Les chasseurs de jade
par Matt Burns

La reine régente Moira Thaurissan requiert votre présence. Immédiatement.

Fenella Sombrevire se répétait mentalement ces quelques mots en patientant devant la lourde porte en chêne menant aux quartiers royaux. Nerveuse, elle s’humecta les lèvres et frotta ses mains noires couvertes de sueur sur sa tunique de forgeronne. Elle était en train de marteler une pièce de métal sur l’enclume du cœur de Forgefer quand un conseiller royal lui avait apporté le message. Elle aurait bien voulu avoir le temps de se changer pour enfiler une tenue plus convenable.

Mais Moira n’était pas de celles que l’on faisait attendre.

Fenella frappa à la porte.

« Entrez, fit une voix assourdie de l’autre côté du battant.

— Reste là, Koveth, dit-elle en tournant légèrement la tête vers l’énorme golem qui la suivait comme son ombre.

— Affirmatif », répondit celui-ci, véritable montagne de métal animée par la magie du clan Sombrefer.

Fenella poussa la porte qui s’ouvrit dans un grincement plaintif. Elle n’était jamais entrée dans les quartiers royaux. Personne, ou presque, n’avait la chance de s’y faire inviter. De belles tapisseries tissées par les nains couvraient les murs, représentant des évènements historiques. Moira était assise, le dos bien droit, à un bureau en bois assez imposant pour faire office de navire marchand. Plumes brisées et parchemins gisaient épars devant elle, victimes d’une bataille livrée à grands coups de promesses, de menaces et de semi-vérités. La guerre permanente de la politique.

Fenella déglutit en se demandant si c’était à elle d’amorcer la conversation. Elle avait déjà rencontré Moira en plusieurs occasions, dont une fois après que l’artisane eût achevé la construction du désormais célèbre cristalarium de rubis de la ville des Ombreforges. Mais se trouver en présence de la reine la rendait tout de même nerveuse.

« Fenella », dit enfin la souveraine avec un sourire détendu.

Elle tenait délicatement un petit objet dans ses mains : une statuette de jade sombre représentant un serpent lové.

« Votre Majesté, répondit la forgeronne.

— Merci d’être venue. Je présume que vous connaissez ces messieurs », poursuivit Moira en désignant d’un geste l’un des côtés de la salle.

Tellement absorbée par son interlocutrice, Fenella n’avait même pas remarqué la présence des deux autres nains. Le premier était un Barbe-de-Bronze incroyablement massif, qui devait bien faire deux têtes de plus que les autres membres de son clan. L’autre était un Marteau-hardi de forte carrure, dont la peau mordorée s’ornait de dizaines de tatouages réalisés à l’encre bleue. Un marteau géant était attaché dans son dos par une lanière. Il grimaça en voyant Fenella.

« Je ne pense pas avoir ce plaisir, Majesté », mentit cette dernière, plus pour vexer les deux comparses que pour tromper sa reine.

Bien sûr qu’elle les connaissait. Depuis la réunion des clans Marteau-hardi, Sombrefer et Barbe-de-Bronze, Forgefer grouillait de maçons et de forgerons, pour la plupart des mégalomanes persuadés d’être destinés à connaître la fortune et la gloire. Chaque jour, elle voyait ces deux-là se promener dans la Grande Forge comme s’ils étaient les maîtres des lieux, passant leur temps à dénigrer le travail des autres.

« Alors, laissez-moi vous les présenter », fit Moira.

Le malaise de Fenella ne fit que croître. Que faisait-elle donc ici ? Et eux ?

« Voici Carrick Ferrictus, forgeron et mineur à la force légendaire, fit la reine en indiquant le Marteau-hardi. Je me suis laissé dire qu’il parlait aux pierres. Est-ce vrai, Carrick ?

— Évidemment.

— Et nous avons là Fendrig Barbe-Rouge, également connu sous le nom de Main de Khaz, poursuivit Moira en montrant le Barbe-de-Bronze. Membre de la Ligue des explorateurs. Il a creusé dans les profondeurs d’Uldaman, de la Toundra Boréenne, de Bael Modan et d’autres lieux tous plus dangereux les uns que les autres. Tout le monde s’accorde à dire que sa bravoure est sans égale. »

Fendrig poussa un long soupir, comme si sa présence en ce lieu n’était qu’une gigantesque perte de temps.

« Et donc, Fenella Sombrevire, du clan Sombrefer, fit la reine, avant de reprendre suite à une courte pause : maçonne, forgeronne, ingénieur et architecte de renom. »

Et fille de traître. Elle avait passé ce détail sous silence. Non que cela eût la moindre importance, car nul n’ignorait que le père de Fenella n’était autre que Fineous Sombrevire, ancien architecte en chef du clan Sombrefer, aujourd’hui décédé. Un nain méprisé de tous pour la fourberie dont il avait usé pour parvenir à ce poste tant convoité. Du moins était-ce ce qui se racontait à son sujet…

Carrick marmonna dans sa barbe, mais Fenella préféra l’ignorer. En tant que naine du clan Sombrefer et fille de Fineous, elle était doublement habituée au mépris d’autrui, et cela ne la dérangeait pas outre mesure. Elle avait compris depuis longtemps qu’elle travaillait mieux seule. Cela rendait les choses plus simples, pour elle comme pour les autres.

« Vous devez vous demander pourquoi je vous ai fait convoquer, reprit la reine en faisant tourner la statuette dans ses mains. Je vous ai personnellement choisis tous les trois afin de constituer une équipe de choc, pour un travail requérant les meilleurs maçons de Forgefer.

— Vous voudriez que je fasse équipe avec ces deux-là ? explosa Carrick.

— Vous pensez que je vais les diriger ? s’étonna Fendrig en éclatant de rire.

— Non, répondit Moira avec un geste de la tête en direction de Fenella. C’est plutôt elle que je voyais dans ce rôle. »

Fenella sentit son estomac se nouer. Elle dut se mordre la langue pour se retenir de protester avec véhémence. Désobéir ouvertement à sa souveraine ne pouvait rien donner de bon.

« Une Sombrefer ? Hors de question ! vociféra le Marteau-hardi.

— Pour une fois, nous sommes d’accord, maugréa Fendrig, qui se dirigea aussitôt vers la porte en secouant la tête de dégoût. J’ai mieux à faire que de perdre mon temps avec ces niaiseries.

— Nul doute que Muradin sera heureux d’apprendre ce que vous pensez de cette idée, rétorqua la reine. Une idée qu’il soutient activement, si je puis me permettre. »

Fendrig s’immobilisa en entendant le nom du chef du clan Barbe-de-Bronze. Il se retourna lentement.

« Le conseil des Trois marteaux a donné son accord à cette entreprise, poursuivit Moira. À l’unanimité. C’est moi qui suis chargée d’en régler les détails. »

Posant délicatement la statuette à côté d’elle, la souveraine déroula un long parchemin et fit signe aux trois maçons d’approcher.

Fenella et les deux autres jouèrent des coudes pour occuper la meilleure place possible à côté du bureau. Les sceaux de Muradin, Moira et Falstad, le chef du clan Marteau-hardi, s’étalaient fièrement en bas du document, sur lequel figurait également le nom des trois maîtres artisans.

« Qu’est-ce que je fais là-dessus ? s’indigna Carrick. Je n’ai rien accepté du tout. C’est quoi, ces inepties ?

— Ces inepties, comme vous dites, sont une chance de montrer notre grandeur à l’Alliance, et de prouver que nous ne sommes plus une nation de rivaux en conflit permanent, mais un peuple uni. Et si vous refusez… (Moira se pencha, menaçante.) ce document permettra d’établir sans le moindre doute possible que vous vous êtes opposés à la décision du conseil visant à forger un avenir meilleur pour tous les nains.

— Ça sent le chantage à plein nez, fit Fendrig en croisant les bras, sourcils froncés.

— Le chantage, c’est un pari risqué. L’ultime recours des gens désespérés, rétorqua Moira avec un large sourire, mais dardant sur eux un regard de glace. Ce genre d’impondérable ne m’intéresse pas. Si j’ai fait figurer vos noms sur ce document, c’est parce que je savais que vous ne seriez pas assez stupides pour faire passer votre animosité mesquine avant le bien de votre peuple. »

Le regard de la reine passa de Carrick à Fendrig, comme pour mieux les mettre au défi de la contredire. Le Marteau-hardi bougea nerveusement d’un pied sur l’autre, mais garda le silence, et le Barbe-de-Bronze en fit autant. La souveraine se tourna alors vers Fenella ; celle-ci était malade à la seule pensée de travailler main dans la main avec les deux autres. Mais qu’y pouvait-elle ? Moira était sa reine, la gardienne de son clan.

La jeune femme opina du chef à contrecœur, espérant que la tâche qui allait leur être confiée serait rapidement expédiée.

« Bien. Maintenant que ce point est réglé, venons-en au fait, continua Moira en reprenant la statuette de jade sur le bureau avant de s’appuyer contre le dossier de son fauteuil. Que savez-vous de la Pandarie ? »

Une acolyte pandaren des Astres vénérables demanda un jour : « Est-ce la terre qui donna naissance à nos vénérables, ou bien sont-ce eux qui firent naître la vie à sa surface ? »

Son maître se fendit d’un petit rire, car il avait longuement réfléchi à cette question. Mais la sagesse était venue avec le temps.

« J’ai une question bien plus simple à te poser, répondit-il. Une question dont la réponse résoudra ton énigme. Qu’y a-t-il eu en premier : l’aube ou le crépuscule ? »

Les parchemins des vénérables

Le travail était simple : reconstruire la statue du Cœur du serpent. N’importe quel apprenti maçon avec un minimum de talent aurait pu la terminer en un rien de temps. Mais cela faisait trois semaines que Fenella était dans la forêt de Jade, et sa présence était pour ainsi dire inutile. Les maçons pandarens avec lesquels elle devait travailler avançaient à une allure d’escargot et elle hésitait à les brusquer. Moira lui avait suffisamment répété qu’elle était une « ambassadrice »…

« Faites en sorte que je sois fière de vous », avait ordonné la reine avant qu’elle ne quitte Forgefer.

Fenella médita sur ces paroles en rejoignant à pied le site de construction, une clairière située à l’est de la forêt. Raïki, le chef des maçons pandarens qui tenait le rôle de contremaître, avait ordonné un rassemblement général. La jeune femme se demandait ce que cela pouvait bien signifier. Elle espérait simplement que la cadence accélère.

