, dit Ninil’ko. Je dois leur faire part de mon plan.

— Avons-nous une chance de gagner ? demanda Kil’ruk.

— Bien entendu. 

— Comment ? »

Ninil’ko partit d’un éclat de rire rauque.

« En faisant ce à quoi l’ennemi ne s’attend pas. C’est ainsi qu’on remporte une bataille. »

« Les siècles passés dans l’ambre ont obscurci votre raison, Mande-sang.

— Écoutez-moi, Klaxxi’va, répondit Ninil’ko en fixant ses interlocuteurs les uns après les autres. » Sur chaque visage, il lisait la même expression désapprobatrice. « Quoi que nous fassions, l’impératrice mourra ce soir. Je me trompe ?

— Non… mais votre idée est une pure folie. Nous n’avons personne pour la remplacer. Nous ne pouvons mettre son existence en péril. Si elle meurt, c’est la fin du cycle.

— Notre seul espoir pour repousser l’invasion des mogu repose sur les néssaims. Si nous ne trouvons pas un moyen d’aider les jeunes à reprendre leurs esprits, nous manquerons de troupes pour repousser l’ennemi, expliqua calmement Ninil’ko. Tant que la relique n’aura pas été détruite, les néssaims ne nous serviront à rien. Il m’est impossible d’anéantir cette relique tant qu’elle est protégée par une armée entière. Notre seule chance de l’atteindre consiste à attirer l’ennemi ailleurs à l’aide d’un leurre auquel il ne saurait résister. Ce leurre, c’est l’impératrice et elle seule ! Telle est ma logique, et tel est mon plan. Vous m’avez réveillé pour une bonne raison, alors suivez mes conseils. »

Il y eut un long silence.

***

« Seigneur de guerre ! » cria un jeune mogu en entrant en trombe dans le bâtiment. Sept officiers supérieurs levèrent les yeux des cartes et des rapports de reconnaissance étalés sur la table. Gurthan siégeait à son extrémité.

« Les mantides se déplacent !

— Ils viennent à notre rencontre ? demanda l’un des commandants.

— Non ! répondit le jeune mogu, le souffle court. Ils… ils s’éloignent.

— Expliquez-vous, » ordonna le seigneur Gurthan.

Le jeune mogu reprit son souffle.

« Nos éclaireurs disent avoir vu quelques mantides quitter leur forteresse par les airs, en transportant l’un des leurs.

— Pourquoi ? demanda Gurthan.

— Rien n’est certain… le mantide transporté par les autres ressemblait… » Le messager semblait gagné par la nervosité. Il s’éclaircit la gorge et choisit soigneusement ses mots. Tout le monde avait eu vent du funeste destin d’Hixin. « Ce mantide était différent des autres… très différent. Ses congénères semblaient le traiter avec beaucoup de respect. »

Les commandants échangèrent des regards entendus.

« S’agissait-il de l’impératrice mantide ? demanda calmement Gurthan.

— C’est ce que pensent les éclaireurs, seigneur », répondit la jeune recrue.

Le seigneur de guerre Gurthan se releva lentement, le regard rivé sur l’urne décorée qui reposait sur un coin de la table. Pour l’instant, ses armées ne s’étaient aventurées au-delà de la muraille qu’avec prudence. Gurthan savait que le temps jouait pour lui ; tôt ou tard, les mantides se lanceraient dans des opérations désespérées. Le moment qu’il attendait était venu.

« Ils ont observé nos préparatifs. Ils savent que nous attaquerons aujourd’hui. Ils espèrent retarder leur anéantissement en mettant leur impératrice hors de portée, même s’ils ne gagnent que quelques heures… Et maintenant, ils viennent de sortir leur impératrice du seul endroit où il leur était possible d’organiser une défense digne de ce nom.

— Ils sont peut-être en train de tenter de nous leurrer… intervint l’un des commandants mogu, mal à l’aise.

— Bien entendu », répondit Gurthan. C’est exactement ce que je ferais à leur place, songea-t-il. « Cela ne change rien. Nous avons assez de guerriers pour venir à bout de leurs défenseurs, quel qu’en soit le nombre. 

— Quels sont vos ordres, seigneur ? »

Tous les commandants avaient les yeux rivés sur lui. Le seigneur de guerre fit rapidement le tour des options qui s’offraient à lui, cherchant les vices de raisonnement qui risqueraient de provoquer sa perte. Pendant que l’armée poursuivra l’impératrice, la relique sera vulnérable, songeaGurthan. Et ce redoutable mantide ailé est toujours en vie. Est-ce un piège ?

Un sourire apparut sur le visage du seigneur de guerre.

« Envoyez tout le monde. Pourchassez l’impératrice et ramenez-la ici, de préférence en vie. Je la veux dans cette urne avant la tombée de la nuit. » J’espère que le mantide ailé attaquera, pensa Gurthan. « Et veillez à ce que les opérateurs de huatang restent sur le pied de guerre. Dites-leur de s’attendre à une attaque aérienne. »

***

Kil’ruk regarda les guerriers mogu et leurs esclaves abandonner leurs tentes, leurs feux de camp et leur équipement, ne se munissant que d’une arme avant de se ruer vers l’ouest. Apparemment, le seigneur de guerre leur avait ordonné de ne pas perdre de temps.

