Sur l'eau
par Ryan Quinn

Vous avez beau y retourner encore et encore, ça ne devient jamais plus facile. Tous les jours, les mêmes vêtements pleins de boue. Attendre des heures jusqu’à ce qu’un groupe entier vous fonce dessus en grognant comme des loups. Faire tourner son épée jusqu’à ne plus sentir ses bras, avec la peur de s’en couper un, ou de tuer un gars de son camp, ou de sentir une lame entre ses omoplates. Finir couvert de sang et de sueur sans savoir si ce sont les vôtres, puis retourner dans le trou qu’on s’est creusé pour dormir en essayant de découvrir qui est mort et qui est vivant. Puis quelqu’un vous réveille, et ça recommence. Des fois, il faut marcher des kilomètres d’abord.

Le gamin l’avait regardé avec un air de benêt complet. Quelqu’un l’avait sans doute convaincu que la guerre était terminée et que l’Alliance avait gagné.

Oh, ils s’en tiraient mieux que ceux d’en face, sûr. Orgrimmar tombée, l’orc en chef aux fers, la Horde mise à terre et amochée.

Et alors ? La Pandarie avait été ravagée, ce qui était une surprise pour à peu près personne. Maintenant que les dangers locaux avaient été balayés les gens du cru n’étaient pas avares de gratitude, mais Tarlo savait bien que ce n’était que de la politesse. Impossible de voir des armées venir combattre chez vous sans finir par haïr ceux qui en sont responsables.

Et la Horde n’était pas détruite, juste battue. Elle avait un nouveau Chef de guerre à présent, et il y aurait une nouvelle guerre dès qu’il aurait pris ses marques. Ceux qui pensaient qu’un troll cannibale était là pour mener la Horde vers une ère de paix et d’ouverture ne connaissaient pas grand-chose aux Zandalari.

Oui, l’Alliance avait gagné.

Tarlo Mondan s’était engagé dans la campagne de Pandarie dès le premier appel aux volontaires, et il avait connu bien d’autres batailles avant ça. Des orcs, des morts-vivants en décomposition, des bêtes à cornes avec des colliers de crânes humains, il avait tout affronté et survécu.

Et il en retirait quoi ? Assez de cicatrices pour être obligé de se raser la tête ? Un peu de butin pillé et entassé quelque part dans une banque ? Pas d’enfants, pas de femme, pas de maison construite de ses propres mains, pas de tableaux aux murs. Pas grand-chose avec quoi vivre. Ils retournaient à la maison à bord du Fierté du bienfaiteur, mais ça aurait pu être n’importe quel autre gros bâtiment chargé de trésors et de bleusaille. Ils porteraient un uniforme propre pour la première fois depuis des mois, se feraient passer des médailles en toc autour du cou, puis iraient… faire quoi donc ? Attendre le prochain appel aux armes ?

Il valait mieux pour le gamin qu’il comprenne maintenant. Le plus tôt possible, plutôt qu’au moment où un immense taureau sans cervelle lui foncerait dessus masse en main. Au moins, il pourrait arrêter tant qu’il était jeune.

Mais évidemment, le gamin n’eut jamais l’occasion d’arrêter. Il avait toujours son sourire benêt quand la troisième grande vague de la nuit s’abattit sur le pont et fit tomber Tarlo à genoux. Une eau blanche et écumeuse les recouvrit et rentra dans sa bouche, vint brûler ses gencives abîmées. Mais il plissa les yeux et se concentra sur le gamin.

La voile volait au vent, presque coupée en deux. Les hommes hurlaient pour se faire entendre par-dessus le vacarme des flots, essayaient de se relever entre deux cris. Le Fierté du bienfaiteur tangua violemment, et l’estomac de Tarlo lui remonta dans la gorge et y resta bien logé tandis qu’il courait en direction du gamin.

Il avait traversé la moitié du pont quand il finit par comprendre pourquoi le petit gardait la même expression : il était affalé contre le flanc du navire, occasionnellement poussé d’avant en arrière par les vagues et les habits recouverts d’éclats de bois détrempés, qui flottaient aussi dans l’eau tout autour de lui. Sa tunique, à l’origine bleue, était gorgée de sang qui lui donnait une teinte violacée. Il avait dû être écrasé par un canon entraîné par l’eau. Ou se faire ouvrir le crâne par une vergue. Ou…

Tandis qu’il cogitait ainsi, une nouvelle vague fit pivoter le bateau. Il fut soulevé du sol et projeté loin du pont. Pendant quelques secondes, il ne vit plus qu’une étendue d’eau salée sous ses pieds ; dire que quelques heures à peine auparavant, il avait pissé dedans.

Tarlo tomba dans l’océan sur le dos, les poumons déjà à moitié vides d’air. Le brassage de l’eau le secouait comme un fétu de paille et l’entraînait plus bas.

Non.

Le froid était glaçant, son impact semblable à un coup de lance arrivé de nulle part. Ses doigts se crispèrent malgré lui. Ouvrir les paupières lui brûla les yeux.

Non.

Il coulait. Balloté dans tous les sens. L’eau le cognait de toute part. Il se mit à agiter les membres.

Il avait l’impression de sombrer toujours plus bas, sentait le douloureux battement de ses poumons qui essayaient en vain de se dilater. Ils finiraient par céder et se remplir d’eau, sans prévenir. Il se mordit les lèvres pour ne pas les ouvrir, s’agita, fit bouillonner l’eau autour de lui.

Ses poumons le brûlaient de plus en plus. Il sentait la pulsation des veines de son cou, tendues comme des câbles. Sa poitrine allait exploser et son corps n’était plus qu’une marionnette. Il se demanda s’il avait les jambes brisées ; en tout cas, elles ne bougeaient plus.

Tout lui semblait si lourd. Était-il en train de se noyer ? Quelle cruelle ironie de mourir là, après avoir survécu à plus de dix batailles, à quelques brasses de son navire.

Il allait être obligé d’ouvrir la bouche ; venu de nulle part, un objet le percuta et elle s’ouvrit d’elle-même. Il aspira une longue gorgée d’eau brûlante de sel, mais la douleur dans ses poumons était telle que ça semblait un soulagement. Il s’en voulut de céder à cette illusion.

De l’air. Il venait de renifler de l’air avec l’eau et les glaires, et se rendit compte qu’il avait la tête hors de l’eau. Il respirait. Il avait le dos et les flancs en feu, les bras endoloris, mais il revoyait normalement après une éternité dans le noir, et les lunes jumelles éclairaient un peu le ciel. Il buta contre quelque chose, derrière lui. Des rochers. Saillants. Il appuya les pieds dessus et poussa, inspirant à nouveau.

Il se mit à tousser, la bouche pleine de sel et de bile rouge. Ça faisait mal et c’était bon signe : il était vivant.

Loin devant, il aperçut le Fierté du bienfaiteur qui ballotait voiles au vent et dérivait laborieusement. Il ne s’attendait pas à ce qu’on vienne le chercher dans une telle tempête. Lui, ne l’aurait pas fait. Mieux valait un homme à la mer que cent.

***

L’eau était glacée. Les vagues avaient commencé par l’envoyer douloureusement contre les rochers, mais elles avaient manifestement l’intention de le soulever pour l’y écraser. Il s’efforça de ne pas trop penser à son dos, et échoua lamentablement. Avec un peu de chance, ce n’était qu’une élongation. Il avait peur de passer les mains sur ses reins pour voir.

Tout autour de lui, l’eau montait en bouillonnant. Combien de temps lui restait-il ? Il releva les yeux, chercha le Fierté du bienfaiteur du regard et vit la minuscule bosse d’une vague qui grandissait au loin. Elle ne serait sans doute pas aussi grosse que celle qui avait réussi à semer le chaos sur un vaisseau de l’Alliance, mais bien assez pour se charger de lui.

Il inspira et frissonna. Les vagues se succédaient sans répit ; si ce n’était pas celle-là, ce sera la suivante. Il haletait.