À son arrivée, elle constata que les pandarens étaient là en masse. Voilà qui est prometteur, se dit-elle. Plissant les sourcils pour ne pas être aveuglée par les rayons éblouissants du soleil, elle s’adossa à un rocher. Au loin, le Temple de jade semblait se dresser à l’assaut du ciel, la chaleur s’échappant par vagues de son toit de tuiles vertes.

Raïki avança lentement jusqu’au centre de l’assemblée et prit la parole : « Vous connaissez tous la tâche qui nous attend ! » hurla-t-il en indiquant une large étendue de gravats.

Une immense colonne de pierre se dressait dans son dos. Tout autour gisaient les morceaux brisés du Cœur du serpent. La statue avait été construite à l’image du Serpent de jade, l’un des quatre mythiques Astres vénérables. Pour autant que Fenella s’en souvenait, il s’agissait d’êtres divins natifs de Pandarie, mais elle n’en avait jamais vu aucun en personne. Le monument avait été détruit au cours de la guerre que l’Alliance avait livrée à la Horde dans la région. S’il fallait en croire l’histoire racontée par Moira, une fois la statue terminée, le Serpent de jade y transférerait son essence vitale, ce qui lui permettrait de « renaître ». Fenella n’était pas certaine d’en saisir toutes les implications.

« Nous avons besoin de plus de jade pour reconstruire la statue, poursuivit Raïki. C’est pourquoi je propose d’organiser une grande chasse au jade ! »

Un murmure parcourut l’assistance, mais Fenella ne se rendit pas compte de la soudaine excitation des pandarens. Elle était trop occupée à chercher Fendrig du regard, qu’elle vit enfin, aussi visible qu’une tache de sang sur de la neige. Le Barbe-de-Bronze la regardait, suffisant et condescendant, comme à son habitude. De l’autre côté du chantier, Carrick la fixait, lui aussi, les traits déformés par la colère.

Ils s’étaient adressé la parole pour la dernière fois au cours du voyage maritime à destination de la Pandarie. Ni l’un ni l’autre ne supportaient que Fenella ait la charge de leur mission. Malgré les beaux discours sur l’égalité qu’elle avait entendus à Forgefer, les vieilles rancunes ne disparaissaient pas aussi facilement, et obéir à une Sombrefer était un col infranchissable pour les deux nains.

C’est plus facile comme ça, se dit Fenella. Finis le boulot et reprends ta vie normale.

« La chasse débutera à l’aube et s’achèvera au crépuscule. L’utilisation de chariots est interdite, mais les sacs et sacoches sont tolérés. Bonne chance à tous ! »

Sur ces paroles, Raïki ajourna le rassemblement sous un tonnerre d’applaudissements. Il se dirigea ensuite d’un pas lourd vers la Sombrefer alors que les maçons pandarens commençaient à constituer leurs équipes.

« Fenella, avez-vous des questions au sujet de la course ? lui demanda-t-il.

— Non, tout est clair, l’assura-t-elle.

— Il ne faut pas prendre cela trop au sérieux. C’est plus une tradition pour remonter le moral des troupes.

— Les Sombrefers ne prennent jamais un défi à la légère quand il s’agit de trouver du minerai, lui dit-elle d’un ton neutre.

— C’est ce que j’ai cru comprendre, répondit-il en s’autorisant un petit gloussement. C’est pourquoi je suis impatient de voir nos nains à l’œuvre. Il lança un regard à Fendrig puis à Carrick, qui n’avaient pas bougé d’un pouce. Avez-vous besoin de conseils pour trouver les meilleurs endroits où piocher, vous et votre équipe ? »

Fenella perçut une légère hésitation dans le ton de son interlocuteur quand il prononça le mot « équipe ». La tension entre les nains était presque palpable, même pour les pandarens, mais ces derniers étaient trop polis pour s’enquérir du problème.

« Je me débrouillerai.

— Dans ce cas, bonne chasse. Puisse le Serpent de jade veiller sur vous », conclut Raïki en s’inclinant bien bas avant de la laisser seule.

Avant de retourner à son campement, Fenella lança un regard noir à Fendrig et Carrick. Eux aussi étaient des nains et, qu’ils la haïssent ou non, cette grande chasse au jade avait forcément ravivé le feu de la compétition dans leurs veines. Elle les fixa longuement, les yeux plissés, et bougea la tête de droite à gauche pour faire craquer son cou.

Fendrig poussa un bâillement. Carrick cracha par terre, envoya une motte de terre dans la direction de Fenella d’un coup de pied rageur, puis s’en alla en fulminant.

Le défi était lancé.

Koveth l’attendait au camp, ses protocoles de garde activés. Fenella fourragea dans ses affaires jusqu’à trouver plusieurs cartes sur lesquelles étaient indiqués les meilleurs gisements. Raïki les lui avait remises à son arrivée en Pandarie. Elle les étudia minutieusement, entourant les sites prometteurs à l’aide d’un bout de fusain tout en calculant le temps requis pour les atteindre, les provisions nécessaires, et…

« Bonjour. »

Une jeune pandaren se tenait en bordure du campement. Elle portait une robe bleue et ses cheveux d’un noir d’obsidienne étaient noués en deux nattes.

« Oï ! Tu m’as fait peur, petite, dit la Sombrefer avec un rire nerveux.

— Vous êtes une naine de Forgefer, poursuivit la nouvelle arrivante d’un ton empreint de curiosité.

— C’est vrai.

— Vous n’avez vraiment pas l’air de vous entendre, tous les trois.

— Tu ne sais pas grand-chose sur les nains, petite. »

Fenella n’élabora pas davantage. Elle se pencha de nouveau sur ses cartes, espérant que la fillette la laisserait tranquille.

« Enseignez-moi.

— Pardon ?

— Aidez-moi à mieux connaître les nains. »

Fenella poussa un long soupir. Que répondre à cela ?

« Il y a bien longtemps, nous vivions tous à Forgefer, expliqua-t-elle enfin. Par la suite, nous nous sommes plus ou moins brouillés et chacun est parti de son côté. Mais aujourd’hui, nous sommes de nouveau réunis. »

Elle décida de taire les passages particulièrement sujets à controverse, tels que le fait que les Sombrefers étaient, il y avait peu encore, les esclaves de Ragnaros, le seigneur du feu élémentaire, qui les avait inexorablement entraînés sur la voie du mal.

« Sauf que vous n’êtes pas vraiment ensemble.

— Nous sommes différents, trancha Fenella en sentant la colère monter. Et nous le serons toujours.

— Alors, vous n’allez pas participer à la chasse avec eux ? »

Cette fille ne la laisserait-elle donc jamais tranquille ?

« Ils peuvent m’accompagner si ça leur chante. De toute façon, j’extrairai autant de jade seule en une journée qu’ils ne sont capables d’en trouver tous les deux en une semaine. »

La fillette fronça les sourcils.

« Je vois, fit-elle en approchant prudemment de la naine et en désignant d’un geste la carte que celle-ci tenait entre ses mains. Dans ce cas, vous feriez bien d’éviter tous les sites indiqués. Ils vont grouiller de pandarens, et ce sont des gisements presque épuisés, de toute façon. Mais moi, je connais un bon endroit où personne ne va jamais…

— Vraiment ?

— Là, indiqua-t-elle en montrant du doigt un point situé au nord-ouest du Cœur du serpent. L’entrée est recouverte de pierres et de mauvaises herbes, mais en cherchant bien, vous la trouverez. C’est une mine ancienne, remplie d’un jade plus beau et plus pur que celui que les autres ramèneront. »

Fenella marqua l’endroit indiqué.

« Si ce site est si spécial, pourquoi les autres mineurs ne s’y rendraient-ils pas ?

— Vous avez beaucoup à apprendre sur les pandarens, répondit la fille en souriant de toutes ses dents. Ils vont toujours aux lieux qu’ils connaissent. La routine a quelque chose de réconfortant. »

Fenella hocha la tête.

« Guette mon retour au coucher du soleil, petite. Et peut-être que… »

Elle s’interrompit brusquement en remarquant pour la première fois les yeux de son interlocutrice. Ils étaient d’un rouge étrange qui donnait à la fillette un regard ancien comme l’élémentium. Un regard qui jurait avec la jeunesse d’une enfant innocente.

La Sombrefer se ressaisit avant de poursuivre : « J’aurai peut-être un peu de jade pour toi.

— Je l’espère bien, » rétorqua la gamine en s’inclinant poliment avant de s’en aller en gambadant.

Fenella passa une heure à examiner les diverses cartes, mais elle revenait sans cesse à celle sur laquelle elle avait marqué l’endroit mentionné par la petite pandaren. Un jade plus beau et plus pur que celui que les autres ramèneront. Quand il s’agissait de manier la pioche, elle n’aimait guère s’en remettre aux indications d’inconnus, et encore moins d’enfants, mais elle ne connaissait pas ce pays. Elle avait besoin d’un avantage pour rétablir l’équilibre, et peut-être venait-on de le lui offrir… Qui ne tente rien n’a rien.

« Koveth ! appela-t-elle. Tu es prêt à creuser, mon garçon ?

— Affirmatif, » répondit le golem, dont les yeux commencèrent à briller d’une vive lueur violette.

***

Fenella se mit en route alors qu’il faisait encore nuit. Les règles stipulaient que la chasse commencerait à l’aube. Elle avait interprété cela à sa manière, décidant qu’elle ne devait pas porter le moindre coup de pioche avant le lever du soleil, mais qu’elle pouvait en revanche mettre la nuit à profit pour achever ses préparatifs et se rendre sur place. Elle trouva la mine juste avant le point du jour. Comme on le lui avait dit, l’entrée était masquée par des pierres et un enchevêtrement de ronces épaisses. Une petite forme verte fila sur le côté de l’ouverture.

Une araignée de schiste.

Fenella grimaça. Les pandarens avaient très justement surnommé ces sales bestioles les « grignoteuses ». Elles étaient en effet capables de tout ingurgiter, même la pierre. L’insecte s’arrêta et se dressa sur ses pattes arrière devant Koveth, faisant frénétiquement cliqueter ses mandibules.