Ils vont tuer cette impératrice et avec elle, toutes celles qui auraient pu lui succéder. Cette pensée bourdonnait sous son crâne comme une mouche de sève près d’un kypari. Étrangement, malgré sa colère, il lui semblait que l’effet abrutissant de la relique mogu s’était estompé en l’espace d’une heure. Il ne parvenait pas encore à entendre l’impératrice, mais son absence ne l’empêchait plus de penser.

En vérité, il n’avait même jamais eu une conscience aussi aiguë du rôle qu’il avait à jouer. Les créatures inférieures voulaient mettre un terme au cycle. Kil’ruk allait les en empêcher.

Nous ne nous accomplissons qu’en luttant, avait dit Ninil’ko. Le combat est un bon mentor.

Il semblait que la soif de combat ait le don d’aiguiser l’esprit des mantides.

Kil’ruk attendit que les derniers retardataires de l’armée mogu aient disparu derrière les collines voisines. Il prit son envol, et six autres mantides ailés l’accompagnèrent… Seulement six. Il s’agissait des seuls survivants ailés suffisamment âgés pour parvenir à combattre sans être guidés par la voix de l’impératrice.

La terrasse de Gurthan s’étendait devant lui, surplombée par la muraille.

Kil’ruk vola vers le rempart. À six cents mètres de là, sur le chemin de ronde, les formes blanches de six « rayons de miel » se tournèrent vers lui.

***

« Le voilà, seigneur. »

Le seigneur de guerre Gurthan plissa les yeux pour se protéger de la lumière du soleil. Comme prévu, le fameux mantide ailé arrivait de l’ouest. Il était suivi de cinq, peut-être six de ses congénères.

À la grande surprise du seigneur de guerre, ils n’amorcèrent pas une descente vers la terrasse.

« Comptent-ils attaquer l’Échine du Serpent ? demanda Fulmin. Peut-être ignorent-ils que nous avons transféré la relique ici.

— Peut-être, dit Gurthan sur le ton du doute.

Les mantides commettaient rarement ce genre de négligence. Qu’est-ce qui m’échappe ? Gurthan balaya la terrasse du regard. Ses gardes tenaient leurs positions et restaient concentrés sur les mantides. Même les quilen de combat postés à leurs côtés ne les lâchaient pas des yeux.

Le premier huatang tira au moment même où les mantides ailés traversaient la limite ouest de la terrasse. Deux d’entre eux tombèrent instantanément. Le plus redoutable ne comptait pas parmi les victimes.

***

Encore deux cents mètres à parcourir. L’essaim volait à la hauteur du chemin de ronde. Au sol, les gardes mogu restaient vigilants.

Le mantide aperçut la fumée blanche un battement de cœur avant que ne siffle à ses oreilles la charge de pierres. Kil’ruk les entendit fracasser une carapace sur sa gauche… un coup mortel. Il ignorait qui avait été touché et s’en moquait éperdument. Il restait cinq de ces armes prêtes à tirer… on allait bien voir si le Mande-sang était à la hauteur de sa réputation de stratège.

« Dispersion », ordonna Kil’ruk.

Les mantides ailés qui restaient… quatre, d’après les comptes de Kil’ruk… s’éparpillèrent, mais aucun ne descendit. Le parangon le leur avait expressément interdit.

Les créatures inférieures s’attendront à ce que vous plongiez vers la terrasse, leur avait dit Ninil’ko, alors n’en faites rien.

Un autre canon fit feu, mais le coup passa trop bas. Deux autres tirèrent de concert… trop bas, encore une fois. Le parangon avait vu juste ; l’ennemi s’attendait à ce que les mantides ailés s’en prennent à la relique. Les esclaves s’activaient à recharger les quatre canons.

Saccageur des vents, la plupart de leurs tirs seront dirigés vers vous. Vous êtes leur cauchemar, avait dit Ninil’ko.

Ils s’approchaient de la muraille. Plus que cinquante mètres. Les deux canons qui restaient étaient bien positionnés. Ils ne rateraient pas leur cible ; pas à cette distance.

Vingt mètres. Il était temps de passer à la phase suivante du plan du parangon.

Ils n’imaginent pas un instant que vous ne soyez pas le premier à les attaquer, avait affirmé Ninil’ko.

Moi non plus, avait répondu Kil’ruk.

Surprenez-les ; surprenez-vous, lui avait alors dit le Mande-sang.

Les ailes de Kil’ruk se mirent à battre à une allure qui les rendait pratiquement invisibles. Il prit de l’altitude à une vitesse avoisinant celle qu’il atteignait en piqué. Les deux derniers canons tentèrent de suivre son mouvement et tirèrent à la hâte. Ils manquèrent leur cible.

Aucune des armes n’était encore rechargée. Les quatre mantides ailés qui restaient s’abattirent sur l’ennemi installé sur le chemin de ronde dans un tourbillon d’ambre et de sang.