La plus proche se creusa pour se préparer à remonter, et il aperçut quelque chose qui en gravissait la crête. Des débris ? Ça ressemblait à une longue planche. S’il pouvait l’atteindre après le creux, peut-être que…

La vague roula et il fut aspergé d’écume et renvoyé en arrière. Il retint un hurlement quand les rochers lui griffèrent le dos, et poussa de ses jambes. Il avait l’impression de ne pas avancer, mais semblait tout de même se rapprocher de la planche. De son salut. Mais comment pouvait-elle être restée à la surface après une telle déferlante ?

Il comprit alors que la planche venait vers lui. Il la vit se détacher nettement dans le clair de lune en traversant une vague montante, et retoucher l’eau droit devant lui. Elle grandissait. Approchait, en fait. Un navire ?

Une embarcation, en tout cas. Il vit son bout de planche se muer peu à peu en esquif allongé traînant des filets.

Il distinguait de grands marins aux cous épais, penchés en avant, poings fermés sur des rames qui semblaient minuscules entre leurs doigts et s’abattaient dans l’eau sans relâche.

Des orcs. Ils étaient trois, finit-il par voir à mesure qu’ils approchaient. Il regretta de ne pas avoir son épée.

Un remous percuta soudain le bateau à tribord, et les trois silhouettes changèrent prestement de position, frappant l’eau de leurs rames comme avec des lances pour empêcher l’embarcation de chavirer. Tarlo retint sa respiration et le claquement de ses dents, et réfléchit un instant. Valait-il mieux mourir de froid, se noyer, ou être capturé par des…

Non, pas des orcs. Ils avaient le visage et les mains couverts de fourrure, malgré laquelle ils étaient complètement trempés. Même leurs yeux semblaient être pleins d’eau. Ils étaient enroulés dans des manteaux gris et bruns qui avaient l’air de serpillières imbibées, et se tenaient aux flancs de leur bateau de leurs pattes à la fourrure irrégulière.

Des pandarens ?

L’une des silhouettes, immense, avait la bouche ouverte mais ne semblait pas dire quoi que ce soit. Juste… crier, en fait. Une vague se dressa derrière le bateau, qui fut tiré en arrière, proue dangereusement haute. La silhouette au cri leva une patte et fit un geste tandis que le bateau échappait à tout contrôle ; elle ne ferma pas la bouche.

Elle… riait ?

L’esquif pandaren chevaucha la crête de la vague quelques secondes avant de retomber dans l’eau, et Tarlo se retrouva à moins de cinq mètres. Les trois marins étaient complètement trempés, mais le plus grand tendit une de ses énormes pattes en sa direction. Il avait toujours la bouche ouverte. Derrière le bateau, une nouvelle vague se dressait pour foncer à la rencontre des rochers.

Tarlo poussa sur ses jambes et nagea de toutes ses forces.

***

Il crachait de l’eau en frissonnant tandis que les trois silhouettes le soulevaient à bord, mais ravala son sel une fois que le bateau repartit de l’avant. Face aux vagues dressées, les pandarens étaient une force de la nature.

Ils poussaient des cris inintelligibles, deux courts suivis d’un long, comme une incantation devant la vague menaçante, qui se muèrent en éclats de joie quand ils en ressortirent juste mouillés, se donnant des tapes dans le dos en vociférant comme s’ils ne venaient pas de frôler la mort. À chaque fois qu’ils traversaient un mur d’eau, Tarlo savait qu’il allait sombrer à nouveau… puis les cris reprenaient et le bateau bondissait d’une vague à l’autre. Partout, l’eau tourbillonnait comme si d’invisibles géants s’amusaient à battre l’eau de leurs mains, mais les pandarens continuaient de l’avant. Puis il n’y eut plus de vague ; plus que les cris de joie.

Il avait arrêté de compter les vagues qui manquaient de renverser le bateau et s’était laissé rouler sur le dos. Il n’avait pas l’impression d’être trop gravement blessé. Peut-être une côte cassée ? Il avait la chair meurtrie d’un côté, mais s’asseoir lui faisait un peu moins mal qu’il ne l’aurait pensé, alors il s’enveloppa dans le manteau que ses sauveurs lui avaient passé sur les épaules. Le ciel n’avait rien perdu de son hostilité, la pluie tombait dru et leur minuscule embarcation tanguait fragilement presque sans prévenir, mais les vagues étaient… plus calmes. Il ne voyait plus le Fierté du bienfaiteur nulle part, mais apercevait au loin les sombres contours de falaises, sans doute celles que leurs navigateurs avaient prévu de contourner avant la tempête.

En regardant tout autour du bateau, il eut l’impression de se réveiller. Il était sauvé. Moins en danger, en tout cas. « Vous… merci, » bredouilla-t-il.

L’un des pandarens, le grand qui n’avait pas arrêté de crier, se figea assez longtemps pour lui répondre d’un grognement. Un autre, petit et trapu, la mâchoire épaisse, était occupé à écoper l’eau avec une chope. Le troisième, dont la capuche couvrait les oreilles, maniait deux rames d’un mouvement syncopé, le dos appuyé contre ce qui semblait être un tonneau d’un bon mètre de haut. Le pandaren parla sans se retourner ni cesser de ramer, et ses mots se détachèrent à peine de la pluie battante.

« Tu es… de l’Alliance ? » Du commun, avec un accent marqué. Une voix rude et rocailleuse. Un mâle ?

« Oui. » Il marqua une pause. « Où sommes-nous… Où allez-vous, dans ce bateau ? »

Le pandaren s’arrêta de ramer, laissant glisser le bateau quelques secondes. Il se retourna vers Tarlo. Ses yeux dorés luisaient sous la capuche comme ceux d’un animal aux aguets. Les deux longues pointes de sa fine barbe tressaillirent.

« À la pêche. »

Tarlo était aussi sec qu’il pouvait l’être, c’est-à-dire pas du tout. Il tira une autre couverture par-dessus sa tête, tandis que les pandarens se détendaient en se laissant porter par les vagues.

Les falaises s’étaient encore éloignées. Il les distinguait à peine. Il n’avait aucune idée d’où le Fierté du bienfaiteur pouvait bien être, à supposer qu’il n’ait pas fait naufrage. Un éclair fendit le ciel.

Les pandarens bavardaient, jetaient leurs lignes, inspectaient les mailles des filets, appâtaient leurs hameçons. Le grand pousseur de cris avait débouché le tonneau et remplissait des chopes deux par deux.

« Écoutez, je vous remercie vraiment, lui dit-il, mais pourriez-vous me déposer près des falaises qu’on vient de dépasser ?

— Mon cousin Shin Ga prépare son filet. Veux-tu boire quelque chose ? »

Elle – elle ! – avait la voix étonnamment douce. Tarlo n’arrivait pas à croire que ces mots sortaient de la gueule rugissante de la tempête.

Il se vit accepter une chope de bière mousseuse posée entre ses mains, et fit descendre quelques gorgées entre deux claquements de dents. La bière était tiède… mais ça n’était pas désagréable.

« Euh, merci. Tarlo, dit-il en se désignant du doigt.

— Je m’appelle Mei Pa. Je suis heureuse de partager ce verre avec toi, Tarlo. Je te présente mon frère Kuo », dit-elle en tendant une patte ouverte vers le pandaren trapu au visage épais. Kuo, sa large patte passée dans les poignées de deux chopes tandis qu’il démêlait les filets, fit un signe de tête.

« Il était en train de me raconter une fois où il avait pris un dipneuste au large de la forêt de Jade. Vas-tu à la pêche, Tarlo ? »

Non. Pêcher était assommant d’ennui. S’asseoir, attendre, regarder l’eau, et encore attendre. Les gens allaient poser une ligne dans les conditions les plus douces et paresseuses possibles, puis expliquaient qu’ils étaient pêcheurs comme si ça avait la moindre signification. N’importe qui pouvait devenir un grand pêcheur, au printemps. Quant à partir mourir de froid sur une barque minuscule au milieu de l’océan, ça, ce n’était pas assommant mais idiot.

« Je ne suis pas vraiment pêcheur, non.

— Mais tu as bien des histoires à raconter, j’imagine.

