La vallée insoumise
par Robert Brooks

« Aucun de vous ne passera la nuit, » dit l’orc.

Maraad, redresseur de torts, et Lyalia, commandant des Sentinelles, continuèrent à l’ignorer. Depuis sa capture, il proférait les mêmes menaces chaque soir. Lyalia tisonna le feu d’une des lames de son glaive lunaire pour remettre une bûche en place, et les flammes repartirent brièvement. Le marteau de Maraad se mit à miroiter sous leur lueur, baignant son armure de reflets grenat.

« L’elfe sera la première à y passer, reprit l’orc après quelques minutes. Je te ferai assister à chaque seconde de son agonie, draeneï. Ça, je te le promets. » Il se rassit et les fers passés à ses poignets tintèrent doucement.

Maraad ne prit pas la peine de répondre. « Tu devrais dormir cette nuit, Lyalia.

— Et toi aussi. Mais comme tu ne peux pas, je veille avec toi. » Tout en continuant à tisonner les braises, elle balaya le terrain grand ouvert des alentours du regard. « Et puis il semble d’humeur bavarde, ce soir. Peut-être va-t-il finir par nous dire son nom ? » Elle tourna posément les yeux vers l’orc. « Non ? Quel mal y a-t-il à nous donner ton nom si nous ne passons de toute façon pas la nuit ? »

Le prisonnier la fusilla du regard, mais sans répondre.

« Comme tu voudras. »

Le soleil plongea à l’horizon.

***

« Que veux-tu dire exactement, demanda Haohan Griffe de Tourbe, par : "Quand Tonnerre va boum, Tonnerre va gros boum" ? »

Le manœuvre hozen trottinait à hauteur du chariot sur la route traversant la vallée. « Depuis t’es parti, Tonnerre pas fait.

— Pas fait ? »

Mung Mung agita la main devant le nez comme en réaction à une odeur néfaste. « Moi veux pas être là quand trois jours de doukacque sort de son ouque.

— Fascinant. » La dernière chose que Haohan avait envie de gérer ce jour-là était bien un mushan constipé. « Ajoute un peu d’huile d’olive dans son fourrage. Ça devrait le soulager vite. »

Mung Mung frémit. « Déjà fait. Fait y a deux jours. Encore rien.

— Tu lui donnes de l’huile depuis deux jours et rien ? » Haohan resta interdit un instant, puis frémit à son tour. Quand Tonnerre va boum…

Le demi-kilomètre suivant fut silencieux. « Tu sais. Fermier Fung arrivé tôt. Déjà dans maison, dit enfin Mung Mung.

— Parfait. Mais, attends une seconde, ajouta Haohan avec un regard suspicieux. Qu’as-tu en tête ?

— Mung dit vieux grognon est obsédé de engrais. »

Haohan eut un grand sourire. « Oh, et peut-être qu’il serait intéressé par un peu de matière fraîche. Je n’avais pas entendu d’aussi bonne idée depuis longtemps. »

Cela faisait au moins un problème de résolu, avec un peu de chance. « Et qui d’autre attend à la maison ?

— Fossile. » Il voulait dire le vieux Patte des Hauts, qui n’était pas membre du conseil mais un voisin. « Gina. » La fille de Haohan.

« Et qui d’autre ?

— Ça tout.

— Et où sont Nana, Mina, Tina et Den ?

— Encore dans forêt de Jade.

— Encore ? répéta Haohan, sourcils froncés. Je pensais qu’ils seraient rentrés aujourd’hui. Je voulais que le conseil soit au complet. Et Yoon ?

— Yoon avec eux.

— Oh. » Il se souvenait, à présent. Yoon avait parlé d’une livraison de nourriture à des maçons nains pour les Laboureurs.

D’une légère pression sur les rênes il dirigea les deux chevaux vers la droite, sur la route menant au domaine Griffe de Tourbe. Mung Mung continua à trottiner à côté du chariot sans chercher à monter dessus. Les chevaux ne lui inspiraient pas confiance. Haohan préférait lui aussi les attelages de mushans, mais l’intendant de l’Alliance du territoire du Lion lui avait proposé deux chevaux vigoureux contre un chargement de carottes, une affaire trop belle pour être refusée. Et puis, il fallait bien l’admettre, ces bêtes-là étaient beaucoup plus faciles à conduire ; un mushan même bien dressé avait tendance à tirer un peu sur les rênes.

Mung Mung se mit soudain à courir et escalada un poteau pour regarder au loin. « Oh oh.

— Qu’y a-t-il ?

— Chef, écoute.

— Mes oreilles ne sont pas aussi bonnes que les tiennes.

— Entend virmens. »

Haohan poussa un long soupir.

« Faisons-les déguerpir avant qu’ils assomment tout le monde. »

***

L’un des virmens, un grand mâle à la fourrure zébrée de blanc et arborant une canine étrangement courbée, trotta vers eux et jeta une poignée de copeaux vers Maraad. « Voilà argent. Donner carottes ! »

Il laissa les bouts de bois rebondir sur son visage et sa cuirasse. « Je n’ai pas de carotte, » répondit-il calmement.

Les dizaines de rongeurs aux yeux rouges qui les entouraient se mirent à caqueter avec colère. Certains grattèrent le sol en signe d’intimidation. À côté de lui, Lyalia posa la main sur son glaive lunaire, mais sans le tirer de sa ceinture.

« Vont-ils nous agresser ? » demanda-t-elle tout bas ?

Il rit. « J’en doute. » Et plus fort, il demanda : « Vous souhaitez acheter des carottes ? » Les jappements des virmens gagnèrent en ferveur. « Je suis désolé de vous décevoir, mais je n’ai pas de carottes à vendre. »

Le virmen aux copeaux se mit à sautiller. « C’est dans Micolline ! Marché ! Grands poils donnent petits ronds, ont carottes. » Il leur jeta une nouvelle poignée de bois. « Alors donne carottes ! »

Les copeaux volèrent sur l’orc prisonnier, qui grogna et lança un coup de pied, mais manqua le virmen. Ses chaînes s’entrechoquèrent.

Maraad le prit fermement par le bras. « Comme je vous l’ai dit, je n’ai pas de carottes à vendre ou donner. Et les marchands demandent en général de l’or, pas… ce genre de pièces.

— Hé ! » Une voix vint couvrir le vacarme. Lyalia aperçut un pandaren et un hozen qui couraient vers eux, et un cri d’alerte fusa parmi les virmens. « Dégagez de mes champs ! » vociféra le pandaren.

Les rongeurs s’éparpillèrent. L’un d’entre eux fit le tour des sabots de Maraad en ramassant la plupart des « pièces ». Le hozen lui lança une pierre et le manqua de peu. Un instant plus tard, les virmens avaient déguerpi dans leurs terriers.

« Saleté doukacques, grommela le hozen.

— Toutes mes excuses, dit le pandaren. Ils ne sont pas aussi déchaînés qu’il y a quelques mois, mais il faut quand même leur coller un coup de pied au derrière une fois de temps en temps.

— Je ne pense pas qu’ils cherchaient à mal, répondit Lyalia avec un sourire. »

Le hozen examina les copeaux de bois. Il en renifla un et ricana. « Hé, chef. C’est essieu. » Il explosa de rire et le pandaren ronchonna une imprécation. « Ces abrutis de virmens… Et c’est pour ça qu’ils ont rongé les essieux de trois de mes chariots ? Ha, mais bien sûr. Ils m’ont sans doute vu acheter quelque chose avec des pièces et ont pensé que c’était la même chose. » Il s’ébouriffa l’oreille avec un soupir. « Bah, ça va avec ces terres, j’imagine. Quand on veut vivre dans la vallée, on n’échappe pas aux virmens. Je m’appelle Haohan Griffe de Tourbe, je suis le propriétaire de cette ferme.

— Merci pour votre aide, Monsieur. Je m’appelle Lyalia, et je suis le commandant des Sentinelles de Pandarie. Voici mon ami le redresseur de torts Maraad, de l’Exodar. Et quant à lui… nous ignorons son nom, donc je ne peux vous le présenter. »

Le pandaren posa les yeux sur l’orc. Puis sur les chaînes. « Vous faites un groupe inhabituel, pour le coin.

— Nous n’avions aucune intention de violer vos terres. Si vous le voulez, nous partirons, dit Maraad. »

Haohan secoua la tête. « Il n’y a rien qui pousse là où vous campez, donc pas de problème. » Mais il jeta un nouveau coup d’œil à l’orc. « Je croyais que les problèmes entre vous étaient réglés, pour l’instant, avança-t-il prudemment.

— L’armistice vaut toujours, répondit Lyalia. Cet orc a abattu une petite caravane de la Horde il y a deux semaines, et attaqué mes Sentinelles il y a dix jours. Après le cessez-le-feu. » Elle parlait d’un ton froid. « Il est coupable de meurtre contre les deux camps. Si je devais faire une hypothèse, je dirais qu’il déplore la chute de Hurlenfer.

— Ah, donc un criminel, pas un soldat. » L’orc grogna inintelligiblement et Haohan leva un sourcil. « Et la Horde tolère sa… détention ?

— Nous avons décidé d’éviter tout contact avec la Horde, dit Maraad. De simples malentendus ont la manie de dégénérer irrationnellement, et les tensions restent fortes. Nous ne voulons pas nuire à la trêve.

— Et moins ils seront au courant, moins ça leur posera problème. » Haohan se gratta le menton. « Je vois. Eh bien venez donc. Mon chariot est juste derrière cette colline. »

Les deux échangèrent un regard. « Et ce serait pour aller où ? demanda-t-elle.

— Chez moi. Que vous ayez un lit pour la nuit, tous les trois.

— Nous vous remercions pour l’invitation, répondit Maraad, mais nous devons refuser.

— Vous ne dérangez pas.

— Vraiment, merci, non.

— Les virmens vont revenir.

— Nous pouvons les gérer, dit Lyalia.

— Vous ne comprenez pas. Je les connais, ces virmens. En ce moment-même, ils sont en train de palabrer dans leurs trous pour savoir pourquoi leur plan a raté. Quand ils en auront un nouveau, ils commenceront par faire le tour des autres terriers pour rameuter plus de monde. Il se pourrait bien que dans deux-trois heures, vous vous retrouviez devant quelques milliers d’entre eux, les yeux rivés sur vous à vous réclamer des carottes en bavant. Et si vous ne leur donnez pas… » Il haussa les épaules. « Vous savez sans doute vous défendre, mais je ne suis pas sûr que combattre un tel nombre sera très marrant. »

Maraad semblait troublé. « Très bien. Nous allons donc trouver un autre endroit où camper.

— Ah, donc vous ne comprenez vraiment pas. Sauf si vous disparaissez à dix kilomètres de là dans la prochaine demi-heure, ils vous retrouveront. Vous ne croirez jamais à quel point ils sont acharnés tant que vous ne vous décidez pas à en tuer quelques-uns pour montrer que vous ne plaisantez pas. Mais ils ont appris à éviter les maisons des Laboureurs : nous n’avons pas peur de jouer du râteau. Chez moi, vous serez tranquilles.

— Malgré tout ça, dit Lyalia avec un regard inquiet vers Maraad, nous ne pouvons accepter. »

L’orc les interrompit brusquement : « Ne propose pas ton aide à l’Alliance, fermier. Sauf si tu veux subir le même sort qu’eux. »

Haohan fut interloqué. « Oh. Je vois. » Il leur sourit. « Vous pensez que votre prisonnier est dangereux. Que je ne sais pas me défendre. »

Lyalia l’emmena à quelques pas, là où l’orc ne pouvait les entendre. « Nous ne pouvons pas vous mettre en danger. Nous ne savons rien de lui, ni s’il avait des complices. Nous sommes restés très, très loin de tout contact avec la Horde en Krasarang pour l’emmener au territoire du Lion sans être repérés. S’il n’agissait pas seul, nous pourrions être attaqués à tout instant. »

Haohan lorgna l’orc. « C’est un fidèle de Hurlenfer ? Et d’autres pourraient attaquer pour le libérer ? Alors c’est réglé : vous venez chez moi.