Kil’ruk cessa de battre des ailes. Son élan l’entraîna encore un peu plus haut, et sa trajectoire décrit un arc au-dessus de l’Échine du Serpent. Il atteint le zénith de sa course à quatre cents mètres au-dessus du rempart.

Ici, tout était étrangement calme. Les échos de la bataille étaient tellement lointains. L’impératrice était silencieuse. Pour la première fois de son existence, Kil’ruk allait livrer bataille parfaitement seul.

Cette pensée ne le perturbait pas le moins du monde.

Il entama son plongeon.

***

« Il est vraiment rusé », dit le seigneur de guerre Gurthan, un sourire aux lèvres. La créature ailée avait anticipé leur stratégie et avait traversé leurs défenses. Elle pouvait désormais frapper l’Échine du Serpent. « Très rusé…

— Devons-nous envoyer des renforts ? demanda Fulmin.

— Non… Même si nous devons perdre tous nos combattants sur le chemin de ronde, ce sera une perte minime, tant que la relique… »

Un cri perçant coupa net le seigneur de guerre.

« Les mantides ! Les mantides arrivent de l’ouest ! »

Le seigneur de guerre Gurthan se retourna. Une douzaine de fantassins mantides était en train d’attaquer la terrasse de Gurthan et ne se trouvait déjà plus qu’à une centaine de mètres des mogu. Trop concentrés sur les créatures ailées, les gardes n’avaient rien vu venir…

Ils sont rusés, songea-t-il… mais cette fois, il ne souriait plus.

Ninil’ko le Mande-sang chargeait aux côtés de ses frères. Il émit une série de sifflements et fit cliqueter ses mandibules… kss kss tk-tk-tk-tk… et les autresmantides se déployèrent en fer de lance. Il savoura un instant ce moment ; le temps qu’il avait passé dans l’ambre n’avait pas amoindri ses facultés.

Les parangons recevaient pour la plupart leur second nom des Klaxxi. À sa connaissance, Ninil’ko était le seul à avoir choisi lui-même son surnom. Qui d’autre en était digne ? Les Klaxxi avaient loué son sens de la stratégie, et son impératrice, aussi faible et pathétique qu’elle ait pu être, avait vanté l’ingéniosité dont il avait fait preuve pour mater une rébellion mantide.

Lequel d’entre eux aurait pu lui trouver un nom aussi approprié que Mande-sang ?

Ninil’ko brandit sa lance, et ses frères chargèrent pour parcourir les derniers mètres les séparant des mogu. Pointant de sa lame courbe le flanc gauche de l’ennemi, il émit deux claquements secs de mandibules. Le groupe de mantides se dirigea sur deux mogu bien particuliers, qui disparurent dans un cyclone d’ambre aiguisé.

Ninil’ko désigna des cibles au milieu des premières lignes ennemies. Clic clic clic. Trois mogu périrent, et une brèche importante apparut dans leurs défenses. Le flanc gauche s’effondra. Clic clic. Deux quilen trépassèrent. Clic clic clic. Un mage, un belluaire et un quilen blessé les suivirent dans la tombe.

C’était un don. Ninil’ko était encore un tout jeune néssaim quand il avait compris qu’il pouvait influencer les autres mantides sans parler. Quand il projetait sa volonté, les mantides à proximité savaient où attaquer, et quand il sifflait ou claquait des mandibules, ses frères passaient à l’action. Il pouvait ordonner aux soldats d’attaquer ou de battre en retraite à sa guise et menait le combat de main de maître, avec une précision infinie.

Il n’avait jamais fait part de ses aptitudes à qui que ce soit, pas même aux Klaxxi. Ninil’ko lui-même ne comprenait pas bien son don. Était-ce aux sons qu’il émettait que ses frères répondaient ? Avait-il le pouvoir de les influencer à la manière d’une impératrice ? Il n’était sûr de rien. Peut-être était-il encore habité par un genre d’instinct primitif, une trace de ce à quoi avait pu ressembler l’esprit des mantides avant que le Très ancien ne leur confère une pensée claire et une nouvelle raison d’être. Peut-être était-ce ainsi que les mantides communiquaient en ces temps lointains.

Au bout du compte, l’explication importait peu. Quand Ninil’ko le demandait, le sang coulait. Bientôt, la terrasse se para d’une robe écarlate.

***

Et Kil’ruk poursuivait son plongeon.

« Continuez de recharger ! », rugit le sous-chef sur le chemin de ronde.

Un esclave pandaren se jeta à genoux et entreprit de ramasser autant de cailloux que ses pattes pouvaient en contenir. Les cris de ses frères à l’agonie menaçaient de lui faire perdre la tête. Il ne demandait qu’à s’enfuir ventre à terre, mais il serrait fouetté si…

Un hurlement strident lui déchira les tympans, le plongeant dans l’horreur absolue. Il leva les yeux juste à temps pour voir une tornade d’ambre aux reflets violacés s’abattre sur lui.

Le pandaren agenouillé encaissa la majeure partie de l’impact. Kil’ruk reprit rapidement son équilibre et sa lame s’abattit sur l’esclave comme la foudre. Il sentit le corps du pandaren se raidir un bref instant… sa première victime de la journée.

Mais ce ne serait pas la dernière.