— Des histoires ? Ah, ça oui. J’en ai deux ou trois. »

Mei Pa et Shi Ga posèrent instantanément leurs intenses regards sur lui. L’idée les captivait manifestement, et se découvrir quelque chose en commun pourrait aider à les convaincre de l’emmener quelque part au sec…

Il se racla la gorge.

« Alors… Il y a quelques années, j’étais engagé dans les Paluns, et on a découvert une ville abandonnée. On était huit de notre compagnie, je crois. C’était un vieux fort délabré, sans doute construit par les nains il y avait très longtemps. On est tombés dessus pendant une mission de reconnaissance et on a commencé à inspecter l’intérieur, mais la Horde avait dû nous repérer parce qu’il n’a pas fallu longtemps pour que deux troupes de guerre arrivent devant les portes à la recherche d’un accès. Ils avaient complètement encerclé le fort, et on n’avait aucun moyen de sortir sans se faire repérer. Ils étaient beaucoup trop nombreux, des salopards laids à faire peur. Avec des haches énormes, des épées de tueurs, la totale. »

Mei Pa fronça ses larges sourcils.

« Là, Griley a eu une idée de génie : on a détaché tous les bas-reliefs et sculptures qu’on a trouvés, ramassé les tapisseries les moins pourries, et on a tout empilé dans la grande cour en les amochant un peu pour donner l’impression que ça avait été laissé là par des pillards. On a ajouté deux trois pièces par-dessus, parce que les orcs sont incapables de résister à un tas de débris s’ils pensent pouvoir y trouver de l’argent. »

Les pandarens étaient captivés par l’histoire. Shi Ga avait posé sa canne à pêche et avait pivoté vers lui pour le regarder raconter.

« Ensuite on a caché cinq ou six charges explosives sous le tas, bien recouvertes, et on s’est planqués. Quand les orcs sont arrivés, je suais comme un fou. Vraiment. Je n’étais pas sûr qu’ils se laissent avoir. Ils ont discuté de quoi faire un moment, et ont fini par envoyer quelques gobelins – vous savez, ces petits machins verts avec les grandes oreilles – pour fouiller la pile. On a attendu qu’il y en ait le plus possible dessus, six, huit, dix, et puis… BOUM ! Ça en a éliminé sans doute une bonne vingtaine, et la herse et le mur frontal y sont passés aussi. Je n’avais jamais rien entendu d’aussi bruyant de ma vie. Et pendant qu’ils se secouaient le crâne en essayant de comprendre ce qui s’était passé, on a déroulé nos cordes du haut de la porte ouest et on s’est enfuis. »

Et voilà. Kuo avait l’air de retenir son souffle. « Et ?

— Euh, hein ? »

Mei Pa intervint. « Je crois que mon frère se demande quelle est la morale de ton histoire. » Elle avait une expression étrange. Racornie.

La morale ? « Euh, eh bien on les a appâtés. On les a bien eus, et on a réussi à s’enfuir. Pas le moindre blessé, alors qu’on était à presque un contre dix ! » Il commençait à rougir.

« Je… Je vois. » Mei Pa avait vraiment l’air déçue.

« C’était la guerre, vous savez. » Il commençait à élever la voix, mais les pandarens s’étaient détournés, s’occupaient de leurs outils, reposaient les lignes, le regard perdu vers les nuages noirs. Le bateau tanguait méchamment, mais sans avancer. Le malaise était perceptible.

« Au fait, qu’est-ce que vous faites au beau milieu de l’océan pendant une tempête ? » demanda-t-il, bien conscient de l’idiotie de mettre ainsi en cause ceux qui venaient de lui sauver la vie. « Manifestement, vous n’étiez pas là pour trouver notre navire.

— Puis-je répondre à ta question avec une de mes propres histoires, Tarlo ? » répondit doucement Mei Pa, non sans gentillesse. Il hocha la tête. Et pourquoi pas ? La pluie tomberait de toute façon, alors…

***

Il y a bien, bien longtemps, pas très loin d’ici, se trouvait un tout petit village appelé Za Xiang. Les pandarens qui y habitaient étaient pêcheurs depuis toujours, et ils se nourrissaient des fruits de l’océan. Ils en dépendaient presque entièrement pour vivre, et il n’y avait pas le moindre chasseur ou fermier parmi eux. Mais ils étaient heureux et bien portants, jusqu’à ce qu’un jour, une famine surnaturelle s’abatte sur le village. Les poissons avaient disparu de la mer. Ils se nourrirent d’eau de pluie, de bière et de baies et noix, mais leurs réserves furent vite épuisées et il n’y avait toujours aucun signe des poissons. Ils n’avaient plus que leur souffrance.

Après des semaines de faim et de rationnement, ils succombèrent au désespoir. Ils envoyèrent des messagers à la capitale pour demander de la nourriture et, en attendant leur retour, des familles entières se mirent à déserter Za Xiang. Certains restaient assis sur les jetées pendant des heures en espérant finir par prendre quelque chose, mais pas un poisson ne mordait et ils rentraient chez eux les pattes vides. Sauf un jeune ourson d’environ douze ans, appelé Xun.

Xun était têtu. Il avait juré qu’il pêcherait sans s’arrêter jusqu’à prendre de quoi nourrir non seulement sa famille, mais le village entier. Malheureusement, il ne connaissait strictement rien à la pêche, donc il attendait le long des jetées en appelant les poissons, les cherchait à la surface de l’eau. Il avait bien une ficelle nouée à un bâton mais, comme ses voisins s’étaient résolus à manger jusqu’à leurs propres appâts, il n’avait rien à mettre sur son hameçon. Il décida donc de procéder par ruse : il polit des cailloux jusqu’à les faire briller et les fit ricocher à la surface, espérant que des poissons sauteraient hors de l’eau pour les attraper. Mais rien. Il passa une semaine entière à jeter ses cailloux, oubliant même de dormir, avant d’abandonner.

Il se mit ensuite en tête de les convaincre de sortir. Il plongea la bouche dans l’eau et leur raconta des blagues dans leur langue natale. Mais les poissons ne partagent pas notre sens de l’humour, et s’il y en a qui entendirent le son de sa voix aucun ne vint en tout cas le saluer à la surface.

Au bout de trois jours de plus, il semblait bien ne plus y avoir un seul poisson dans la mer et Xun fut pris de colère. Il dispersa ses cailloux et se mit à marcher dans l’eau jusqu’à sentir l’océan se refroidir et perdre pied. Derrière lui, la rive et le village paraissaient minuscules. Il retint sa respiration et plongea à la recherche des poissons, gardant les yeux ouverts malgré la brûlure du sel pour pouvoir les attraper. Et tout au fond, dans la boue, il aperçut un minuscule poisson brun, comme caché dans le sol. Il partit vers lui rapidement mais, alors qu’il approchait, une ombre immense vint barrer la lumière du soleil et il vit une gueule géante et reptilienne le dépasser pour mordre dans son poisson avec voracité.

Le monstre qui venait de lui voler sa cible était gigantesque, long et poisseux comme une anguille, mais aussi ramassé comme s’il n’était plus capable de vraiment s’étirer. Il avait l’estomac rond et boursouflé, et des poissons encore vivants empalés sur ses dents argentées. Xun comprit que c’était lui qui mangeait toute la pêche de Za Xiang depuis si longtemps et privait même les meilleurs pêcheurs du village de la moindre prise.

Il aurait pu tenir debout allongé dans sa gueule. La créature était si énorme que le simple fait de nager à ses côtés le terrifia, mais il était trop en colère pour rentrer. Il partit à sa poursuite, battant des pattes au même rythme que ses nageoires et imitant ses mouvements pour fendre l’eau. Il fonça directement vers sa gueule et, toujours dans le même souffle, passa la patte entre deux immenses dents pour attraper un poisson. Puis il souffla enfin son air et fila vers la surface avant que la créature ne le happe.

Il rapporta sa prise tout droit chez lui et la posa sur la table, puis dit à toute sa famille qu’elle n’avait pas besoin de partir : il suffisait de trouver un nouveau moyen de pêcher et il serait à nouveau possible de nourrir tout le monde.

Il avait compris, comme tous ceux qui veulent aller à la pêche le doivent, que ce n’est pas une tâche passive.