« Analyse : cette créature veut dévorer Koveth, énonça le golem, qui ne s’embarrassait jamais de détours.

— On le dirait bien, oui. Mais nous n’allons pas la laisser faire, si ? »

Pour seule réponse, Koveth allongea brusquement le bras, écrasant l’araignée d’un coup de poing d’une redoutable précision.

« Passe devant, » lui dit Fenella.

Elle était heureuse d’avoir le golem avec elle. Il était la seule « équipe » dont elle avait besoin. D’une totale fiabilité, il ne posait jamais la moindre question et creusait la roche avec l’efficacité de dix maçons.

Koveth déblaya le reste des ronces et des pierres d’un revers de sa main de fer, puis il disparut dans les ténèbres béantes. Une fois à l’intérieur, Fenella tira un petit cristal violet d’une bourse attachée à sa ceinture et le tapota à plusieurs reprises contre la paroi rocheuse. La gemme, fabriquée à Forgefer par une ensorceleuse sombrefer, émit un petit bruit de crécelle et s’alluma brillamment, éclairant la totalité du passage. Ils s’engagèrent dans le tunnel et, ne remarquant rien de notable, l’artisane naine laissa vagabonder son esprit.

Que faisait-elle donc ici ?

Les Sombrefers avaient récemment gagné le respect de leurs congénères de Forgefer en jouant un rôle décisif lorsqu’il fallut repousser une brutale invasion de trolls, sauvant par la même occasion un grand nombre de nains des autres clans. Après une telle victoire, Fenella ne pouvait que s’étonner que Moira ait choisi une Sombrevire pour mener cette expédition.

Quelque chose lui avait-il échappé ?

« Jade, » la prévint soudain Koveth en tendant le doigt vers le sol.

Une dizaine d’objets de petite taille étaient disséminés par terre, recouverts d’une couche de poussière. Il y avait là une statuette du Serpent de jade, ainsi que des figurines représentant les autres Astres vénérables : Xuen, le Tigre blanc, Niuzao, le Buffle noir, et Chi-ji, la Grue rouge. Elle ramassa le Serpent de jade. La pierre dégageait une chaleur suffisamment intense pour que Fenella la ressente au travers de ses gants en cuir.

C’est de la sorcellerie ! Une partie d’elle lui hurla de s’enfuir, la prévenant qu’elle n’avait rien à faire ici.

« Ça ne m’étonne pas, de la part d’une Sombrefer… »

Fenella fit un bond en arrière, tandis que Koveth prenait une position défensive.

Carrick émergea de l’obscurité devant eux, une petite flamme dansant sur son casque en acier.

« Qu’est-ce que tu fiches ici ? lui demanda Fenella.

— Je t’aurais bien posé la même question, sauf que je connais déjà la réponse. Tu m’as suivi !

— Intentions hostiles détectées, intervint le golem. Faut-il l’oblitérer ?

— Si ton petit copain m’approche, je le transforme en tas de ferraille, » menaça Carrick en tirant son marteau.

Une lueur bleu pâle crépitait autour de l’arme. La plupart des mineurs attaquaient la roche à coups de pioche ou de piolets, mais Fenella savait que Carrick était différent. Il préférait utiliser son marteau-tempête à pointe, renforcé par la puissance de la foudre. Une arme telle qu’en portaient de nombreux membres de son clan.

« Du calme, Koveth, ordonna Fenella avant de se tourner de nouveau vers le Marteau-hardi. J’ai trouvé cette mine toute seule, crétin borné.

— Vraiment ? Dommage que la parole de la fille de ce fourbe de Fineous ait à peu près autant de valeur à mes yeux que la paille collée au cul d’un griffon.

— Arrêtez vos jérémiades, vous deux. Aucun de vous n’a trouvé cet endroit par ses propres moyens. (La voix râpeuse de Fendrig résonna dans le dos de Fenella. Le gigantesque Barbe-de-Bronze avança tranquillement, jusqu’à se trouver nez à nez avec les deux autres nains.) On dirait qu’on a tous les trois reçu la visite d’une petite pandaren…

— La gamine, fit Carrick en donnant un coup de marteau dans la paroi. À quoi elle peut bien jouer ?

— Elle cherchait juste à nous aider, répondit Fenella. Elle ne comprend pas pourquoi on s’entend aussi mal. »

Les trois nains restèrent là en silence, pensifs, sans cesser un seul instant de se dévisager. Fenella savait qu’ils étaient tous confrontés au même dilemme. Un jade plus beau et plus pur que celui que les autres ramèneront. Partir maintenant reviendrait à concéder la victoire aux autres. Personne ne bougea.

« Alors ? railla finalement Carrick. Qu’est-ce que vous attendez pour filer, tous les deux ?

— Nous sommes tous des étrangers, ici, répliqua Fendrig. Cette mine ne t’appartient pas plus qu’à nous. »

Les veines sur les tempes de Carrick se firent soudain plus saillantes.

« Si vous voulez me suivre, c’est votre droit ! Mais ne vous avisez pas de vous mettre en travers de mon chemin ! » s’écria-t-il en repartant dans le tunnel d’un pas lourd.

Fenella lut un certain malaise, ou peut-être était-ce même de la peur, sur le visage de Fendrig, à peine aussi visible que la terre apparaissant sous la neige à la fin de l’hiver. Mais quand il remarqua qu’elle l’observait, ses traits se durcirent de nouveau.

« Ça devrait être marrant de vous voir apprendre péniblement les rudiments du métier, tous les deux, » décréta-t-il avant de suivre Carrick d’une démarche pesante.

La Sombrefer resta donc seule avec Koveth. Elle se mordilla la lèvre. Le soleil avait dû se lever, maintenant, et il lui faudrait sans doute plusieurs heures avant de trouver une autre mine prometteuse. Si elle avait de la chance.

« Allez, viens, » se décida-t-elle enfin en faisant signe à son golem.

Ce dernier la suivit alors qu’elle s’enfonçait dans les entrailles de la montagne.

L’empire mogu est un chapitre bien sombre de l’histoire pandaren. Il est difficile pour nous d’imaginer combien nos ancêtres ont dû souffrir. Les cruels mogus foulèrent la culture pandaren aux pieds, allant jusqu’à interdire le culte des vénérables. Le seul fait de prononcer leurs noms était passible de torture et de mort. Au bout du compte, même ceux qui avaient personnellement connu les vénérables finirent par oublier leurs enseignements empreints de sagesse.

Les parchemins des vénérables

J’aurais dû ignorer les conseils de cette gamine et trouver une mine par mes propres moyens, fulmina Carrick.

Le silence pesant qui l’environnait ne faisait qu’alimenter sa colère. Quand il était jeune, ses parents avaient très vite pris conscience de son don pour parler aux pierres. Un ancien du clan lui avait demandé de suivre une formation de chaman, mais ce n’était pas la vie qu’il lui fallait. Carrick avait l’âme d’un mineur et, grâce à ce lien inné qui l’unissait à la roche, il était devenu l’un des meilleurs de son clan. Du monde entier, même.

Du moins était-ce vrai tant qu’il pouvait entendre les pierres. Mais aujourd’hui, leur mutisme lui était aussi douloureux qu’une lame logée entre ses côtes, car il lui rappelait en permanence l’ampleur de sa déchéance.

Carrick ressassa ces pensées en continuant d’avancer, jusqu’à ce qu’il émerge dans une grande salle circulaire. La flamme de son casque éclairait l’autre bout de la caverne. Des fresques craquelées aux tons passés couvraient les murs, ayant toutes pour thème Xuen, le Tigre blanc. Sur l’une d’elles, il affrontait un mogu géant en armure dont le corps était entouré d’éclairs. Sur une autre, il était lié par de lourdes chaînes au sommet d’une montagne. Le Tigre blanc se débattait contre ses chaînes, feulant de rage, les traits déformés par une furie incontrôlable. Le mogu colossal observait la scène de loin, les bras levés en signe de victoire.

« Quel est cet endroit ? » s’enquit Fenella alors que son golem et elle arrivaient à leur tour.

Tournant sur elle-même, elle éclaira les murs à l’aide de sa gemme, projetant une lueur violette malsaine dans toute la salle.

« Aucun d’entre vous n’a eu l’idée de faire des recherches avant de venir ici ? demanda Fendrig en entrant derrière elle. Cela ne m’étonne qu’à moitié ! »

Poussant un long soupir, il s’approcha d’une série de runes pandarens gravées dans la roche. Là, il sortit un long parchemin glissé dans sa ceinture et le déroula. Des symboles identiques s’étalaient sur le vieux papier usé, à côté de lettres naines.

« Qu’est-ce que ça dit, alors ? demanda Carrick en jetant un œil aux signes.

Si tu veux le savoir, déchiffre-les toi-même, » rétorqua Fendrig en lui tournant résolument le dos tandis qu’il continuait à examiner les inscriptions sur le mur.

Carrick ouvrit et ferma les mains à plusieurs reprises. Une image plaisante lui vint à l’esprit, celle de son poing percutant violemment la large mâchoire du Barbe-de-Bronze pour faire disparaître ce sourire suffisant de son visage.

Fenella maugréa un juron en faisant claquer sa langue. Elle se tenait de l’autre côté de la salle, là où un rocher monstrueux, taillé de sorte à ressembler à un visage mogu grimaçant, bloquait ce qui semblait être le seul moyen de continuer à progresser à l’intérieur de la mine.

« La petite ne nous a pas parlé de cette pierre.

— Personne n’est venu ici depuis des générations, répondit Fendrig. Ils voulaient probablement dissuader les fouineurs de venir fureter dans le coin. Il va falloir la briser. »

Carrick inspecta l’obstacle. Une roche dure, extrêmement résistante. Posant la main dessus, il poussa pour voir si elle était bien stable. Aussitôt, un choc douloureux remonta le long de son bras jusqu’à son échine. L’air ambiant se fit soudain plus chaud et sembla se mettre à crépiter, comme si une force étrange était à l’œuvre.

Devant les yeux ébahis du Marteau-hardi, la tête de mogu se transforma en quelque chose d’autre.

Un visage hideux couvert de balafres. Un Orc gueule-de-dragon.

Carrick recula en titubant et secoua la tête pour s’assurer qu’il ne rêvait pas.

