La Quête de la Pandarie - quatrième patrie
par Sarah Pine

Derrière la proue de la solide embarcation tol’vir, le bleu de la mer s’étendait à perte de vue. Le soleil de l’après-midi traçait une traînée lumineuse à la surface de l’eau, comme une gemme étincelante. Li Li se campa contre le vent, dont l’odeur salée lui rappelait les chaudes journées passées sur les plages de Shen Zin Su. Chen était assis à la poupe, une patte légèrement appuyée contre le gouvernail. Depuis leur départ d’Uldum, ils avaient mis le cap au sud-est.

Elle se tourna vers son oncle. « Tu ne trouves pas ça exaltant ? On est vraiment en route, enfin ! Même la perle est coopérative : j’ai regardé trois fois, et à chaque fois elle me montrait en train de naviguer. » Elle éclata de rire, et leva un poing vainqueur. « Prochain arrêt : la Pandarie ! »

Comme aucun d’eux ne tenait à casser l’ambiance, ils firent mine d’ignorer que la perle ne leur avait pas encore montré comment traverser les brumes qui cachaient le légendaire pays de leurs ancêtres. Mieux valait attendre d’être face au problème pour s’y confronter.

Le jour tombait, et Li Li prit le premier tour de garde. La nuit était limpide, les étoiles traçaient de petites griffes blanches sur un ciel de velours. Les lunes jumelles d’Azeroth rayonnaient d’une teinte spectrale, perchées au-dessus de l’horizon, à l’est. Li Li ramena ses jambes sous elle et se mit une couverture sur les épaules contre le froid de l’air marin. Le roulis régulier du bateau et le bruit des vagues contre la coque vinrent la bercer, et ses paupières commencèrent à s’alourdir. Elle décida que combattre la fatigue ne servirait à rien et ferma les yeux pour dormir.

Elle fut projetée face contre terre, et le choc la réveilla violemment. Étourdie, elle resta allongée, les pattes de travers.

Chen la secoua. « Li Li, debout ! »

Le bateau fit une nouvelle embardée et Chen tomba à genoux.

***

« Il y a un orage qui se prépare, dit-il. Il faudrait affaler la voile. J’ai déjà attaché nos affaires. » Dans l’obscurité, elle ne distinguait pas son expression mais sa voix trahissait son inquiétude. Le navire de Ramkahen était solide bien que petit et, en pleine mer, il serait à la merci du mauvais temps.

Une fois de plus, le bateau fut brutalement secoué. La houle était devenue assez rude pour être dangereuse. Li Li fit une grimace et s’assit. Au sud-ouest, elle apercevait l’endroit où l’approche des nuages cachait les étoiles et les éclairs qui venaient frapper la surface, ici et là.

« D’accord. Allons-y. »

L’orage arriva porté par un vent violent, hurlant, qui charriait la pluie par froides volées. Des vagues gonflées par la tempête dansaient tout autour d’eux, menaçant d’avaler l’embarcation. Chen et Li Li luttaient âprement pour guider le bateau tol’vir le long des creux qui bordaient les vagues, dans une périlleuse course d’obstacle.

Un éclair déchira le ciel et vint exploser dans l’eau non loin du navire, ne manquant le mât que par un caprice du destin. Le grondement du tonnerre était aussi assourdissant qu’une volée de coups de canon. Li Li frissonna : c’était tombé bien trop près.

Le bateau se dressa brusquement. Ils avaient mal évalué leur trajectoire et touché le côté d’une vague. Le navire basculait, soulevé d’un côté comme un chariot lors d’un virage trop brutal. Chen agrippa la corde la plus proche et se cramponna pour ne pas être emporté, alors que ses pieds glissaient sur le bois du pont. Derrière lui, il entendit Li Li pousser un cri. Son cœur s’affola.

« Li Li ! » cria-t-il en tâchant de se stabiliser. Elle s’accrochait elle aussi désespérément à une corde, et Chen pria pour qu’elle ne lui soit pas arrachée des mains. Lui-même ne pouvait pas lâcher la sienne avant que le bateau se redresse. La vague semblait rouler sans fin et la petite embarcation tol’vir menaçait dangereusement de chavirer.

La vague s’aplatit enfin, et le navire commença à se stabiliser. Avec la baisse du pont tribord, Chen reprit l’équilibre et se tourna pour aider sa nièce. Elle tendit la main vers lui, mais le bateau fit une embardée et la projeta contre la rambarde. Chen hurla son nom et s’étendit autant que possible.

« Li Li ! »

***

Mais il était trop tard, et il ne pouvait rien faire. Les paupières de Li Li se mirent à battre : elle perdait conscience, et la corde glissa entre ses doigts. Elle tomba à l’eau.

Il cria son nom une troisième fois, mais des vagues vinrent s’écraser entre elle et le bateau et, quand elles se retirèrent, il ne la voyait plus.

Sur Shen Zin Su, le ciel ne portait pas le moindre signe de mauvais temps. Le soleil s’était couché à l’horizon et les dernières traces de lumière tournaient lentement à l’indigo. Au centre de l’île, juste devant la grande bibliothèque, Chon Po serrait deux feuilles de papier dans ses mains.

Cette bibliothèque était l’endroit préféré de sa nièce. Nichée entre les piles de livres et de lettres, celle-ci y avait passé des heures à lire, dévorant chaque petite information disponible. Ce passe-temps avait fait d’elle une rêveuse, lui avait empli la tête d’idées grandioses, et lui avait aussi apporté passion et entrain.

« Ne t’inquiète pas, Po. » Mei posa la main sur son bras avec un sourire encourageant. « Envoie-les. »

Les dernières lettres de Chen et Li Li était arrivées la nuit précédente, portées par un courant magique, grâce à un vieux tour pandaren dont l’origine était oubliée depuis longtemps. Il avait veillé toute la nuit pour écrire ses réponses.

Il inspira profondément et hocha la tête. Avec grand soin, il plia ses lettres en forme d’oiseau – il choisit un grand albatros – qui porterait ses messages par-delà l’océan. Le pliage terminé, il le leva et souffla doucement dessus, le saupoudrant d’une pincée de poudre magique, la même que celle que Li Li emportait partout. Avec une explosion de couleur, l’oiseau en papier replia ses ailes et s’élança vers le haut. Le regarder partir n’était pas facile.

Chon Po le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il se perde dans le bleu du ciel, espérant que les lettres arriveraient sans encombre à son frère et sa fille.

***

La mer était devenue comme une créature vivante, douée de volonté. Les vagues s’enroulaient autour de Li Li, comme pour l’agripper, et la renversaient. Elle était bonne nageuse et luttait contre les flots, aspirant l’air à chaque fois qu’elle revenait à la surface et frappant l’eau de ses membres pour ne pas couler. Mais le courant l’emportait. Elle se battait et le cycle se répétait. Elle ne mit pas longtemps à sentir la fatigue.

Ses muscles la brûlaient. Ses membres s’alourdissaient. À mesure que la poussée d’énergie qui avait nourri ses efforts faiblissait, sa détermination commençait à céder la place à la panique.

Je vais me noyer.

Cette prise de conscience la frappa aussi durement que les vagues. Chen avait disparu. Comment dire à quel point les vagues l’avaient déjà éloignée du bateau ? La terre était à des jours de nage. L’orage était implacable, sourd à toute force ou raison.

L’instinct la poussait à revenir à la surface, à se battre pour survivre, même si elle savait au fond d’elle-même qu’il n’y avait rien à faire. Le désespoir l’envahissait, aussi salé et amer que l’eau de l’océan.

C’est ça que tu as vécu, hein Maman ? L’eau de mer et les larmes lui brûlaient les yeux. Elle voulait se forcer à être courageuse, à accepter le destin, mais sa terreur refusait de se taire.

Maman ! Elle hurla silencieusement, incapable de hausser la voix. Maman, Maman !

L’océan la recracha et elle roula sur le sommet d’une vague. Elle prit de l’air à nouveau, s’agrippant à chaque précieuse seconde alors que la vague commençait à déferler. Du coin de l’œil, elle aperçut une forme noire et massive qui se détachait des étendues d’eau. Elle tourna la tête pour essayer d’y voir, et percuta une surface encore plus dure et implacable que la mer. L’objet frappa violemment contre sa tête. Tout devint noir.

***

« … avais jamais vu. Je m’en souviendrais.

— Moi si, une fois. En Orneval, il y a longtemps.

— C’est peut-être une espionne de la Horde.

— Ça pourrait, oui. »

Li Li essaya d’ouvrir les yeux, mais ses paupières étaient comme collées. Elle commença à se retourner, mais tout son corps protesta de douleur. Avec un grognement, elle retomba dans une masse de couvertures et oreillers.

Elle se rendit compte, sans trop savoir pourquoi, qu’elle était vivante.

Elle ouvrit brusquement les yeux puis, étourdie par un douloureux éclat de lumière blanche, les referma aussitôt.

« Atropa, elle est réveillée, par Élune ! Le capitaine –

— Je m’en occupe. »

Li Li plissa les yeux avec prudence et se retrouva face à un visage rubicond, entouré de cheveux grenat mi-longs. Les yeux étaient dépourvus de pupilles et brillaient d’une douce teinte argentée. Une elfe de la nuit.

« Par la déesse, nous pensions que vous dormiriez encore des heures, au moins. Je dois avoir de l’eau, quelque part. »

Le visage disparut. Li Li leva la patte vers l’arrière de sa tête, pour toucher une zone particulièrement douloureuse, et ses doigts effleurèrent une masse de coton. Le léger contact suffit à envoyer des traits de douleur dans tout l’arrière de son crâne. Elle grimaça et rebaissa le bras.

« Attendez, je vais vous aider », dit l’elfe de la nuit en passant un bras autour de sa taille. Elle redressa les oreillers dans son dos et lui tendit une tasse d’eau. Li Li la but d’un trait et, reconnaissante, la tendit pour en demander plus. Une fois désaltérée, elle regarda autour d’elle, prudemment pour ne pas tirer sur son cou.

