Élégie
de Christie Golden

À la lueur des lunes jumelles, tends l’oreille.

Auprès de la rivière, tends l’oreille.

Dans les bras des tiens, tends l’oreille et écoute

Les plaintes de ceux qui meurent,

Le murmure du vent qui enveloppe ceux qui se sont tus,

Et le chant qui résonnera à jamais dans mon cœur brisé

Contant l’histoire de l’Arbre-Monde

Et la mort de tous les rêves

Que ses branches majestueuses abritaient naguère.

Première partie : Tour d'ivoire

Toute chose naît pure et sans tache.

Le plus ancien des arbres fut un jour jeune pousse,

Et les étoiles elles-mêmes ont connu l’âge tendre.

Ô Dame Élune,

Songe à cette innocence

Qui fut un jour la nôtre,

Et verse une douce larme.

* * *

Clang !

La musique de deux lames s’entrechoquant à un rythme martial résonnait dans l’air. D’un bond, les combattants se séparèrent et entamèrent leur danse d’intimidation. Le plus mûr, aux cheveux et à la barbe pâles comme un rayon de lune, feinta, puis releva son arme dans un grand mouvement latéral. Mais son adversaire, de bien des années son cadet, était vif. Il para le coup avec adresse, provoquant une gerbe d’étincelles entre les deux épées, dont l’acier scintillait au soleil.

« Joli, gronda Genn Grisetête en tentant un coup d’estoc, à nouveau dévié par le jeune homme. Mais, un de ces jours, il va bien falloir que vous vous décidiez à passer… »

Grisetête faillit ne pas redresser son arme à temps pour contrer l’attaque du roi Anduin Wrynn.

« À l’offensive ? » sourit Anduin en accentuant la pression sur la lame de son aîné, qui résistait de toutes ses forces. Sa chevelure dorée s’était dénouée et lui tombait à présent dans les yeux. Le jeune homme grimaça lorsqu’il comprit que Grisetête s’en était aperçu.

Le roi de Gilnéas rompit brusquement le contact. Déséquilibré, Anduin bascula vers l’avant. Son adversaire fit alors virevolter son épée avec une célérité qui n’avait que peu à envier à celle de son adversaire, tournant le poignet au tout dernier moment, afin de ne le toucher que du plat de la lame. Anduin parvint à arrêter le coup, mais l’impact se répercuta jusque dans sa main, et Shalamayne, l’arme héritée de son père, tomba sur la pelouse du donjon de Hurlevent. Il se pencha pour la ramasser, à bout de souffle.

« Avant que vous ne me fassiez une remarque : je porterai un casque sur le champ de bataille.

— Si tout se passe bien, en effet », ricana Grisetête.

Les joues rosies par l’embarras autant que par l’effort qu’il venait de fournir, Anduin était bien incapable d’en vouloir à son adversaire pour cette petite pique triomphante.

« En attendant, poursuivit Genn, vous devriez sans doute songer à une petite coupe de cheveux. Un combat comporte bien assez de préoccupations, inutile d’y ajouter les mèches dans les yeux.

— Ça ira ! rit Anduin. Je les attacherai mieux que cela lors de notre prochain entraînement.

— Vous, les Wrynn, et votre obsession pour les tignasses trop longues, grommela Grisetête, dubitatif. Je n’ai jamais compris. »

Un garde de Hurlevent approcha et les salua d’un geste vif.

« Votre Majesté, le maître-espion Shaw est de retour et apporte des nouvelles. »

Brusquement tendu, Anduin lança un regard en direction de Grisetête. Si quelque chose avait la capacité de doucher l’enthousiasme des deux hommes, c’était bien une demande d’audience de la part de Mathias Shaw.

« Des nouvelles pressantes ? s’inquiéta le jeune roi.

— Rien qui ne nécessite de le recevoir en urgence, Votre Majesté. »

Anduin respirait déjà un peu mieux.

« Tant mieux, déclara-t-il. Qu’on lui apporte de quoi se restaurer. Le roi Grisetête et moi-même le rejoindrons sans tarder dans la salle des cartes. »

* * *

Vêtus de frais et débarrassés de l’odeur douteuse qu’ils dégageaient une demi-heure plus tôt, Genn et Anduin pénétrèrent dans la pièce. Mathias Shaw les y attendait, étudiant l’immense carte de Hurlevent d’un œil averti.