L’orc ne disparut pas pour autant. Voyant cet ennemi juré qui semblait le défier en le dévisageant de ses yeux de pierre vitreux, Carrick sentit son rythme cardiaque s’accélérer. Il fit jouer les muscles de son cou et de ses bras pour les assouplir, puis prit son grand marteau à deux mains et frappa de toutes ses forces.

Le métal frappa la pierre dans un véritable coup de tonnerre accompagné d’un éclair de lumière. L’arme du Marteau-hardi lui échappa et vola à l’autre bout de la salle.

Fendrig ricana.

« De là où j’étais, difficile de dire si c’est toi qui as frappé le rocher ou si c’est lui qui t’a cogné, commenta-t-il en empoignant tranquillement sa pioche. Je vais te montrer comment on fait.

— Tu n’y arriveras pas non plus, intervint Fenella en faisant un signe à son golem. Je m’en charge. »

Carrick ramassa son marteau et se retourna vivement vers les deux autres nains.

« Reculez ! » leur intima-t-il.

Sans attendre leur réponse, il frappa de nouveau le Gueule-de-dragon.

Encore.

Et encore.

Il n’ébrécha pas même la pierre, mais sa colère était telle qu’il était incapable de s’en rendre compte. Bouillant tel un torrent de lave, sa rage donna une nouvelle forme au monde qui l’entourait et, en quelques instants, il se retrouva dans les vertes collines de Norderon.

Une forte odeur de fumée emplissait ses narines, tandis que le vacarme de la bataille résonnait à ses oreilles. Des nains montés sur des griffons traversaient le ciel chargé de cendres, rendant coup pour coup aux orcs chevauchant les maudits dragons rouges qu’ils avaient réduits en esclavage. Devant les yeux de Carrick, une horde de Gueules-de-dragon s’abattit sur un village fumant au pied de la colline.

Ce village, c’était le sien.

Mille fois, il avait revécu ce moment. Sa sortie précipitée de la mine quand il avait été informé de l’attaque, sa course éperdue alors que son foyer était en proie aux flammes. Mais, quels que soient les raccourcis qu’il prenait ou les efforts qu’il exigeait de ses jambes fatiguées, jamais il n’arrivait à temps. Sauf qu’aujourd’hui, c’était différent. Le souvenir était tellement vivace qu’il se sentit empli d’espoir.

« Coucou, » fit une petite voix.

Une jeune Marteau-hardi vêtue d’une tunique blanche s’approcha, une tresse de plumes brunes de griffon dans ses cheveux roux.

Ce n’est pas possible, se dit Carrick. Il se frotta les yeux, mais sa fille était toujours là.

« Rhona ! » s’exclama-t-il en la prenant dans ses bras et en la serrant de toutes ses forces.

Dans un recoin de son esprit, il savait que ce n’était qu’une illusion. Jamais elle ne lui était apparue dans son rêve récurrent de ce jour maudit. Et pourtant, elle était bien là, tout contre lui. Il sentait l’odeur du pollen de pâquerette dans ses cheveux.

« Qu’est-ce que tu fabriques ? » demanda-t-elle après qu’il l’eût reposée.

Carrick regarda le village en flammes au pied de la colline.

« J’essaie d’arriver à temps, répondit-il.

— C’est trop tard, fit Rhona en prenant une plume dans ses cheveux et en la faisant tourner dans sa main.

— Non. Cette fois, c’est différent, je le sens.

— Mais non, c’est toujours pareil, » l’assura la petite fille en riant innocemment, comme si tout cela n’était qu’un jeu à ses yeux.

Carrick craqua. La colère qui l’envahit soudain était viscérale, incontrôlable.

« Je t’interdis de dire ça ! » rugit-il.

Sa fureur retomba instantanément, aussitôt remplacée par un intense sentiment de culpabilité.

Rhona recula lentement, les yeux emplis de larmes.

« Je… je suis désolé, s’excusa Carrick en s’agenouillant et en tendant les mains vers elle. Je t’en prie, ma chérie, pardonne-moi.

— D’accord, mais tu dois me promettre quelque chose.

— Tout ce que tu voudras. »

Rhona s’approcha de son père pour lui passer les bras autour du cou. L’odeur des pâquerettes des collines disparut pour être remplacée par celle de la mort, de la chair calcinée et des rêves transformés en cendres.

« Arrête de revenir, murmura la fillette d’une voix presque inaudible. Il n’y a plus rien pour toi, ici. »

Puis, elle embrassa son père sur la joue et s’en alla d’un pas léger. Le vent souffla soudain plus fort, emportant la plume qu’elle tenait à la main. Partant d’un grand rire, elle se mit à courir après.

« Attends ! » s’écria Carrick.

Il voulut s’élancer à sa poursuite, mais quelqu’un le retint. Il cligna des yeux à plusieurs reprises et Norderon disparut. Il était de retour dans cette maudite mine en Pandarie, à se tordre de douleur sur le sol. Ses bras lui faisaient un mal de chien et ses mains étaient en sang. Son marteau gisait à côté de lui.

« Oï ! s’exclama Fenella. T’es devenu mou du crâne, ou quoi ? Tu croyais vraiment pouvoir le défoncer à coups de poing ?

— Hein ? demanda stupidement Carrick en essayant de comprendre ce qui lui arrivait.

— C’est quoi, cette histoire de Gueules-de-dragon ? voulut savoir Fendrig.

— Tu les invectivais comme s’ils étaient là avec nous, » expliqua Fenella.

Carrick voulut tout d’abord leur crier de le laisser tranquille. Mais quand il se vit, assis dans la poussière et couvert de sang, sa colère se changea en abattement. Le grand Carrick Ferrictus. Il était devenu un nain inutile et pathétique, et il ne lui était plus possible de le cacher.

Cela faisait des années qu’il n’avait pas parlé de l’attaque de son village, mais quand il ouvrit la bouche, les mots jaillirent d’eux-mêmes et il se sentit trop épuisé pour les retenir. Cela faisait bien trop longtemps qu’il les gardait en lui et, telle l’eau d’un barrage dépassant sa capacité, ils avaient besoin de sortir. Alors, il leur rendit leur liberté.

« Depuis ce jour, les pierres ne me parlent plus, » expliqua-t-il en arrivant à la fin de son récit.

Les deux autres restèrent impassibles, mais ne se moquèrent pas de lui, comme il le craignait.

« Reste là, fit Fendrig avec un soupir. Je m’occupe de ce rocher.

— Attends. »

Carrick s’épousseta et s’approcha de la pierre. L’orc grimaçant était toujours là. Il le regarda droit dans les yeux, en se demandant combien de temps encore il laisserait cette rage dévorante le ronger de l’intérieur, combien d’amis il chasserait à cause de sa mauvaise humeur. Car, malgré toutes ses belles paroles, la vérité, c’était qu’il n’avait plus rien construit de valable depuis ce jour funeste. Il n’avait plus la patience nécessaire.

Il pouvait en rejeter la faute sur les Gueules-de-dragon aussi longtemps qu’il le voudrait, au bout du compte, cela ne changerait rien.

Inspirant profondément afin d’essayer de calmer ses nerfs, il posa la main sur le rocher et foudroya l’orc du regard. Le rictus du Gueule-de-dragon s’élargit encore. La colère revint avec une violence telle que Carrick se demanda si de la fumée n’allait pas se mettre à lui sortir des narines. Le besoin de tordre le cou à ce souvenir, de le transformer en quelque chose de meilleur, telle une belle pierre taillée en prévision de l’ouvrage auquel elle est destinée, enfla en lui. Il ferma les yeux, luttant contre ce désir, et laissa la scène se dérouler à nouveau dans son esprit.

J’en ai fini avec toi.

Quelque chose bougea contre sa paume. Le rocher vibrait en lui procurant une sensation si familière qu’il avait pourtant failli oublier, une sensation qui remontait au temps où les pierres chantaient encore pour lui. L’excitation mêlée de soulagement qui l’envahit était telle qu’il faillit retirer sa main, mais il se força à se calmer et la laissa où elle était. Puis, il s’ouvrit au rythme de la roche et se laissa guider, comme autrefois. Chaque pierre, chaque montagne avaient un point faible. Et elles le lui avaient toujours montré.

Quand Carrick ouvrit les yeux, le mogu le dévisageait toujours. Sa paume touchait un endroit bien précis, juste à droite du nez de la gravure. Ah, te voilà. Il prit son marteau et arma son coup, se mordant la lèvre pour ne pas crier tant ses mains le faisaient souffrir.

CRAC !

Au lieu de se briser en mille morceaux, le rocher roula sur le côté, révélant un passage obscur.

Carrick laissa les deux autres nains passer devant. Quand ils eurent disparu, il resta longtemps appuyé contre le mur, tremblant de tous ses membres. Il avait l’impression d’avoir passé toutes ces années à charrier un énorme sac de fer sur son dos, et d’avoir enfin trouvé un endroit où le poser.

Certains pandarens brûlaient de se venger, et ils firent tout leur possible pour devenir plus forts, en prévision du jour où ils auraient la possibilité de frapper les mogus. La colère était une source de motivation de tous les instants. Mais qu’est-ce que la force sans contrôle ? Ces pauvres esclaves devinrent bien vite les instruments du courroux, ce qui les conduisit à tourner leur haine contre tout le monde. Ils avaient oublié la leçon la plus fondamentale de Xuen : « Le seul ennemi est en vous. »

— Les parchemins des vénérables.

La sueur perlait lentement le long du cou de Fendrig. Sa peur était en train de revenir au creux de son ventre, grondant tel le tonnerre lointain. Dans les profondeurs de cette montagne enténébrée, il se demanda si la tempête allait finir par l’engloutir. Il ignorait combien de temps encore il pourrait la contenir.

Les pensées malsaines se bousculaient sous son crâne. Ces galeries étaient-elles vraiment sûres ? Quelles mesures de sécurité les pandarens prenaient-ils au niveau de leurs mines ? Peut-être aucune, à l’époque de l’exploitation de celle-ci. C’était sans doute la raison pour laquelle les maçons locaux la fuyaient.

Fendrig se maudit de ne pas être resté au camp… Mais à quoi cela aurait-il servi ? À leur retour, la Sombrefer et le Marteau-hardi se seraient aperçu qu’il n’avait rien rapporté, et peut-être auraient-ils compris que la « Main de Khaz » n’avait pas osé descendre dans une mine depuis plus d’un an.