— C’est impossible.

— Mais vous ne pouvez pas rester là. Je ne plaisante pas, pour les virmens. Et je veux vous aider. Les gens comme lui nous ont fait assez de mal. Demain matin, je vous emmène tous les trois au territoire du Lion avec mon chariot. »

Elle hésita. Cette solution leur ferait gagner plusieurs jours.

« Et il n’y a pas de mais, » conclut-il.

***

À leur arrivée au domaine Griffe de Tourbe, le fermier Fung dévisagea les nouveaux venus d’un œil noir. « Encore des invités, Haohan ? Et des étrangers, en plus ? Tu cherches à me manipuler ?

— Ils étaient harcelés par des virmens. Il leur faut juste un abri pour la nuit.

— Ne joue pas avec moi, rétorqua Fung en lui plantant un doigt sur la poitrine. Comme par hasard, tu ramènes des étrangers le soir où on doit discuter des étrangers ? Au moins, Yoon n’est pas là, lui. Il est bien tombé, il a choisi un bon partenaire. Moi, ce n’est pas parce qu’il y a un étranger que je tolère que j’accepterai qu’ils viennent envahir notre vallée pour toujours.

— J’ai bien pris note de ton opionion, Fung, répondit Haohan d’un ton fatigué. Hé, Mung Mung, tu n’avais pas quelque chose à voir avec Fung ? Cette histoire de mushan et d’engrais frais ?

— Ah oui ? » dit Fung, soudain plus aimable.

Le hozen décocha un regard agacé à Haohan tandis que Fung le traînait à l’intérieur.

« Haohan, » lança une nouvelle voix. Le vieux Patte des Hauts l’appelait depuis l’entrée de l’enclos. « Tu as un mushan malade.

— Oui, Mung m’a dit, Patte des Hauts, » répondit-il en approchant de la barrière. Ils contemplèrent tout deux l’intérieur, où Tonnerre mastiquait bruyamment sa paille. « Je ne sais pas. Il a l’air en bonne santé. »

Le mushan lâcha un rot sonore et une odeur horrible emplit l’air. Haohan fronça les narines ; il y avait de quoi gâter toute une récolte. Le bruit partit vers les montagnes au nord et il aurait juré que l’odeur avait un écho, elle aussi. Il poussa un soupir. « D’accord, il est malade.

— Mets un peu d’huile dans son fourrage, » suggéra Patte des Hauts. Haohan se massa les tempes.

***

Lyalia aida l’orc à descendre du chariot et Maraad les suivit.

Elle remarqua le vieux pandaren planté à côté de Haohan. Patte des Hauts se détourna du mushan et sembla les examiner avec attention. Elle lui adressa un signe de tête, qu’il ne lui rendit pas. Un large chapeau de paille cachait ses yeux, au-dessus d’une longue barbe. L’autre pandaren, Fung, ne faisait au moins aucun mystère de son hostilité ; mais elle n’arrivait pas à lire celui-ci.

Elle revint à sa tâche : surveiller le prisonnier, et toute personne qui voudrait le libérer. Elle balaya les environs du regard.

La maison Griffe de Tourbe se dressait près du sommet d’une petite colline, non loin des montagnes qui séparaient la vallée des Quatre vents du val de l’Éternel printemps, avec une vue spectaculaire sur les champs alentour. Même dans le crépuscule, Lyalia distinguait des rangs d’énormes légumes et autres plantes qui s’étendaient au loin. Entre la maison et les montagnes, une pente raide débouchait sur une étendue d’eau.

Pas la moindre menace en vue. Il était temps de régler quelques problèmes plus prosaïques.

« Peux-tu veiller seul sur lui, un moment ? » demanda-t-elle à Maraad, qui acquiesça brièvement. Alors elle prit ses outres vides et descendit prudemment vers la mare. Quelques instants plus tard, le vieux pandaren, Patte des Hauts, l’y rejoignit.

« N’entre pas dans l’eau, » l’avertit-il.

La grande étendue semblait bien calme. « Pourquoi ?

— Regarde. » Il lança le bras et une pierre ricocha sur l’eau. À chaque rebond, des cercles s’étendaient lentement. Et soudain…

Une masse énorme vint briser la surface. Un œil géant fixa les deux silhouettes qui se tenaient au bord. En longueur, la créature faisait bien six ou sept fois la taille de Lyalia. Peut-être plus.

Elle disparut sous l’eau, qui retrouva peu à peu sa tranquillité.

« Qu’est-ce que c’était ?

— Un mérou du lac aux Roseaux. On en trouve des gros.

— J’appellerais ça plus que gros.

— C’est pour ça qu’on les tue. Ou plutôt, qu’on est censés le faire. Mung devient négligent. Aucun danger tant que tu restes au bord de l’eau, sauf s’il décide qu’il ne t’aime pas. Mais ne va pas te baigner.

— Je saurai m’en souvenir. » Elle finit de remplir ses outres, mais le vieux pandaren ne partit pas. « J’ai reconnu les chaînes que porte votre orc. L’emblème du Tigre blanc.

— Ah.

— Ce sont des fers pandashan. Ceux qu’ils utilisent pour les gens aux pouvoirs… pas ordinaires. Ou inconnus.

— Vous avez raison, dit Lyalia. C’était un cadeau de leur part.

— Les Pandashan n’ont pas l’habitude de faire des cadeaux.

— C’est vrai. Disons plutôt un paiement, concéda-t-elle. Pour conduire la personne qui les porterait loin de vos terres le plus vite et le plus discrètement possible.

— Voilà qui ressemble plus aux Pandashan.

— Vous avez déjà eu affaire à eux ? »

Il ne répondit pas. Elle n’insista pas.

« Depuis combien de temps êtes-vous en Pandarie, tous les deux ? reprit-il.

— Maraad est arrivé assez récemment, et il repartira sans doute bientôt. Mais j’étais parmi les premières de mon peuple à poser pied sur vos rives.

— Pourquoi ? Qu’est-ce qui t’a amené ici ? »

Elle hésita. Il ne trahissait aucune émotion, et elle ne savait pas s’il demandait par curiosité ou méfiance. Elle décida d’être sincère. « L’un de nos dirigeants a eu la vision d’une terre bénie. Certains d’entre nous recherchaient autre chose — elle baissa les yeux un instant devant les soudaines images de son père — mais c’est cette vision qui a lancé nos navires. Il s’agissait du val de l’Éternel printemps.

— Et qu’est-ce que vous y avez fait ? »

Affronté les mogus pendant des mois, tout ça pour qu’un tyran orc détruise tout. Mais elle n’était pas disposée à tout dire. « J’ai lutté pour le protéger. » Puis tout bas : « Oh, par Elune, comme j’ai lutté. »

Le silence se fit autour de la mare. L’eau clapotait. Avec un grognement, Patte des Hauts finit par la laisser là, sans mot dire.

Elle examina l’étendue. Pas le moindre signe des dangers qui rôdaient sous la surface.

***

Un doigt épais à la peau verte vint remuer les cendres du feu de camp. « C’est encore chaud. Ils étaient là ce soir. » Il se tourna vers ses huit compagnons. « On les aura avant l’aube. Préparez-vous. Des groupes de deux. »

L’un d’entre eux s’agitait. « Les esprits refusent d’écouter, Zertin.

— Les esprits de cette terre sont faibles et capricieux, Kishok, gronda Zertin. Des enfants en mal de discipline. Si tu n’es pas capable de mater un enfant, ouvre-toi donc les veines tout de suite que je n’aie pas à venir t’égorger. »

Il n’y eut pas de nouvelle objection.

« Très bien. Allez. »

Alors ils allèrent. Silencieusement. Tapis dans les ombres.

« Ne mets pas toute la sauce, Gina, dit le fermier Fung. Tu vas noyer la viande.

— Ce serait tragique, » répondit Gina Griffe de Tourbe sans l’ombre d’un sarcasme. Elle lança un regard appuyé à son père, mais il ne lui rendit pas : il était bien trop concentré sur la découpe des légumes. « Imagine si toute cette viande devenait tendre, pleine de goût, fondante à chaque bouchée. Ce serait trop horrible. »

Bon, peut-être une petite touche de sarcasme.

Fung se renfrogna. « La viande fraîche n’a pas besoin d’autant de sauce. Mais c’est un poulet de Patte des Hauts, c’est ça ? Ça explique tout. Mes poulets à moi n’auraient pas autant le goût de gibier, je vois pourquoi tu veux autant de sauce. Mais n’en mets que la moitié.

— Ton palais, dit le vieux Patte des Hauts, ne te rend pas service, mon pauvre Fung. »

Avec un sourire en coin, Gina versa la sauce dans le wok. Toute la sauce. Fung eut un claquement de langue.

« Où sont nos invités ? demanda Gina.

— Dans la cave, » répondit Haohan. Devant la réaction de sa fille, il se hâta d’ajouter : « C’est eux qui ont insisté, Gina.

— Mais ils n’auront pas de place avec toute la récolte de carottes, marmonna-t-elle.

— Assez de place pour trois. S’ils s’entendent bien.

— Ou si l’un d’entre eux est enchaîné et n’a pas vraiment le choix, ajouta Fung.

— Aussi. Et ils ont demandé à ce qu’on ferme les portes à clé plus tard dans la soirée. »

Gina remplit trois bols de soupe et tendit son écumoire à Fung. « Vois si tu réussis à ne pas ruiner ma viande sautée, lui dit-elle sèchement. Je vais servir nos invités. » Elle s’écarta du wok avec les bols de soupe en équilibre sur le bras et s’éloigna avant que Fung puisse protester.

***

Un brouhaha assourdissant emplissait le terrier. « Crochedent dit : on prend carottes ! cria l’un des virmens. On donne argent, ils donnent carottes. Pas le vol ! Acheter ! Crochedent avait dit ! »

Le Crochedent en question feula, échine hérissée. « On prend pièces sur chariot. Ça toi tu dis ! Mais grands poils veulent pas pièces de chariot. Veulent pièces qui brillent. Pas ma faute ! »

La matriarche du terrier rugit en claquant le sol du pied, et le brouhaha se tut. Des dizaines d’yeux luisants se tournèrent vers elle. Elle tourna dans la galerie, yeux rivés sur Crochedent, qui se hérissa à nouveau et inspira violemment, mais ne dit rien. « Crochedent a raison. Grands poils veulent pièces qui brillent, pas pièces de chariot. Demain, on vole pièces qui brillent et puis achète carottes !

— Pourquoi vole pièces qui brillent ? » demanda l’un des ratons. Un adulte lui mordit l’oreille, fort. Mais il sauta hors de portée et refusa d’en rester là. « Pourquoi vole pas carottes comme toujours ?

— Quand vole carottes, grands poils tapent avec pelle et râteau. Si achète, tapent pas, » dit la matriarche.

— Mais tapent avec quoi quand vole pièces qui brillent ? » insista le raton.

Personne n’avait pensé à ça. Il y eut de nouveaux débats.