***

Tarlo dut baisser les yeux et plonger les lèvres dans sa bière pour réprimer le sourire narquois qui tenait à se former sur son visage malgré la pluie, le froid et tout ce que ces fous d’hommes-pandas semblaient décidés à ignorer.

Bien sûr. Un enfant pandaren avait nagé jusqu’au milieu de l’océan, été assez rapide pour tirer un poisson de la gueule d’une anguille géante, était reparti sans se faire dévorer et avait sauvé son village affamé. Évidemment.

Mais il se contenta de dire : « C’est une histoire intéressante. »

Mei Pa lui sourit comme si elle lisait dans son esprit. « Ce n’est qu’une histoire, Tarlo, et même pas entière. Mais je crois qu’elle compte beaucoup. »

Les pandarens ne l’excluaient pas. Ils ne lui avaient pas seulement sauvé la vie et raconté une histoire, mais aussi donné une minuscule canne à pêche tordue et quelques appâts, comme une épée en bois à un enfant. Il s’était amusé à lancer sa ligne à l’eau d’une main pendant que Mei Pa parlait. De la pêche. Tu parles. Il s’agissait plutôt de tremper un bout de ficelle dans l’océan pour essayer d’oublier ses frissons. Une heure à attendre en écoutant, et rien. Pas la moindre prise.

Maintenant que Mei Pa s’était tue, il tourna les deux jambes vers l’eau et regarda avec attention. Mais au fait, pourquoi n’avait-il pas attrapé de poisson ? Kuo et Shi Ga remontaient des filets entiers de carpes odorantes.

« Ne t’en fais pas, Tarlo. Parfois, les poissons ne viennent pas, c’est tout. Ça n’a aucun rapport avec toi. » Il sortit son jouet de l’eau puis tourna le regard vers la pandarène et laissa tomber le bâton à ses pieds avec un grognement indifférent. S’ils avaient fini, alors lui aussi. Ils pouvaient rentrer.

Quelques minutes plus tard, la barque repartit.

***

Il leva les yeux vers le ciel. La pluie battait de plus en plus fort. Depuis longtemps, ses couvertures ne faisaient plus que garder le froid et l’humidité plus près de lui. Il essaya de se rappeler quand il avait aperçu les falaises pour la dernière fois. Il y avait quoi, quatre, cinq heures ? Il faisait encore nuit.

« Est-ce qu’on se dirige vers la terre ? demanda-t-il à la cantonade.

— La pêche est encore bonne, » lui répondit Shi Ga d’une voix rauque. Un éclair zébra le ciel et les nuages semblèrent repartir de plus belle.

Il se dit que quitte à mourir, il préférait le devoir à ses propres erreurs plutôt qu’à l’aveuglement d’autres personnes, et parcourut l’eau du regard à la recherche d’un endroit à gagner à la nage malgré ses blessures. Des débris, un récif de corail. N’importe quoi. Mais il ne voyait que des nappes de pluie si épaisses qu’elles le forçaient à plisser les yeux.

Non. Il y avait autre chose. Là, non loin de la surface, une forme sinueuse d’un noir huileux, qui bougeait. Il crut apercevoir une nageoire, mais trop profond pour pouvoir en être sûr. Le bateau se balança légèrement et il agrippa le garde-corps. C’est l’orage qui nous secoue un peu, pas… cette chose.

« Hé… » commença-t-il, mais Kuo et Shi Ga tiraient déjà leurs rames hors de l’eau. L’embarcation dériva lentement jusqu’à s’immobiliser. Ils sentaient tout le poids de la pluie.

« Ne trouble pas la surface, murmura Shi Ga de sa voix de fumeur de pipe. Il va s’en aller. » En voyant la forme opaque tourner en cercles parfaits sous leur pied, Tarlo n’en était pas si sûr. Sa nuque le grattait et une envie de tousser lui montait dans la gorge mais, tant qu’il pouvait l’éviter, il ne ferait pas le moindre bruit avant que la chose ne soit partie.

Kuo semblait beaucoup moins troublé. « Tarlo, veux-tu que je poursuive l’histoire de Xun ? Ça paraît être le moment parfait. » De sa grosse patte, il lui tendit une nouvelle bière. La pluie battante chassait la mousse du bord.

Complètement cinglé.

***

La prise de Xun ne suffit pas à nourrir tout Za Xiang. Même pas toute sa famille, en fait, bien qu’ils l’aient découpée en dés, fait une soupe avec les nageoires et mâché les écailles à part. Mais elle comptait : si un amateur pouvait prendre un poisson, pourquoi les maîtres qui avaient pêché toute leur vie n’y arriveraient-ils pas ? Les villageois s’y remirent jour et nuit, si nombreux que les minuscules jetées débordaient et qu’ils devaient se serrer et croiser leurs lignes. Les non-pêcheurs commencèrent à construire des extensions pour que tout le village ait la place d’être assis côte à côte avec une canne tendue vers l’eau.

Mais malgré cet effort collectif, la famine persistait. Un ou deux poissons étaient arrachés à l’eau chaque jour, et les villageois se regroupaient en file sur la place centrale pour se partager les parts. Les gargouillis de leurs estomacs résonnaient à la surface de l’océan. Ils s’amaigrirent, leurs dos, bras et visages se creusèrent jusqu’à paraître émaciés. Ils perdaient le sommeil et tournaient en rond. La mer semblait vide.

Xun était malheureux. Tout son village avait à nouveau travaillé dur pour se nourrir mais il savait que le monstre qu’il avait rencontré était tapi dans les profondeurs et dévorait tous les poissons pour affamer sa famille et ses amis. Il n’avait parlé à personne de la créature, craignant que les villageois aient trop peur pour aller pêcher. Alors une nuit, il sortit une barque et partit sur l’océan. Il avait chargé son embarcation de caques vides et de marmites qui l’alourdissaient terriblement, et pagayait avec une lance car presque tout le bois des rames avait depuis longtemps servi à étendre les jetées. Il lui fallut la moitié de la nuit pour perdre la terre de vue. Le vent se durcit et il n’avait pas de manteau pour se tenir chaud. Personne n’aurait taxé Xun de sagesse.

Quand le village eut disparu à l’horizon, il se mit à crier en battant l’eau de sa lance. Il prit les lourds pots et caques qu’il avait apportés et les jeta dans l’eau de toute sa force. Certains coulèrent tout droit et soulevèrent de grands nuages de boue avec le bruit de pieds géants courant au fond. Il frappa ainsi l’eau jusqu’à l’aube, jusqu’à ce que, de ses yeux perçants, il crut apercevoir le monstre qui serpentait vers lui dans une traînée de vagues.

Il saisit sa lance, prêt à frapper dès que la créature approcherait de sa barque. Mais, derrière elle, il vit d’autres formes qui approchaient, certaines aussi grosses que l’anguille géante, d’autres plus encore. Il vit des mâchoires cornées, des écailles gigantesques, des queues et ailerons. Chacun des monstres était plus grand qu’une maison de Za Xiang, et son piège les avait attirés à lui.

Il était paralysé par le choc et, avant qu’il puisse se demander que faire, ils arrivèrent à sa barque et la déchiquetèrent. Il roula dans le froid de l’océan, perdu au milieu d’un banc de monstres marins. La faim les précipita vers lui toutes dents dehors, et il battit de sa lance et des pieds si vite qu’il jaillit brièvement de l’eau, comme un poisson volant. Les créatures s’agitaient de plus en plus à chaque fois que leurs mâchoires claquaient dans le vide, et dirigeaient leurs coups de dents aussi bien entre elles que sur lui. Il profita de l’occasion pour en frapper une de sa lance, mais le fer se brisa en quatre comme une peau de banane.

La frénésie se poursuivit ainsi jusqu’à ce que le soleil se lève puis se recouche. Xun était fatigué. Il était entouré par cinq monstres, chacun jouant des dents pour empêcher les autres de le manger avant lui. Mais une des immenses tortues à la peau cornée finit par venir battre des nageoires sous lui, mâchoire ouverte comme une porte dans le sol, et il fut emporté vers elle par le violent courant ainsi créé. Il fut aspiré tout droit dans sa gueule, et tout devint noir.