Deux autres mantides ailés étaient encore en vie et laissaient libre cours à leur frénésie au milieu des créatures inférieures. Ils étaient avides de sang, surexcités à l’idée de combattre aux côtés du Saccageur des vents, mais ils manquaient d’expérience. Ils ne survivraient pas bien longtemps à un aussi rude combat. Le chemin de ronde était plein à craquer. Six rayons de miel et près de deux cents éfenseurs se tenaient dans l’espace séparant les deux tours de guet qui surplombaient la Terrasse de Gurthan.

Kil’ruk se jeta au milieu des créatures inférieures, et ses lames d’ambre se mirent à danser.

***

Ninil’ko bondit en arrière en poussant un sifflement. Ksss-tk-tk-tk-tk-tk. C’était le seul ordre dont il avait besoin ; les autres mantides suivirent son mouvement. Deux mogu aveuglés par la soif de sang se ruèrent sur eux. Clic clic… sept lames mantides les passèrent au hachoir. En moins d’une minute, Ninil’ko avait réduit de moitié le nombre de défenseurs mogu, tout en ne sacrifiant qu’une poignée des siens.

C’était un bon début. Maintenant, les mantides ne combattaient plus qu’à un contre deux, mais les mogu se remettaient de la surprise de l’attaque et reprenaient leurs esprits. Ils formèrent à la hâte une ligne de défense séparant les assaillants du bâtiment abritant la relique. Ninil’ko leur reconnaissait un certain talent de stratèges.

Mais aujourd’hui, cela ne les sauvera pas. Ninil’ko bondit en avant en désignant un mogu au centre de la ligne. C’était le plus terrifié de leurs adversaires, et le plus gradé. Cela faisait de lui une cible toute désignée.

Clic…

Le seigneur de guerre observait la scène, impassible. Seule la contraction des muscles de sa mâchoire trahit ses sentiments lorsque le dernier de ses commandants trépassa. Il se tourna finalement vers Fulmin.

« Partez et emportez la relique, dit calmement le seigneur de guerre Gurthan.

Comment ?! s’écria Fulmin. Mais nous sommes plus nombreux qu’eux ! »

Gurthan le foudroya du regard.

« Prenez-la et repassez de l’autre côté de la porte. Vite ! Et soyez discret. La relique doit rester active à tout prix… sans interruption. Les mantides doivent rester dociles.

— Seigneur…

— Je ne les laisserai pas gagner la partie… Jamais, vous m’avez compris ? Notre armée triomphera dans une heure tout au plus. Les miracles que peuvent accomplir les mantides sur un champ de bataille ne leur serviront à rien si leur impératrice meurt. »

Fulmin hésita.

« Ils vont vous tuer, seigneur.

— Ils essaieront, c’est certain. Partez… et revenez dès que tout sera fini, ajouta Gurthan avec un sourire retors. J’aurai peut-être besoin de vous pour me réveiller. J’ai parfois le sommeil lourd. »

Les traits de Fulmin se détendirent quand il comprit le sous-entendu.

« Bien, seigneur de guerre. »

Gurthan le regarda partir, attendant qu’il soit hors de vue pour donner l’ordre suivant.

« Repliez-vous ! Repliez-vous dans le bâtiment ! »

Kil’ruk était en train de repeindre les remparts avec le sang des créatures inférieures, mais elles continuaient d’affluer, vague après vague.

De quoi donc les mogu pouvaient-ils menacer leurs esclaves s’ils s’enfuyaient ? se demandait Kil’ruk en éviscérant un autre pandaren. Existait-il un sort pire que cela ? Les têtes de deux sauroks volèrent avant de rouler sur le sol. Quelles créatures inutiles.

Kil’ruk s’éleva dans les airs pour se placer hors de portée des défenseurs, avant d’aller se poser à proximité du rayon de miel installé près de la tour de guet nord et d’étriper le mogu le plus proche.

Un groupe de sauroks déchaînés bondit de la masse des défenseurs et se jeta sur lui. Kil’ruk parvint à empaler deux d’entre eux sur ses lames, mais un instant plus tard, il était plaqué au sol, immobilisé par le poids des douzaines de corps qui le maintenaient immobile. À quelques centimètres de son visage, un saurok ricanait.

C’est alors qu’un crépitement sinistre se fit entendre. Le saurok leva les yeux, et son rictus se transforma en une grimace de terreur.

Une détonation assourdissante déchira l’atmosphère. Kil’ruk sentit une partie du poids qui pesait sur sa poitrine disparaître. Il se força à ne pas cligner des yeux… Il tenait à voir la mort en face. Il vit le saurok se redresser d’un bond, avant d’être soufflé par une deuxième déflagration qui venait d’ébranler la muraille. Avant que la créature inférieure n’ait le temps de retomber, elle disparut dans la lueur aveuglante d’une troisième explosion.

Le fracas résonna un moment dans sa tête, saturant tous ses sens. Quelques instants plus tard, Kil’ruk cligna des yeux. Il était encore en vie.

La plupart des sauroks n’avaient pas eu cette chance. Kil’ruk repoussa en toussant ce qui restait de leurs carcasses, et se releva. Le bourdonnement douloureux qui paralysait ses tympans se dissipait lentement, laissant place aux cris et aux gémissements des blessés.