« Il y a une autre pièce droit devant ! » s’exclama la Sombrefer.

Fendrig ressentit un immense soulagement. Les murs irréguliers ne cessaient de se refermer sur lui, comme pour mieux l’étouffer. Il avait du mal à respirer, et dut s’accorder quelques instants pour reprendre ses esprits et graver de nouveau sur ses traits ce masque de froideur qu’il était devenu si apte à conserver, du matin jusqu’au soir.

La longue salle rectangulaire était bien plus grande que la précédente. Fort heureusement, il y avait une porte à l’autre extrémité, et elle était ouverte. Le sol comme les murs étaient étonnamment lisses ; ils avaient été travaillés avec soin.

En dépit de ses recherches, Fendrig n’avait pas réussi à découvrir la raison d’être de ces pièces. Les pandarens les avaient manifestement creusées en l’honneur des vénérables, mais pourquoi ? Les runes gravées dans les parois ne lui avaient pas fourni la moindre réponse. Leur message était vague et sibyllin. Il s’agissait principalement d’anciens proverbes locaux.

Une gravure plate de la tête de Niuzao, grosse comme une targe de guerrier, ornait le sol au centre de la salle. Les yeux de saphir du buffle luisaient de mille feux, réfléchissant la lumière de la flamme juchée au sommet du casque de Fendrig.

Fenella marcha sur le disque en traversant la pièce, toujours suivie de son golem qui faisait trembler la roche à chacun de ses pas. Carrick entra à son tour et, après s’être livré à une rapide inspection visuelle des lieux, il suivit la Sombrefer.

Fendrig remarqua à peine leur présence. Toute son attention était concentrée sur la fresque détaillée décorant les murs de la salle. Elle représentait Niuzao, le Buffle noir. Fendrig avait lu plusieurs choses à son sujet au cours de son voyage en bateau vers la Pandarie. C’était un être d’une puissance colossale, capable de tenir tête à des armées entières. Il n’était donc pas étonnant que les pandarens le vénèrent, dans l’espoir, probablement, qu’il leur insuffle sa bravoure.

Et pourtant, sur cette fresque, Niuzao était tout sauf sans peur. Au contraire, il était recroquevillé au sommet d’une colline, encerclé par une horde de soldats mogus. En examinant la scène de plus près, Fendrig réalisa que les ennemis du Buffle noir n’étaient en fait que des statues d’argile. Les vrais mogus profitaient du spectacle, hilares, depuis le bord de l’œuvre.

L’air ambiant se mit soudain à crépiter d’énergie et Fendrig sentit son estomac se nouer. Ce lieu n’avait rien de naturel. Il se demanda si certains détails ne lui avaient pas échappé durant ses recherches. Peut-être les mogus avaient-ils envahi ces tunnels. Il se pouvait même qu’ils les aient maudits.

Un long frisson parcourut son corps quand il prit conscience qu’il était seul.

« Oï ! Où êtes-vous passés ?

— Dans le tunnel ! » lui répondit Fenella, dont la voix résonnait au fond de la galerie.

Le Barbe-de-Bronze se hâta de les rejoindre, mais son pied heurta soudain une pierre inégale. Baissant les yeux, il constata qu’il se trouvait juste sur l’emblème de Niuzao, et que le visage du Buffle noir, jusque-là impassible, avait désormais l’air aussi terrifié que sur la fresque.

Fendrig fit un bond en arrière lorsque le disque se mit à tourner, effectuant un tour complet avant de s’arrêter. Un raclement de pierre retentissant fit trembler la salle. Le nain entendit ce qui lui sembla être un jeu d’engrenages et de poulies derrière les murs : le grincement de vieux madriers soudain sollicités, le bruit des cordes qui se tendent…

« Qu’est-ce que c’était que ça ? demanda Fenella depuis le couloir.

— C’est… c’est… » balbutia Fendrig, incapable de lui répondre.

Le grondement devint assourdissant. De gros blocs de pierre descendirent du plafond, scellant les deux ouvertures de la salle à une vitesse terrifiante. Le nain essaya d’avancer, mais ses pieds étaient aussi lourds que des enclumes. Trébuchant, il tomba lourdement par terre. Son casque de mineur heurta le sol, et sa flamme s’éteignit sous la violence de l’impact.

« Barbe-de-Bronze ! » s’écria Fenella.

Levant les yeux, Fendrig aperçut la lueur violette de la gemme de la Sombrefer. Mais le bloc continuait de descendre. Fenella était accroupie de l’autre côté, en compagnie de Carrick et du golem. Leurs visages étaient lointains, à peine visibles. Ils combinaient manifestement leurs efforts pour empêcher la dalle de bloquer le passage, mais en vain.

Fendrig aurait pu se mettre à courir. Au lieu de cela, il resta paralysé, comme un agneau sans défense, et regarda l’issue se fermer sans réagir. Les ténèbres l’engloutirent, mais dans son esprit, l’assourdissant grincement de la pierre n’avait pas cessé. Il avait juste changé pour devenir la lente respiration du monde, le vacarme d’une montagne courroucée qui s’abattait sur lui.

« Fendrig ! Où es-tu ? » entendit-il.

Il reconnut aussitôt cette voix, même s’il ne l’avait plus entendue depuis plus d’un an. Depuis le jour où…

« Éboulement ! » hurla quelqu’un d’autre.

Fendrig essaya de se lever, mais ses jambes le trahirent. Dans le noir total, il lui était impossible de s’orienter. Une violente nausée lui faisait tourner la tête. Ses poumons s’emplirent soudain d’un air glacé, et il sut sans le moindre doute possible où il se trouvait.

À la passe de Froidecrête.

« Non… pas là… pas là… » murmura-t-il en regardant tout autour de lui.

Il faisait toujours aussi sombre, mais la salle lui sembla soudain bien plus vaste. Il n’était plus en Pandarie, mais dans le colossal tunnel creusant la montagne, au cœur du territoire des nains. Il était en train d’y travailler en compagnie de douze autres mineurs quand le Cataclysme avait frappé, réduisant son univers à néant.

La lumière intermittente des torches éclairait vaguement la caverne, sans qu’il soit possible d’en déterminer la provenance. À peine lui permettait-elle de distinguer les ombres géantes des blocs de pierre, gros comme des chariots, qui s’abattaient du plafond.

« Où est Fendrig ? »

La même voix, de nouveau. Plus proche, cette fois. Et d’autres, familières également, qui lui répondaient.

« Il est resté là-bas ! J’y retourne !

— Je viens avec toi !

— Non ! se força-t-il à leur répondre. Sauvez-vous ! »

Ils ne l’écoutèrent pas. Leurs torches se rapprochèrent.

« Par ici ! s’écria l’un d’eux. Il… »

Un atroce bruit d’impact réduisit la voix au silence pour toujours.

Mais les autres n’arrêtèrent pas pour autant d’appeler Fendrig. Et les pierres géantes continuaient de tomber. Un à un, il entendit ses compagnons hurler et vit la lueur de leurs torches s’estomper peu à peu.

Et pendant que ce drame se nouait autour de lui, il resta là, figé, trop terrifié pour se relever et se porter au secours des mourants. Tremblant de peur, mais en sécurité dans son cocon constitué de blocs tombés du plafond. Sauvé par pure chance, terrassé par la honte.

Aussi soudainement qu’il avait commencé, le tremblement de terre cessa et le silence retomba.

Fendrig cligna des paupières à plusieurs reprises, en tentant de se convaincre que ce n’était qu’un mauvais rêve. Mais rien ne changea autour de lui. L’air était toujours sec et glacé au fond de sa gorge, et la poussière de roche toujours bien présente sur sa langue asséchée.

« Oï, » entendit-il en recevant un coup de pied dans les côtes.

Fendrig releva les yeux, s’attendant à voir les secouristes qui l’avaient tiré des gravats de la passe. Des treize mineurs qui y étaient entrés ce jour-là, lui seul en était ressorti, et encore avait-il été incapable de se mettre debout. Les sauveteurs avaient dû le porter, car il n’avait pas la force de marcher.

Sauf qu’il n’était pas face aux nains qui l’avaient extrait des décombres.

Un groupe de silhouettes vaporeuses luisant d’une faible lueur iridescente l’entouraient. Il en compta douze, toutes équipées comme des mineurs. Les douze nains les plus vaillants que Fendrig ait jamais connus.

***

« Arrête, Koveth, » ordonna Fenella en s’adossant à la paroi du tunnel, le front ruisselant de sueur.

Son golem s’écarta du bloc de pierre bloquant l’accès à la salle rectangulaire. Il l’avait martelé de longues minutes durant, sans résultat. Pendant ce temps, Fenella et Carrick avaient fouillé la galerie dans l’espoir de trouver un moyen d’ouvrir la porte, là aussi, en vain.

« L’imbécile, bougonna Carrick. Pourquoi n’a-t-il pas couru quand il en avait la possibilité ? »

Fenella secoua la tête. Le Marteau-hardi et elle avaient parcouru une belle distance dans le tunnel quand la porte avait commencé à se refermer. Le temps qu’ils fassent demi-tour, la dalle était déjà à moitié tombée, et même la force colossale de Koveth n’avait pu l’empêcher de sceller le passage.

Ils ne pouvaient plus rien faire pour Fendrig dans l’état actuel des choses. Il leur faudrait demander de l’aide aux pandarens ou revenir avec de la poudre explosive avant que le Barbe-de-Bronze ne tombe à court d’oxygène.

Faisant un signe à Koveth, Fenella repartit dans le tunnel.

« Tu as l’intention de l’abandonner ici ? protesta Carrick.

— On a besoin d’aide pour le tirer de là, et pour ça, il faut qu’on trouve une sortie, nous aussi, » rétorqua-t-elle.

Le Marteau-hardi resta quelques instants devant la porte en pierre, tête basse, puis il fit volte-face et suivit la Sombrefer.

***

Fendrig observa les fantômes des mineurs, en se demandant s’ils étaient là pour se venger. Qu’avait-il fait pour honorer leur sacrifice ? Avant de venir en Pandarie, il n’était jamais retourné au fond d’une mine, n’hésitant pas à mentir pour se soustraire à la tâche. Au lieu de cela, il avait passé son temps à narrer ses exploits passés à qui voulait les entendre, cachant sa peur actuelle derrière son courage d’antan. Il n’était plus bon qu’à cela, désormais.