« Où suis-je ? »

— Vous êtes à bord du navire de l’Alliance L’Elwynn, répondit l’elfe. On peut dire que vous avez eu de la chance. J’étais de guet, et je vous ai aperçue quand vous avez percuté la coque pendant l’orage. Un chaman a demandé à un élémentaire d’eau de vous amener à bord. »

Li Li s’inclina contre les oreillers et son cœur se mit à battre plus vite.

« Je ne suis pas morte.

— Non, heureusement. Comment vous appelez-vous ?

— Li Li Brune d’Orage. Qui êtes-vous ?

— Je m’appelle Lintharel. Je suis kaldorei, et druidesse au service de l’Alliance. »

La porte de la cabine s’ouvrit et un humain grisonnant entra dans la pièce, suivi par une autre elfe de la nuit. Elle ressemblait presque trait pour trait à Lintharel, jusqu’aux tatouages pourpres en forme de goutte d’eau qui ornaient son visage. Elles étaient manifestement sœurs.

« Je suis Marco Heller, capitaine de ce navire, déclara l’humain dès qu’il eut passé la porte. J’ai des questions à vous poser.

— Si tôt ? dit Lintharel avec un froncement de sourcils. Je croyais que vous vouliez juste être averti quand elle se réveillerait. Elle est encore blessée !

— Alors pourquoi ne pas aller chercher d’autres bandages, si elle l’est ? » Le ton du capitaine faisait de cette question un ordre. « Atropa, tu peux l’accompagner si tu le souhaites.

— Je n’irai nulle part, » répondit celle-ci en croisant les bras. Lintharel lança un regard mécontent au capitaine, puis sortit. Li Li entendit ses pas s’éloigner dans le couloir.

Le capitaine tira une chaise près du lit et s’assit en dévisageant Li Li. Après un instant de silence, il lui adressa une volée de questions. « Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? Que faites-vous dans cette partie de la mer ?

— Je m’appelle Li Li Brune d’Orage. Je suis une pandarène de l’île Vagabonde. Je naviguais avec mon oncle quand l’orage s’est déclenché. J’ai été projetée par-dessus bord ! » Les questions l’irritaient. « À quoi rime tout ça, au fait ? »

Les yeux du capitaine Heller brillèrent avec menace.

« Je me demande si vous êtes une espionne de la Horde.

— Comment ? » Li Li s’étrangla devant l’accusation. « C’est ridicule ! Mon oncle et moi, nous étions amis avec le roi Magni Barbe-de-bronze lui-même ! Vous avez avalé un poisson-ballon pour avoir la tête pleine d’air comme ça ? »

Le capitaine fronça les sourcils, mais ne dit rien.

Li Li continua. « Si j’étais une espionne de la Horde, ce n’est pas en me jetant dans l’océan au milieu d’une tempête et en priant de tomber sur vous que j’aurais essayé de m’infiltrer à bord. C’est absurde.

— Et si votre bateau avait été à portée de vue depuis deux jours, hein ?

— Si – quoi ?! » Elle cligna des yeux avec surprise. « Vous voulez dire qu’il y a aussi un bateau de la Horde dans le coin ? »

Le capitaine ignora la question. Il se tourna vers Atropa, qui semblait avoir disparu dans un coin de la pièce. « Qu’en penses-tu ?

— Je pense qu’elle dit la vérité, répondit l’elfe en plissant légèrement ses yeux brillants. Elle est effectivement ignorante des évènements.

— Oh ben merci, répondit Li Li. C’est vraiment trop gentil.

— Je suis d’accord avec toi, Atropa, » dit le capitaine en se relevant. Il baissa les yeux vers Li Li. « Vous êtes notre invitée à bord de notre navire, par ma grâce et celle de l’Alliance. Si la situation en arrive là, il se peut que vous deviez combattre à nos côtés. Est-ce un problème pour vous ?

— Je n’ai pas peur de me battre, dit Li Li avec un regard de défi.

— Fort bien. » Le capitaine Heller quitta la cabine sans un autre mot, et Atropa le suivit. Li Li se recoucha, épuisée. C

Chen lui manquait, et elle espérait de tout son être qu’il avait pu survivre à l’orage. Y penser lui tordait le cœur. Elle aurait voulu avoir un moyen de lui envoyer un message, mais sa bourse de poudre enchantée était restée sur le bateau tol’vir. Il n’y avait rien à faire pour l’instant, alors elle ferma les yeux et s’endormit.

***

L’orage avait laissé place à un jour dégagé, et, tout autour de la petite embarcation, l’océan était calme. Mais Chen ne pouvait pas apprécier le temps. Li Li avait disparu, il n’y avait plus la moindre trace d’elle. Tout ce qui lui restait d’elle était ses affaires, rangées dans un compartiment sous le pont. C’était comme si on lui avait perforé la poitrine.

Il restait assis, les yeux braqués au loin, sans rien voir. Sur ses genoux, il tenait la perle, qu’il avait sortie sitôt l’orage passé. Mais elle ne lui montrait que les derniers instants de sa nièce, en boucle. Il ne supportait plus de la regarder.

L’épuisement finirait par le tuer s’il ne se reposait pas mais, à chaque fois qu’il fermait les yeux, l’image de Li Li emportée par la mer n’en devenait que plus pressante. Il entendait sans fin l’écho de sa propre voix qui criait vainement, comme s’il était possible de supplier l’océan de lui rendre sa nièce.

C’est cet abattement inhabituel qui permit au navire de guerre d’arriver derrière lui sans qu’il ne le remarque, jusqu’à ce que le bruit de son mouvement contre l’eau devienne trop présent pour être ignoré. Il se retourna. En toutes autres circonstances, il aurait déjà été debout, prêt à parlementer ou combattre. Mais aujourd’hui, il n’en avait cure. Plus rien n’avait d’importance.

Le bateau avança. Par-dessus le pont, Chen aperçut des voiles rouges marquées de noir, et il se dépêcha de ranger la perle dans son sac.

« Ohé ! résonna une voix par-dessus les vagues. Au passager du navire inconnu : la raison de votre présence ici n’est pas connue. Vous allez être détenu et interrogé par la Horde ! »

***

Chen était assis dans une cabine qui faisait face à celle du capitaine, un solide orc appelé Aldrek. Ce dernier croisa des bras à la peau verte couverte de cicatrices, et examina Chen d’un œil acéré.

« Que fais-tu dans ces eaux ? Les marins solitaires ne s’aventurent pas si loin, » aboya-t-il.

Chen se frotta le visage avec lassitude. Il n’avait pas d’énergie à consacrer à un interrogatoire. Il voulait juste en terminer au plus vite avec cette affaire.

« Je m’appelle Chen Brune d’Orage. Je suis un pandaren de l’île Vagabonde. Je naviguais avec ma nièce, et la nuit dernière, nous avons été pris dans un orage et déviés de notre trajectoire. Ma… » Sa gorge se ferma et il dût lutter pour contrôler sa voix. « Ma nièce est tombée à la mer. »

Le capitaine ne fit aucune réponse.

***

« Je sais pourquoi vous m’interrogez. Je ne suis pas un espion de l’Alliance. J’ai combattu contre l’amiral Portvaillant à Theramore, aux côtés de Thrall, Cairne et Vol’jin, il y a des années. Si vous avez à bord quelqu’un qui a participé à la bataille, il pourrait confirmer mes dires.

— Un de nos chamans, Karrig, était à Theramore. » Aldrek adressa un signe de tête à l’un de ses gardes. « Va le chercher. On verra ce qu’il en dira. »

Aldrek tourna le regard vers Chen et l’observa un instant avant de reprendre la parole.

« Je dois te concéder ça : si tu es un espion, tu as bien su te préparer à faire le marin perdu rendu à moitié fou par l’épuisement. » Il lui adressa un large sourire, découvrant ses impressionnantes défenses.

Le garde fit son retour, accompagné d’un orc voûté, entre deux âges, dont les longs cheveux noirs étaient tressés et attachés en chignon.

« Ah, Karrig ! dit Aldrek en frappant des mains. Cet individu prétend avoir combattu à Theramore contre l’amiral Portvaillant. Est-ce que tu le reconnais ?

— Il y a un pandaren qui s’était battu à nos côtés, dit Karrig. Il s’appelait Bruine d’Orage, quelque chose comme ça."

— Brune d’Orage, » le reprit Chen. Il tourna les yeux vers Aldrek, qui éclata de rire.

« On dirait que tu es blanchi, dit ce dernier. La Horde a une dette envers toi ! » Le capitaine claqua des doigts à l’attention du garde.

« Allez chercher Nita. » En se tournant à nouveau vers Chen, il ajouta : « C’est une druidesse. Une grande taurène. Elle va te retaper en moins de deux. Bienvenue à bord du Poing du Chef de guerre ! » Il donna à Chen une tape dans le dos, mais le pandaren y réagit à peine. Il ne pensait qu’à Li Li, et ignorait tout le reste.

***

Une fois assez rétablie pour se déplacer, Li Li fit le tour de l’équipage de l’Elwynn pour demander si quelqu’un avait aperçu le bateau tol’vir. Personne ne l’avait vu. Découragée, elle s’appuya contre le bastingage et observa le grand navire de guerre de la Horde qui les précédait à tribord. Elle se demandait s’il existait un moyen d’établir un contact avec son équipage pour voir si quelqu’un avait eu vent de Chen, même si essayer de communiquer avec la Horde ne ferait rien pour arranger le fait que le capitaine Heller l’avait d’abord prise pour une espionne. Elle fronça les sourcils. À moins que leur bateau, à elle et Chen, n’ait été emporté très loin de sa trajectoire prévue, les deux navires ennemis se trouvaient au large de Tanaris, dans des eaux neutres. La Horde comme l’Alliance devaient pouvoir y naviguer sans encontre. Pourquoi le capitaine était-il à ce point méfiant ?

Elle ruminait le sujet, à la recherche d’un plan qui lui permettrait de faire passer un message au bateau de la Horde sans se faire passer par-dessus bord. Mais comme aucun éclair de génie ne semblait disposer à se présenter, elle abandonna et descendit sous le pont, où elle trouva quelques membres d’équipage assis autour d’une table en train de jouer aux cartes. Parmi eux, elle reconnut les jumelles elfes, Lintharel et Atropa. Elle attrapa une chaise libre et se posa avec eux.