La scène dont il fut témoin l’abasourdit.

Les mogu avaient tourné leurs armes rechargées vers le nord, pour tirer dans l’axe du chemin de ronde. Ils avaient tiré sur le chemin de ronde… à trois reprises. Ils n’avaient pas hésité à massacrer leurs propres esclaves pour venir à bout d’un seul et unique mantide ailé. Seuls les corps de ceux qui l’avaient plaqué au sol lui avaient permis de rester indemne.

Kil’ruk sentit croître le respect qu’il éprouvait à l’égard des mogu. C’est une stratégie audacieuse, songea-t-il.

Pour l’instant, la fumée des explosions formait un écran entre les mogu et lui, mais il ne durerait pas. Qu’ils pensent donc que je suis mort en même temps que leurs esclaves, pensa Kil’ruk. Il sauta des remparts et se laissa descendre silencieusement jusqu’au sol.

Les échos du combat résonnaient toujours sur la terrasse de Gurthan. La bataille semblait se dérouler dans le bâtiment abritant la relique. Kil’ruk courut dans cette direction…

Dans le bâtiment, l’étroitesse des lieux entravait sérieusement les mouvements des attaquants. Le seul mantide encore en état de se battre fut coupé en trois par deux lances mogu avant d’avoir pu réagir au sifflement d’alerte de Ninil’ko.

Le Mande-sang était désormais seul à combattre. Ninil’ko se plaça dos à un mur en attendant l’inévitable assaut final. Il ne restait que trois mogu… non, quatre en comptant celui qui portait une étrange et somptueuse tenue ornementée. Ce dernier se tenait à l’écart du combat, les bras croisés contre la poitrine, deux quilen accroupis à ses pieds.

Il doit s’agir duseigneur de guerre Gurthan, songea Ninil’ko.

« Halte ! » ordonna le quatrième mogu.  Ses congénères cessèrent d’avancer. « Mantide, as-tu un nom ? »

L’insecte ne semblait pas l’entendre.

« Comprends-tu mon langage, créature ? », demanda Gurthan.

Un croassement sinistre résonna dans la salle. Les mandibules du mantide s’ouvraient et se refermaient, créant un rythme étrange et grinçant. Est-il en train de rire de moi ? s’interrogea Gurthan.

« Je suis le seigneur de guerre Gurthan, mantide, et…

— Je m’en moque bien, mogu. »

Gurthan serra les dents.

« Quel est ton nom, mantide ?

— Tu es indigne de l’entendre », siffla la créature.

Kil’ruk rejoignit discrètement l’entrée du bâtiment. Il entendit la voix de Ninil’ko répondre à celle d’une autre personne.

« Où est la relique ? demandait Ninil’ko.

— J’ai mené ton espèce à deux doigts de l’extinction, mantide, répondit l’autre voix. Si les tiens sont capables de raisonner…

— Bien plus que toi, Gurthan. Où est la relique ?

— Vous ne la trouverez jamais avant la mort de l’impératrice, répondit Gurthan. Mais il n’est pas nécessaire que tous les mantides périssent avec elle. Vous êtes de bons combattants ; peut-être que…

— Es-tu en train de négocier ? demanda Ninil’ko d’un ton moqueur. Alors voici mon offre, mogu : agenouille-toi devant moi, implore mon pardon, donne-moi la relique, et je te laisserai partir d’ici vivant… Mais je ne garantis pas ce qui pourra t’arriver entre ici et ta muraille.

— M’agenouiller ? » La voix glaciale de Gurthan exprimait toute sa colère. « Les esclaves de l’empire s’agenouillent devant moi. Des bêtes féroces sont couchées à mes pieds, n’attendant qu’un ordre de moi. Et dans ton arrogance… »

Kil’ruk n’avait pas besoin d’en entendre plus, et franchit le seuil de la porte.

« Tu nous fais perdre notre temps, fit-il d’une voix puissante. Affronte-moi. »

L’arrivée du second mantide sembla provoquer un certain malaise chez les trois guerriers mogu.

Gurthan se contenta de pincer les lèvres et siffla deux fois. Les quilen à ses pieds se jetèrent à la gorge de Kil’ruk.

Ce dernier fit virevolter ses lames d’ambre, et les deux quilen retombèrent. L’un des deux était encore en vie et poussait des gémissements pathétiques. Il tenta maladroitement de traîner sa carcasse jusqu’au seigneur de guerre. Kil’ruk lui transperça le poitrail d’un coup de patte, et ses plaintes cessèrent.

« Mande-sang. Je suis prêt. Et vous ? », demanda Kil’ruk.

Ninil’ko brandit sa lance.

« Je le suis, Saccageur des vents. »

Les deux mantides s’avancèrent de concert.

« Tuez-les », ordonna le seigneur de guerre Gurthan.

Les trois gardes qui restaient chargèrent les deux mantides. Les lames s’entrechoquèrent en projetant des étincelles.

Gurthan se faisait peu d’illusions sur leurs chances de survie. Ses yeux tombèrent sur l’urne dorée destinée à l’impératrice mantide.