***

« Et qu’est-ce que je suis censé apprendre, là, Kuo, aboya Tarlo en détournant les yeux de l’eau. Qu’il ne faut pas partir au milieu de l’océan sur un bateau minuscule ? Parce que vous trois n’avez pas l’air d’avoir bien compris cette leçon. »

Kuo le regarda d’un air surpris. « Oh, mais non. Ce que Xun a appris c’est que, quelle que soit la taille du poisson que tu vois, il y en a toujours un plus gros. Mais je n’ai pas fini. »

***

Le gosier de la bête était froid, plein d’eau de mer et de bruits. Dans l’obscurité de la gueule refermée sur lui, Xun ne voyait rien. L’eau ralentissait les coups qu’il donnait aux organes et la mâchoire d’acier restait obstinément close.

Il savait qu’il ne pourrait pas se ménager une issue par la force, mais aussi que la créature attendait toujours d’avaler sa bouchée. Alors il retint le peu de souffle qu’il lui restait, le fit remonter dans sa bouche avant de l’aspirer à nouveau dans ses poumons, et continua ainsi. Il gonfla les joues et se serra la poitrine, puis se plaqua à la paroi de l’immense gosier pendant que la bête nageait en rond en lui donnant des coups de langue pour le pousser vers son estomac. Il était épuisé et terrifié, mais il ferma les yeux et attendit.

Quelques jours plus tard, alors que la plupart des habitants de Za Xiang étaient rassemblés sur les jetées pour pêcher, un vieux pandaren parcourait la plage à la recherche de bois flottant et d’algues. Quelle ne fut pas sa surprise de voir une maison sur le sable ! Mais elle grandit encore lorsqu’il approcha et vit que la « maison » était en fait une tortue-dragon, avec une tête allongée comme celle d’un serpent et une carapace enroulée tout autour de son corps, même sur son ventre.

Il fallut tous les villageois pour tirer la créature plus haut sur la rive. Ils apportèrent des marteaux pour briser la carapace et en jouèrent jusqu’au soir, les impacts couvrant les gargouillis de leurs ventres. Quand l’épaisse couche fut percée, ils trouvèrent assez de chair tendre à découper pour nourrir tout le monde.

Le bruit des marteaux avait réveillé Xun et, quand les villageois ouvrirent le ventre de la bête il s’en extirpa à la grande joie de sa famille et de tout Za Xiang. L’animal avait été presque aussi têtu que lui et avait refusé d’ouvrir la bouche pour laisser échapper sa proie. Dans son gosier, Xun avait retenu sa respiration si longtemps que la tortue avait fini par se noyer, et le puissant mouvement de l’air entre sa bouche et ses poumons avait empêché le corps de couler.

Il dit aux villageois qu’il n’y avait rien à craindre et qu’ils pouvaient pêcher tout ce qu’ils voulaient, des plus petits goujons aux plus énormes bêtes. La chair de la tortue-dragon fut cuisinée, et les ventres remplis pour la première fois depuis bien longtemps.

***

Maintenant que l’histoire était terminée, Tarlo prit conscience du clapotis mécanique de l’eau sur les vagues, un grondement qui montait et redescendait continuellement. Mais il avait encore plus conscience de sa peur. Ses doigts étaient fermement enroulés autour d’un manche de rame et refusaient de lâcher.

Sous l’eau, la grande forme avait cessé de tourner et s’était attardée pour ce qui lui avait semblé une éternité. Sans doute prête à frapper, se dit-il. Shi Ga avait gardé les yeux braqués sur l’eau pendant toute la durée de l’histoire, et la pluie qui ricochait sur sa capuche et son visage donnait à sa barbe l’air de deux queues de rats attachées à son menton.

Enfin, sans prévenir, la forme s’était estompée progressivement jusqu’à ce que Tarlo la perde de vue. Quelques minutes plus tard, toujours sans un mot, les pandarens replongèrent leurs rames dans l’eau.

Ce n’avait probablement été qu’un requin, de toute façon. La vraie source d’inquiétude pour Tarlo était le froid ; il frissonnait tellement sous l’orage qu’il avait l’impression d’avoir des glaçons à la place des os. Il peinait à empêcher ses mains de trembler. Les pandarens l’aidèrent à enfiler un manteau détrempé, puis lui en passèrent deux autres tirés d’une malle en fer, et lui servirent plus de bière. Peut-être pourrait-il être sûr d’avoir vraiment survécu à son naufrage s’ils arrivaient à terre assez rapidement.

Mais en attendant, le bateau continuait à avancer et la curiosité, une curiosité bête et aveugle comme elle l’était souvent, prit le dessus. Ce gamin appelé Xun était parti pour sauver son village, avait eu la chance de tomber exactement au bon endroit, avait repoussé des monstres pleins de dents sans la moindre égratignure. D’un coup d’un seul, il avait sauvé tout le monde, s’était échoué sur la plage à côté de chez lui et la vie était retournée à la normale ? Mais bien sûr !

Il tapota l’épaule de Kuo. « Et c’est tout ? Il trouve des grosses bêtes, se fait avaler, survit miraculeusement et quand la bête s’échoue ça sauve tout le village de la famine ?

— L’histoire de Xun ne s’arrête pas là, évidemment, répondit Kuo en secouant la tête.

— Forcément, aboya Tarlo. Ça ne s’arrête jamais quand on invente tout au fur et à mesure. Comme ça doit être pratique de ne pas être limité à des choses qui ont vraiment eu lieu. Combien de temps est-ce que Xun a retenu son souffle ? Deux jours ? »

Il s’était attendu à voir Kuo se renfrogner mais c’est un sourire qui sembla se dessiner sur son visage, malgré la pluie qui imprégnait sa fourrure.

« Il est bon que tu te rappelles son nom. Shi Ga raconte la suite mieux que moi, je vais le laisser continuer. » Kuo et Mei Pa allèrent prendre les rames et Shi Ga s’assit sur le banc à côté de lui tandis que le bateau continuait à voguer sans but ni destination apparents. Les yeux du pandaren n’avaient rien perdu de leur éclat et sa voix rauque obligea Tarlo à se pencher malgré lui pour l’entendre clairement.

« Il s’était écoulé beaucoup de temps depuis que Xun avait sauvé son village, et, comme à chaque fois que le temps passe, beaucoup de choses avaient changé… »

***

Des années durant, Xun nourrit son village. Les habitants de Za Xiang mangeaient des tortues-dragons, de grands calamars à huit yeux, des anguilles géantes. Et personne n’en mangeait autant que Xun lui-même, qui buvait également leur huile. Il devint un adulte grand et fort, jusqu’à ce que sa tête dépasse les toits du village. Il marchait bien droit et avec aplomb, tel un tronc de chêne. Comme tous les pandarens mâles qui habitent à portée des vents froids de l’océan, il se laissa pousser une longue barbe, rendue rêche par le sel marin comme le cuir d’un animal sauvage. Il avait les yeux rouges et injectés de sang et les pupilles rétrécies comme celles d’un poisson, et on racontait qu’il voyait à plus d’une lieue sous l’eau.

Lorsqu’il plongeait dans l’eau vêtu d’une chemise, l’eau tremblait si fort devant sa présence qu’elle se réfugiait dans ses vêtements et les trempait pendant des jours. Il se mit alors à étendre ses chemises, qu’il fallait douze couturiers du village pour fabriquer, sur la plage pour les laisser sécher. Le sel les rendait rigides et rugueuses, et les oursons trébuchaient dessus ; pire encore, à chaque fois qu’il se retournait dans son sommeil il abattait le mur de sa maison. Il prit alors l’habitude de se promener sans chemise et de dormir sur la plage pour épargner au village le fardeau de sa stature.