Soudain, Crochedent leva les yeux. « Silence ! » L’assemblée se tut. « Écoute ! » La terre vibrait doucement. Des pas, au-dessus de leurs têtes. Trop lourds pour être d’autres virmens. « Encore grands poils ! Peut-être ont carottes ! »

Il y eut une ruée vers l’entrée de la tanière. « Apporte pièces de chariot ! » cria la matriarche.

Neuf grands poils étaient en train de traverser le champ de navets. Crochedent trouva bizarre qu’ils ne soient pas sur la route. Ils furent rapidement encerclés.

« Ca-rottes ! Ca-rottes ! » psalmodiaient les virmens. Crochedent bondit en avant et jeta des poignées de pièces de chariot au visage du meneur. Puis il se figea : le grand poil arborait une expression de pure fureur. Il lança une nouvelle poignée de copeaux d’un geste hésitant, puis se réfugia dans la foule. Le grand poil avait quelque chose dans les yeux qui l’inquiétait vraiment.

La matriarche du terrier s’avança. « On a pièces. On veut carottes. Vous donnez… »

Une bourrasque la jeta au sol, et tous les virmens se turent. Parfois le vent se levait, et parfois la terre tremblait, mais il y avait toujours des signes. Ils avaient appris à lire les avertissements de la terre, à rester sous le sol si un orage menaçait de les emporter ou à fuir les tanières si le terrain menaçait de s’effondrer. Les esprits pouvaient être malicieux ou joueurs, mais ils étaient rarement cruels et ne renversaient jamais les virmens sans raison. Et jamais ils n’auraient accepté de le faire à la demande des grands poils.

La matriarche se redressa. Son instant de doute ne dura pas et, jappant de colère, elle bondit. « Vous donnez carottes ! Prenez pièces ! »

Une fois de plus, le vent vint sans prévenir et, cette fois, la souleva haut en l’air. Elle hurla, et c’était comme si les esprits hurlaient avec elle. Le vent l’envoya soudain violemment vers le sol, et la terre monta à sa rencontre.

Terre et vent continuaient tous deux à hurler. Mais, ensemble, ils la brisèrent.

Les virmens reculèrent. Le corps roula sans vie.

Les grands poils sourirent.

Crochedent tourna les talons et détala en direction du terrier avec les autres, en criant de terreur. Tous avaient vécu des choses étranges les mois passés — l’énergie ténébreuse des sha qui leur avait fait bouillir le sang, les attaques de hozen, les flots d’étrangers venus fouler la vallée des Quatre vents, et aucun ne voulait toucher de près ou de loin au nouveau pouvoir porté par ces neuf.

Les virmens se blottirent tous ensemble au fond du terrier, espérant dans un silence de mort que les grands poils seraient bientôt partis.

***

Gina descendit l’escalier avec les bols de soupe. Le draeneï et l’elfe de la nuit discutaient paisiblement, appuyés sur le tas de carottes fraîchement récoltées. L’orc était assis dos au mur de terre au nord. Il souriait.

« Qu’est-ce qui le rend si joyeux ? demanda-t-elle.

— Je lui poserais la question si je pensais pouvoir obtenir une réponse, » répondit Maraad. Il n’avait pas quitté son armure et gardait son marteau à portée de main.

Gina tendit un bol à lui et Lyalia, et posa le troisième aux pieds de l’orc, qui fit semblant de ne pas le voir. « Vous voyagez souvent ensemble, tous les deux ?

— C’est la première fois, dit Lyalia.

— Et… par choix, ou besoin ?

— Les deux, répondit Maraad. J’ai proposé d’aider les Pandashan à trouver le coupable des attaques de caravane, et il y avait des Sentinelles en poste dans la région. Nous avons mené les recherches par groupes de deux, et nous y voilà.

— Les draeneï sont en contact avec les Pandashan ? »

Maraad eut un petit sourire. « Pas dans le sens où vous l’entendez. Notre campagne en Pandarie est terminée ; le prophète Velen souhaite tisser des liens forts avec tous les peuples du continent. Il est là en personne, même s’il passera le plus clair de son temps au nord. C’est un endroit fascinant, à l’histoire passionnante. Nous avons beaucoup à apprendre, ici. » Il prit une gorgée de soupe.

« Nous formons une bonne équipe, tous les deux, poursuivit Lyalia. Surtout en comptant qu’aucun de nous n’a dormi depuis six jours.

— Six ?! » Gina écarquilla les yeux.

« Lui surveille l’orc. » Lyalia se demanda si elle devait préciser que les paladins avaient leurs moyens de neutraliser toute magie indésirable. Elle ignorait si les pandarens savaient ces choses, même après des mois de contact avec les étrangers. Gina se contenta de hocher la tête ; peut-être avait-elle compris. « Et moi, je surveille tout le reste, reprit-elle en grimaçant. Je sais bien que nous ne pouvions pas laisser le val sans défense, mais j’aurais aimé pouvoir détacher quelques Sentinelles de plus pour le voyage. Ou au moins mon sabre-de-nuit. » Cendré s’était légèrement blessé à la patte deux semaines auparavant et elle avait eu peur qu’il ne supporte pas bien un aussi long trajet.

« Le val ? Il y a encore besoin de défendre le val ?

— La plupart des Pandashan sont au nord, à Kun-Lai, dit Maraad. Au temple du Tigre blanc. N’avez-vous pas entendu parler du… »

Brom brom brom brom brom brom…

Il se tut. Gina inclina la tête. « Qu’est-ce que c’est que ce bruit ? »

… BROM brom brom brom BROM brom brom brom brom…

L’orc releva les yeux ; son sourire était devenu carnassier. Le bruit résonnait dans les murs de terre de la cave. De la poussière se mit à tomber du plafond.

« Maraad ? » Lyalia brandit lentement son glaive lunaire. « On dirait que ça monte du sol. Sont-ce les éléments ?

— Je ne suis pas chaman, mais je crois que oui, » répondit-il calmement. Son marteau se mit à luire du pouvoir de la Lumière.

Lyalia rajusta ses gants, sourcils froncés. « Au moins, nous savons enfin ce qu’est notre ami.

— Effectivement. »

***

Haohan, Patte des Hauts et Fung interrompirent brusquement leur discussion. Une vibration au rythme étrange montait du sol. BROM brom brom brom…

« C’est pas bien, ça, hein ? » avança Fung.

Les portes de la cave s’ouvrirent d’un coup et Gina surgit, suivie par les deux invités qui poussaient l’orc devant eux.

« Non, répondit l’elfe. Pas bien du tout. »

***

« Regarde-moi c’tas d’ouques, » siffla doucement Mung Mung.

Du haut de l’arbre devant l’entrée de la maison Griffe de Tourbe, il distinguait neuf orcs placés en un large demi-cercle. Avec les montagnes au nord, il était impossible de quitter le domaine sans passer parmi eux. Deux d’entre eux bougeaient les bras au même rythme que les secousses.

BROM brom brom brom…

C’était une tentative d’intimidation. Ils montraient leurs muscles ; Mung Mung comprenait bien le concept. Quand il avait eu six ans (il s’appelait alors simplement Mung), un hozen plus grand que lui l’avait poussé au sol et s’était tambouriné la poitrine en rugissant pour lui dire de rester par terre, d’abandonner, de laisser la chasse à la sauvagine « aux vrais grouques qui ont des crouques ».

BROM brom brom brom brom…

Mais le grand hozen avait mordu la poussière, et lui avait acquis son nom complet ce jour-là : Mung Mung.

Il recompta. Neuf orcs.

***

« Notre prisonnier et les orcs qui approchent sont des sombres chamans, dit Maraad. Ce n’est pas une bonne nouvelle. »

Le prisonnier se redressa. « Ils appartiennent à la vraie Horde, et ils sont sous mes ordres. Je suis Mashok des Kor’krons, commandant des sombres chamans sur ce continent. » Il ricana en direction de Lyalia. « Tu avais raison, soldat de l’Alliance. Comme vous n’allez pas passer la nuit, je peux bien vous le dire.

— Les Kor’krons ? » Fung n’avait pas l’air plus impressionné que ça. « Les sbires de Hurlenfer ? Ça n’a pas très bien tourné pour eux à Orgrimmar.

— C’est ce qu’on raconte, oui, acquiesça Gina.

— Même avec des proto-dragons et le pouvoir d’un sha, ils ont perdu, ajouta Haohan. »

Mashok fit une grimace hideuse et ses chaînes s’entrechoquèrent. « Tenez vos langues si vous voulez les garder. Certains d’entre vous pourraient encore revoir le soleil un jour. »

BROM brom brom brom BROM brom brom brom…

Il leva ses mains menottées et claqua des doigts, et les battements cessèrent sur le champ. Lyalia lança un regard interdit à Maraad, qui ne quitta pas l’orc des yeux mais inclina légèrement son marteau : les fers pandashan. Il vit qu’elle avait compris. Les fers neutralisent peut-être une grande partie de ses pouvoirs, mais pas tout, apparemment.

Le silence tomba dans la maison.

Un court instant, au moins.

« Ah, donc les sombres chamans font de la musique, railla Fung. Et on doit avoir peur ? Je connais des musiciens plus doués.

— Ce que vous avez entendu, dit Mashok avec jubilation, était les esprits de votre terre en train de marcher au pas. Ils sont déjà sous notre contrôle. Nous avons été formés en Durotar, pauvre pandaren. Une terre hostile, pas douce, gavée et enfantine comme la vôtre. Les esprits de cette région n’avaient pas la moindre chance de nous résister. »

Le vieux Patte des Hauts restait silencieux depuis le début. Mais plus maintenant. « Te voilà donc, sombre chaman, dompteur des éléments, membre de la "vraie Horde". » Il s’approcha de l’orc. « Capturé par deux simples soldats de l’Alliance. Ta puissance semble réellement sans limite. Et pourquoi pillais-tu des camps de la Horde avant d’être arrêté ? Parce qu’ils ne faisaient pas partie de ta "vraie Horde" ? »

Mashok jeta la tête en arrière et éclata de rire. « Ils ont choisi de trahir leur Chef de guerre. Ils méritaient bien pire que ce que je leur ai fait. »

Mais Patte des Hauts n’en avait pas terminé. « Explique-nous ce que fait un groupe de sombres chamans kor’krons ici en Pandarie. Manifestement, vous n’étiez pas présents à Orgrimmar. Votre Chef de guerre vous a abandonné là après avoir profané notre terre ? » Un éclat de colère traversa le regard de l’orc. « Ha. Je m’en doutais. Vous n’aviez pas assez de valeur aux yeux de Hurlenfer pour mériter qu’il se souvienne de vous au moment de rentrer.

— Voici le seul accord que je vous proposerai, fermiers, éructa Mashok. Quinze Kor’krons encerclent cette maison. Vous allez…

— Neuf. Neuf orcs dans dehors. » Mung Mung entra par la fenêtre et atterrit sur une table. Il se gratta l’aisselle et adressa un grand sourire à l’orc. « Mung Mung compté deux fois. »

Mashok perdit le fil de sa phrase. Maraad et Lyalia échangèrent un regard tracassé. Neuf sombres chamans ? Un réel danger, même au cas où le vieux Patte des Hauts aurait vu juste et qu’ils étaient loin des troupes d’élite de Hurlenfer. Mais c’était déjà mieux que quinze. Mashok a donc ressenti le besoin de mentir. Intéressant, nota Maraad.