« Qu’est-ce que vous me voulez ? » siffla-t-il méchamment.

Les spectres ne lui répondirent pas, mais ils se rapprochèrent. Il essaya de les frapper.

« On ne te fera aucun mal, dirent-ils à l’unisson. Nous sommes là pour t’aider. Tu es assis dans l’obscurité depuis trop longtemps, il est grand temps pour toi de te relever. »

Fendrig inspira profondément pour tenter de se calmer. Quand les ombres se saisirent de lui, il n’opposa aucune résistance et ressentit comme de multiples courants d’air partout où elles le touchaient. Ensemble, elles le soulevèrent et le remirent debout.

« Et voilà.

— Je suis désolé, les amis, fit Fendrig, tête basse, trop honteux pour croiser leur regard. J’aurais dû venir vous aider, faire quelque chose, n’importe quoi… Mais je… j’avais peur.

— Nous aussi. La différence, c’est qu’on n’a pas laissé notre peur nous paralyser. Et il est grand temps que tu en fasses de même. Nous allons te lâcher, maintenant. »

Comme promis, ils s’écartèrent de lui et, de nouveau, la terreur l’assaillit.

« Non ! s’écria Fendrig. Je suis pris au piège, ici. Je ne sais pas où est la sortie.

— Nous ne pouvons que t’aider à te remettre debout. Quant à savoir si tu préfères rester sur tes pieds ou t’allonger à nouveau par terre, c’est à toi d’en décider. »

Fendrig déglutit. L’air glacé de la passe lui faisait mal à la gorge.

« Je… commença-t-il, mais il savait que ce n’était qu’une excuse pour que les fantômes restent un peu plus longtemps auprès de lui.

— Il est temps de recommencer à vivre, lui dirent-ils. Prêt ? »

Le cœur de Fendrig tambourinait dans sa poitrine. Sa respiration s’accéléra. Lorsque sa dernière heure serait venue et qu’il passerait dans l’au-delà, que dirait-il aux fantômes de ses douze compagnons ? Devrait-il leur avouer qu’il avait passé le reste de son existence pétrifié de terreur ? Ou qu’au contraire, il avait trouvé un nouveau sens à sa vie et l’avait regardée en face, sûr de son fait ?

Cette question, il se l’était souvent posée. Et aujourd’hui, ils étaient là, autour de lui. Il se racla la gorge.

« Allez-y, » leur demanda-t-il.

Les spectres le lâchèrent.

Fendrig chancela, essayant de se stabiliser tant bien que mal. Puis, gagnant de l’assurance en constatant que ses jambes ne lâchaient pas, il retrouva la partie de lui qui n’était jamais vraiment ressortie de sous les gravats de Froidecrête. Il était fourbu et les muscles de ses cuisses brûlaient, tant l’effort qu’il devait fournir pour rester debout était colossal. Mais c’était une douleur salutaire, celle du retour à la vie.

Une faible lueur bleuâtre se mit à luire dans la pièce. Fendrig aperçut la gravure de Niuzao non loin de lui. Les yeux de saphir du Buffle noir brillaient de plus en plus intensément.

Sans la moindre hésitation, il avança, posant résolument le pied sur le disque.

***

Fenella avait bien progressé dans le tunnel quand elle entendit de nouveau un grincement de pierre derrière elle. Elle revint en courant, suivie de Carrick et de Koveth, et arriva juste à temps pour voir la porte de la salle de Niuzao se rouvrir. Prudemment, elle entra dans la pièce en s’éclairant à l’aide de sa gemme, et elle vit Fendrig.

Le Barbe-de-Bronze lui dédia un sourire malicieux.

« Que s’est-il passé ? » demanda Carrick qui arrivait en courant.

Fendrig émit un grand rire sincère.

« J’aimerais bien le savoir, avoua-t-il avant de montrer du doigt la sculpture de Niuzao sur laquelle il se tenait. C’est une sorte de déclencheur. J’ai dû l’activer en marchant dessus. »

Fenella inspecta le disque d’un air soupçonneux. Elle se souvenait parfaitement avoir posé le pied dessus en traversant la salle, elle aussi, et pourtant, il ne s’était rien passé. Et la gravure ne semblait pas avoir changé. Elle représentait toujours le Buffle noir, stoïque, inflexible et sans peur.

« Tout va bien, alors ? demanda-t-elle pour s’en assurer. Tu as eu l’air de te pétrifier, tout à l’heure.

— Oui, je me suis juste… perdu pendant quelque temps. »

Il croisa le regard de la Sombrefer, et celle-ci constata que la froideur qu’elle avait jusque-là vue en lui semblait avoir laissé place à autre chose. Quelque chose de plus… vrai.

« Il y a de la magie en ce lieu, poursuivit Fendrig. C’est un fait. »

Il se tourna vers Carrick, qui confirma ses soupçons en opinant brusquement du chef.

« Mais tout va bien, maintenant, » conclut le Barbe-de-Bronze.

Puis, sortant son silex, il ralluma la flamme de son casque, après quoi il s’engagea en premier, tête haute, dans le tunnel menant au cœur de la montagne.

Les autres pandarens étaient tétanisés. Le simple fait d’entendre le nom de leurs tourmenteurs les paralysait, et cette terreur s’insinua peu à peu dans le moindre aspect de leur existence. Ils se mirent à avoir peur du moindre bruit, de la plus petite ombre, et finalement, de la vie elle-même, se laissant dépérir dans une prison qu’ils s’étaient eux-mêmes créée. Si seulement ils s’étaient rappelé le mantra de Niuzao : « La peur cherche à vous amoindrir. Au lieu de cela, laissez-la vous révéler à vous-mêmes. »

— Les parchemins des vénérables.

Le passage n’en finissait pas de serpenter. Des fresques en l’honneur de Chi-ji, la Grue rouge, ornaient les parois de part et d’autre de la galerie. Ce vénérable, dont Fendrig leur expliqua qu’il était symbole d’espoir, volait au-dessus d’une foule de pandarens en liesse dans les premières peintures. Mais à mesure que Fenella s’enfonçait dans le tunnel, les représentations devinrent de plus en plus pessimistes : des guerriers mogus capturaient Chi-ji, lui enchaînaient les ailes, puis exposaient leur prisonnier parmi les pandarens qui répandaient leurs pleurs, affligés par ce triste spectacle.

Puis les fresques se firent de plus en plus rares, cédant la place à une incroyable quantité de gemmes scintillantes. D’innombrables rubis parsemaient les murs et le plafond du tunnel, réfléchissant les lumières des nains.

« Magnifique, » s’extasia Fenella à mi-voix.

C’était cela, la vraie beauté à ses yeux, bien plus que les fleurs et forêts poussant à la surface. Ces pierres, ces cristaux étaient immuables.

Remarquant une zone vert sombre sur le mur, elle s’en approcha. Un bloc de belle taille était coincé entre deux cristaux. Illuminant le plafond à l’aide de sa gemme, elle aperçut d’autres roches similaires, de forme presque parfaite. Elle en avait déjà vu de semblables auparavant…

Laissant sa curiosité l’emporter, elle tendit la main vers une de ces pierres.

Le bloc poussa un cri strident.

Fenella fit un bond en arrière alors que de longues pattes se dépliaient sous le corps de l’araignée de schiste. La carapace de la créature émit un bruit de crécelle alors qu’une grappe d’yeux verts apparaissait dans l’obscurité. Le vacarme réveilla ses congénères et plusieurs dizaines d’arachnides s’animèrent sur les murs et au plafond dans un cliquetis inquiétant.

« Koveth ! Écrabouille-les ! ordonna Fenella.

— Affirmatif, » confirma le golem en aplatissant les plus proches araignées contre la paroi rocheuse.

Mais il y en avait bien trop. Elles se laissèrent tomber en pluie sur les nains, les tailladant à l’aide de leurs pattes aiguisées comme des rasoirs. Une partie du plafond s’effondra et un groupe d’araignées faisant la moitié de la taille de Fenella dégringola avec.

« Elles sont trop nombreuses ! s’écria Carrick en broyant l’une d’elles d’un grand coup de marteau. Courez ! »

Fendrig et lui repartirent d’où ils étaient venus. Fenella tenta bien de les suivre, mais les créatures lui barraient la route. Plusieurs d’entre elles s’élancèrent à la poursuite des deux fuyards. La Sombrefer regarda dans l’autre direction. Droit devant, le passage était dégagé.

« Koveth ! Repli défensif ! » ordonna-t-elle.

Fenella partit à toute allure, le sol vibrant à chacun des pas de son golem derrière elle. Pas un instant elle ne ralentit pour se demander vers où elle courait ainsi, continuant jusqu’à atteindre une bifurcation. Une statue de Chi-Ji ornait la paroi cristalline. Les ailes de la Grue rouge étaient toujours attachées, et sa tête était tournée vers le passage de droite. Quant à ses yeux, ils étaient baignés de larmes.

Fenella s’arrêta pour reprendre son souffle. Rien ne la suivait, exception faite de Koveth, dont le corps de fer montrait de profondes tranchées irrégulières.

Un cri aigu résonna loin derrière eux. Une voix de nain. Fenella sentit ses poils se hérisser. L’air de la caverne lui parut soudain plus chaud et empreint de sorcellerie.

Je ne peux rien pour eux, songea-t-elle sans réfléchir, comme si cette pensée surgissait d’un recoin obscur de son esprit. Si je retourne les aider, on mourra tous les trois et mon clan sera couvert de honte. C’est à moi que Moira a confié cette expédition. À Forgefer, tout le monde répétera que c’est moi, la responsable de ce fiasco, et que j’ai causé la mort d’un Marteau-hardi et d’un Barbe-de-Bronze. Mais si je continue et que je survis, les Sombrefers auront réussi là où les autres auront échoué.

Plus elle y réfléchissait, plus cela lui semblait logique. Carrick et Fendrig auraient fait de même dans une situation similaire. Ils la détestaient, de toute façon. Et cette haine viscérale qu’ils lui vouaient venait du plus profond de leur être. Ni le temps ni l’expérience ne pourraient rien y changer.

Fenella regarda la bifurcation dans la galerie.

« Faites en sorte que je sois fière de vous », lui avait lancé sa souveraine. C’était bien ce qu’elle voulait dire, n’est-ce pas ? Sinon, pourquoi Moira aurait-elle confié à la fille de Fineous Sombrevire la charge de cette mission ?