Il allait devoir se servir de cet expédient.

Je ne les laisserai pas triompher.

Alors que ses gardes mouraient, Gurthan se ramassa sur lui-même et plaça ses mains en coupe pour rassembler l’énergie arcanique. Il n’aurait le temps de jeter qu’un seul sort.

Le dernier garde se battait vaillamment, mais ses camarades agonisaient désormais à terre. Privé de leur aide, il ne mit pas bien longtemps à succomber aux attaques des mantides. Les deux lames du Saccageur des vents lui traversèrent la poitrine. Il s’effondra dans un râle, puis s’immobilisa.

Kil’ruk se retourna lentement vers le dernier mogu.

« Gurthan, siffla-t-il. Tu allais tuer notre impératrice et avec elle, toutes les impératrices à venir. Tu comptais mettre un terme au cycle. »

La main du seigneur de guerre mogu décrivait de petits cercles. Il invoquait une puissance, mais dans quel but ? Kil’ruk n’aurait su le dire.

Il s’en moquait d’ailleurs éperdument.

Ninil’ko recula d’un pas.

« Saccageur des vents, je vous laisse cet honneur », déclara le parangon.

Kil’ruk brandit ses lames et s’avança lentement. Que Gurthan lance une attaque finale ou tente une dernière et lâche traîtrise, le Saccageur des vents serait prêt.

« Je vais te tuer, seigneur de guerre. Et je vais prendre mon temps.

— Je suppose que tu comptes savourer cet instant, insecte ? », cracha Gurthan.

Plus que cinq pas avant la récompense.

« Plus encore que tu ne l’imagines. »

Les mains de Gurthan s’immobilisèrent soudain. L’air était surchargé d’énergie. Les regards du mogu et de Kil’ruk se croisèrent.

« Fort bien. Alors, sache-le, car j’en fais le serment : jamais toi ou l’un des tiens n’aura le privilège de mettre un terme à mon existence. »

Les mains du seigneur de guerre libérèrent l’énergie. Une lumière aveuglante envahit la pièce. Kil’ruk couvrit ses yeux de ses lames.

Quand il retrouva la vue, la lumière s’était évanouie.

Le seigneur de guerre Gurthan avait disparu. L’urne semblait vibrer comme si elle renfermait une puissance énergie vitale.

« Non », rugit Kil’ruk.

Ninil’ko laissa Kil’ruk donner libre cours à sa rage pendant quelques minutes.

« Espèce de lâche ! Sale couard ! Affronte-moi ! »

Le Saccageur des vents se mit à frapper l’urne de ses lames. Il ne parvint pas à l’égratigner, pas même à la faire bouger. L’enchantement que Gurthan avait utilisé pour transférer son esprit dans l’urne le protégeait apparemment de toute attaque physique.

En bref, le seigneur de guerre était parvenu à échapper aux mantides. Pris d’une rage aveugle, Kil’ruk fit pleuvoir sur l’urne un déluge de coups.

Ninil’ko finit par décider que cela suffisait.

« Saccageur des vents, » dit-il à voix basse. Kil’ruk ne semblait pas l’entendre. « Saccageur, l’impératrice est toujours muette. »

Kil’ruk décocha un dernier coup à l’urne, et comme les autres fois, sa lame ne produisit qu’un bruit étouffé. Il se retourna vers le parangon, essoufflé.

« La relique ne se trouve pas ici.

— Elle s’éloigne de nous. Vous pouvez la sentir, n’est-ce pas ? », demanda Ninil’ko.

C’était une impression étrange… Elle évoquait le passage des nuages dans le ciel qui, depuis le sol, paraissent si lents qu’ils semblent presque immobiles.

« Oui, dit Kil’ruk en lançant un coup de pied rageur dans l’urne. Passez devant, Mande-sang. Il est temps d’en finir. »

Fulmin cheminait prudemment le long de l’Échine du Serpent, serrant la relique contre sa poitrine et restant concentré pour ne pas rompre le sort. S’il relâchait son attention, l’équilibre énergétique risquait d’entraîner une réaction en chaîne. Les conséquences d’un tel incident étaient difficiles à prédire, mais elles seraient probablement fatales pour le porteur de l’objet.

La porte du Soleil couchant se tenait droit devant lui. Quand il l’aurait franchie, Fulmin pourrait confier la relique à un autre arcaniste et repartir vers la terrasse à la tête d’un groupe de mogu.

Le bruit sinistre et l’éclair qui l’avait accompagné signifiaient que le seigneur de guerre Gurthan avait abrité son esprit dans l’urne pour échapper aux mantides. Fulmin lui avait enseigné la technique, et il serait simple d’inverser le processus une fois la menace écartée.

Derrière lui, des pas firent bruisser les feuilles.

Le conseiller se retourna et manqua de perdre l’équilibre. Un mantide vêtu d’une armure étrange et armé d’une lourde lance se tenait à une quinzaine de mètres de lui. Il n’avait pas d’ailes ; ce n’était donc pas la créature volante.