« Donnez-moi un jeu, » annonça-t-elle. Atropa lui lança un regard en coin, mais Lintharel éclata de rire et lui distribua des cartes.

« Elle apprendra en jouant, c’est plus facile. » Elle fit un signe de tête aux autres joueurs, deux nains.

« Je vous présente Li Li, la passagère imprévue que nous avons recueillie l’autre nuit.

— Ah ouais, la pas-espionne ! dit la naine. J’m’appelle Trialin, et voilà mon frère, Baenan.

— Ton grand frère ! la reprit ce dernier. Et le plus grand paladin de la Lumière de ce bateau, à vot’ service ! dit-il en se dressant fièrement.

— Ah, arrête ton char, espèce de crâneur, répondit sa sœur en roulant des yeux.

— Me voilà donc coincée à la table familiale, sans mon frère à moi. Pour une fois qu’il servirait à quelque chose… » Li Li plaisantait, mais penser à Shisai lui pinça le cœur. Elle se demanda comment les choses se passaient pour lui sur Shen Zin Su. Est-ce que je lui manque ?

« Ce n’est pas une table familiale, » dit Lintharel avec un sourire. Elle désigna Atropa et elle-même. « Nous ne sommes pas sœurs.

— Oh. » Li Li était surprise.

« Mais elles se ressemblent, c’est vrai, dit Trialin sur un ton rassurant. La plupart des gens s’y trompent.

— Tharel est pour moi ce qui ressemble le plus à une famille, de toute façon, » dit Atropa. Le sourire de Lintharel se teinta de tristesse.

« Bon, on joue aux cartes, ou quoi ? » Baenan tapa du poing sur la table, ce qui tira les deux Kaldorei de leur mélancolie. Li Li examina ses cartes en faisant semblant de s’y retrouver. Lintharel lui expliqua les règles en jouant et, même si Li Li n’était pas très douée, elle arrêta de perdre systématiquement après quelques tours.

« Et donc, dit-elle en affectant un air nonchalant, euh, qu’est-ce qui se passe avec ce bateau de la Horde ? Je croyais que les eaux au large de Tanaris étaient neutres ? Pourquoi c’est si terrible qu’il soit là ? »

Ses compagnons échangèrent des regards, et elle comprit qu’elle venait de poser une question délicate. Elle avait espéré mentionner la possibilité de contacter le navire de la Horde à la recherche d’informations sur Chen mais, clairement, ce serait une mauvaise idée. Atropa finit par briser le silence.

« Techniquement, tu as raison, dit-elle en prenant une carte dans son jeu pour la jeter.

— Mais… ? insista Li Li.

Mais des évènements récents nous ont donné des raisons de nous méfier de toute présence de la Horde en dehors de ses territoires.

— Sont beaucoup trop près de Theramore, murmura Baenan. S’ils veulent qu’on leur lâche la grappe, z’ont qu’à rentrer chez eux. On peut pas leur faire confiance.

— J’ai travaillé aux côtés de nombreux membres de la Horde sur le mont Hyjal, dit Lintharel doucement. L’archidruide Hamuul Totem-Runique est un tauren, et l’un des plus grands chefs du Cercle cénarien. On ne peut pas juger tout un peuple d’après les actes de quelques-uns. »

Baenan secoua la tête. « Ma fille, j’aimerais pouvoir êt’ d’accord. Les druides du Cercle cénarien sont sans doute des exceptions, comme les chamans du Cercle terrestre. Mais regarde ton propre cas : en rentrant de Hyjal, tu t’es remise au service de l’Alliance. Et tes amis de la Horde ont fait pareil. Maintenant, ils sont tes ennemis, et tu es la leur. »

Les doigts de Lintharel se resserrèrent sur ses cartes. « Je sers l’Alliance car c’est le vœu de la grande prêtresse Tyrande et de l’archidruide Malfurion, et car je leur suis dévouée, dit-elle avec un froncement de sourcils. Mais les divisions entre la Horde et l’Alliance ne sont que fantasmes.

— Des fantasmes qui s’négocient à coups d’épées et de fusils bien réels, eux ! grogna Baenan. Le chef de guerre Hurlenfer veut pas de la paix. Regarde ce qui se passe chez toi, en Orneval ! C’est une menace, et tes copains druides sont complices de son règne. » Il abattit ses cartes sur la table : c’est à lui que revenait la manche. « Y a rien ni personne à qui on peut faire confiance dans la Horde, et il faudra bien que tu te fasses à l’idée. »

***

D’après l’angle des rayons de lumière qui perçaient par le hublot de l’infirmerie, on était en fin de matinée. Chen se sentait physiquement plus frais, mais son esprit restait fatigué. Il avait perdu bien des proches depuis des années. Et certaines morts étaient plus dures à encaisser que d’autres.

Il avait toujours vu Li Li comme la fille qu’il n’avait jamais eue, le seule membre de la famille qui lui ressemblait. Il pressa la paume de ses pattes sur ses yeux, et les larmes laissèrent des traînées humides sur la fourrure de son visage.

« Bon sang, n’y a-t-il donc pas assez d’eau dans la mer ? Vous sentez-vous vraiment obligé d’en verser encore ? »

Chen se redressa soudainement. Un elfe de sang était appuyé contre le mur de l’infirmerie, les bras croisés, l’air de s’ennuyer.

« Voilà où j’en suis réduit, dirait-on, se lamenta l’elfe. À servir de nounou pour les patients. »

La rage était un bon refuge contre la tristesse. La vague de colère qui déferla sur Chen le propulsa hors de sa paillasse, jusqu’à l’autre côté de la pièce. Il avait appris à se rendre intimidant.

« Je ferais attention à ce que je dis, si j’étais toi, grogna-t-il. Je pense que tu n’as jamais eu l’occasion de te battre contre quelqu’un de mon peuple. Fais-moi confiance, tu n’en as pas envie. »

Avant que l’elfe ne pût répondre, quelqu’un fit son entrée dans la pièce. C’était le chaman, Karrig. Il portait un grand bâton, avec lequel il frappa le sol.

« Talithar ! cria-t-il. Tu ne peux pas passer deux heures sans te créer des ennuis. Hors d’ici, maudit elfe. »

L’elfe adressa un regard chargé de pure haine à Karrig, mais il sortit de l’infirmerie sans rien dire, un air digne sur son beau visage.

« Quel sale petit morveux, murmura Karrig. Un héros de la Horde comme toi devrait être traité avec respect ! » Il sourit à Chen avec générosité. « C’est vraiment un honneur de t’avoir à bord.

— Euh, merci, » répondit Chen, un peu mal à l’aise d’être ainsi qualifié de héros. Ses propres souvenirs lui présentaient les évènements de Theramore sous un jour plus complexe.

« Je suis là pour te ramener avec moi. Le capitaine Aldrek voudrait te parler. »

Chen hocha la tête et le suivit jusqu’aux quartiers du capitaine, où Aldrek était assis derrière un épais bureau, les mains jointes devant lui.

« Karrig nous a beaucoup parlé de tes exploits à Theramore, il y a si longtemps. J’ai la conviction que notre présence sur ton chemin est un signe des esprits.

— Pourquoi ? demanda Chen, que le ton d’Aldrek mettait mal à l’aise.

— Parce que je pense que tu peux aider notre cause. Une fois qu’on sera débarrassés du navire de l’Alliance qui est sur nos talons…

— Je ne vois pas ce que je pourrais faire à ce sujet, capitaine, » répondit poliment Chen. Aldrek eut l’air surpris.

« Oh, non, ne te fais pas de souci pour ça. On a décidé d’entrer en communication avec eux, pour l’instant. » Il balaya le sujet d’un geste de la main. « Mes plans pour toi sont à plus long terme.

— Pardon ? »

Aldrek s’inclina vers lui.

« Notre mission ici est purement de reconnaissance, vois-tu, mais –

— Reconnaissance de quoi, au juste ? » l’interrompit Chen. Aldrek et Karrig sourirent tous les deux.

« Ça, je ne peux pas te le dire. Pas encore. Mais en tant qu’ancien soldat de la Horde pour la première bataille de Theramore, j’imagine que tu serais honoré de participer à une deuxième. »

Aldrek se rassit et laissa Chen réfléchir à ce qu’il venait de dire. Le pandaren dut batailler pour garder une expression neutre.

« Ce… Ce serait une expérience, effectivement. C’est ce que vous projetez ? »

Aldrek se caressa le menton avec un sourire rusé. « Non. Nous sommes purement en reconnaissance, après tout.

***

— Je vois, » répondit Chen. Il eut la présence d’esprit d’adresser un clin d’œil au capitaine. « Vous êtes… de simples éclaireurs. »

Aldrek hocha la tête. « Des éclaireurs, c’est ça. Je compte le faire comprendre à ce bateau de l’Alliance.

— Comme tu le sais, interrompit Karrig, la collecte de ressources est un point délicat depuis l’arrivée de la Horde en Kalimdor. Ravitailler une ville en plein désert n’est pas facile.

— Je connais certains des problèmes d’Orgrimmar, dit Chen.

— Alors tu comprends nos impératifs ! » Aldrek frappa sa paume de son poing. « Il faut garantir l’accès à des ressources suffisantes à nos familles. À nos enfants. Orgrimmar ne doit pas être menacée. »

Chen décida de ne rien ajouter. Ce que venaient de lui dire Aldrek et Karrig était perturbant, tout comme l’était l’étincelle qui brillait dans leurs yeux quand ils parlaient de l’avenir d’Orgrimmar.

Aldrek prit son silence pour un acquiescement, et se détendit. « C’est un grand honneur de t’avoir à mon bord, Chen Brune d’Orage. Je suis certain que tu seras un allié précieux pour la Horde. Tu as ma permission de te rendre partout sur le navire. Tu peux te retirer.

— Merci, capitaine, » dit Chen. Il salua.

***

Chen trouva le chemin de la cambuse, en quête d’un bon remontant et d’un repas chaud. Il lui semblait presque sûr qu’Aldrek et Karrig venaient de lui révéler que la Horde avait l’intention d’envahir Theramore. Il n’avait aucune envie d’y penser à cet instant. Au moins, la nourriture servie sur le bateau était honnête.