« Pandarens, si vous avez la moindre once d’intelligence, écoutez-moi bien, reprit enfin l’orc d’une voix menaçante. Libérez-moi sur le champ, et je ne vous tuerai pas. Je les tuerai eux, mais pas vous. Mais si vous opposez la moindre résistance, je réduirai cette maison en poussière et vous avec. »

Patte des Hauts ne lui offrit qu’une colère froide et sèche. Il se planta sous son nez. « Tu n’as rien à ordonner sur cette terre. Ici, j’ai élevé ma famille. Ici, j’ai enterré ma famille. Cette terre est à moi et à elle, pour toujours. Penses-tu vraiment que nous nous rendrons jamais à quelqu’un comme toi ? »

Mashok lui sourit. « Mon offre ne tient plus pour toi. Les autres, vous devriez prendre une décision rapidement.

— Ne te fatigue pas, dit Haohan. Nous ne sommes pas si stupides. Tu ne laisserais personne en vie. » Les autres Laboureurs acquiescèrent.

Maraad cessa de retenir son souffle. S’ils avaient tenu à se rendre…

« Nous allons les repousser aussi longtemps que possible, » dit Lyalia avec un nouveau regard sombre vers Maraad. Ils étaient deux contre neuf ; dans le meilleur des cas, ils pouvaient sacrifier leurs vies pour gagner quelques minutes. « Fuyez. Allez à Micolline, donnez l’alerte. L’Alliance vous viendra en aide. Et la Horde sans doute aussi, ajouta-t-elle à contrecœur.

— Ne vous fatiguez pas vous non plus, dit Gina. Nous ne fuirons pas.

— Cette guerre n’est pas la vôtre, dit Maraad.

— Cette maison est la mienne, répondit Haohan.

— Je pesais mes mots. » Les yeux de Patte des Hauts brûlaient de détermination. « Je ne me rendrai pas à eux. Cette terre ne courbe pas si facilement l’échine, et nous non plus. Et si vous pensez que nous ne sommes pas déterminés à nous battre, vous nous connaissez bien mal. »

Fung renifla dédaigneusement. « Pas la peine d’en faire trois tonnes, Patte des Hauts. Mais, non, je ne fuirai pas non plus.

— Imbéciles, murmura l’orc. Des idiots, faibles et aveugles. Vous aurez tous mérité votre sort. »

Tous l’ignorèrent. Maraad sourit. « Alors je vous propose ceci : nous enfermons le prisonnier dans votre cave. Je mène une sortie pour détourner leur attention, et vous… »

Il fut interrompu par un claquement métallique suivi de deux bruits sourds.

Les fers de Mashok venaient de tomber au sol.

Une fine pousse se retira prestement entre deux lattes du plancher. Une plante venait de crocheter la serrure. L’orc était libre.

D’énormes racines, sombres et noueuses, jaillirent du sol à trois endroits différents. Maraad n’eut pas une seconde d’hésitation et frappa du pouvoir de la Lumière ; Mashok vacilla, mit un genou à terre. Les racines retombèrent.

Mais après quelques instants, l’orc se mit à sourire et se releva. Les racines tressaillirent.

Maraad continuait de presser avec la Lumière. Il étourdissait Mashok et l’empêchait de puiser dans son pouvoir, mais sentait sa volonté s’étendre et ses forces se reconstruire. Les autres sombres chamans, dehors, forçaient les esprits à lui venir en aide.

Gina ramassa les fers. « Je vais lui remettre.

— Ne bougez pas, dit Maraad.

— Il ne me fait pas peur. Je peux…

— N’approchez pas plus ! » Il fut soulagé de voir Gina reculer. Il avait bien vu la posture de Mashok, qui aurait été prêt à la prendre en otage, voire à la tuer sur le champ. Il luttait pour empêcher son pouvoir de se libérer tandis qu’une incroyable vague de puissance arrivait de dehors. Les fers ne serviraient à rien s’il ne pouvait le maîtriser complètement au préalable.

Le pouvoir de la Lumière était infini, Maraad en avait la certitude. Mais il n’était qu’un outil pour elle, et les outils avaient leurs limites. Et leurs lacunes. Il en était parfaitement conscient. Ces neufs sombres chamans, dix en fait avec Mashok, finiraient par le surpasser. Il fallait que quelqu’un arrête les incantations venues de dehors pendant que quelqu’un d’autre jugulait leur chef.

Lyalia releva son glaive. Il sentit l’inquiétude dans son regard. « Tout va bien ? demanda-t-elle.

— Mashok et moi devons avoir une petite discussion, répondit-il. Nous allons voir ça à la cave. Nous ne voudrions pas vous déranger. »

Elle se figea et l’interrogea du regard. Tu es sûr ? Il hocha la tête, et elle serra les dents.

L’orc assista à leur dialogue silencieux et éclata de rire, mais Maraad dirigea une partie de sa Lumière vers le sol autour d’eux et le sol consacré se mit à crépiter d’énergie. Il n’avait laissé qu’un petit cercle directement aux pieds de l’orc, et il le déplaça lentement sur le côté. Mashok suivit la zone épargnée avec amusement. Maraad était certain qu’il aurait pu traverser le cercle consacré s’il l’avait voulu, mais ça lui aurait coûté de précieuses forces. Et infligé beaucoup de douleur.

Mais l’orc cessa de rire en comprenant qu’il était en train de se faire conduire vers l’entrée de la cave. « Oh, fort bien, draeneï. Finissons-en rapidement. » Il descendit l’escalier sans plus résister.

« Barrez l’entrée derrière nous, dit Maraad avec un dernier regard à Lyalia. La Lumière soit avec vous. Combats sans faiblir, Sentinelle.

— Rejoins-nous quand tu en auras fini, redresseur de torts. »

Les ports se refermèrent derrière eux et ils furent plongés dans le noir. Seule la Lumière qui rayonnait de son marteau permettait à Maraad d’y voir quoi que ce soit. L’orc l’attendait, tranquillement assis contre le mur nord, comme auparavant.

« Alors, paladin. Es-tu prêt ?

— Oui. » Maraad puisa au plus fort de la Lumière.

***

Haohan glissa l’un de ses énormes hachoirs entre les barres de la porte. Voilà qui les bloquerait pour l’instant.

Les pandarens examinaient les racines qui avaient percé le sol. « De la serpencine, dit Fung. Depuis quand tu fais pousser de la serpencine, Haohan ?

— Tu as vu les prix du minerai à Micolline ? Les étrangers n’en ont jamais assez. » Haohan secoua la tête. « Ça m’avait semblé être une bonne idée. Et peut-être que ça l’est encore : il va bien falloir payer les réparations du plancher. »

Le hozen jeta un œil dehors. « Orcs attendent. Bougent pas.

— Est-ce qu’on a une chance ? » Ni les yeux, ni la voix de Gina ne tremblaient. « Je ne parle pas de miracle, hein. A-t-on une vraie chance de battre neuf… "sombres chamans" ? »

Lyalia aurait voulu pouvoir dire oui. « Si nous perdons, ce ne sera pas faute d’effort, choisit-elle finalement de répondre. Personne n’est imbattable.

— Pourquoi n’ont-ils pas attaqué avant ? »

Tout le monde se tourna vers le vieux Patte des Hauts. « Que voulez-vous dire ? demanda Lyalia.

— S’ils vous avaient attaqués tous les deux sur la route, ils auraient été à neuf contre deux. Mais maintenant, ils sont à neuf contre sept. Enfin, six. » Il lança un coup d’œil aux portes de la cave, puis se tapota la joue d’une griffe. « Pourquoi ils ne vous ont pas attaqués plus tôt ?

— Nous voyagions vite. » Mais pas si vite.

« Hum. Peut-être. » Mais le vieux pandaren n’avait pas l’air convaincu. « Peut-être qu’il y a plusieurs raisons. Ce… Mashok a l’air d’être le plus fort du groupe. Peut-être qu’ils ne sont pas si forts sans lui. Peut-être…

— Patte des Hauts, où est-ce que tu veux en venir ? l’interrompit Fung.

— Ils peuvent avoir eu beaucoup de raisons pour avoir attendu avant d’attaquer. Mais ils étaient neuf contre deux, qu’est-ce qui pouvait les arrêter ? Forcément quelque chose d’important. » Il baissa le ton. « Peut-être qu’on a un avantage quelque part. Ils ne connaissent pas le pays. Nous, si.

— Oui, ce sera utile, concéda prudemment Lyalia. Une bonne connaissance du terrain est toujours capitale.

— Non. Nous connaissons la terre. Nous sommes les Laboureurs, pas des chamans, nous ne parlons pas aux esprits élémentaires. Mais nous travaillons avec eux tous les jours. » Il leva les pattes. « Nous prenons soin d’eux. Nous nous battons pour eux. Nous avons investi des générations entières pour eux. »

Elle ne voulait pas leur donner de faux espoir. « Le chamanisme sombre est une discipline très rude. Je n’en comprends pas tous les aspects, mais je ne suis pas sûre que vos esprits puissent leur résister.

— Mashok a dit que les esprits de Pandarie sont doux. S’il le pense vraiment, et si les autres le pensent aussi, ils se trompent lourdement, » reprit Patte des Hauts.

Haohan comprit enfin. « Enfantins. Il a dit enfantins. »

Lyalia vit leurs visages à tous s’éclairer. « Il se trompait ?

— À un point qu’il n’imagine même pas, répondit Gina, tout sourire.

— Ce bruit étrange… ce rythme dans la terre, dit Fung, a sans doute beaucoup amusé les esprits. Mais ils ne vont plus trouver ça drôle quand on leur dira de tuer les gens qui arrosent les champs et labourent la terre.

— Tu as vu dans la mare, elfe, continua Patte des Hauts. Il y a de grands prédateurs qui grandissent au milieu de nos récoltes. Cette vallée n’est pas si soumise.

— Je vois. » Elle jeta un œil dehors par la porte. Toujours pas le moindre mouvement. Les chamans restaient dans l’ombre. Ils attendaient.

« Est-ce qu’on a une chance de gagner ? demanda à nouveau Gina.

— Avez-vous des armes ?

— Des bêches et des râteaux, dehors, répondit Haohan.

— Oh, épargne-nous ton air navré, elfe, dit Fung. On sait se défendre. »

Lyalia chassa l’inquiétude de son visage. Ils n’étaient pas guerriers, n’avaient pas d’entraînement. Mais ils avaient le droit de se battre pour défendre leur terre. « Bien sûr. » Elle se tourna vers Gina. « Une chance de gagner ? Écoutez : j’ai passé des mois dans le val de l’Éternel printemps. J’ai tout donné pour le protéger, et ça n’a pas suffi. Je ne les laisserai pas faire à vos fermes ce que Hurlenfer a fait au val. Plutôt mourir. » Elle pivota vers la porte. « Je passe devant. Ils me voient comme la plus grande menace. » Et s’ils sont plus puissants que nous voulions le croire, la rapidité de ma mort vous montrera qu’il n’y a plus qu’à fuir. La perspective était sinistre.

« Allons-y. »

« Tu comptes te servir de ça ? » demanda l’orc. Dans l’espace étroit de la cave, sa voix semblait anormalement puissante.

Maraad baissa les yeux sur son marteau, toujours imprégné de Lumière. « Pas pour l’instant. »

Ils étaient tous deux assis en tailleur, se dévisageaient de chaque côté de la petite bande de terre qui n’était pas couverte de carottes. À un œil profane, ils auraient pu sembler en train de méditer pour préparer un combat à venir.

Rares auraient été ceux capables de voir que la bataille avait déjà commencé. De petits traits d’énergie étaient déjà visibles. Des particules dorées dansaient autour de Maraad, et des volutes de lumière brune et rouge serpentaient de Mashok.

Le redresseur de torts maintenait l’orc sous l’emprise de la Lumière, attendant la prochaine attaque. Elle ne tarda pas, une petite décharge pour tenter de prendre contrôle de la terre. Il la repoussa.