Adulte, il commença à attraper les énormes montres marins à mains nues, et reçut d’innombrables piqûres et morsures dont les cicatrices blêmes dessinaient une parfaite constellation sur son torse et sa mâchoire. Un requin titanesque dont la gueule portait une dent pour chaque habitant de Pandarie la referma un jour sur son oreille. Il ne réussit pas à le déloger et rentra jusqu’à la rive en marchant au fond de l’océan. Il souleva la bête hors de l’eau pour l’asphyxier et la traîna sur la plage, formant au passage les rivières qui coulent encore aujourd’hui près de Za Xiang. Quand les villageois détachèrent le requin, une partie de son oreille vint avec. Ce qu’il en restait était aussi dur qu’une peau tannée, et sa famille lui apporta un anneau aussi gros qu’un cerceau à passer dedans.

Et tous les villageois arrêtèrent de pêcher, car ils n’en avaient plus besoin.

Xun était heureux de s’occuper de tout. Mais alors qu’arrivaient ses vieux jours, il commença à s’inquiéter. Les poissons étaient restés rares au large de Za Xiang, et il n’en avait plus aperçu plus de quelques-uns d’un coup depuis son enfance. L’appétit des habitants qui se nourrissaient des immenses bêtes n’avait fait que croître, mais aucun n’avait grandi comme lui et ne pouvait tirer les monstres hors de l’eau comme il le faisait. Il craignait qu’à sa disparition les villageois doivent à nouveau céder l’océan aux monstres et choisir entre partir et mourir de faim.

Un sage aurait pu lui conseiller de mener les siens vers les terres à la recherche d’une nouvelle vie. Un héros de sa force et de sa stature, qui avait accompli tant d’exploits, pourrait sûrement devenir un grand chasseur ou gagner pour sa famille et ses amis une bonne place dans une grande ville.

Mais Xun n’était pas un sage. Il était têtu et adorait son village, et décida donc à la place de lui donner à manger pour toujours.

La nuit, couché près des jetées, il avait entendu de vieux pêcheurs parler entre eux, des pandarens à la fourrure déjà grise quand il n’était encore qu’un ourson. L’une de leurs histoires était revenue si souvent qu’elle était gravée dans son esprit : celle d’un monstre sans nom aussi grand que la mer lui-même. La bête mesurait mille pieds de large, plus qu’aucune à avoir jamais foulé la terre ferme. La première fois qu’il avait entendu l’histoire, la créature avait été un immense requin aux innombrables rangées de dents acérées. La deuxième fois, elle était devenue une méduse, translucide comme le verre et couverte d’aiguillons.

Il ne voyait pas dans ces versions différentes une remise en cause de la véracité de l’histoire. Quelle que soit la bonne, se disait-il, la bête serait assez grande pour être partagée entre tous et il y avait assez de sel et de fumée pour en sécher les restes pour très longtemps ; ses nageoires ou tentacules feraient une soupe bien épaisse ; sa panse pourrait donner de belles darnes fraîches aussi bien que des lamelles séchées ; sa chair pourrait être coupée en dés, frite, poivrée, fourrée, marinée, farcie de légumes, filetée, grillée, cuite à la broche. Cette prise nourrirait tout le monde pendant des mois. Des années. Des générations.

Un autre trait commun à toutes les versions de l’histoire était que cette gargantuesque créature vivait très profond dans l’océan, plus profond que personne n’était jamais allé. Il passa alors des heures à emplir ses poumons d’air, assis sur la plus haute colline des environs pour avaler toutes les bourrasques qui arrivaient jusqu’à sa bouche. Il s’attacha de lourds tonneaux aux pieds pour couler jusqu’au fond des mers. Il entra dans l’eau et les remous créés par ses pesantes foulées formèrent des bancs de sable à la surface ; les mouettes qui nichaient dans sa barbe fendirent le ciel d’une grande flèche blanche et les villageois, habitués au phénomène, les saluèrent comme s’il s’était agi de Xun lui-même.

***

La barque s’était immobilisée à nouveau et, sans vraiment y penser, Tarlo se retrouva canne en main et ligne dans l’eau, perdu dans ses pensées. Mei Pa et Kuo avaient fait de même, relançant plusieurs fois avant de s’asseoir, satisfaits. Deux statues ruisselantes de pluie.

À ses débuts dans l’armée, Tarlo avait été jeune et idiot, lui aussi. Il savait que combattre pour l’Alliance pourrait mener à autre chose que juste une autre guerre, d’autres corps disloqués allongés sur le sol tous identiques. Mais quand on était jeune et idiot, on pouvait savoir quelque chose qui n’avait rien de vrai. Il y aurait toujours un nouvel ennemi ou un objectif que deux peuples convoitaient sans pouvoir le partager. Les peuples guerriers fabriquaient des générations guerrières. La mort menait à encore plus de mort. Et tout ça.

Alors pourquoi n’avait-il pas quitté l’armée, n’était-il pas rentré chez lui ?

Il s’interrompit. C’était très étrange, mais il était sûr d’avoir senti une tension sur la ligne. Peut-être seulement un frisson dans le froid… mais non, là, il le sentit à nouveau. Il agrippa la canne à deux mains et Shi Ga se tut soudainement, mettant son histoire de côté pour le regarder pêcher.

« Doucement… » Tarlo se leva aussi prudemment que possible. Il affirma sa prise sur la canne comme s’il tenait une lance. Une nouvelle tension, puis une autre, et il tira brusquement vers le haut sur…

…un hameçon vide qui jaillit des vagues et vint lui frapper l’épaule. La ficelle mouillée s’enroula autour de son oreille.

Ce salopard de poisson avait détaché son appât de la ligne, comme ça. Peut-être qu’ils avaient été deux et en avaient emporté chacun une moitié. Il était presque assez en colère pour plonger à leur poursuite, mais aperçut alors le visage impassible et velu de Shi Ga. Était-ce l’équivalent pandaren d’un sourire narquois ?

« Allez, continue, » rugit-il.

***

Xu disparut sous les vagues. Il coula jusqu’à perdre le fil du temps, parcourut mille fois sa propre taille dans les profondeurs. L’eau devint plus froide, les poissons plus rares et la mer plus sombre partout autour de lui.

Il avait déjà nagé profond, mais jamais jusqu’à ne plus sentir aucun mouvement et être entouré de murs. Malgré l’eau qui emplissait ses oreilles, il avait l’impression qu’une force montait du fond de son crâne pour les broyer. Ses tympans finirent par éclater et saigner. Il ressentit l’acide du sel, mais ne chercha pas à fuir les profondeurs.

Il sombra dans l’opacité jusqu’à ce que ses yeux perdent toute utilité. Même le plus infime brin de lumière s’était estompé au-dessus de lui et il ne voyait pas au-delà des pattes levées devant son visage. Il ne vit pas les créatures nébuleuses aussi grosses que des baleines qui passèrent dans le noir et, quand il vint frôler leurs écailles, elles étaient trop énormes pour le remarquer.

Il sombra jusqu’à s’endormir puis se réveiller après une nuit de sommeil, toujours en chemin. Sous lui, l’eau dégageait une légère chaleur et il nagea vers le bas jusqu’à sentir une poussière noire teintée de bleu sous ses pattes. À ses pieds s’ouvrait une gigantesque ouverture qui fendait le sol marin. Il détacha ses poids et s’y engagea, sûr d’être bientôt au centre d’Azeroth.

Dans la crevasse, il sentit un vif courant et ses oreilles brisées perçurent les échos de chacun de ses mouvements projetés au loin. Il comprit que la caverne était assez grande pour constituer une mer à elle seule et que ses murs étaient si éloignés qu’il lui faudrait plus d’une heure pour nager de l’un à l’autre. Il s’assit et laissa ses yeux s’ajuster à l’obscurité qui régnait si près du sol du monde. Peu à peu, il commença à distinguer des silhouettes vagues, des formes oscillantes, et le surplomb formé par un grand rocher au-dessus de lui. Devant l’alcôve ainsi formée s’ouvraient de vastes crêtes et il était certain qu’il y trouverait la tanière de la grande bête sans nom, car il n’avait pas vu d’endroit plus profond dans tout l’océan.

Mais la montagne qui faisait le tour de la caverne lui semblait étrange. Elle était du brun pâle d’un ver de terre, pas de l’indigo des roches océaniques. Même dans l’obscurité, il en distinguait clairement la couleur. Il s’interrogeait.