Il leva les yeux quand quelqu’un vint le rejoindre à sa table et s’asseoir en face de lui. C’était Nita, la taurène qui avait pris soin de lui. Elle sourit, son doux visage entouré d’épaisses tresses. Elle posa ses épaisses mains à trois doigts sur la table, devant elle.

« Comment te sens-tu aujourd’hui, Chen Brune d’Orage ?

— Très bien, grâce à toi. Tu es une druidesse talentueuse.

— Merci, dit-elle en rayonnant de plaisir. Je suis désolée de ne pas avoir pu être à ton chevet ce matin. Malheureusement, j’avais d’autres obligations. C’est Talithar qui t’a dit que tu pouvais manger ici ?

— Euh, non. Il, euh, il n’a pas été très poli, en fait.

— Je m’excuse pour lui, répondit-elle avec un air peiné. C’est un des mages du bateau, et un esprit tourmenté. Il s’est mis une grande partie de l’équipage à dos. » Elle poussa un profond soupir. « Je lui ai demandé de s’occuper de toi parce que je pensais qu’un peu de contact avec quelqu’un qui n’est pas de l’équipage lui ferait du bien. J’ai dû me tromper.

— Ce n’est pas de ta faute s’il n’a pas de manières. Mais tu es gentille de t’inquiéter pour lui.

— M’inquiéter pour les autres est mon devoir, dit-elle en retrouvant le sourire. D’une, je suis guérisseuse. Et de deux, nous sommes tous des enfants de la Terre-mère. Nous sommes plus forts unis que divisés. » Elle marqua un temps d’arrêt, les sourcils froncés. « Parfois, j’ai l’impression que notre capitaine l’oublie. »

***

À bord de L’Elwynn, le capitaine Heller avait convoqué une réunion générale sur le pont. Il s’adressait à l’équipage du haut de la passerelle.

« Comme vous êtes nombreux à le savoir, je suis en contact avec les chefs du navire de la Horde. »

Le cœur de Li Li fit un bond dans sa poitrine. Si Heller était en communication avec le bateau de la Horde, elle pourrait demander pour Chen.

« Leur présence ici est inquiétante, et nous ne pouvons pas les laisser sans surveillance. À ma grande surprise, ils ont répondu qu’ils comprenaient et qu’ils aimeraient essayer de trouver une solution pacifique. »

La foule fut prise de nombreux murmures.

« Leur capitaine a accepté de dépêcher un envoyé diplomatique, à condition que nous fassions de même. Je suis pour, et il me faudrait donc un volontaire. Il me faut quelqu’un de courageux, prêt à parler au nom de l’Alliance. Il est inutile de vous rappeler que ça pourrait se révéler dangereux. Mais si nous pouvons les convaincre de retourner en Durotar, ce sera une réelle victoire pour l’Alliance ! Qui voudrait servir cette cause ? »

Plusieurs mains se levèrent au milieu de quelques cris d’approbation, mais une silhouette s’avança avec bravoure, gravit la moitié des marches qui séparait le capitaine de l’équipage, et se dressa fièrement de tous ses quatre pieds de haut. Il s’agissait de Baenan le nain. Li Li entendit le souffle de Lintharel se couper, non loin d’elle.

« J’irai ! En tant que paladin de la Lumière, j’suis heureux de mettre mes talents au service de la cause de l’Alliance ! »

Le capitaine Heller hocha la tête. « Très bien. Je vais leur faire savoir que nous avons choisi un messager, et organiser l’échange. »

Il fit signe à un mage draeneï qui se tenait non loin de lui. Le mage lança une série d’éclairs de magie colorés, traçant des runes dans une gerbe de lumière. Après un moment, Li Li aperçut une explosion similaire venue du pont du navire de la Horde.

« L’échange aura lieu dans une demi-heure ! déclara le capitaine avant de se tourner vers Baenan. Viens avec moi. Je vais te donner tous les détails sur ta mission. »

Baenan salua avec ardeur. Li Li se fraya un chemin à travers la foule.

En l’apercevant, Heller s’interrompit et lui demanda brusquement : « Oui ?

— Hum, j’ai une question, capitaine, dit-elle aussi poliment que possible. J’essaie de savoir si quelqu’un aurait aperçu mon oncle après l’orage. Je me demandais si le navire de la Horde avait dit quoi que ce soit au sujet d’un autre pandaren. Ou d’un petit bateau. »

Le capitaine Heller plissa les yeux, mais Li Li ne perdit pas sa contenance. Sa demande était dénuée de toute malice.

« Il n’y a pas eu de message à ce sujet, finit par répondre Heller, mais vous avez ma permission de le demander à l’envoyé de la Horde vous-même, quand il sera arrivé.

— Merci, capitaine. » Elle adressa un signe de tête à Baenan. « Bonne chance. » Il lui rendit son salut, les traits déterminés, puis suivit Heller. Ils disparurent sous le pont avec quelques gardes.

Le reste de l’équipage commença à se disperser, et Li Li aperçut Trialin non loin d’elle. La naine avait la tête haute, fière pour son frère, mais ses joues étaient très pâles. Lintharel se tenait à côté de Li Li, la mâchoire serrée et le visage pincé. Elle leva les yeux vers le ciel, puis ferma ses yeux aux halos d’argent.

« Sentez-vous le changement qui est dans l’air ? demanda la druidesse. Un nouvel orage se prépare. »

***

« Tu es sûre de vouloir prendre ce risque ? » Aldrek dévisageait sa diplomate volontaire, qui n’était nulle autre que la druidesse, Nita.

« J’ai travaillé avec des membres de l’Alliance au sein du Cercle cénarien. Mon passé les rassurera. »

Aldrek se caressa pensivement le menton. « D’accord. Est-ce que tu peux ramer jusqu’à leur bateau ? »

Nita aurait pu se changer en oiseau et traverser en volant, mais l’Alliance envoyait une barque, et il valait mieux faire de même, pour le geste.

« Oui. »

Chen avait reçu une place d’honneur, près de Karrig et Aldrek, et il avait vu Nita s’avancer avec calme pour se proposer comme messagère auprès de l’Alliance. Il s’était rappelé ses mots : nous sommes tous des enfants de la Terre-mère. Il n’y avait pas de meilleure candidate pour une mission destinée à apaiser les tensions entre les deux navires.

Pendant que Nita préparait sa petite embarcation, Aldrek guida le vaisseau de guerre vers le bateau de l’Alliance. Pour que les envoyés puissent traverser de l’un à l’autre, les deux navires devraient se rapprocher beaucoup, largement à portée de canon. Chen s’agitait nerveusement. Il s’efforçait de ne pas être négatif, mais il ne pouvait s’empêcher de se rappeler les insinuations d’Aldrek sur Theramore. Que préparait la Horde ? Qu’en savait l’Alliance ? La situation actuelle était-elle le résultat d’une rencontre fortuite sur l’océan, ou l’Alliance les avait-elle recherchés ? Ou est-ce la Horde qui avait tendu un piège ?

Le Poing du Chef de guerre prit position, parallèle à l’Elwynn. Deux marins aidèrent Nita à descendre sa barque jusqu’à l’eau, et elle partit, ses rames s’élevant en rythme à chaque poussée de ses bras.

***

Les deux messagers se croisèrent entre les deux bateaux. Baenan jeta un regard à la large taurène au passage, remarquant ses vêtements typiques d’une druidesse. Il éprouva une vive satisfaction. Les taurens étaient en général plus raisonnables que les orcs, et les druides travaillaient souvent avec des membres de l’autre camp. Peut-être qu’il y avait un espoir pour sa mission.

Lorsqu’il arriva à destination, des marins de la Horde se tenaient prêts à le recevoir. Alors qu’ils remontaient son bateau hors de l’eau, il se retourna vers l’Elwynn, dont le contour se détachait élégamment en orange et doré sous le soleil baissant de l’après-midi. Il pria la Lumière de lui permettre de retourner à bord sain et sauf.

***

Li Li attendait devant l’équipage, déterminée à être parmi les premiers à saluer l’envoyée, afin de demander à propos de son oncle. La grande taurène monta à bord, et Li Li avança de quelques pas, impatiente.

« Bienvenue à bord ! » dit le capitaine Heller avec enthousiasme, en tendant la main. Nita la serra chaleureusement, et les marins attroupés hochèrent la tête en retour.

« Merci, capitaine. J’espère que nous pourrons arriver à un accord satisfaisant pour les deux camps. » Elle balaya la foule du regard et, quand ses yeux tombèrent sur Li Li, leva les sourcils.

Li Li ne put se contenir. « Vous m’avez reconnue ! exulta-t-elle. Euh, je veux dire, vous avez reconnu ma race. Mon oncle Chen – est-ce que vous l’avez vu ?

— Oui, nous l’avons recueilli sur son bateau le lendemain de l’orage, dit Nita avant de sourire. Il sera très heureux d’apprendre que vous êtes saine et sauve.

— Oh merci, merci beaucoup, » dit Li Li, la gorge serrée par l’émotion. Elle ne s’était pas rendu compte de la force de son d’inquiétude avant d’apprendre que Chen allait bien. Elle allait bientôt le retrouver.

« Venez par-là. » Le capitaine Heller passa devant Li Li et indiqua la direction de ses quartiers. « Nous allons confronter nos objectifs pour trouver un compromis. »

Nita le suivit avec civilité. À chaque pas, ses larges sabots faisaient résonner le bois du pont. Quand ils dépassèrent Li Li, le capitaine adressa à la pandarène un regard hostile. Li Li les regarda descendre sous le pont, puis tourna les yeux vers le bateau de la Horde, et vit que la barque de Baenan avait déjà été montée à bord. Les discussions avaient commencé.

***

Baenan n’était pas loin de craindre que tous les gens présents dans les quartiers du capitaine puissent entendre les battements de son cœur. Il se redressa et regarda autour de lui. La pièce était pleine à craquer, avec des orcs, des trolls, un tauren, deux gobelins (qui se disputaient pour savoir qui pourrait monter sur le bureau du capitaine), et un Réprouvé en décomposition. Il fut étonné de voir qu’il y avait aussi l’un de ces pandarens, comme celle présente sur L’Elwynn. Il fronça les sourcils. La pandarène avait dit qu’elle voyageait avec son oncle. Est-ce que ce serait lui ? Et si oui, pourquoi était-il ici avec la Horde ?