« Tu n’as qu’à me porter un coup, un seul coup, et tout sera terminé, le provoqua Mashok. Sinon, je pourrai tenir ma promesse et tu les verras tous mourir. »

Il ne mordit pas à l’appât, n’eut pas même un battement de paupière. La concentration nécessaire pour terrasser son adversaire d’un coup de marteau lui donnerait un instant d’accès parfaitement libre aux forces des esprits. Et c’était là qu’était le vrai danger : pas la puissance, mais la rapidité. Mashok était remarquablement vif, et il n’aurait qu’une chance de lancer son marteau.

Alors il attendrait. Ne frapperait qu’au meilleur moment.

L’orc se mit à tester ses défenses. Ici. Là. Puis encore. Toujours plus vite. Il suivit la cadence, repoussant chaque tentative.

Ils eurent bientôt tous deux le visage couvert de sueur. Les couleurs dansaient de plus belle, toujours plus vives.

***

« Obéissez ! » grogna le sombre chaman Kishok. La réponse des esprits du feu fut une série d’implorations confuses et discordantes :

comprenons pas voulons pas pas besoin pas aimer pouvons pas n’allons pas

Il projeta sa volonté à travers son totem et fouetta violemment, et les esprits hurlèrent de douleur. Il sourit. Ce n’était pas si difficile. Ils s’étaient rebellés brièvement quand Zertin les avaient forcés à tuer la virmen, mais une fois que les Kor’krons s’étaient attelés à la tâche, les éléments avaient rapidement été domptés.

« Donnez-moi votre force, reprit-il. Donnez-moi un serviteur. Envoyez le plus fort et puissant d’entre vous. Donnez-le moi. » Il y eut de nouveaux gémissements de douleur et de peur. Ils résistaient. Ils luttaient. Mais finirent par céder, et il sentit la chaleur monter avant même que le serviteur eût apparu. « Oui, bien. » Il se redressa et écarta les bras pour accueillir l’élémentaire de feu le plus puissant de cette terre.

wouf

Il baissa les yeux, et l’élémentaire leva la tête pour le regarder. Il lui arrivait à peine aux genoux, et semblait porter un masque. Joueur.

Enfantin.

Furieux, il secoua les esprits. « Vous vous moquez de moi ! rugit-il. Vous osez m’envoyer ça ! » L’élémentaire recula. La peur se lisait sans mal dans ses grands yeux. « Ce n’est qu’un enfant ! J’exige le pouvoir ! J’exige…

— La voilà ! » Un des autres orcs indiquait la maison, et des cris d’alertes montaient parmi les Kor’krons.

Une silhouette avait jailli de la porte. Une elfe de la nuit. La combattante de l’Alliance. Elle était à peine visible au clair de lune, mais son glaive lunaire était dégainé, toutes lames dehors. Elle était manifestement déterminée à mourir les armes à la main.

Parfait, pensa Kishok.

Les neuf sombres chamans rassemblèrent leur énergie et la terre se mit à gronder, le vent à siffler. Kishok lança un regard cinglant à l’esprit de feu. « Bannis les ombres, lui ordonna-t-il. Ne lui laisse nulle part où se cacher. Si tu en es capable, » ajouta-t-il d’un ton méprisant.

Le petit élémentaire leva une main.

Le feu embrasa le ciel. Une boule géante de flammes bleues apparut à cent pieds du sol. Elle devait bien mesurer cinquante pieds de large et, malgré sa hauteur, la lumière était aveuglante. Kishok mit une main devant les yeux ; la chaleur manquait de lui roussir la peau. Tant de puissance… Il avait mal jugé ce petit être. Capricieux et enfantin, oui, mais pas inutile.

« Excellent ! rugit-il. Et maintenant… »

Un cri de douleur retentit soudain et l’air se figea. Le vent et ses esprits s’étaient tus.

Comment ? Il plissa les yeux pour voir malgré la luminosité et regarda autour de lui. Un second hurlement d’agonie monta, et il aperçut l’elfe qui courait. Un liquide sombre courait le long de ses lames.

Et le vent restait muet ; ils avaient été deux à le contrôler. Elle a eu les deux ?

La fureur bouillonna en lui. C’était l’elfe de la nuit que la lumière de l’élémentaire avait aidée, pas eux. « Arrête ça ! » La boule de feu disparut, et les alentours retombèrent dans le noir total.

Il entendit des cris désorientés : les orcs avaient perdu toute leur acclimatation à l’obscurité. « Obéis. Il nous faut de la lumière. Donne-m… » Mais sans prévenir, la boule de feu réapparut, encore plus vive qu’avant. Il ferma les yeux le plus fort possible. Il distinguait les veines de ses paupières.

Aveuglé, fou de rage, il se tourna vers le dernier endroit où il avait aperçu l’elfe et laissa exploser sa colère. Le bruit du tonnerre fendit l’air.

Il ne vit pas les autres silhouettes qui se glissaient hors de la maison.

***

Le vieux Patte des Hauts resta accroupi et partit vers le sud. Personne ne s’en prit à lui. Il ramassa un des râteaux de Haohan. Les dents étaient en ectofer : précieux, solide, pointu.

Parfait.

Les cris de rage étaient bon signe : l’elfe de la nuit devait avoir tué au moins un des chamans, et les vagues de lumière erratiques montraient que les esprits n’obéissaient pas totalement à leurs nouveaux maîtres. Les éclats permettaient de repérer les orcs, qui marchaient vers l’ouest deux par deux à la recherche de Lyalia.

Ils la trouvèrent, et la nuit sombra dans le chaos. La terre se mit à trembler, mais Patte des Hauts se dirigea vers les deux les plus proches d’un pas sûr.

Ils lui tournaient le dos. Il se campa fermement sur ses pieds, comme maître Patte Meurtrie lui avait appris il y avait si longtemps, et lança le manche du râteau vers la gorge du premier. Il y eut un bruit de cartilage brisé et le pauvre orc s’effondra, un chuintement aigu montant de sa trachée enfoncée.

L’autre poussa un cri de surprise. Ces deux-là devaient contrôler des esprits d’eau, car un globe d’un affreux liquide opaque et visqueux flottait en l’air. Mais maintenant que le pouvoir d’un des deux manquait, les esprits ne se sentirent apparemment plus tenus d’obéir : le globe éclata comme une bulle et le liquide se mit à pleuvoir. Patte des Hauts sentit les premières gouttes lui brûler la fourrure et il recula d’une roulade souple. L’eau empoisonnée vint arroser le visage de l’orc déjà mourant et son râle d’agonie devint un gargouillis.

Le deuxième orc, complètement trempé, hurla de douleur et partit en titubant désespérément vers le nord, dans la direction de la grande mare. Sa peau pelait déjà.

Aux pieds de Patte des Hauts, les gargouillis continuaient. Il abattit son râteau une dernière fois et l’orc se tut enfin. Il fut obligé de tirer les dents du cadavre une à une. Ça lui prit plus longtemps qu’il n’aurait voulu.

Le deuxième orc s’éloignait dans la pente qui menait vers l’eau. Il fut tenté de le suivre, mais ça l’aurait éloigné du combat. Alors il se retourna vers les champs, à la recherche d’une nouvelle cible.

***

La peau de Lyalia se hérissa et la foudre vint creuser de grands trous dans le sol quelques pas derrière elle. L’orage semblait suivre une courbe mais, comme elle finit par le comprendre, en s’éloignant d’elle. Il y en a au moins un qui y voit moins que moi. La boule de feu géante disparut à nouveau et l’un des orcs se mit à vociférer au loin.

Elle continua à courir et prit à l’est, traversant un sentier de terre pour atteindre le champ de serpencine. Des épines vinrent lui griffer les jambes, et l’une se planta profondément dans son mollet. Elle grimaça mais sans baisser l’allure.

Un éclair illumina le champ devant elle : de chaque côté d’un totem, deux silhouettes guettaient dans la mauvaise direction.

Pas de chance pour eux.

Elle sourit et laissa les quatre lames de son glaive lui montrer le chemin.

***

« Elle est rapide, cette elfe, dit Haohan.

— Sois-le aussi, papa, » répondit Gina. L’elfe de la nuit attirait l’attention des étrangers vers l’est. Ils foncèrent vers l’ouest en contournant un orc isolé. Étrange d’en trouver un seul : les autres étaient tous à deux.

« Ensemble ? demanda-t-elle.

— Oui. »

Haohan baissa l’épaule. Elle prit deux pas d’élan et planta le manche de sa bêche au sol pour se propulser pied en avant, directement vers la gorge de l’orc.

« Zertin, attention ! » cria un autre Kor’kron de l’autre côté du champ.

Leur cible se retourna. Il poussa un cri et bondit de côté, les esquivant tous deux. Celui-là est doué, se dit Haohan.

L’orc se tourna vers eux et leva les bras.

« Papa ! » Gina se jeta sur Haohan et le plaqua au sol, et une mâchoire vint claquer violemment dans le vide. Ils se relevèrent et se trouvèrent face au regard ardent d’une ombre d’un noir profond.

Un éclair jaillit quelque part et la silhouette se découpa : c’était un loup. Un esprit de loup. Il poussa un hurlement où se mêlaient colère, terreur et tourment.

L’orc ricana cruellement. « Il y a beaucoup de loups dans votre pays. Un peu moins, maintenant. » Puis il tourna le dos et repartit vers l’endroit où ses compagnons affrontaient l’elfe de la nuit.

L’esprit animal bondit vers eux, et Gina frappa avec sa bêche, qui le cueillit en plein flanc et le repoussa de côté. Le loup grogna et sauta sur Haohan, qui l’évita de peu.

« Donne-moi la bêche ! »

Elle lui lança. Il la prit au vol et la fit tournoyer, un geste qui lui vint facilement à force de devoir cogner les virmens sur la tête en permanence. Le fer de l’outil siffla dans l’air et le loup eut un mouvement de recul instinctif.

Haohan hésita, puis fit tourner la bêche à nouveau, et le bruit fit reculer le loup. « Bon loup, bredouilla-t-il. Gentil loup. » Il continua. Le loup ne quittait pas l’outil des yeux.

« Papa ! Qu’est-ce que tu fais ?

— "Un peu moins". Il a dit qu’il y avait un peu moins de loup dans le pays maintenant. » Il abattit brusquement la bêche et la planta dans le sol. Le loup resta fixé dessus, sans bouger. « Je pense que ce loup venait de la vallée. » L’esprit s’assit et se mit à gémir. Ses plaintes étaient troublantes.

« Mais d’où ? Les fermes à l’est ?

— Il y a parfois des meutes qui passent, non ?

— Si, c’est vrai. Celui-là se souvient des fermiers. »

Haohan serra les dents. « Et les orcs l’ont tué. Ont asservi son esprit.

— Je vois. Là, c’est un bon loup ça, dit-elle sans plus d’assurance que son père. Gentil loup-loup. Euh, Papa ? Tu penses que les autres se souviendront des fermiers aussi ?

— Quels autres ? » Il tourna les yeux vers elle et se figea. « Ah. Ceux-là. »

Sept nouvelles paires d’yeux luisants approchaient d’eux. Le cadeau d’adieu de cet orc appelé Zertin, manifestement.

« J’espère, Gina. J’espère.

— Génial, » dit-elle tout doucement.

Dans la cave, l’air rugissait à la vitesse d’un ouragan. Les murs de terre se lézardaient et le sol grondait.

Ni Maraad, ni Mashok n’avait fait le moindre geste ; leur combat était un choc des volontés. L’orc n’arrivait qu’à effleurer chaque élément avant d’être coupé par le draeneï, mais, à chaque contact, son contrôle progressait d’un cheveu. Tout sourire avait cependant disparu de son visage depuis longtemps : manifestement, son adversaire était capable de suivre son allure.