Puis les branchies de la montagne tressaillirent et une pluie de pierres s’en détacha, et il comprit qu’elle était vivante.

Elle était aussi grosse que son village tout entier et dégageait assez de chaleur pour chauffer cette crevasse au fond de l’océan. La présence de Xun l’avait éveillée et elle s’ébroua. Il aperçut des centaines de tentacules abrités sous son corps comme si elle était le tronc d’un arbre titanesque. Chacun avait à son bout un dard aussi grand qu’un pandaren adulte.

La mâchoire de la bête était une véritable barrière de corail, et les requins qui se faufilaient entre ses dents pour en détacher les reliefs de ses repas étaient chacun assez gros pour faire chavirer un bateau d’une simple poussée de son museau. Sa peau lisse était couverte de baguettes souples qui ondulaient dans l’eau. Quand elle s’éleva, des strates entières de terre tombèrent d’elle et l’odeur de son souffle vint emplir l’océan d’ères entières de mort et de décomposition. Xun se sentit fatigué pour la première fois depuis longtemps.

Ses yeux et oreilles, jadis si formidables, le laissaient démuni dans cette fange ; la rugosité de sa barbe flottante n’était qu’un cruel signe de son vieillissement ; il n’avait pas goûté à l’air frais ou senti la caresse du vent depuis des jours. À côté de cette créature, il n’était pas que petit, mais minuscule. Un ourson devant le soleil.

Son poing heurta de plein fouet une des gigantesques dents, et une fêlure courut jusqu’à la gencive. Un nouveau coup fendit l’eau et la dent se brisa dans une pluie de fragments qui jaillirent dans la gueule comme autant de harpons. Quatre requins occupés à nettoyer la mâchoire furent alors aspirés au fond du gosier géant comme par un invisible tourbillon.

Xun baissa la tête et continua à frapper. Dans un ignoble craquement que même ses oreilles mutilées perçurent, six dents de plus s’éparpillèrent ; elles furent entraînées vers le haut, accrochant algues, poissons et baleines au passage. Et quand elles finirent par émerger à la surface couvertes de plantes et cadavres empalés, ce fut comme si quelque géant s’était servi d’arbres pour ses brochettes aux fruits de mer.

La créature finit par refermer les mâchoires. Xun planta les pieds dans le moelleux de ses gencives et poussa pour empêcher la gueule de se refermer sur lui. Ses poignets se tordirent avec une vive douleur, ses os furent mis en miettes, mais il réussit à maintenir une ouverture. Refusant de céder, la bête envoya ses tentacules ventraux entre ses dents pour l’étrangler, tirer sur ses membres et lui poignarder l’abdomen.

Les blessures ouvertes par leurs morsures étaient ignobles, sanguinolentes, mais moins horribles que le poison. Il sentit son sang brûler dans ses veines. Il ne pouvait pas baisser les bras pour se protéger car les terribles mâchoires pourraient alors se refermer sur lui, alors il mordit l’un des tentacules de toutes ses forces, et serra les dents jusqu’à en arracher la chair. Il agrippa alors le moignon qui se repliait et fut tiré hors de la gueule, libre.

Les requins qui avaient élu domicile dans la gueule géante s’accrochèrent à ses membres, mais leurs morsures aidaient à faire couler le poison hors de ses veines et il s’en servit de bouclier pour empêcher les tentacules de lui percer les yeux. Dans le même temps, il remonta par-dessus la gueule de la bête et se mit à lui marteler le haut du crâne. Les aiguillons couchés sur la peau se redressèrent comme ceux d’un immense diodon et la peau de Xun se déchirait un peu plus à chaque nouvel impact, mais il continua. Dans la ouate des profondeurs, chaque coup tombait comme la foudre frappe la lande. Les aiguillons explosaient et la chair cuisait sous la force des chocs, mais la créature restait aussi muette qu’une pieuvre.

Ils combattirent ainsi des jours sans discontinuer. Xun frappait la tête ou le ventre et reculait lorsque les tentacules approchaient trop. La bête tentait de l’attirer vers sa gueule ou de lui briser les os. Leur bataille était si furieuse que des vagues vinrent déferler non loin de Za Xiang, si grandes que les villageois craignirent pour leurs vies. Les jetées se brisèrent et furent emportées dans l’océan et les gens se réfugièrent dans leurs maisons.

Xun finit par faiblir. Le poison lui rongeait le cœur et il devenait de plus en plus dur de bouger les bras. La dizaine de tentacules restants s’enroulèrent autour de sa taille, de ses jambes, et serrèrent. Il sut qu’il n’aurait pas la force de les repousser alors, avant qu’ils n’enserrent aussi ses bras, il enfonça ses doigts dans deux d’entre eux, planta les pieds au sol et tira. Il sentit ses os claquer comme des fouets.

L’immense corps jaillit dans l’eau sur des lieues entières, suspendu à ses tentacules comme un cerf-volant au bout de son fil. Xun tira de toutes ses forces et abattit la montagne contre le fond de l’océan dans un fracas qu’il ne pouvait plus entendre. L’impact projeta un nuage de terre grise et de poussière sur des kilomètres. Sans perdre de temps, il enroula les tentacules autour de ses poignets et essaya de traîner la bête vers l’avant. Il avait déjà réussi à la soulever, et il ne lui restait plus qu’à la remonter à la surface. Il tira, attendant de sentir l’énorme carcasse venir avec lui.

Mais elle ne bougea pas.

Sa vue était réduite à deux minuscules points. Ses gestes n’étaient plus que coton, ses poumons agonisaient. Il fallait qu’il récupère pour essayer à nouveau alors, à peine conscient des battements de son propre cœur, il se traîna jusqu’à l’ouverture jusque-là obstruée par la masse de la bête.

Dans le noir, un banc de minuscules poissons vint danser autour de lui. Leurs nageoires miniatures ondulaient sur des écailles d’or pâle et, dépassant sa propre souffrance, il fut pris de pitié. Pitié pour les poissons ambrés qui avaient été emprisonnés ici, mais aussi pitié pour leur geôlier. L’immense bête avait dévoré la plupart des petits poisons de la mer puis enfermé les survivants pour se les réserver. La famine qui avait frappé son village n’était due qu’à une autre faim.

Xun avait de plus en plus de mal à donner corps au moindre souvenir, mais sa mission restait primordiale. Il allait se reposer et essayer de soulever la chose à nouveau. Il s’allongea sur le sol océanique dans une nuée de poissons aux couleurs vives, et sacrifia une toute petite partie de l’air qui lui restait dans un souffle aux myriades de bulles.

Il se demanda s’il avait vraiment trouvé le point le plus profond de l’océan. Il se demanda si les histoires étaient vraies et, tandis qu’il s’interrogeait, son esprit commença à se détacher de son corps. Juste avant que ses yeux ne finissent par se fermer, il vit les poissons sortir de la caverne et s’éparpiller dans l’océan.

***

Shi Ga se leva. Probablement, se dit Tarlo, parce que l’histoire était terminée. Mais il avait encore à dire : « Quand Xun s’est battu, les habitants de Za Xiang n’ont vu que des vagues. Mais la pêche n’est pas que ce qu’on voit à la surface de l’eau ; c’est aussi tout ce qui se passe en dessous, ce que voient les poissons. C’est une lutte entre la vie et la mort, même si ça n’apparaît pas à tes yeux.

— Et que sont devenus les poissons libérés de la caverne ? demanda Tarlo avec un hochement de tête.

— Xun l’ignorait, mais ils étaient les ancêtres de la carpe dorée. Ils ont nagé jusqu’en sûreté et se sont multipliés. Aujourd’hui, c’est une des espèces les plus communes de notre océan et elle nourrit jeunes et vieux, grands et petits. »

Tarlo tourna les yeux vers un des seaux du bateau. Deux poissons aux écailles dorées y nageaient en rond. D’accord. Il comprenait l’idée, à présent, ou au moins en partie. Xun avait sauvé son village en lui trouvant accidentellement une nouvelle source de nourriture. Jolie petite histoire, malgré quelques lacunes.