Baenan tourna le regard vers le capitaine Aldrek, qui ouvrit les lèvres en un grand sourire carnassier.

« Alors, dit doucement le capitaine, parlons de tout ça entre gens raisonnables. »

Baenan avala sa salive, et réussit à parler. « Comme vous l’savez, on s’inquiète de voir des navires de guerre de la Horde si loin au sud –

— Ces eaux sont neutres, rétorqua Aldrek.

— C’est pas faux, mais vous avez dû passer par les eaux d’Theramore pour arriver jusqu’ici, et c’est –

— Comment savez-vous que nous n’arrivons pas du campement Grom’gol en Strangleronce ? l’interrompit Aldrek ?

— C’est le cas ? » demanda crûment Baenan.

La question prit Aldrek par surprise, et il hésita assez longtemps pour que la réponse soit évidente. Son sourire se durcit. « Nous sommes ici sur ordre du chef de guerre, en mission de reconnaissance, dit-il sur le ton de l’avertissement.

— ’Coutez, moi je suis un nain. On n’est pas du genre à tourner autour du pot. Vous dites que vous êtes là en reconnaissance. Bon, peut-être, mais nous, on n’a aucun moyen de le savoir. On veut juste que nos positions de Theramore soient pas menacées. Laissez-nous vous escorter jusqu’aux eaux de Durotar. C’est l’offre de mon capitaine. »

Le capitaine Aldrek éclata de rire. Baenan perdit tout espoir.

« Et c’est précisément cette offre que je rejette. » L’orc claqua des doigts à l’attention d’un garde.

« Ce nain est notre prisonnier. »

La première réaction de Baenan fut de vouloir se battre pour sa liberté, mais c’était clairement une mauvaise idée. Il était seul contre tous, et il avait été désarmé en montant à bord du navire.

« Je savais bien que vous étiez qu’un tas de menteurs et de pleutres, » murmura-t-il, ce qui lui valut un coup sur la tête de la part d’un autre orc.

« Et pourtant, tu as choisi de nous faire confiance, dit Aldrek avec un air satisfait. Enfermez-le dans la cale et trouvez quelqu’un pour le surveiller. Convoquez tous l’équipage sur le pont. Tant que l’Alliance croit qu’on est encore en train de négocier, armez les canons. »

Baenan fut emmené hors de la pièce, et il fallut toute sa volonté à Chen pour maintenir une expression neutre. Il avait failli s’élancer à la défense du nain, mais avait rapidement changé d’avis. Il voulait en découvrir plus sur ce qui se passait. Aussi dur que ce soit, il devait attendre le bon moment pour agir.

***

Nita s’entretenait avec le capitaine Heller dans ses quartiers. Plusieurs officiers, les mains croisées derrière le dos avec convenance, les entouraient.

« Capitaine, je voudrais vous donner une explication complète des mouvements de notre navire –

— Nita, l’interrompit Heller, ni le pourquoi ni le comment des manœuvres de la Horde ne m’intéressent. Ce que je veux, c’est que vous partiez.

— Ces eaux sont neutres. Nous avons autant que vous le droit d’être ici.

— C’est peut-être vrai, poursuivit Heller sur le même ton, mais vous constituez une menace. Pour moi, cette menace ne sera pas contenue tant que votre navire ne sera pas de retour à Durotar, où il aurait dû rester.

— Je peux faire passer ce message à mon capitaine si vous le souhaitez, dit Nita avec hésitation.

— Non, je pense que nous allons le contacter directement. Nous allons vous garder ici comme gage, pour être sûrs que notre message soit entendu convenablement. »

Nita en resta bouche bée. « Comment ? Vous me retenez prisonnière ?

— Je fais ce qui doit être fait. Emparez-vous d’elle. »

Quatre officiers prirent Nita par les bras. « C’est un scandale ! » cria-t-elle en se débattant contre ses agresseurs. « Je suis une druidesse du Cercle cénarien ! J’ai travaillé aux côtés de Malfurion Hurlorage lui-même !

— J’en suis fort aise, répondit le capitaine. Si je le rencontre un jour, je n’oublierai pas de lui dire que je vous connais. »

***

Inconfortablement attaché dans la cale du Poing du Chef de guerre, Baenan percevait des grondements lointains qui ressemblaient à des bruits de pas et au roulement de canons lourds. Ce sale orc de capitaine se préparait à lancer une attaque contre l’Elwynn et il ne pouvait rien faire pour l’en empêcher. Il n’y avait pas pire que l’impuissance. Il était furieux contre la Horde.

Le capitaine Aldrek ne l’avait pas laissé tout seul dans sa prison. Un elfe de sang hautain, Talithar, montait la garde, manifestant un ennui ostensible. Baenan le haïssait de tout son être.

« Saleté de Horde, grogna le nain. Le capitaine Heller va vous envoyer au fond de l’océan, servir de dessert aux nagas.

— Et vous avec, s’il réussit. Quelle tragédie. Pour que vous surviviez, il faudrait que vos amis perdent.

— Si j’meurs, je mourrai heureux. Heureux de savoir que vous partez avec moi.

— Quel magnifique noblesse de sentiment. »

Baenan cracha aux pieds de l’elfe. « Vous aut’ les elfes de sang, vous ne sauriez toujours pas ce qu’est la noblesse si on vous tatouait la définition sur le crâne. Une bande d’accrocs à la magie, pitoyables et serviles. Vous avez même vendu votre propre peuple ! »

Le visage de Talithar blanchit et Baenan eut la satisfaction d’avoir touché un point sensible. Il voyait bien que provoquer son geôlier était imprudent, mais il était trop en colère pour s’en soucier.

« Ouais, j’ai connu des hauts-elfes. Je sais c’que vous leur avez fait. Je viens de Loch Modan, moi. Je connais les histoires de la fille du pavillon des Pérégrins, et – »

Démontrant une force physique surprenante, Talithar traversa la pièce d’un pas et souleva Baenan d’un geste pour le plaquer contre le mur. Il le maintint là, à sa hauteur, presque deux fois celle du nain, et le fixa droit dans les yeux.

« Ne parle plus jamais d’elle – jamais – en ma présence. » Sa voix était calme, mais portait une menace qui donna la chair de poule à Baenan. Ce dernier avait cherché à blesser l’elfe, mais l’intensité de sa réaction était choquante. Quoi qu’il en soit, la Horde avait capturé le nain et lui avait nié le droit de se battre avec ses armes, alors il frapperait avec ses mots. Et le mage incarnait ce qu’il méprisait le plus au monde.

« Je vois que tu connais Vyrin Vent-vif, dit Baenan par pur fiel. C’était quelqu’un qui t’était cher ? Eh bien, aujourd’hui, elle vous déteste, toi et ton peuple. Vous et tout c’que vous incarnez ! »

Talithar le jeta au sol. Le nain atterrit douloureusement sur l’épaule en se préparant à subir la colère du mage, mais ce dernier fit preuve d’une retenue étonnante et n’alla pas plus loin.

Baenan réussit à s’asseoir. Son épaule lui faisait mal, mais provoquer l’elfe valait bien ça. Talithar avait la tête baissée. Ses poings étaient serrés, jusqu’à en blanchir les articulations. Il releva la tête et Baenan resta bouche bée.

Le visage de l’elfe était couvert de larmes.

« En général, une épouse est quelqu’un de particulier pour son mari. » Sa voix dégoulinait de rage, d’humiliation et de désespoir. Il sortit une fine chaîne dorée de sa robe et l’arracha d’autour de son cou, puis la jeta aux pieds du nain. Le collier ne portait ni perle ni médaillon, juste deux bagues finement ouvragées pour un homme et une femme.

« Tu crois que je ne sais pas ce que je suis ? Nous les Sin’dorei avons été forcé de choisir entre garder notre intégrité et vivre dans la souffrance. Comme si c’était un choix ! J’ai choisi de ne pas souffrir. Ma femme a choisi son intégrité. »

***

Chen se précipita vers les profondeurs du Poing du Chef de guerre aussi vite qu’il le pouvait. Échapper à l’œil vigilant du capitaine Aldrek n’avait pas été facile, puis il lui avait encore fallu trouver où étaient ses armes. Il avait eu de la chance : son embarcation tol’vir avait été montée à bord et déposée avec les canots de sauvetage, et l’équipage n’avait pas touché à ses affaires. Même la perle était restée là où il l’avait laissée, à l’abri dans son sac. L’un des avantages de l’admiration que lui portait Aldrek, sans aucun doute.

L’entrée de la cale avait été barrée. Chen inspira profondément, puis ouvrit la porte d’un coup de pied et se jeta à l’intérieur, bâton en avant. L’arme fendit l’air sans rien rencontrer. Chen s’arrêta pour réexaminer la situation : Baenan, l’envoyé nain, était assis par terre, les membres liés, l’air misérable. Assis lui aussi contre le mur et l’air tout aussi misérable, Talithar, le garde désigné.

Chen baissa son bâton. Gardant un œil sur l’elfe, il s’adressa au nain.

« Je viens vous aider à vous échapper. Talithar, je vous préviens – »

Le rire bref et amer de l’elfe le surprit. « Je ne vais pas vous en empêcher. Partez d’ici. »

Chen était étonné de cette attitude, mais il n’allait pas s’attarder dessus. Sans perdre de temps, il s’agenouilla à côté de Baenan, saisissant un couteau pour couper ses liens. Le nain le regarda avec gratitude.

« Vous êtes un de ces pandarens, dit-il en se frottant les poignets. Merci de m’avoir sauvé.

— Vous connaissez mon peuple ? demanda Chen en tranchant les cordes enroulées autour de ses jambes.

— Pas vraiment. Mais on en a recueilli une petite comme vous au milieu de l’orage, l’aut’ jour, et – »

***

Chen l’agrippa par le col et le tira sur ses pieds. « Li Li ?! cria-t-il fiévreusement. Elle s’appelait Li Li ?

— C’est ça ! » Baenan était un peu énervé d’avoir été soulevé brutalement pour la deuxième fois en moins d’une demi-heure. « Elle s’appelle bien Li Li. Elle a dit qu’elle avait été balancée par-dessus bord pendant l’orage.