Maraad laissa échapper un minuscule éclat de Lumière, qu’il imprégna d’un très simple message. D’une sensation.

Je ne suis pas votre ennemi. Je ne cherche pas à vous combattre.

Le message n’était pas destiné à Mashok, mais à ses victimes, les esprits. Il était paladin, pas chaman, mais peut-être le comprendraient-ils.

« Combien de temps penses-tu encore tenir, chien de l’Alliance ? Tu n’as pas dormi depuis une semaine. Moi, je suis bien reposé, grâce à vous. Tu finiras par trébucher. »

À chaque seconde qui passait, Mashok essayait de l’ensevelir, de le réduire en cendres, d’emplir ses poumons d’eau, et il étouffait chaque attaque. Cependant, l’orc disait vrai : la fatigue lui pesait sur l’esprit et il finirait par échouer.

Mais il se permit un sourire en dedans : aucun des autres n’était venu aider Mashok. Ils étaient tous occupés, dehors.

Bon travail, Lyalia, se dit-il en bloquant une nouvelle attaque.

***

« Rester ici, chuchota Crochedent. Personne va dans haut. »

Les virmens murmuraient entre eux en tremblant à chaque secousse qui agitait la terre. Parmi eux, seules quelques paires d’yeux étaient ouvertes. Un autre terrier s’était déjà effondré à cause de la bataille qui faisait rage à la surface, et personne ne pouvait prévoir quand celui-ci suivrait.

« Crochedent, nous doit aider, » dit l’un des ratons. Celui qui, un peu plus tôt, avait contredit le plan de la matriarche. « Terre a mal. Grands poils verts font mal.

— Nous reste ici, répéta Crochedent. »

Quelques virmens rouvrirent les yeux et le regardèrent.

« Nous reste ici, » entonna-t-il à nouveau, mais d’un ton moins convaincu.

***

« Allons, les enfants, quelqu’un va finir par se faire mal, » murmura le fermier Fung.

Il était accroupi derrière la haie des Griffe de Tourbe et observait un torrent d’air fétide balayer les champs. Le tourbillon était apparu juste au-dessus de lui peu après qu’il était sorti de la maison ; il ne lui avait sans doute pas été destiné à l’origine, mais avait mis une bonne minute à se diriger vers l’elfe de la nuit.

Des bruits hideux montaient du sol sous ses pieds. La cave. Le draeneï et l’orc doivent bien s’amuser.

Il flottait une odeur tout aussi hideuse, et il regarda autour de lui en fronçant les narines. Tonnerre, le mushan, hennissait en frottant le sabot au sol, effrayé par la bataille. Il n’était manifestement plus constipé : derrière lui, un tas de crottin montait à vue d’œil. Voilà qui ferait une base parfaite pour sa nouvelle recette d’engrais une fois toutes ces âneries réglées.

« Fung va admirer doukacque toute la nuit ? »

Mung Mung, suspendu tête en bas à la charpente, l’observait d’un air désapprobateur. « Dis, je ne te vois pas beaucoup te battre non plus, rétorqua Fung.

— Ouques de douque ont fait la tornade. Mung Mung reste dans maison en attendant elle passe. » Il lâcha prise et atterrit près du fermier. « Comment tu veux taper chaman de kacque ?

— Laisse-moi réfléchir. » Fung jeta un œil dédaigneux à Tonnerre et soupesa brièvement l’idée de le chevaucher pour aller au combat. Très brièvement seulement : les bêtes de Haohan n’avaient certes aucun mal à tirer les chariots, mais ne seraient sans doute pas bonnes à grand-chose avec tout le poids d’un pandaren sur le dos.

Mais si…

Il se gratta le menton et inspecta Mung Mung. Puis revint sur Tonnerre, et sourit. « Dis-moi, Mung Mung… »

Le hozen avait bien suivi son regard et secoua la tête avec véhémence. « Non. Mung Mung dit non !

— … J’ai une idée, poursuivit Fung avec un grand sourire.

— Non ! »

***

Trois de moins. Lyalia pivota pour frapper. Quatre. Elle se remit à courir en s’efforçant de rester sur la mince bande de terre épargnée par la tourmente.

Les Kor’krons se regroupaient, et de nouvelles attaques se mirent à pleuvoir autour d’elle. Une tornade balayait les champs. Elle avait déjà les poumons en feu : une seule bouffée des vapeurs toxiques invisibles invoquées par les deux derniers orcs avait suffi à lui meurtrir la gorge, et chaque souffle la brûlait à présent comme du papier de verre. Des éclats de roche acérés passèrent en sifflant non loin de sa tête et l’un d’entre eux lui égratigna la nuque, ajoutant aux nombreuses coupures dont elle était déjà couverte.

Deux autres sombres chamans se dressaient devant elle. L’un leva une main et elle n’eut, cette fois, aucune chance d’esquiver. Une colonne de cendres vives la percuta de plein fouet et le choc la renversa. Mais l’attaque n’était pas terminée, et la cendre continua à pleuvoir par minuscules tisons. La puissance du flot la plaquait au sol. Elle serra les dents et se couvrit le visage, refusant de crier. Les cendres commençaient à l’écorcher.

J’en aurai eu quatre. Quatre. Pas mal.

Père, je vais bientôt te retrouver.

Elle leva les yeux vers l’orc qui n’allait plus tarder à la tuer.

***

L’elfe de la nuit le fixa du regard. Kishok la toisa en souriant et fit un geste dédaigneux de sa main libre ; elle disparut sous une vague de flammes.

Voilà. Il laissa la pluie de cendres se tarir, puis balaya l’obscurité du regard et aperçut Zertin non loin de la maison. Il attendait sans aucun doute le bon moment pour entrer dans la cave et achever le dernier idiot de l’Alliance. Parfait. Kishok posa son sac de totems sur le sol pour préparer la suite du combat. L’orc qui l’accompagnait, un taciturne nommé Trokk, l’imita. En finir avec les fermiers ne serait pas très compliqué. Un ou deux réussiraient peut-être à s’enfuir, mais ils seraient faciles à traquer. Si le vent…

Un lourd sifflement interrompit le cours de ses pensées.

Il se retourna. Une colonne de vapeur montait de l’endroit où gisait l’elfe de la nuit ; les flammes avaient disparu. Il entendit l’élémentaire de feu glousser joyeusement.

Une lueur bleutée montait de derrière un énorme navet : un autre élémentaire, un esprit d’eau qui avait étouffé les flammes. La créature projeta timidement un petit globe de liquide en l’air, et l’esprit de feu lança un minuscule projectile de flamme ; les deux se rencontrèrent et le globe explosa dans un nuage d’étincelles et de vapeur.

Les deux élémentaires se remirent à glousser.

Mais… ils jouent à la balle ?!

Avec un cri de rage, il lança le pied pour écraser l’esprit de feu.

« Kishok, non ! » cria Trokk.

L’esprit glissa de côté et sa botte vint s’abattre sur son sac de totems. Il sentit plusieurs craquements sous son talon.

Il jeta un regard fielleux à Trokk, qui resta prudemment muet. « Assez ! » rugit-il alors. Ah, les esprits refusaient d’obéir ? Ils voulaient jouer ? Très bien. Voilà exactement pourquoi la vraie Horde avait besoin du chamanisme noir : les esprits avaient commencé à devenir sourds aux chamans du Chef de guerre à Orgrimmar, et leur indiscipline avait rapidement été punie.

Il allait écraser cet esprit, en faire un exemple. Il projeta sa volonté.

Mais ne toucha rien. L’esprit de feu regarda les totems brisés et gloussa à nouveau.

« Je n’en ai pas besoin, dit sèchement Kishok en avançant d’un pas. D’une manière ou d’une autre, je vais…

— Hé, doukacque ! »

Le sol se mit à trembler. La voix de Trokk s’éleva mais fut instantanément coupée par un affreux bruit d’impact et, une seconde plus tard, une bête vint percuter Kishok sur le flanc et l’envoya face contre terre. Il se releva en grognant et vit la silhouette maladroite d’un mushan disparaître parmi les grands plants d’un champ de navets. Il entendit la bête en train de faire demi-tour pour revenir vers lui, et s’accroupit pour regarder autour de lui. Trokk était étendu sans vie, le crâne enfoncé. Le mushan l’avait piétiné.

Il perçut un léger bruit de pas à sa gauche, tout près, et son flanc gauche s’engourdit soudain. Puis un trait de noir et blanc l’avertit au coin de son œil et il leva le bras droit, bloquant tant bien que mal un coup dirigé vers sa tête.

L’un des fermiers pandarens se planta devant lui et le fixa droit dans les yeux. Il avait une étrange arme tranchante en main. « Je ne peux pas sentir les étrangers. La plupart, en tout cas. »

L’engourdissement de son torse se mua en atroce douleur : une nouvelle arme tout aussi étrange était plantée dans sa chair. Mais il avait suivi un entraînement rigoureux, et son esprit lui livrait l’information sans aucune panique. Il bannit impitoyablement la souffrance de son esprit et se redressa : une telle blessure aurait peut-être suffi à mettre à terre un être inférieur, mais pas un Kor’kron.

Le pandaren fit mine de contourner sa garde par la droite. L’attaque était maladroite, mais les réflexes de Kishok étaient voilés par la douleur et son autre flanc s’engourdit subitement. Il lança le poing et frappa le fermier au visage, le jetant à terre, puis arracha l’une des lames de sa chair avec un rugissement. C’était une arme étrange à la poignée courbe, et d’un métal de qualité médiocre.

« Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Une tondeuse, » répondit le pandaren d’une voix étouffée. Il se tenait le nez, manifestement cassé, d’une main. « Pour les moutons. »

Kishok sentait le sang couler le long de son flanc. Il arracha la seconde lame.

« Comprends bien qui tu affrontes, fermier. Je ne suis pas le premier…

— Hé doukacque, t’as pas mort ? »

Le sol s’était remis à trembler. Le mushan était de retour. Il percuta Kishok et l’envoya bouler. Les énormes sabots battirent le sol à quelques centimètres de son crâne à peine. D’un geste désespéré, il lança le bras vers son sac ; son totem de terre n’était pas complètement brisé et il parvint à saisir un esprit de justesse. Une large bande de terre se souleva et le mushan fut jeté sur le flanc. Le cavalier hozen se mit à beugler de rage. L’élémentaire s’agita pour lui échapper, mais Kishok refusa de céder.

D’autres pandarens approchaient à l’est, un homme et une jeune femme. Un autre, beaucoup plus vieux, arrivait de l’ouest. Le mushan et le dernier pandaren étaient côté sud, alors il partit en titubant vers le nord. Il ne pouvait pas se permettre de ruser : il était en sang, blessé, et il avait besoin de s’écarter et de récupérer un moment pour les affronter. Il vit qu’une pente menait vers une grande mare et, arrivé en haut, força l’esprit à dresser un mur de deux mètres entre lui et ses adversaires.

L’esprit lui obéit, mais souleva la terre juste sous ses pied et il fut renversé.

Il dégringola dans la pente, jusqu’à l’eau. De nouvelles vagues de douleur lui parcouraient tout le corps et il resta là quelques instants à attendre que la souffrance s’atténue.

Ils paieront. Sa colère montait à chaque battement de cœur. TOUS, ils paieront. Il se releva. Il avait de l’eau jusqu’aux genoux, voyait son propre sang s’y répandre en serpentins opaques.