Elle perçut un mouvement du coin de l’œil. Son image se reflétait à l’infini dans les facettes des cristaux muraux. Ses reflets semblaient lui faire signe, lui susurrer de prendre le passage de droite.

Elle fit ce qu’ils lui demandaient, sans même se rendre compte que Koveth lui emboîtait fidèlement le pas. Le tunnel s’enfonçait lentement, en spirale, et la température ne faisait que baisser. Quelque chose au sol manqua de la faire trébucher. Des ossements. À en juger par la forme du crâne, il devait s’agir du squelette d’un pandaren.

« Il n’y a rien pour toi ici, petite. Tu ne trouveras aucune issue. »

La voix était à peine audible, l’ombre d’un murmure.

« Qui va là ? s’enquit Fenella en se retournant brusquement, le cœur battant la chamade.

— Oï ! Tu ne reconnais plus ton vieux père ? »

Et elle le vit. Fineous Sombrevire, dont l’image se reflétait à la surface de dizaines de cristaux. Le maçon honni de tout portait son costume préféré et son monocle. Comme à son habitude, il était vêtu de manière à impressionner son auditoire. Il alluma sa pipe et l’odeur douceâtre de la fumée raviva les souvenirs de Fenella. Elle ne l’avait pas revu depuis le jour où, plusieurs années auparavant, une bande d’étrangers avait envahi le territoire des Sombrefers pour massacrer les membres les plus néfastes du clan, dont son père faisait partie.

Il n’est pas réel, se dit-elle en secouant la tête. Mais Fineous refusa de disparaître.

« Tu comptes les abandonner à leur sort ? » demanda-t-il.

Fenella reprit sa route en l’ignorant résolument. Ses reflets continuaient à lui faire signe d’avancer, mais leurs gestes lui paraissaient désormais plus frénétiques. Dépêche-toi ! semblaient-ils lui dire.

« Je t’offre une seconde chance, et c’est tout ce que tu en fais ? »

Folle de rage, Fenella se retourna brusquement, prête à fustiger Fineous pour son hypocrisie.

Mais il avait disparu. Dans les cristaux où il lui était apparu, elle vit une version plus jeune d’elle-même, coiffée de tresses de feu roux descendant jusqu’à sa ceinture. Cette autre Fenella était en train de parcourir les couloirs de la ville des Ombreforges, des plans sous le bras. Elle les avait dérobés à plusieurs architectes de renom et y avait apposé le sceau de son père. Fenella se revit traverser la capitale des Sombrefers pour apporter les plans à l’empereur Thaurissan.

Celui-ci avait été tellement impressionné par la qualité du travail qu’il avait aussitôt nommé Fineous au poste d’architecte en chef. Mais au bout de quelque temps, des rumeurs bruissèrent prétendant que les plans n’étaient pas de lui. Thaurissan avait diligenté une enquête, mais personne n’avait rien pu prouver. Fenella s’en était assurée en préparant son crime avec le même soin qu’elle aurait mis à tailler un diamant à mille facettes.

Et elle l’avait commis de son plein gré.

Fineous ne s’était pas emporté contre elle quand il l’avait découvert, mais elle se souvenait avoir lu quelque chose dans ses yeux. Ce n’était pas du regret, de la culpabilité ni même de la tristesse, mais plutôt un subtil mélange des trois, une émotion mêlée qui avait réussi à s’extraire des ténèbres qui gouvernaient son cœur.

« Je n’ai jamais dit à personne ce que tu avais fait, lui expliqua Fineous alors que son reflet démultiplié réapparaissait. J’ai endossé la responsabilité de ton crime et le mépris qui allait avec. Au bout du compte, je suis mort en scélérat aux yeux de tous. Oh, je ne me plains pas ! Je n’étais pas quelqu’un de bien, tu le sais. Mais pendant un instant, une partie de moi a su se montrer respectable et faire ce qu’il fallait pour t’offrir un avenir. »

Fenella était incapable de le regarder en face, même s’il n’était qu’une ombre ou une création de la sorcellerie. La vérité, c’était qu’il ne se passait pas une journée sans qu’elle repense à son crime et à ce que son père avait fait pour elle. Chaque fois qu’elle entendait les autres le vilipender à la forge, la culpabilité l’étreignait de nouveau. Encore une fois, elle était bien forcée d’admettre qu’elle n’avait jamais rien fait pour changer ni pour honorer la noblesse de la décision de Fineous.

Mais quelle était l’alternative ? Essayer revenait à s’exposer à l’éventualité d’un échec. À faire confiance aux autres et à espérer qu’ils en feraient autant avec elle. À quoi bon courir ce risque ? Au plus profond d’elle-même, elle savait que, quoi qu’elle fasse, elle serait toujours la voleuse qui se faufilait dans les sombres couloirs de la ville des Ombreforges pour trahir les siens.

« Je suis une Sombrevire, tenta-t-elle de se justifier.

— Ton nom n’est pas une excuse. Tu sais, moi, je n’ai jamais réellement eu la possibilité de changer. Mais toi, tu as cette chance. Il te suffit de faire le premier pas. Qu’il est étrange que tu sois incapable d’accomplir un acte si simple, toi qui as réalisé tant de grandes choses ! »

Fineous retourna sa pipe pour la vider. Les cendres fantomatiques disparurent au milieu des cristaux.

« Voilà, c’est tout ce que j’avais à te dire, conclut-il. Ça m’a fait plaisir de te revoir, ma fille. »

Sur ces paroles, il s’évanouit dans l’air. Il avait disparu, pourtant Fenella sentait encore l’odeur de sa pipe autour d’elle.

***

Un cul-de-sac.

Fendrig s’adossa à la paroi cristalline. Le sang coulait des multiples blessures qu’il avait reçues aux bras, maculant ses gants en cuir.

Carrick se tenait à côté de lui, montrant les dents. Fendrig n’avait aucune affinité avec les Marteaux-hardis, mais son compagnon était quelqu’un de fiable, aussi brave que fougueux.

« Les revoilà ! » s’exclama Fendrig en serrant convulsivement sa pioche dans ses mains.

Une nouvelle nuée d’araignées de schiste se précipita droit sur eux. Carrick lança son marteau dans leur direction. Suivi d’une traînée d’éclairs fulgurants, celui-ci vint percuter une créature de grande taille, la réduisant en une coquille calcinée dans une explosion de bruit et de lumière. Partiellement aveuglé, Fendrig retrouva sa vision alors que le marteau traversait les airs pour revenir dans la main de Carrick.

Mais les arachnides ne s’arrêtèrent pas pour autant. Les deux nains avaient beau les tuer en masse, il en sortait toujours plus des nombreuses fissures et anfractuosités des tunnels.

Soudain, l’œil de Fendrig fut attiré par une lueur violette et une forme monstrueuse émergea des ténèbres.

Le golem de la Sombrefer chargea les araignées, broyant plusieurs d’entre elles sous ses pieds, tandis que ses mains gigantesques les écrasaient tels des battoirs. Les grignoteuses firent corps contre la nouvelle menace, grimpant aux jambes du golem et mâchouillant sa peau de fer dans un concert de cris stridents.

« Allez ! Bougez-vous ! » s’écria Fenella, qui se tenait derrière Koveth, en agitant sa gemme violette.

Sans la moindre hésitation, Fendrig et Carrick sautèrent par-dessus les araignées pour emboîter le pas à Fenella. Ils la suivirent le long du tunnel, ne s’arrêtant que lorsqu’elle le fit, au niveau d’une bifurcation. Une gravure géante de la Grue rouge se dressait devant eux, les ailes déployées au-dessus des deux passages qui s’offraient à leur vue. La tête de Chi-Ji était tournée vers la gauche, et son bec était grand ouvert, comme si elle chantait.

« Et le golem ? demanda Carrick, inquiet pour la créature de fer.

— Impossible de l’attendre ou de revenir sur nos pas, répondit Fenella d’une voix forte comme l’acier, mais Fendrig vit que ses yeux étaient embués de larmes. C’est notre seule chance. »

Carrick baissa la tête. Puis, serrant le poing, il se toucha le torse avec révérence, dans ce qui était probablement un salut marteau-hardi.

« Je ne pensais pas que tu reviendrais pour nous, » dit Fendrig à Fenella, le souffle court.

Elle le dévisagea un long moment avant de répondre : « Moi non plus. »

La Sombrefer n’en dit pas plus, mais Fendrig s’en contenta. À sa grande surprise, il réalisa qu’il était heureux de la voir.

« Tu l’as fait, c’est tout ce qui compte, l’assura-t-il.

— On n’est pas encore tirés d’affaire, leur rappela Carrick. On ne sait pas quel passage emprunter.

— Moi, si, » répondit Fenella.

Elle fixa longuement la gravure de Chi-Ji, puis le tunnel de droite. Fendrig suivit la direction de son regard, mais il ne vit rien d’autre que la lumière violette de la gemme qui scintillait sur les parois couvertes de cristaux.

« Par ici, » décréta finalement la Sombrefer en prenant à gauche.

D’autres pandarens considéraient que les mogus étaient invincibles. Ceux-là perdirent toute ambition et se coupèrent peu à peu de leurs émotions en s’enfermant dans un cocon de mépris pour leur faiblesse. Il se raconte que ces esclaves perdirent même le pouvoir de rêver, car à quoi les songes pouvaient-ils servir quand leur sort était déjà scellé ? Mais il leur aurait suffi d’ouvrir leur cœur et de croire en eux pour comprendre que ce n’était pas le cas. Car, comme le dit souvent Chi-Ji : « L’espoir est comme le soleil qui attend de ressurgir après un ciel d’orage. Même quand l’œil ne peut le voir, il est toujours dans notre cœur. »

— Les parchemins des vénérables

Le passage étroit montait peu à peu, d’une pente faible mais régulière. Les virages étaient rares et, bien vite, les trois compagnons arrivèrent à une ouverture encadrée par le corps sinueux du Serpent de jade.

Entrant la première, Fenella se retrouva dans une vaste caverne et en eut aussitôt le souffle coupé.

De fabuleux dépôts de jade étaient visibles au niveau du sol et des murs. Bien qu’à l’état brut, la pierre était d’un beau vert lustré, et elle luisait dans la pénombre comme animée par une énergie vitale. Une traînée irrégulière de saphirs scintillants ornait le plafond, semblable à un éclair.