— Elle est vivante, » murmura Chen en relâchant Baenan. Il avait les pattes tremblantes. « Ma nièce est vivante.

— Vivante et à bord de l’Elwynn, ouaip.

— Alors il n’y a pas une seconde à perdre. Aldrek se prépare à la guerre, là-haut. Allons-y. »

Chen se retourna pour partir, mais Baenan eut un moment d’hésitation. Il se baissa pour ramasser un objet brillant par terre. À la grande surprise de Chen, il le tendit à Talithar.

« Tiens, c’est à toi, dit-il l’air gêné. Reprends-le. Et… » Il marqua une pause. « Je suis désolé pour ce que je t’ai dit. C’était cruel. »

Chen fronça les sourcils. Manifestement, il avait raté un épisode.

« Non, » dit Talithar doucement. Il tendit le bras et effleura les deux bagues, puis retira sa main. « Tu avais raison. Si Vyrin m’a quitté, c’est pour une raison. J’ai fait mon choix. Il a eu ses conséquences.

— Ouais, mais… » Baenan hésita à nouveau. « C’est pas tout. Des fois, elle parlait de toi. Enfin j’veux dire, je savais pas que c’était toi en particulier, mais elle m’avait dit qu’elle était mariée. Elle m’a jamais dit pourquoi elle avait quitté son mari. »

« Elle te déteste pas. Je sais qu’elle est en colère, mais tu lui manques. »

L’expression de Talithar était passée par plusieurs étapes pendant que Baenan parlait, et elle finit par s’arrêter sur une mélancolie pensive. Mais il ne prit pas le collier.

« Garde-le, dit-il. Mais rends-moi un service, s’il te plaît. »

Baenan hocha la tête d’un air prudent.

« Quand tu rentreras sur les rives du Loch Modan, apporte-lui ces bagues. Dis-lui qu’elle me manque, et que je n’ai jamais cessé de l’aimer.

— Je le ferai. C’est promis. »

Talithar se leva. « Vous n’aurez qu’une chance de vous échapper, dit-il à Chen et Baenan. Si vous vous faites prendre, vous serez exécutés sur le champ. Je vais faire mon possible pour détourner l’attention des marins.

— Merci, lui dit Chen. Du fond du cœur. »

Le sourire de Talithar ne chassa pas la tristesse de ses yeux. « Déguerpissez. »

***

Avec le coucher de soleil, un amas de nuages était arrivé du sud et l’air s’était refroidi. Sur le pont, Li Li frissonna, attendant avec impatience le résultat de la rencontre diplomatique. Lintharel avait disparu, s’était fondue dans les ombres comme le font parfois les elfes de la nuit. À côté de la pandarène, Trialin se mordillait le doigt, probablement par inquiétude pour son frère. Li Li espérait de tout cœur que tout se passerait bien. La situation pourrait trouver une solution pacifique si les deux camps étaient disposés à mettre leur fierté de côté. Un acte si simple, mais pourtant si difficile à accomplir.

Enfin, le capitaine Heller et Nita firent leur retour. Li Li se mit sur la pointe des pieds pour tenter de mieux les voir. Ses espoirs s’écroulèrent : les grandes mains de Nita étaient attachées dans son dos. Les expressions sérieuses des gardes indiquaient un échec des négociations.

Le capitaine Heller brandit son épée.

« Cette créature, annonça-t-il en désignant Nita de sa lame, s’est attaquée à moi et mes officiers à l’instant où nous avons été isolés du reste de l’équipage ! Nous l’avons maîtrisée, et elle doit maintenant répondre de ses actes !

— Mensonge ! Je n’ai rien fait de tel ! répondit Nita avec colère, ce qui lui valut un coup de la part d’un des officiers les plus grands.

— Silence, racaille de la Horde ! » cria Heller.

Une série d’éclairs et de détonations l’interrompit : les runes d’un message magique parti du pont du navire de la Horde illuminèrent le ciel nocturne. Un des mages laissa échapper un cri.

« Ils exigent notre reddition, ou ils tueront Baenan ! »

Heller lança un rugissement de fureur suivi d’une bordée d’injures. « Nous ne nous rendrons jamais ! » Il hurlait comme si on pouvait l’entendre du Poing du Chef de guerre.

Trialin mit la main sur la bouche pour réprimer un sanglot, et Li Li passa un bras autour de ses épaules.

Heller se retourna vers Nita. « Toi. » Il fit signe à ses hommes, qui poussèrent la taurène vers lui. « Si Baenan doit y laisser la vie, alors toi aussi. Œil pour œil. » Il leva son épée.

Semblant surgir de nulle part, Lintharel s’interposa entre Nita et le capitaine, les bras écartés. « Non. » La colère déforma les traits du capitaine, qui ne baissa pas son épée.

« Non. »

La colère déforma les traits du capitaine, qui ne baissa pas son épée.

« Lintharel ? » murmura Nita. Li Li pencha la tête, interloquée : comment la taurène connaissait-elle son nom ?

« Écarte-toi, elfe de la nuit, dit le capitaine.

— Au mont Hyjal, j’ai combattu aux côtés de Nita. J’ai connu peu de camarades aussi honorables ou courageux. Elle n’a rien fait de mal. Libérez-la.

— Ses alliés ont pris Baenan en otage, siffla Heller entre ses dents.

— Vous avez fait de même avec elle. Si les chefs de la Horde comptaient retenir Baenan depuis le début, c’est qu’ils sont prêts à la sacrifier. Ils savaient forcément comment vous réagiriez à leur ultimatum. Elle est autant leur victime que Baenan.

— Écarte-toi, elfe, c’est un ordre !

— Ou est-ce que vous aviez vous aussi l’intention de prendre l’envoyé de la Horde en otage et de condamner Baenan ? poursuivit Lintharel en toisant le capitaine.

— La ferme ! » rugit Heller. La pointe de son épée tremblait, à quelques centimètres seulement de la gorge de l’elfe. « Tu as une dette à honorer au service de l’Alliance. Me désobéir est une trahison.

— Trahir une amie serait tout aussi mal. Envers quoi ai-je le plus fort engagement, capitaine : une allégeance politique, ou personnelle ? »

La question resta en suspens, telle la note d’un coup de gong. La tension dévorait Li Li. L’équipage entier suivait la scène dans un silence de mort, plus personne n’osait respirer. Chaque petit bruit était amplifié : celui des vagues contre le bois de la coque, celui du gréement agité par le vent. Les nuages s’étaient épaissis, donnant au crépuscule une lueur d’un vert surnaturel.

La fourrure se dressait sur le cou et les bras de Li Li. L’air lui-même semblait chargé de tension, jusqu’à en être palpable.

Et enfin, Li Li comprit.

Lintharel, qui se dressait entre Nita et ceux qui voulaient lui faire du mal, n’était pas aussi vulnérable qu’elle semblait. Elle avait fait traîner la situation volontairement, pour gagner du temps.

Elle lançait un sort.

Les premières gouttes de pluie tombèrent du ciel.

« Lintharel, dit le capitaine sur un ton au calme meurtrier, c’est mon dernier avertissement. »

Li Li agrippa Trialin par le poignet et recula d’un pas, s’éloignant de la foule. La naine sentit son empressement et la suivit sans dire un mot.

« Je ne m’écarterai pas, » dit Lintharel. Au-dessus d’elle, le ciel gronda.

« Comme tu voudras ! Tuez… »

La deuxième moitié de l’ordre se perdit dans le rugissement du vent qui déferla de derrière Lintharel, projetant en arrière tous ceux qui lui faisaient face. Au même moment, un éclair déchira le ciel, frappant le grand mât de l’Elwynn comme une bombe et enflammant la grand-voile dans un déluge d’étincelle. Une pluie de débris de bois de la taille d’une dague tomba sur le pont. Li Li et Trialin plongèrent derrière une caisse fixée au sol, à la lueur des flammes.

Lintharel avança, dans l’espace désormais libre devant elle. Elle avait toujours les bras écartés, en geste non plus de sacrifice, mais de puissance. Ses yeux brillaient comme des étoiles, aussi blancs que la foudre qu’elle avait invoquée. Le vent surgi de nulle part tourbillonnait autour d’elle. Il faisait voler ses cheveux et son kilt de cuir, mais ne semblait pas l’affecter. Li Li l’observait avec fascination. Lintharel ressemblait à une déesse.

Free her," she commanded a sailor cowering on the deck. He nodded, eyes wide with fear, and began to crawl toward Nita.

Another explosion rocked the entire ship. Everyone stumbled. Somewhere, people were screaming, calling for water, for healers.

Le Chef de guerre venait d’ouvrir le feu.

Sous la pluie battante, tout sombra dans le chaos. Certains marins se lancèrent à l’attaque de Lintharel et Nita, tandis que d’autres partirent pour défendre le bateau. Au-dessus du vacarme, le capitaine Heller criait des ordres, essayant désespérément de reprendre le contrôle de la situation.

Une volée de coups de canons répondit à celle du navire de la Horde, et certains boulets frappèrent au but. Li Li bondit hors de sa cachette, les yeux rivés sur le petit groupe qui attaquait l’elfe et la taurène.

« Où vas-tu donc ? appela Trialin.

— Ce qu’ils ont fait à Nita est mal, répondit Li Li sur un ton de défi. Je vais les aider, toutes les deux. »

Li Li had feared that Trialin's rage for her brother would make her side with the other crew, but to her relief, the dwarf nodded.

Elle avait craint que la perte de son frère pousse la naine à prendre le parti des autres marins, mais, à son grand soulagement, celle-ci hocha la tête. « Ouais. S’en prendre à un diplomate, y a pas plus dégonflé que ça. » Elle dégaina une épée courte et la jeta à Li Li. « Tu auras bien besoin d’une arme.

— Merci, » dit Li Li. Avec un cri, les deux se jetèrent dans la mêlée

***

Chen et Baenan filaient à travers les ponts inférieurs, en essayant de se faire remarquer le moins possible. Baenan avait rentré sa barbe dans sa veste et enfilé un casque, un bien piètre déguisement. Leur plan d’évasion sommaire était d’arriver jusqu’au bateau tol’vir, de le lancer et de sauter à l’eau. C’était assez bancal, mais traîner dans le coin aurait été pire.