Il posa le pied droit sur un objet et se baissa pour le ramasser. C’était un sac… le sac à totems d’un chaman. Enfin, la moitié d’un sac. Il l’examina avec curiosité : il semblait avoir été déchiré en deux. Non, plus exactement, tranché en deux d’un coup de dents.

Un frisson lui parcourut l’échine. L’un des autres Kor’krons était venu au bord de la mare avant lui. Que lui était-il arrivé ?

L’eau se mit soudain à bouillonner devant lui et une immense forme apparut sous la surface, mâchoire ouverte sur des dents luisantes. Avec un cri d’horreur, il tenta de fuir en pataugeant. L’énorme poisson, le poisson absolument démesuré bondit hors de l’eau et referma la gueule. Un craquement sonore monta vers les montagnes du nord.

La moitié de sac retomba dans l’eau, et le poisson retourna en ondulant vers les profondeurs.

***

« Vous autres étranger, vous ne mangez vraiment pas assez, » dit Fung. Il se tenait le nez en grimaçant. « Tu es bien trop maigre. Si tu avais eu un peu de chair sur les os, tout ça n’aurait jamais fait aussi mal.

— Je n’en doute pas. » Lyalia gémit. Elle était allongée sur le dos. Les flammes n’avaient duré que quelques secondes, sans doute pas assez longtemps pour la blesser grièvement. Avec un peu de chance en tout cas. Mais la douleur restait bien présente. Elle voyait l’élémentaire d’eau qui l’avait sauvée en train de jouer avec celui de feu dans un champ, non loin d’eux.

« Est-ce que tu peux marcher ?

— Nous allons voir. » Fung l’aida à se relever. Quelques battements de cœur plus tard, elle décida qu’elle ne mourrait sans doute pas sur le champ, mais que si Maraad ne la soignait pas dans l’heure elle avait peu de chances de survivre. « Combien en reste-t-il ? »

Un hurlement d’effroi monta du côté de la mare, puis le silence retomba et le mur de terre qui bloquait la pente retomba en poussière. « Un de moins, en tout cas, » répondit Fung. Mung Mung cria de joie et caressa le mushan, qui battait gaiement du sabot.

« Je crois qu’il n’y en a plus qu’un, » dit Haohan. Il se tenait le bras gauche, sur lequel une entaille rouge jurait avec la fourrure blanche. « Plus celui de la cave.

— Et qu’est-ce qu’on attend ? » demanda Gina. Le vieux Patte des Hauts grogna son assentiment.

« Celui-là est puissant, Lyalia, l’avertit Haohan. Très puissant. »

Elle tenta quelques mouvements. Chaque geste la déchira de douleur, mais elle pouvait au moins manier son glaive. Il faudrait bien que ça suffise.

« Restez… » Elle hésita. Elle savait qu’ils la suivraient, même si elle insistait. Alors elle changea d’approche. « … Derrière moi pour l’instant. Attendez qu’il s’en prenne à moi, et frappez à ce moment-là. Ça nous a réussi pour l’instant. »

Fung la regarda d’un air sceptique, un œil sur ses blessures, mais finit par hocher la tête. Les autres firent de même.

***

Zertin était agenouillé près de la maison pandarène, doigts enfouis dans la terre. Il souriait. Sous ses pieds, les esprits bouillonnaient, criaient, se débattaient. Mais ils obéissaient, et Mashok serait bientôt libre.

Des pas ! Derrière lui.

Il se retourna et vit l’elfe de la nuit qui approchait lentement. Elle avait l’air blessée. Brûlée, même. Ses alliés pandarens suivaient non loin. Il y avait même un hozen monté sur un mushan.

« Me voilà encerclé, dirait-on. Vous devez penser que je vais me rendre.

— Non, répondit Lyalia en continuant à avancer.

— Alors tu n’es pas si bête que ça. » Il vit le père et sa fille qui venaient derrière, et leur lança : « Vous avez passé un bon moment, avec mes amis ?

— Ils ne sont pas restés, répondit la fille. Ils n’avaient aucune envie de tuer les fermiers qui les ont un jour nourris.

— Je vois. Alors je vous présente ceux que j’ai ramenés de Durotar ! »

Un hurlement spectral fendit la nuit et une meute d’esprits de loups bondit vers le groupe. L’elfe se retourna pour protéger les fermiers.

Il l’ignora, et courut vers la maison.

Là. La cave.

***

Toute la cave tremblait à présent. Tout frémissait. Tout, sauf l’orc et le draeneï. Le hululement des esprits et les tourbillons de Lumière submergeaient les sens à chaque seconde. Maraad plissait les yeux, s’efforçait de les garder ouverts.

Derrière lui, en haut, quelque chose secoua les portes.

« Les voilà, dit Mashok entre ses dents. Tu as échoué. Ils sont à la porte.

Je ne suis pas votre ennemi. Je suis l’ennemi de ces hommes, lança-t-il à nouveau aux esprits. « C’est exactement ce que j’attendais, » répondit-il.

L’orc resta interdit, et les portes s’ouvrirent d’un coup. « Mashok ! cria une voix. Je viens te sauv… »

Maraad saisit son marteau et le lança. Avec un lourd craquement, l’arme frappa le nouvel arrivé sous le menton et le renversa. Le draeneï bondit en haut des escaliers en deux pas et entendit un rugissement de rage derrière lui : dans une explosion de puissance, Mashok prenait enfin le contrôle des esprits. Il ramassa son marteau et franchit l’entrée de la maison une seconde à peine avant que d’immenses racines jaillissent de la cave à la recherche d’une proie.

Puis tout arriva très vite.

« Éloignez le mushan de la maison, cria Lyalia.

— Doukacque il écoute pas ! » répondit Mung Mung, désespérément agrippé à l’encolure de Tonnerre. Les loups spectraux n’avaient été qu’une illusion, mais la pauvre bête était complètement terrifiée. Mais dans la bonne direction, à présent.

Un bruit de bois tordu attira l’attention de la Sentinelle, qui vit Maraad surgir de la maison ventre à terre.

« Il est libre ! » Il se retourna pour faire face à la porte. « Combien en reste-t-il ?

— Juste ces deux-là.

— C’est maintenant que tout se joue, alors ! » Il jeta un coup d’œil vers les pandarens. « Aidez-nous si vous le pouvez. »

Les deux orcs sortirent. Zertin titubait, se tenant la mâchoire comme après un violent coup de poing. Puis vint Mashok ; il leva les bras, et d’énormes rameaux de serpencine vinrent s’enrouler autour des deux poutres centrales de la charpente. Les plantes tirèrent et la maison, disloquée, s’effondra.

« Des racines. Tu es sûr que ce n’est pas un druide ? » dit Lyalia. Maraad soupira.

D’autres racines surgirent de terre à ses pieds et elle sauta de côté. La terre roulait. Elle vit son compagnon éviter une autre attaque, marteau rayonnant de Lumière.

« Une idée ? cria-t-elle.

— Ne combats pas les esprits. Combats-les eux. »

Elle remarqua alors qu’il n’avait pas frappé une seule des racines avec son marteau. « Parfait. J’avais peur que ce soit trop simple, » répondit-elle. Les orcs n’étaient sortis que depuis quelques instants, et chaque seconde qui passait ne faisait que lui compliquer la tâche. Alors elle bondit en avant, dansant entre les plantes, résistant à l’envie de se frayer un chemin à coups de glaive. J’espère que tu sais ce que tu fais, Maraad. Une crevasse s’ouvrit soudain sous ses pieds et elle parvint de justesse à la sauter. En bas, elle aperçut le cruel rougeoiement du magma.

Les deux sombres chamans reculaient lentement à mesure qu’elle avançait. Des pointes de roche surgissaient du sol entre elle et eux, et des branches de serpencine cherchaient à lui enserrer la gorge. Jamais elle ne pourrait arriver jusqu’à eux.

Une silhouette courut dans le dos des orcs. Gina. Lyalia pensait la voir tenter d’en frapper un, mais elle sauta sur le dos de Mashok, le saisit par la queue de cheval et chercha à l’étrangler d’un bras.

Zertin hésita. Une autre silhouette approchait sur leur flanc : Fung. Lyalia et Maraad chargèrent. Mashok jeta Gina loin de lui, mais fut immédiatement renversé par Haohan. En esquivant le coup de tondeuse de Fung, Zertin se mit à portée de Lyalia, qui abattit son glaive deux fois. L’orc évita le premier coup et fut blessé au bras par le second.

« ASSEZ ! » Mashok était encore sur le dos, mais il joignit les mains et, soudain, Gina et Haohan furent pris à la gorge et soulevés par des racines. D’autres vinrent agripper la cheville de Fung.

« Oui, assez ! » dit Maraad en lançant son marteau. Mashok cria et roula de côté, mais l’arme percuta sa cuisse droite. Lyalia entendit un craquement d’os.

Immédiatement, trois branches pointues frappèrent le draeneï au ventre et perforèrent son armure. Il s’écroula dans un râle et des gouttes de sang bleu vinrent tacher le sol.

Zertin rugit de colère, mais une patte de pandaren le cueillit au menton et lui fit claquer les dents. Patte des Hauts. L’orc tomba à genoux tandis que deux racines perçaient l’épaule du pandaren et le traînaient à terre.

« Patte des Hauts ! » Lyalia plongea rageusement l’une de ses lames dans l’abdomen de Zertin. Cinq. Avant de pouvoir se dégager, elle sentit une liane s’enrouler autour de sa gorge et tirer violemment. Les épines lui lacérèrent la chair et elle fut tirée en l’air.

Cinq pour moi. Neuf sur dix à nous tous. Pas mal.

***

Mashok leva les mains et ferma les poings. Les racines se resserrèrent, plaquant les pandarens sur le dos et les immobilisant. Seul le hozen était encore libre, mais il entendait ses cris d’indignation au loin tandis qu’il essayait de calmer le mushan. L’elfe de la nuit tirait désespérément sur la liane enroulée autour de sa gorge. Le draeneï respirait péniblement en se tenant le ventre, les branches toujours plantées dans l’estomac.

C’était terminé. Les esprits gémissaient, pleuraient. Le plus beau des chants de victoire. Zertin poussa un ultime râle à quelques pas de là, puis se figea. Il avait rejoint les autres chamans dans la mort. Ce n’était pas une si grande perte, se dit Mashok. Ses valets ne faisaient jamais que le ralentir.

« Et maintenant, dit-il en savourant froidement l’instant, je vais tenir ma promesse. » Il tourna la main et les branches mirent le draeneï à genoux. « Toi et l’elfe allez mourir en dernier. Quand j’en aurai fini avec tous ces fermiers que vous avez échoué à protéger.

— Ça ne changera rien, » dit âprement une voix. C’était le vieux Patte des Hauts, qui saignait par l’épaule et la bouche. « Tu es seul. La terre même sait que tu es son ennemi.

— Parfait. » Mashok sourit. « Vous avez passé des générations à soigner cette terre, hein ? Alors écoute-moi bien : je vais la brûler. La stériliser. Les esprits vont payer pour ta stupidité. Quand je quitterai cette vallée, ce ne sera plus qu’un désert. » Il le toisa. « Les éléments sauront que tu as choisi de me défier, et ils sauront que je leur fais anéantir tout ce pour quoi tu as travaillé toute ta vie.

— Ils le savent déjà. Tu veux les détruire, et nous t’avons combattu, coupa le draeneï d’une voix alourdie par la douleur. Ils savent. »

Mashok l’ignora.