Le mantide pointa sa lance vers lui. Fulmin l’observa avec curiosité. Il ne sentait la présence d’aucune magie. Il ne s’agissait pas d’un sort… et l’ennemi se trouvait trop loin pour lancer une attaque rapide.

Son adversaire émit un son étrange. Clic.

Une ombre s’abattit sur Fulmin. Il n’eut même pas le temps de crier.

Son étreinte se relâcha et la relique roula sur le sol.

« Étrange objet », observa Kil’ruk.

Le sang du mogu ruisselait encore le long de la relique. Ninil’ko l’examinait soigneusement.

« Je n’entends toujours pas l’impératrice, Saccageur des vents. Et vous ?

— Non.

— Je ne maîtrise pas l’énergie arcanique », avoua Ninil’ko. La relique émettait une lueur pâle, et chaque seconde, cette lumière gagnait en intensité. « Les mogu ont une manière bien personnelle d’employer la magie. J’ignore comment arrêter cette chose. »

Le parangon jeta un coup d’œil au mage mogu ensanglanté. La créature inférieure était parvenue à maintenir le sort jusqu’à sa mort. Pourquoi se donner cette peine ? La relique ne semblait pas avoir besoin d’être alimentée en énergie pour faire taire l’impératrice.

Ninil’ko tendit la relique à Kil’ruk.

« Saccageur des vents, peut-être pourriez-vous… »

La lueur qui émanait de l’objet s’intensifia soudain, puis disparut. Kil’ruk aperçut une faible lueur et entendit un bref et doux craquement.

Ninil’ko eut à peine le temps de ressentir l’énergie arcanique contenue dans la relique remonter le long de son bras comme la foudre. Une douleur indescriptible traversa son cerveau, consumant littéralement sa conscience.

La dernière chose qu’entendit le parangon était l’écho d’un cliquetis lointain.

***

Kil’ruk comprit instantanément que Ninil’ko était mort. Le parangon s’effondra à côté du mage mogu, immobile, les yeux ouverts et le regard fixe.

La relique, cet engin maudit entre tous, bloquait toujours la voix de l’impératrice, mais en moindre mesure. Kil’ruk percevait des bribes de son chant par saccades. C’était comme si le mur généré par le sort des mogu tombait brique après brique, laissant entrevoir des fragments de ce qu’il était censé dissimuler.

Combien de temps les effets de la relique mettraient-ils à se dissiper ? Des heures ? Dans ce cas, l’impératrice était condamnée. Kil’ruk se pencha sur le corps de Ninil’ko pour examiner l’objet, en prenant soin de ne pas le toucher. La lumière avait disparu, mais il émettait encore des crépitements et des sifflements.

Comme l’espèce de rayon de miel

Kil’ruk ramassa la relique. L’énergie qui s’en dégageait fit frissonner sa main. Il sentit que l’énergie qu’elle contenait pouvait se libérer à tout moment.

Il se souvint de sa première attaque en piqué et de la manière dévastatrice dont avait réagi le rayon de miel à un flux incontrôlé d’énergie arcanique…

Kil’ruk décolla et survola le chemin de ronde. Il tenait fermement la relique entre ses pattes et volait vers le sud, cherchant quelque chose du regard. Le long de la muraille, les défenseurs poussaient de grands cris d’alerte en le voyant passer.

Ici.

Les rayons de miel restants se trouvaient toujours parmi les cadavres des esclaves, sur la partie de la muraille surplombant la terrasse de Gurthan. Les quelques mogu et esclaves qui avaient survécu le repérèrent immédiatement, mais ajuster leur tir allait leur demander un certain temps. De son côté, Kil’ruk n’avait qu’à lâcher la relique. Elle faisait à peu près la même taille que les charges qu’il lançait autrefois, et il n’avait rien perdu de sa précision.

L’engin maudit fila vers le mur et rebondit une fois entre deux de ces armes étranges. Il se brisa en libérant une boule de lumière accompagnée d’un long craquement sinistre, qui gronda comme un coup de tonnerre.

Il y eut un vacarme épouvantable, et la lumière engloutit les rayons de miel. Les énergies arcaniques des deux engins se mêlèrent, et dans un vague de lumière aveuglante, les créatures inférieures furent consumées.

Alors retentit un aria triomphant que seuls les mantides pouvaient entendre.

Je suis là. Je suis toujours auprès de vous, chantait l’impératrice. Chaque mot était une bénédiction aux oreilles de Kil’ruk. Les créatures inférieures sont ici. Tuez-les, tuez-les toutes…

Loin de Kil’ruk, à l’ouest, une grande clameur de joie et de fureur s’éleva dans les airs. Les néssaims, sortis de leur torpeur, laissaient éclater leur colère.

Le combat fit rage pendant des heures, semblant s’éterniser, mais au coucher du soleil, le chant de l’impératrice avait changé.

Morts, ils sont morts, ils sont tous morts. Tout va bien. Tout va bien. Je suis saine et sauve.

Tout va bien.

Je fus élevé au rang de parangon. Mes hauts faits sont devenus légendaires, et leur récit se transmettra de cycle en cycle. Les Klaxxi m’accordèrent le second nom de mon choix, Saccageur des vents, et ce dernier fut bientôt connu de tous les néssaims.