Le navire s’agita sous l’impact des tirs de l’Alliance. Chen trouva l’échelle qu’il cherchait, la plus proche des canots de sauvetage. Il poussa Baenan devant lui et grimpa à sa suite.

« C’est le prisonnier ! » Chen reconnut, derrière lui, la voix de Karrig. « Espèce de sale traître ! lui hurla ce dernier. On avait confiance en toi ! Tuez-les tous les deux ! »

Chen risqua un coup d’œil vers le bas. Il compta six hommes d’équipage, dont Karrig. Il lança un juron. Les affronter leur ferait perdre beaucoup de temps.

« Continuez ! » cria une autre voix. Talithar arriva en courant et se jeta devant le pied de l’échelle. « Je vais les retenir ! »

Les deux fugitifs n’hésitèrent pas une seconde. En murmurant un remerciement, Chen se hissa jusqu’en haut de l’échelle et ils s’enfuirent.

***

« Tu es une honte pour la Horde, Talithar Vent-vif ! rugit Karrig. Sale traître de vermine d’elfe !

— J’ai combattu pour la Horde sur les glaciers de la Couronne de glace, répondit calmement Talithar. Et je l’ai fait avec fierté. Mais ma loyauté n’est pas réservée qu’à la Horde.

— Écarte-toi de notre chemin, ou meurs ! »

Talithar leva les deux mains. Des boules de flammes rouges flottaient au-dessus de ses paumes, et la lumière illumina le contenu de la soute : le long des murs étaient disposés des tonneaux pleins de poudre à canon et des munitions supplémentaires pour les canons.

« Oh, dit Talithar avec un sourire paisible. On dirait que mon choix est fait. »

***

Le feu s’était emparé de la grand-voile de l’Elwynn, et la pluie ne le ralentissait guère. Un groupe de marins se passaient frénétiquement des seaux pour essayer de contenir l’incendie, mais en vain. Le navire finirait par succomber aux flammes.

« Nita, cria Lintharel, il faut que tu partes d’ici ! Prends une de tes formes et échappe-toi !

— Tu m’as sauvé la vie. Je ne vais pas te laisser te battre seule.

— Elle n’est pas seule ! cria Li Li, en se glissant entre les deux druides.

— Ouais, on est là pour vous aider ! » renchérit Trialin, faisant tourner ses deux haches d’un geste expert. Lintharel lançait des éclairs de magie jaunes. Li Li parait les coups des marins. Ensemble, les trois pressèrent leurs assaillants et dégagèrent un petit espace.

« C’est le moment ! cria Li Li à Nita.

— J’ai une dette éternelle envers vous ! » répondit celle-ci. D’une longue foulée, elle franchit la ligne de marins et se jeta par-dessus bord. Un instant plus tard, un agile lion de mer disparut entre les vagues.

Li Li soufflait. Elle tenait fermement son épée, entourée de près par Lintharel et Trialin. La pluie battait sur son visage et son cou. Maintenant que Nita était libre, il fallait qu’elles s’échappent à leur tour.

Trialin leva une de ses haches, avec un signe de tête à ses amies. Elle forma des mots, silencieusement. Un, fit-elle. Deux…

Une gigantesque déflagration secoua l’Elwynn de la poupe à la proue. Le navire trembla violemment, le bois de la coque craquant sous le souffle de l’explosion. Sans exception, tout le monde fut projeté au sol. Une colonne de fumée noire s’éleva vers le ciel et des boules de poix ardente se mirent à pleuvoir du ciel, ravivant les flammes qui attaquaient déjà les voiles.

« Par Élune et Ysera ! » jura Lintharel. Li Li roula sur le côté et essaya de voir ce qui s’était passé. La fumée se déversait d’un trou béant dans la coque du navire de la Horde, là où l’explosion avait eu lieu.

« Baenan, murmura Trialin à côté de Li Li. Ô, Lumière, fais qu’il soit vivant, je t’en prie… »

« Lintharel fut la première debout, et elle tendit la main à Li Li. Cette dernière allait pour la prendre, quand elle aperçut un mouvement du coin de l’œil. Le capitaine Heller s’était glissé derrière l’elfe, l’épée tirée.

« Attention ! » Mais son avertissement arriva trop tard. Le corps de Lintharel se raidit et ses yeux s’écarquillèrent sous le choc et la douleur. Le capitaine l’avait transpercée de sa lame.

Elle eut un hoquet, et les coins de sa bouche se rougirent de sang. Ses genoux percutèrent le bois du pont et elle s’effondra avec un râle.

Heller retira son épée. La pluie battante commençait déjà à diluer le rouge qui s’écoulait sur la lame.

« Le châtiment pour trahison est la mort, » dit-il calmement, et il leva son épée pour porter le coup de grâce.

Une ombre se glissa à côté de lui, prenant soudainement forme, et une lame incurvée vint se presser contre sa gorge.

Son visage se tordit de rage. « Traîtres !

— Silence. » Les yeux d’Atropa, jumeaux de ceux de Lintharel, brillaient d’une lueur meurtrière. « Le châtiment pour avoir fait du mal à ma famille est la mort aussi. »

***

C’est sous une pluie battante Que Baenan et Chen atteignirent enfin le pont principal. Personne ne sembla les remarquer : tout le monde était bien trop concentré sur la bataille. Un peu plus loin, l’Elwynn était en feu.

« Il faut traverser, » dit Baenan. Le pandaren et le nain s’élancèrent vers les canots de sauvetage. Chen voyait son bateau tol’vir parmi eux.

Ses pieds furent arrachés au bois du sol. Le bruit et le souffle d’une grande explosion l’emportèrent, projetant Baenan et lui de l’autre côté du pont. Ils s’écrasèrent au milieu des canots.

Chen savait qu’il ne pouvait pas se permettre de se laisser aller à s’évanouir. Endolori de partout, il se força à se mettre à genoux. Non loin de lui, Baenan gisait face au sol, le casque soufflé par l’explosion. Chen aperçut son propre bâton qui roulait à quelques pas de là, et il se jeta pour l’attraper, ignorant la douleur qui lui vrillait les jambes. Au moins, il semblait ne rien avoir de cassé.

« Baenan ! » Il secoua violemment le nain. « C’est le moment ou jamais ! »

« Ce satané elfe de sang ! » grogna son compagnon pendant qu’il l’aidait à se relever. « On était dans la soute à munitions !

— Il n’a pas pu survivre à ça, » dit Chen avec chagrin, surpris d’éprouver un tel sentiment pour quelqu’un qu’il avait menacé le matin même.

« C’est vrai », répondit Baenan. Il leva les yeux vers Chen. « C’est l’bateau tout entier qui va couler dans quelques minutes. Il est temps de déguerpir. »

Des flammes s’échappaient du trou creusé par l’explosion dans la coque du navire. L’eau s’infiltrait rapidement et le faisait pencher d’un côté. Chen et Baenan purent dégager l’embarcation tol’vir plus facilement.

L’explosion déclenchée par Talithar avait éliminé tout semblant d’organisation. Tout le monde ne pensait plus qu’à une chose, quitter le bateau en vie. Chen se saisit d’un aviron et se mit à ramer en direction de l’Elwynn, dont les voiles en flammes se distinguaient dans la tempête.

Lorsqu’ils arrivèrent au niveau du navire de l’Alliance, une silhouette tomba du haut du pont et s’écrasa dans l’eau, manquant de les percuter..

« C’était le capitaine Heller ! » cria Baenan.

Chen observa le corps, qui flotta un instant avant de disparaître sous les vagues. « On lui a coupé la gorge. »

Ils levèrent les yeux vers le pont, là d’où le cadavre d’Heller était tombé. Chen attacha sommairement la petite embarcation à l’Elwynn, pour permettre une fuite rapide un peu plus tard.

« Prêt ? demanda-t-il.

— Oui, répondit le nain, l’œil décidé. On récupère nos familles. Ensuite, on se tire. »

Ensemble, ils sautèrent par-dessus la balustrade de leur esquif et foncèrent à bord de l’Elwynn.

***

Les rayons roses et dorés de l’aube ne venaient plus illuminer que des débris flottants, là où les deux bateaux avaient sombré. Il n’y avait personne pour assister à la scène : les canots de sauvetage des rescapés s’étaient dispersés.

Quatre passagers se pressaient dans une petite embarcation, trois d’entre eux serrés à ses extrémités pour laisser la place à la quatrième, enveloppée au centre.

« J’ai fait tout ce que je pouvais, » dit Baenan d’un ton désespéré, en secouant la tête. L’épuisement se lisait sur son visage. « Mais je suis à ma limite, là. Désolé. »

Trialin posa la main sur le bras de son frère.

Atropa tenait la tête de Lintharel sur ses genoux, caressant les mèches de cheveux passées derrière ses longues oreilles. Elle baissa le visage vers celui de Lintharel, des larmes coulant silencieusement sur les joues.

Les yeux de cette dernière étaient fermés, mais elle souriait faiblement. Elle ne disait rien, ne faisait que serrer la main d’Atropa. Tout le monde gardait le silence, sachant qu’il n’était plus qu’une question de temps.

Personne ne remarqua le petit point qui apparut à l’horizon et grossit progressivement en approchant, jusqu’à ce qu’un cri soudain les fasse sursauter. Un grand oiseau brun volait au-dessus d’eux, son envergure presque aussi longue que le bateau. Il plongea et atterrit lestement sur la balustrade en bois. Il regarda autour de lui, puis se transforma.

C’était Nita.

La taurène s’agenouilla à côté de Lintharel, en prenant garde à ne pas faire chavirer le canot. Elle étendit les doigts sur le ventre de l’elfe, recouvrant la blessure. Une lueur verte rayonna de ses mains et nimba Lintharel de lumière.

L’elfe inspira brusquement, toussa, et essaya de se redresser. Atropa et Nita l’en empêchèrent avec douceur.

« Du calme, mon amie, dit la taurène. Tu iras bientôt mieux. Nul besoin de se presser. »

Lintharel étendit le bras pour lui prendre la main. « Merci. »

Atropa saisit le large avant-bras de Nita. Des larmes brillaient encore dans ses yeux. « Et je te remercie moi aussi de tout mon cœur.