« Mais si Xun est mort dans cette caverne, comment avez-vous pu en savoir autant sur leur combat ? » demanda-t-il, trop bas pour être entendu par-dessus la pluie battante. Il se sentait coupable de pointer ce détail. Manifestement, cette histoire comptait beaucoup pour ces pandarens ; Xun avait sans doute été l’arrière-arrière-grand-père de quelqu’un et célèbre à son époque.

« Hum, » répondit Shi Ga, comme s’il s’interrogeait sur ce point pour la première fois. Aucun des autres ne dit le moindre mot ; ils continuèrent à marteler l’eau de leurs rames. Shi Ga en prit une à son tour sous la pluie persistante.

Ils ramaient depuis des heures. Le soleil ne s’était pas montré et Tarlo n’avait pas l’impression qu’ils s’étaient rapprochés de la terre. Les pandarens maniaient leurs avirons en cadence à présent et paraissaient se contenter d’avancer droit devant au hasard, jusqu’à ce que Shi Ga hume l’air avant de sortir le sien de l’eau, bientôt imité par ses compagnons. « Aaahh, » dit-il en inspirant à fond. La barque tanguait.

« Nous y sommes. »

***

Tarlo frissonnait, mais quand les vagues s’agitèrent et vinrent les éclabousser il oublia le froid. Mei Pa s’était dirigée vers la malle en fer qui trempait à présent dans l’une des plus grosses flaques du bateau. Elle y prit un objet qui semblait trop gros pour le coffre dont il sortait. On aurait dit une chaîne d’ancre rouillée terminée par un crochet, le genre que des marins utiliseraient pour amarrer un navire. D’immenses filets y étaient accrochés comme des pétales sur une fleur.

Mei Pa se percha telle une figure de proue sur le nez de la barque, dans une posture où elle semblait prête à basculer par-dessus bord à tout moment ; malgré son imposante stature, le bateau ne remua pas. Elle se mit à faire tournoyer la chaîne au-dessus de sa tête et Tarlo ne put réprimer un geste de recul quand le crochet percuta l’eau dans une gerbe colossale. Les maillons métalliques se mirent à courir par-dessus l’épaule de la grande pandarène vers le fond de l’océan.

Tarlo avait mal à la tête.

Elle resta concentrée sur sa tâche, yeux rivés sur les vagues pendant plusieurs minutes. Elle se raidit soudain et il était sûr qu’elle allait basculer, mais elle se mit à tirer sur la chaîne et le premier des filets remonta jusqu’au bateau. Il était chargé de butin, des poissons brillants d’or, de nacre ou de vert que Kuo et Shi Ga commencèrent à verser partout sur la barque dans un déferlement marin.

Maussadement, Tarlo relança sa ligne pour enfant dans l’eau.

Les pandarens s’affairaient, et il vit les chopes, pots, filets et seaux à appâts déborder peu à peu de poissons frétillants. Certains nageaient dans les flaques à leurs pieds. Il n’y avait bientôt plus de place mais ils continuaient à en remonter : un brunâtre au nez écrasé avec un tentacule planté sur la tête, un couleur d’ébène fumant comme de la roche volcanique, un autre petit et bleu au corps couvert d’une fine couche de… glace.

« Ceux-là sont… vraiment… délicieux… » commenta Mei Pa, relâchant un instant son effort sur la chaîne.

Quelques filets remontés plus tard, ses bras commencèrent à faiblir. Kuo et Shi Ga étaient venus l’aider et tous trois avaient repris leur chant en canon, qu’ils braillaient à tue-tête en s’affairant sur l’énorme chaîne.

Tarlo était épuisé, mais il avait appris depuis longtemps que demeurer oisif au milieu d’un tourbillon d’activité était un excellent moyen de se faire surprendre, tuer, ou l’un suivi de l’autre. Il envisagea de rejoindre les autres pour leur prêter…

Sa ligne tressaillit.

Celui-là, il ne le laisserait pas échapper. Il s’ébroua pour dissiper le choc et tendit les bras. Le vent vint rafraîchir la sueur fiévreuse sur sa nuque.

La chose qui avait décidé de s’emparer de la ligne la traîna brusquement vers la gauche, et il se vit concéder beaucoup plus de longueur qu’il ne l’escomptait. Malgré la douleur qui lui brûlait le dos, il resserra les épaules et se redressa tandis que la ligne repartait, manifestement sous l’impulsion de sa prise. Il tira brutalement à l’opposé, mais peinait à seulement stabiliser la canne.

Tarlo n’en était pas à sa première épreuve de force. Il avait pris de front des taurens hurlants en armure complète, leur avait arraché leur épée en écartant leurs immenses bras de sa gorge. Mais là… on en était loin. La créature qu’il s’efforçait d’extraire de l’eau nageait bien lestée dans la mélasse, et leur bras de fer avait lieu à travers d’une fine ligne attachée à un frêle bout de roseau. Il tira à nouveau mais devait lutter pour seulement la rapprocher de la surface et du bateau, ou même juste redresser sa trajectoire.

Il s’arc-bouta, visage empourpré, le souffle haletant. La minuscule canne sautait entre ses doigts, lui raclait les paumes et envoyait des frissons gourds le long de ses bras comme s’il donnait des coups d’épée dans un mur de pierre. Un bruit sourd éclaboussa dans son dos et il eut un sursaut, mais n’osa pas se retourner.

La canne pliait de plus en plus frénétiquement. Il tira vers lui, inspira brièvement, perché sur la pointe des pieds pour accentuer le plus possible son levier. La ligne était si tendue que, pendant une affreuse seconde, il vit quelques fibres se détacher. Quelque chose allait céder, il le savait.

Il ne s’attendait juste pas à ce que ce soit le poisson. Subitement, la pression se relâcha et ce dernier jaillit de l’eau, battant l’air de ses écailles luisantes.

Il était bien plus petit qu’il aurait mérité de l’être. Beaucoup plus petit que la lutte qu’il venait de lui offrir, en tout cas.

C’était une carpe dorée comme la dizaine qui sautillait déjà dans le bateau, et la garder en main ne demandait pas grand effort.

Les trois pandarens étaient agrippés à la chaîne, travaillant comme dans une chorégraphie pour la déposer dans leur énorme malle, mais ils s’arrêtèrent sur le champ en voyant Tarlo brandir sa prise au-dessus de sa tête en souriant comme s’il venait de gagner la guerre à lui tout seul.

Ils le regardèrent dégager l’hameçon de l’épaisse lèvre du poisson, lâcher ce dernier dans un seau d’eau non loin de lui et se rasseoir.

Et de un.

***

Tandis qu’ils empaquetaient les prises de la soirée, la pluie commença enfin à se muer en bruine. Les gouttes étaient moins grosses et Tarlo pouvait les essuyer de ses yeux au lieu d’en être réduit à plisser les paupières. Il s’assit à côté de Shi Ga.

Il avait prévu de poser une question : « Vous allez me ramener à terre, maintenant ? » Mais c’est une simple affirmation qui sortit : « Je crois que je comprends pourquoi vous avez voulu me raconter cette histoire.

— Mmh ? dit le pandaren en levant un sourcil.

— Pour me prouver que vous n’êtes pas fous. Mais aussi… comme inspiration, non ? »

Shi Ga sourit. « Si nous t’avons raconté l’histoire de Xun, c’est simplement parce que c’est une belle histoire à partager. Mais on peut y trouver plus.

— Et c’est pour ça que vous venez ici ? Pour prendre des poissons et raconter des histoires ?

— Nous continuons le travail de Xun. Pas seulement pour nous nourrir et survivre, mais pour trouver notre propre geste. Pour… pour raconter notre histoire. N’est-ce pas aussi pour ça que tu es là ? »

Arlo réfléchit à cette dernière question. Qu’avait-il espéré trouver en Pandarie ? Une froide mort loin de chez lui ? Une fin à la guerre ? Il ne s’était en tout cas pas attendu à pêcher son dîner. Lorsqu’on partait à la pêche en haute mer sous l’orage, on attrapait toutes sortes de choses.

Il ramassa un aviron et se mit à ramer avec les autres, tous les quatre, sur l’eau.