L’armée du clan Gurthan avait été anéantie. Chaque camp avait subi de lourdes pertes, mais les Klaxxi tenaient à ce que le message soit clair : seule la mort attend celui qui envahit nos terres.Je fus l’instrument de leur vengeance et me fis un devoir de massacrer les défenseurs de la muraille par milliers… par légions. Après quelques mois, ils fuyaient tous à ma vue, Éveilleur. Je garde de cette époque un souvenir ému.

Les Klaxxi m’autorisèrent ensuite à voler par-delà l’Échine du Serpent. Ils me donnèrent l’ordre d’attaquer les campements mogu et leurs lignes de ravitaillement. Il ne m’était jamais venu à l’idée de le faire avant qu’ils ne m’en donnent l’ordre. Étrange, n’est-ce pas ? Il aurait pourtant été fort simple pour un mantide ailé de passer au-dessus des défenses des créatures inférieures et de s’attaquer à des villages vulnérables. L’ennemi n’avait aucun moyen de contrer cette tactique. Elle aurait été redoutablement efficace…

… si le but avait été de massacrer des créatures inférieures. Mais en vérité, Éveilleur, ce n’est pas le cas. Si les Klaxxi l’avaient voulu, l’intégralité de ce continent nous appartiendrait, aujourd’hui.

En tant que parangon, j’avais gagné le droit de poser des questions et de recevoir des réponses. Les Klaxxi m’apprirent beaucoup de choses.

Ils me parlèrent de la préservation. Un ambre-forgeron de mon choix se chargerait de travailler la kyparite afin de concevoir l’œuf d’ambre destiné à me préserver du temps jusqu’à ce que les nôtres aient besoin d’un parangon. Bien entendu, je choisis l’ambre-forgeron qui avait façonné mes lames. Il en fut très honoré. Nous partîmes pour la terrasse de Gurthan, et il travailla l’ambre jusqu’à ce que je plonge dans un sommeil destiné à durer des millénaires. Évidemment, cet ambre-forgeron fut exécuté juste après. Les Klaxxi savent combien il est important de garder secret l’emplacement d’un parangon. Il faut réunir la puissance de tous les membres du conseil pour localiser nos œufs d’ambre ; cette précaution empêche les étrangers ou un Klaxxi’va malintentionné de nous trouver et de nous détruire. Pourtant, comme vous l’avez constaté, ce genre de choses arrive.

Les Klaxxi me parlèrent beaucoup du cycle… Je suppose que vous comprenez vous-même encore bien mal ce concept, Éveilleur. Le cycle était déjà très ancien quand j’étais jeune. Il est apparu bien avant vous et moi. L’ambre a su me préserver pendant des milliers et des milliers d’années, et le monde n’est plus le même.

Mais savez-vous ce qui n’a pas changé ?

La volonté des Klaxxi.

La volonté des Klaxxi est intemporelle.

Vous avez livré bien des batailles, abattu nombre d’adversaires, mais aucune de vos actions n’a réellement compté, avant que vous ne franchissiez l’Échine du Serpent pour vous aventurer sur nos terres. Vous avez obéi aux Klaxxi. Vous m’avez sorti de mon long sommeil dans l’ambre et ce faisant, vous avez fait la preuve de votre utilité.

Ne vous sentez pas insulté, Éveilleur. Réjouissez-vous… car vous avez gagné notre confiance. Les combats insignifiants que vous avez déjà menés ne valentrien à mes yeux, mais ils vous ont élevé au-dessus des autres créatures inférieures. Peu d’entre elles parviendraient à se rendre aussi utile que vous.

J’ai beaucoup entendu parler de votre guerre. L’Alliance… La Horde… Deux avatars de la vanité se battant pour des querelles insignifiantes. Je suppose que vous voyez les choses différemment… mais quand bien même votre guerre durerait encore un millier d’années, elle ne serait qu’une goutte d’eau dans l’océan des plans des Klaxxi. Ils sont là pour préserver le cycle.

Et le but du cycle n’est pas la mort de tout ce qui nous est étranger. Sa finalité, c’est la connaissance.

Il nous apprend à vous connaître, à nous connaître… et le combat est un bon mentor. Pour atteindre la plénitude de son potentiel, une créature doit affronter la mort. Les Klaxxi s’assurent que notre combat perdure. Ils veillent à ce que chaque cycle dure aussi longtemps que possible et nous poussent à nous mesurer aux créatures inférieures, en prenant soin de ne pas les exterminer. Les défenseurs se battent comme des lions, craignant que leurs proches et tout ce qu’ils aiment disparaissent à jamais.

Les plus forts d’entre les mantides reviennent. Les faibles meurent. Notre espèce gagne en puissance. Lors de chaque cycle, nous en apprenons plus sur les armes et les stratégies des créatures inférieures… et sur la manière de les contrer.

Il y a tant à apprendre de créatures comme vous, Éveilleur.

Vous ai-je dit que j’avais appris à effectuer des attaques en piqué après avoir observé un faucon ? J’étais fasciné par ses aptitudes… je les ai faites miennes.

Et vous aussi, vous me fascinez, Éveilleur.