La terre se tut. Les esprits cessèrent de s’agiter, d’implorer pitié. Ils ne cherchaient plus à s’échapper, ne se lamentaient plus. Ils se soumettent. Enfin. Il n’y avait plus qu’un léger bruissement dans les champs, derrière eux. Mais il entendait encore le hozen qui braillait là-bas au loin, et il ne se retourna pas. Il n’y avait aucun danger.

« Je vais couvrir ce pays de cendres. Les flammes iront chercher jusqu’aux insectes qui grouillent sous la roche. Rien ne poussera plus jamais dans ces champs. Et alors, je…

— Même pas des carottes ? » demanda Fung. Il luttait pour parler par-dessus les racines qui lui prenaient la gorge. Mashok posa les yeux sur lui. « Même… Même les carottes ne pousseront plus ? »

Un long moment passa. « Tu continues à te moquer de moi ? demanda doucement l’orc. Même maintenant que…

— C’est juste une question, dit Fung. Il n’y aura plus jamais de carottes ici ?

— Non ! » cracha l’orc, et ses mots résonnèrent au loin. « Personne ne fera plus jamais pousser la moindre carotte ici ! »

Mais pourquoi le fermier souriait-il ainsi ? Il ordonna aux racines de se resserrer autour de sa gorge, jusqu’à que les épines lui percent la chair. « Je crois que c’est toi que je vais tuer le premier. »

Il se figea soudain. Les esprits étaient calmes. Trop calmes, trop obéissants. Dans les champs, il n’y avait plus aucun bruissement.

Il se retourna.

Et se trouva face à une mer d’yeux rouges et luisants. Des virmens. Des centaines de virmens. Des milliers. Qui le regardaient en silence.

Ce bruit dans les champs… Les esprits ne l’avaient pas averti. L’un des rongeurs se détacha de la meute, celui avec les zébrures blanches et une canine curieusement arrondie. L’animal huma l’air. Mashok fit un geste dédaigneux. « Déguerpissez. Tout de suite. »

Le virmen à la dent crochue inclina la tête mais ne recula pas. « Toi… Tue carottes ? »

L’orc retroussa les lèvres. « Déguerpissez, » et le sol trembla à chaque syllabe. Les esprits de terre savaient qu’ils devaient obéir, eux.

Les nuées de virmens chancelèrent, mais leurs yeux, ces troublants yeux rouges, ne flanchèrent pas. « Tu dis tue carottes, » reprit celui à la dent crochue. « Pourquoi tue carottes ? »

Quelle absurdité. Je vais faire un exemple. Froidement, il dit à la terre d’engloutir le chef. D’ouvrir une crevasse sous ses pieds.

Non, répondit la terre.

Il cingla l’un des esprits, qui cria de douleur mais persista à refuser. Si tu ne m’obéis pas, chaque seconde de ton existence ne sera plus que pure agonie, lui projeta-t-il. Leur projeta-t-il à tous. N’osez plus jamais me défier. Soumettez-vous.

« Autres grands poils, eux font carottes, dit le virmen. Eux font grandes carottes. Toi tue pas carottes. Toi tue pas grands poils. »

Réduis-les en cendres, ordonna Mashok à un esprit de feu.

Non. L’esprit hurla de douleur.

L’un des esprits du vent n’attendit pas de recevoir un ordre. Je n’obéirai pas.

Moi non plus, entonna un esprit d’eau.

Il les frappa de sa volonté, les fouetta, leur infligea une souffrance sans pareille. Mais aucun ne céda.

Ils ne nous ont pas attaqués. Nous ne t’aiderons pas.

Les racines qui retenaient les pandarens et les soldats de l’Alliance se détendirent. Les branches s’extirpèrent enfin de son ventre et le draeneï retomba avec un grognement.

« Toi tue pas carottes, » répéta le virmen à la dent crochue. Les mots montèrent, repris par la masse.

« Tue pas carottes… Tue pas carottes… »

« Soumettez-vous ! » rugit Mashok à haute voix. Il savait que les esprits l’entendraient. « Ou je vous briserai ! Rien ne peut résister indéfiniment ! »

Ce ne sera pas nécessaire, répondirent tous les esprits à l’unisson. Nous n’avons qu’à résister encore quelques instants.

Il ne vit qu’un bref éclat de lumière et quelque chose vint lui percuter la tempe. Face à terre, il aperçut le marteau du redresseur de torts qui retombait au sol.

Les virmens bondirent. « Tue pas carottes ! »

Il hurla en essayant de repousser le torrent de dents et d’yeux luisants qui s’abattait sur lui.

***

De l’amas grouillant montaient d’horribles cris de souffrance. L’orc se débattait, mais chaque virmen qu’il envoyait bouler repartait à l’assaut une seconde plus tard. Haohan suivit la scène à genoux, essayant de reprendre son souffle. « J’ai toujours su qu’ils serviraient un jour à quelque chose. Ça va, Gina ? »

Elle balaya la question d’un geste, mais il vit le sang qui alourdissait peu à peu sa fourrure.

Le draeneï attira son attention. « Pouvez-vous les arrêter ? » Il était debout mais avait manifestement très mal, se tenait le ventre à deux mains. Il boita jusqu’au vieux Patte des Hauts et s’agenouilla à son côté. Un halo de Lumière se forma autour de lui et le pandaren poussa un cri de surprise : les entailles de ses épaules s’étaient refermées.

« Arrêter les virmens ? » Haohan jeta un nouveau coup d’œil au tumulte. L’orc semblait encore vivant, se débattait toujours, mais les rongeurs le traînaient vers l’entrée proche d’un terrier. « Pourquoi je ferais ça ? Il a détruit ma maison. »

Lyalia approcha lentement. « Croyez-moi, je vous comprends bien. Mais quoi qu’il mérite, il vaut mieux que nous le ramenions vivant.

— Pour le juger ?

— C’est un sombre chaman, dit-elle. Nous en avons rarement capturés vivants, et jamais d’aussi puissant que lui. Nous avons beaucoup à en apprendre. » Elle attendit quelques secondes et sourit. « Et puis, oui, pour le juger. »

Haohan se massa l’épaule et secoua tristement la tête. « Non, mais vous avez raison. Ce serait une fin trop facile pour lui. » Il se leva avec un grognement, et boitilla jusqu’au tas de ruine qui avait un jour été sa maison. « Alors, où en étais-je… Ah, oui. » Il écarta un bout de toiture pour dégager l’entrée de la cave, toujours ouverte. Même dans les derniers instants de la nuit, les tas d’énormes carottes étaient visibles. « Gina, si tu veux bien faire les honneurs. »

Avec une grimace de douleur, elle se racla la gorge et hurla : « Carottes ! »

Les virmens se turent instantanément, et une vague d’yeux rouges se tourna vers elle.

« Voici nos carottes ! Avec nos remerciements ! Et tant pis pour la récolte, » ajouta-t-elle d’un murmure.

Haohan pointa la cave du doigt et hocha ostensiblement la tête. « Toutes nos carottes ! Allez-y ! »

Les rongeurs hésitèrent. Ils se regardèrent entre eux, puis l’orc, puis les pandarens. Celui à la dent crochue fut le premier à laisser tomber le chaman. Des centaines le suivirent.

Maraad remonta comme il pouvait la marée de virmens. Tous n’avaient pas cessé de rosser et mordre l’orc, et il repoussa doucement ceux qui restaient. Ils grognèrent, mais cédèrent rapidement à la tentation de la cave.

Mashok avait les yeux figés, et tout son corps ressemblait à un tas de viande hachée. Maraad s’agenouilla près de lui, se préparant à le soigner. « Quelque chose me dit que tu ne t’attendais pas à ce que ça finisse comme ça. »

L’aube se leva enfin.

Le chariot protestait sous la charge, et le domaine Griffe de Tourbe n’allait plus tarder à disparaître à l’horizon. Le redresseur de torts Maraad, lui, ne quittait pas l’orc des yeux. Sa cuirasse était posée à côté de lui, percée et cabossée. Il allait devoir la faire réparer ou même la remplacer.

Lyalia regarda alentour, mais revint sur la route à côté d’eux : quelque chose comme trois douzaines de virmens suivaient le chariot de près, les yeux rivés sur Mashok. De jour, leurs grands yeux rouges n’étaient plus si menaçants, mais à chaque fois que l’un d’entre éternuait l’orc tressaillait visiblement. Il était à nouveau menotté et n’avait plus dit un mot depuis l’aube.

Maraad avait passé la matinée à soigner tout le monde, et lui-même en dernier. Lyalia, elle, avait tenu compagnie au chaman. Haohan avait fait annoncer à Micolline qu’il avait besoin d’ouvriers pour reconstruire sa maison, et que l’offre était ouverte aux étrangers. Fung avait sévèrement désapprouvé ce dernier détail.

« Je me demandais, dit Haohan, patte posées sur les rênes. Que serait-il arrivé si nous avions accepté de nous rendre ?

— Vous ne l’avez pas fait, répondit Lyalia.

— Mais quand même. Je me demandais : cette offre de notre ami, nos vies contre les vôtres. Si nous l’avions cru et avions voulu accepter, qu’auriez-vous fait ? » Les craquements du chariot meublèrent un instant de silence. « Ça aurait été une sale situation pour vous deux : nous combattre, nous, pour sauver vos vies, ou abandonner et vous laisser mourir pour un marché qui ne valait pas mieux qu’une crotte de mushan ? » Il ricana. « Certains diraient que vous auriez été bien bêtes de faire le deuxième choix.

— Certains, oui.

— Certains diraient que l’Alliance n’est qu’un ramassis d’imbéciles en voyant qu’elle capture ses ennemis vaincus au lieu de les éventrer parce qu’ils sont trop dangereux.

— Certains, oui, dit à son tour Maraad.

— Hum. » Haohan tira sur les rênes et le chariot suivit un embranchement vers le sud, vers les étendues de Krasarang et le territoire du Lion. « Ha, regardez-moi, qui jacasse des âneries tout le trajet et vous casse les pieds après une nuit si difficile pour tout le monde. »

Lyalia et Maraad échangèrent un bref regard. Le draeneï secoua la tête, amusé, et reprit sa surveillance. Mashok tressaillit à nouveau lorsqu’un virmen bondit sur l’arrière du chariot et poussa un grand sifflement avant de redescendre sur la route.

« Mais je me dis que vous arriverez à supporter encore un peu de mes méditations fermières. Je me demandais… les gens qui vous traiteraient d’idiots ne seraient pas justement ceux qui n’ont rien compris ? Quand on affiche des principes, il faut les suivre à gagner ou à perdre. Sinon, c’est qu’ils n’avaient aucune valeur depuis le début. Vous autres, dans l’Alliance, vous aimez bien annoncer plein de grands principes civilisés. Je suis sûr qu’il y a des gens qui pensent que c’est un désavantage quand les choses sérieuses arrivent.

— Certains, oui, dit Lyalia.

— Mais quand même, je…

— … me demandais ? coupa Maraad.

— Comment as-tu deviné que j’allais dire ça ? Ce que je me disais, c’est que tous ces trucs civilisés sont sans doute un désavantage, oui. Si les gens savent que vous n’allez pas leur planter un couteau dans le dos, ils peuvent se dire qu’ils pourraient vous en planter un à vous sans trop de problème. » Il secoua les rênes. « Mais ce serait une erreur, non ? Il n’y a pas grand-chose de plus effrayant qu’une personne civilisée qui sort de ses gonds. Certains n’aimeraient sans doute pas ce qui leur tomberait dessus s’ils obligent des gens bien à se battre.

— Certains, non, acquiesça Maraad.

— Les virmens vont-ils nous suivre ainsi jusqu’à la côte ? demanda Lyalia.

— Sans doute, » dit Haohan. L’orc tressaillit.

Le chariot roulait.