« La gamine ne nous a pas menti, on dirait, » lâcha Carrick avec un sifflement d’admiration.

Les trois nains ébahis parcoururent la caverne. Au centre de la salle se dressait une imposante colonne agrémentée de symboles pandarens. Un long morceau de bambou épais comme le bras de Fenella était appuyé contre.

Fendrig le ramassa en l’examinant avec curiosité. Plongeant la main à l’intérieur, il en retira plusieurs parchemins enroulés. Il s’assit alors sur un rocher proche et déroula précautionneusement le premier, sur lequel étaient élégamment couchées de multiples rangées de symboles pandarens. Sortant son abécédaire, Fendrig commença à déchiffrer ce qu’il avait devant les yeux.

« Qu’est-ce que c’est ? s’enquit Fenella.

Les parchemins des vénérables, répondit-il en finissant de décrypter le titre. Je vous les lis ?

— Oui, » dit la Sombrefer, tandis que Carrick hochait la tête et s’asseyait par terre, à côté du Barbe-de-Bronze.

Fendrig leur fit la lecture d’une voix hésitante, en consultant fréquemment son texte de référence. Les parchemins relataient l’histoire des vénérables et la naissance de l’empire mogu, ainsi que l’effet dévastateur que cette terrible époque avait eu sur les pandarens, lesquels avaient été brisés par la colère, la peur, le désespoir et le doute.

« Chacun à sa manière, les vénérables tentèrent d’aider les esclaves, poursuivit Fendrig. Mais cela leur valut le courroux du roi-tonnerre, et le puissant empereur mogu les vainquit l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que Yu’lon, le Serpent de jade. Elle avait commencé à transmettre sa sagesse aux mineurs de la forêt de Jade, et certains d’entre eux avaient abandonné leur travail pour se mettre en quête d’un plus grand savoir. Mais un jour, alors qu’elle se rendait à un camp d’esclaves, le roi-tonnerre lui envoya un terrible éclair qui lui perfora le flanc. Yu’lon s’écrasa dans la forêt et les ténèbres se refermèrent sur elle.

« Quand elle reprit connaissance, elle constata qu’elle se trouvait dans les entrailles de la Terre. Des mineurs pandarens l’avaient emmenée dans leur lieu le plus sacré, un complexe de cavernes caché aux yeux de leurs seigneurs mogus. Puisant leur inspiration dans l’enseignement du Serpent de jade, ils avaient bâti un refuge où honorer les vénérables en secret. Émue par ce qu’elle voyait, Yu’lon libéra sa magie en ce lieu, afin d’aider les mineurs à retrouver la sagesse, l’espoir et la force qu’ils avaient perdus. En échange, elle leur demanda juste une chose…

— Qu’ils lui érigent une statue, » l’interrompit Fenella.

Sa main caressa la colonne de pierre. Elle était magnifiquement ouvragée, et presque identique à celle du site de construction du Cœur du serpent.

« Oui, confirma Fendrig. Près d’un siècle durant, plusieurs générations de mineurs travaillèrent à sa réalisation. Et pendant ce temps, toujours gravement blessé par l’attaque du roi-tonnerre, le Serpent de jade se rapprochait chaque jour un peu plus de la mort. Quand l’ouvrage des pandarens fut achevé, elle rendit l’âme. Les mineurs la pleurèrent, persuadés qu’ils n’avaient pas réussi à la sauver. Mais à ce moment-là, la statue bougea. Elle était devenue le nouveau Serpent de jade. Sous sa nouvelle incarnation, Yu’lon s’adressa en ces mots aux mineurs en larmes : « Il n’y a qu’une seule certitude. Chaque fin marque un nouveau commencement. »

« Par la suite, ces ouvriers décidèrent de répandre la sagesse de Yu’lon et de vanter auprès de leurs frères pandarens les qualités des autres vénérables. Ils leur insufflèrent ainsi assez d’espoir pour survivre jusqu’au jour où Kang, un esclave entré dans la légende sous le surnom de Poing de la Première Aube, se rebella et leur rendit leur liberté. Bien des années plus tard, quand l’empereur Shaohao apprit à tous les pandarens comment vaincre la peur, le doute, le désespoir et la colère, les descendants des mineurs bâtirent des temples immenses à la gloire des vénérables et fondèrent un ordre voué à perpétuer leurs enseignements, l’Ordre des vénérables. »

Fenella ferma les yeux et s’imprégna de ce récit, aidée en cela par l’atmosphère ancienne des lieux.

Le silence se prolongea jusqu’à ce que Carrick se mette à glousser.

« Vous savez, je suis venu ici pour vous donner une bonne leçon à tous les deux, avoua-t-il. Au lieu de cela, je me suis juste couvert de ridicule.

— Pas plus que nous, le rassura Fendrig. Nous ne sommes que trois maçons finis. Ce que je ne saisis pas, c’est pourquoi le conseil nous a choisis pour cette tâche. »

Fenella se posait la même question. S’agissait-il d’une sorte de pari politique de la part de Moira et du reste du conseil ? Mettre les maçons les plus pathétiques de Forgefer dans une situation difficile et espérer qu’ils s’en tireraient en un seul morceau. S’ils échouaient, ce ne serait qu’un exemple regrettable supplémentaire des tensions existant entre les clans. Mais s’ils réussissaient, ce serait une victoire qui n’aurait pas de prix.

Et puis, une autre idée lui vint. Il ne fallait pas oublier que tous les trois avaient accompli de grandes choses par le passé. Et peut-être tout le monde pensait-il qu’ils en étaient encore capables.

Tout le monde, sauf eux.

« Allez donc savoir ce qui passe par la tête des membres du conseil ? fit-elle à voix haute. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que nous sommes là.

— Le soleil va probablement bientôt se coucher, fit remarquer Carrick. On n’aura pas le temps d’extraire le jade.

— Ce n’est plus vraiment important à mes yeux, rétorqua-t-elle en tendant une main vers chacun des deux nains assis. Messieurs, nous avons toujours une statue à reconstruire, si le cœur vous en dit. »

Carrick et Fendrig regardèrent longuement les mains tendues, avant de s’observer mutuellement. Puis, avec un léger haussement d’épaules, le Marteau-hardi saisit l’avant-bras de Fenella et se mit debout. Le Barbe-de-Bronze fit de même.

« Alors, remettons-nous au travail, » fit Carrick.

Fenella se rapprocha d’un filon de jade, qu’elle examina d’un œil expert. Puis, elle utilisa son marteau pour en prélever un morceau gros comme le poing.

« Nous pouvons déjà commencer avec ça, fit-elle en lançant son trophée à Carrick.

— Espérons que sortir sera plus facile qu’entrer, commenta le Marteau-hardi en glissant le bloc de minerai dans une bourse nouée à sa ceinture.

— Je ne pense pas que ce soit un problème, lui répondit Fendrig en continuant d’étudier Les parchemins des vénérables. Il est dit ici qu’il existe un autre passage dans cette salle. »

Les trois nains se dispersèrent aussitôt, inspectant les parois pour y trouver une ouverture.

« Ici ! » s’exclama soudain Carrick depuis le fond de la caverne.

Fenella et Fendrig se précipitèrent. Un bloc de pierre circulaire, deux fois plus gros que la Sombrefer, était visible à même la paroi. Ôtant un de ses gants, Fenella passa la main le long de son bord. Un faible courant d’air était perceptible. Le rocher taillé n’avait quant à lui rien d’exceptionnel, mis à part une petite gravure de Yu’lon en son centre.

Carrick poussa un long soupir.

« Ça aurait été gentil de la part de la petite de nous dire qu’il y avait une autre entrée.

— Je viens juste d’en apprendre l’existence dans ces parchemins, répondit Fendrig avec un haussement d’épaules.

— Allez, venez, » leur dit Fenella en se préparant à pousser la pierre.

Carrick cracha sur ses paumes meurtries et plaqua à son tour les mains sur la roche, tandis que Fendrig pliait les genoux pour caler son imposante charpente contre le bloc.

« Trois, deux, un… poussez ! » les coordonna Fenella.

Le rocher bougea légèrement.

« Encore ! »

La porte de pierre coulissa dans un grincement, libérant un grand souffle d’air frais. Droit devant eux, la lumière du jour était visible au fond du tunnel obscur remontant vers la surface.

***

La nuit était tombée et la course avait pris fin depuis longtemps lorsque les nains rejoignirent le camp. La victoire était revenue à l’équipe d’un pandaren du nom d’Hao Mann, qui avait rapporté cinq sacs de jade pleins à craquer. Mais à voir la fête improvisée qui réunissait tout le monde, il était difficile d’imaginer que certains avaient perdu et d’autres, gagné.

Le contremaître Raïki resta sans voix quand il vit la qualité de la pierre ramenée par les nains. Il rassembla aussitôt les pandarens autour de lui, interrompant momentanément les festivités. Bouche bée, les maçons admirèrent le bloc de jade. Nul n’en avait jamais vu d’aussi beau.

Au milieu des félicitations qui leur étaient décernées, Fenella aperçut la petite pandaren de l’autre côté du camp.

« Vous avez vu ? demanda-t-elle en attirant l’attention de Fendrig et de Carrick. C’est la fillette. On pourrait peut-être aller la remercier, non ?

— Oui, » acquiescèrent-ils de concert.

Mais alors qu’ils se dirigeaient vers elle, elle s’enfuit en gambadant vers le nord.

« Oï ! Attends ! » s’écria Fenella.

Les nains se frayèrent un chemin au milieu des maçons pandarens, mais quand ils atteignirent l’extrémité du site de construction, la fillette avait disparu. La colline était déserte.

« Où est-elle passée ? » demanda Fendrig.

Fenella ouvrait la bouche pour lui répondre quand elle vit quelque chose traverser le ciel au-dessus de leurs têtes. Le Serpent de jade les regarda un bref instant, et la Sombrefer eut la sensation de se perdre dans les étranges yeux rouges de Yu’lon… des yeux anciens comme l’élémentium.

Fenella resta longtemps au côté de ses deux compagnons, à contempler silencieusement la vénérable qui montait jusqu’au firmament, tel un filon de jade pur dans un ciel constellé de diamants.