— C’était le moins que je pouvais faire, répondit la taurène. J’ai survolé l’océan toute la nuit. Il y a beaucoup de survivants, de l’Alliance comme de la Horde. Je vais faire mon possible pour guider tout le monde vers la terre.

— Je t’aiderai dès que j’aurai repris des forces, » dit Lintharel. Elle fit un sourire rassurant à Atropa. « Ça ne prendra pas très longtemps. »

Avant de partir, Nita lança quelques sorts mineurs sur Baenan, Trialin et Atropa à leur tour. Le nain poussa un soupir d’aise en sentant la douleur de ses plaies s’estomper.

« Merci bien, Nita la taurène, » dit-il. Il se frotta la poitrine en remarquant que le geste ne lui faisait plus mal. Ses doigts sentirent une bosse sous sa tunique.

« Par le marteau de Muradin ! cria-t-il en sortant le collier de Talithar, avec ses deux bagues encore liées par la chaîne d’or. « J’avais oublié qu’j’avais ça.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Trialin.

— C’était à Talithar, répondit-il doucement. Un elfe de sang du navire de la Horde. Il m’a sauvé la vie. Les bagues étaient à lui et à sa femme.

— Comment ? » dit Nita en fronçant les sourcils.

Baenan se tourna vers sa sœur. « Trialin, tu te souviens de Vyrin Vent-vif, du pavillon des Pérégrins ?

— À Loch Modan ? Oui, bien sûr.

— Talithar était son mari.

***

« — Je… Je ne l’ai pas vu dans les autres bateaux, » dit Nita. Baenan secoua la tête.

« Tu le trouveras pas. » Il ferma le poing autour des deux bagues. « C’est lui qu’a déclenché l’explosion sur le Poing, pour m’aider à m’échapper avec le pandaren. Il est mort.

— Qu’est-ce que tu vas dire à Vyrin ? demanda Trialin.

— Que son mari est mort en héros. » Il leva les yeux, l’air décidé. « C’est par où, le plus court chemin pour aller à terre ? J’ai un message à porter.

— Faites cap au nord-ouest, répondit Nita. Vous n’êtes pas loin de Tanaris. Je reviendrai vous aider dès que possible, si vous en avez besoin. Puisse la Terre-mère être avec vous.

— Et Elune avec toi, » répondit Atropa.

Nita étendit les bras, se changea en oiseau et décolla vers le ciel.

***

Une fois de plus, le petit bateau tol’vir se balançait sous un ciel couvert d’étoiles. Chen serrait sa nièce tout près de lui. « Je pensais t’avoir perdue, Li Li, murmura-t-il. Je pensais que tu étais morte. »

Elle enfonça le visage dans la fourrure de son épaule. « Moi aussi je pensais l’être, honnêtement, » répondit-elle avec un léger sourire. Chen fut pris d’un petit rire, mais qui ressemblait plus à une quinte de toux.

À bord de l’Elwynn, tout n’avait été que feu et chaos. Baenan et lui avaient été séparés tout de suite. Il n’avait plus que de vagues souvenirs. Il avait crié le nom de Li Li fiévreusement, sans jamais s’arrêter, et d’un seul coup, comme par magie, elle était apparue, fuyant les flammes, du sang sur le visage. Ils avaient sauté par-dessus bord et étaient remontés sur leur propre bateau quelques minutes seulement avant que le navire ne sombre. En s’éloignant à la rame, ils avaient assisté aux derniers moments du Poing du Chef de guerre et de l’Elwynn, sur un océan baigné d’une lumière orange par les épaves enflammées.

Ils avaient dormi d’un sommeil agité tout le reste de la nuit. Toute la tension avait fini par les rattraper, et ils avaient perdu la notion du temps, entre sommeil et reprises de conscience.

***

Li Li ignorait combien de jours s’étaient écoulés. Deux ? Trois ? D’épais nuages s’étaient acharnés à couvrir le ciel, les empêchant de distinguer le matin du soir. Il n’y avait que quand les cieux s’assombrissaient pendant plusieurs heures qu’ils pouvaient être sûrs qu’un nouveau jour venait de s’écouler. Oncle Chen dormait, allongé sous la voile. Il avait été blessé dans l’explosion du bateau de la Horde, et il lui faudrait quelques jours pour guérir.

Li Li appuya la tête contre le mât. La voile pendant mollement, mais elle n’avait pas le courage de la rentrer. Tout, absolument tout avait mal tourné. Elle revoyait sans cesse le moment où elle avait été entraînée par-dessus bord, ou l’épée de Heller qui transperçait le corps de Lintharel, ou la tiédeur du sang qui lui avait éclaboussé le visage quand Atropa avait tranché la gorge au capitaine. Elle frissonna. Des souvenirs si horribles. Des choses si terribles à avoir vécues.

Un crissement de papier porté par le vent attira son attention, et elle leva les yeux pour voir un albatros élégamment plié qui voletait au-dessus d’elle. Elle tendit la main, et l’oiseau s’y posa. Il s’immobilisa immédiatement, toute la magie qui l’avait porté désormais dissipée. Avec curiosité, elle défit les plis, les lissant autant que possible. L’albatros avait été composé de deux lettres, une adressée à elle et l’autre à oncle Chen. Elle se rendit compte avec surprise que les deux venaient de son père.

Par respect pour la vie privée de son oncle, elle replia sa lettre et la glissa dans son sac. Mais elle lut celle qui lui était adressée à elle.

Ma chère Li Li,

Je n’ai jamais été très doué avec les mots. À chaque fois que j’essaie de parler avec toi, on dirait que rien ne sort comme je le voudrais, et nous n’arrivons jamais à nous comprendre ni à nous entendre.

Tu ressembles à ta mère, et à mon frère, plus qu’à moi. Tu as la capacité d’émerveillement de ton oncle et la témérité de ta mère. C’est une des choses que j’aimais le plus chez elle même si, pour quelqu’un comme moi qui ne partageait pas ce trait, il était terrifiant de la voir s’engager sans hésiter dans des situations que j’aurais moi-même évitées à tout prix. Il m’est tout aussi terrifiant de te voir prendre des décisions similaires. Par le passé, j’ai laissé cette peur se manifester sous forme de colère, et je me rends compte aujourd’hui que j’ai eu tort.

Ton destin est de faire dans ta vie des choix différents de ceux que j’ai faits dans la mienne. Il est grand temps que je me fasse à cette idée. Quoi qu’il arrive, tu seras toujours ma fille, et je serai toujours fier de toi.

Avec tout mon amour,
Ton père.

Elle lut la lettre deux, trois fois, jusqu’à ce que les mots s’impriment dans sa mémoire. Elle se souvint comment, à Gadgetzan, elle s’était demandée si elle pourrait un jour à la fois être elle-même et satisfaire son père. Chen lui avait assurée que oui, et il avait eu raison. Ses yeux s’embrumèrent de larmes et elle battit des paupières, mais sans réussir à les dégager. Soudain, son père lui manquait avec une force qu’elle n’aurait jamais pensée possible.

« Oh, oncle Chen, dit-elle avec tristesse, pourquoi la perle m’a-t-elle envoyée faire cet affreux voyage ? Rentrons à la maison. Tout ce que je veux, c’est rentrer chez nous. »

Chen soupira dans son sommeil. Une larme coula le long de la joue de Li Li, que l’air brumeux avait déjà rendue humide. Elle ferma les yeux et ramena les genoux sous le menton.

Un grand souffle vint emplir ses oreilles, mais elle ne sentait aucun vent. En levant les yeux, elle vit un brouillard sans fin qui tournoyait au-dessus d’elle, comme un tourbillon. Elle se pencha et secoua son oncle pour le réveiller.

« Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il d’une voix ensommeillée.

— Je ne sais pas. Je n’ai jamais vu quelque chose comme ça. »

Les brumes virevoltaient de plus en plus vite et lui faisaient tourner la tête. Puis, soudainement, elles s’évanouirent, pour ne laisser qu’un ciel bleu à couper le souffle, et la sphère étincelante du soleil.

Et devant eux, brillant à l’horizon tel un joyau, s’étendait une terre qu’aucun d’entre eux ne reconnaissait.

« Regarde ! cria-t-elle en pointant du doigt. Mon oncle… est-ce que c’est… ?

— Mais oui ! Ça ne peut être que ça ! »

Elle était déjà debout pour tendre la voile. Le vent s’était levé à nouveau, et ils n’auraient aucun mal à arriver à terre. Chen s’élança à son aide, et, ensemble, ils guidèrent le bateau vers la rive.

***

Ils arrivèrent à une plage praticable sans encombre et traînèrent leur embarcation sur le sable, les pattes tremblantes d’excitation. Ils se ruèrent pour explorer le paysage, et ne tardèrent pas à trouver une route étroite mais bien tracée. Du haut d’une perche taillée dans le bois, une lanterne à l’aspect familier se balançait doucement sous la brise, comme pour leur souhaiter la bienvenue.

En l’apercevant, Chen manqua de tomber à genoux. « Elle est de fabrication pandarène. Il n’y a aucun doute.

— On y est, dit-elle. On a réussi pour de vrai. La Pandarie. »

Ils gravirent une colline qui surplombait la plage, et regardèrent vers la mer. C’était une journée dégagée, sans un nuage à l’horizon. L’océan brillait à perte de vue. Chen passa le bras autour des épaules de sa nièce et la serra avec affection.

« Ça veut dire que le sortilège est levé ? demanda-t-elle. Les brumes sont dissipées définitivement ?

— Je… Je ne sais pas. Mais je crois.

— Alors ils vont pouvoir venir. Papa et Shisai et mamie Mei et tous nos amis. Ils vont tous venir. »

Une image s’imposa à l’esprit de Chen. Celle de deux bateaux, l’un à côté de l’autre, pris dans les flammes, avec le bruit des canons, les cris des marins, le choc des lames. Une scène à laquelle il avait assisté quelques nuits auparavant, quand il s’était désespérément enfui du Poing du Chef de guerre pour ne trouver aucun refuge sur l’Elwynn. Il serra encore un peu plus sa nièce contre lui.

« Pas seulement nos amis, Li Li. Tout le monde. »