C’était dans cette salle que le jeune roi tenait généralement conseil. Enfant, il s’y était souvent introduit en cachette, pour jouer avec les pions figurant unités de soldats, ravitaillement et armes. Désormais, elle symbolisait avant tout à ses yeux la plus lourde responsabilité qui incombe à un roi : l’élaboration de stratégies de combat.

Shaw se retourna et s’inclina à leur arrivée.

« Quel bonheur de vous recevoir quand vous n’êtes pas le porteur d’horrifiques nouvelles », plaisanta Anduin.

Si le trait d’humour arracha à Genn un grognement amusé, Shaw resta de marbre.

« Ce n’est pas moi qui vais m’en plaindre, se contenta de répondre le maître-espion. Comme convenu, Majesté, j’ai, pour ainsi dire, infesté Orgrimmar d’agents. »

Lors de son récent face-à-face avec Sylvanas Coursevent dans les hautes-terres Arathies, Anduin avait pu constater que celle-ci ne reculerait devant rien pour parvenir à ses fins. Furieux, et le cœur lourd, il avait déclaré à Genn et Mathias que, s’il se refusait à déclencher une guerre sans y avoir été provoqué, il n’était plus question d’accorder le bénéfice du doute à la dirigeante de la Horde.

« Je les veux tous sous surveillance, avait-il décrété. Elle, le Flétrisseur et Saurcroc, ainsi que toute autre personne d’importance ou en position de pouvoir à Orgrimmar. Et arrangez-vous pour qu’ils le sachent. Ils doivent s’imaginer ne plus pouvoir commander à boire dans une taverne sans que l’Alliance soit informée de la couleur de leur bière. »

Shaw avait tiqué. « C’est une approche… » avait-il dit, sans pour autant protester ouvertement.

« Obtient-on des résultats ? s’enquérait à présent Anduin.

— Mes espions trouvent le défi… intéressant à relever, répondit Shaw, d’un ton qui donnait à penser qu’il ne partageait pas cet avis.

— Des pertes à déplorer ?

— Bien moins que l’on aurait pu s’y attendre.

— Parfait. Augmentez les effectifs. »

Genn approuva la décision d’un signe du menton.

Les sourcils roux et broussailleux de Shaw, en revanche, trahissaient sa désapprobation.

« Si j’envoie davantage d’espions à Orgrimmar, plus personne ne pourra circuler dans la ville sans en bousculer une dizaine.

— Qu’on les bouscule ! rétorqua Anduin. J’imagine que les renseignements qu’ils nous fournissent sont chaque jour un peu plus utiles ?

— En effet. Aux dernières nouvelles, Saurcroc est en désaccord avec la reine banshee, ce qui n’est pas du goût du Flétrisseur. »

Genn et Anduin échangèrent un coup d’œil.

« C’est potentiellement une aubaine pour nous, réfléchit le jeune roi. Mon père avait une excellente opinion de Varok Saurcroc, et j’ai moi-même eu l’occasion d’entendre son témoignage au procès de Garrosh Hurlenfer. Il est connu pour son sens de l’honneur, et il n’est pas impossible qu’il commence à découvrir Sylvanas sous le même jour que nous. »

Le haut seigneur avait-il été mis au courant des décisions ignobles prises par le chef de guerre dans les hautes-terres Arathies ? Était-ce là la raison de cette soudaine discorde ? C’était à espérer.

Le ton d’Anduin se durcit :

« Saurcroc n’est pas né de la dernière pluie, et l’attrait de la reine banshee pour le pouvoir prend le pas sur son sens moral.

— N’érigez pas trop vite ce vieil Orc en modèle de vertu, l’avertit Shaw. Nous parlons d’un vétéran de la Première guerre, celle-là même qui a vu Hurlevent saccagée et votre grand-père assassiné. »

Le jeune roi acquiesça.

« Je vous le concède. Néanmoins, à choisir entre un Orc pourvu de quelques valeurs et une banshee sans le moindre honneur, je choisis l’Orc. Et si Saurcroc et Nathanos le Flétrisseur sont bel et bien en conflit, je ne pourrai que m’en réjouir.

— Sait-on exactement ce qui contrarie cet immonde Flétrisseur ? demanda Genn au maître-espion.

— Des plans d’attaque.

— Qui sont ?

— Encore vivement débattus, répondit Shaw. D’où les frictions entre le chef et le haut seigneur. Toutefois, un nom nous est parvenu.

— Ah ? Lequel donc ? » demanda Anduin, fort intrigué.

Shaw se rembrunit.

« Silithus. »

* * *

Quand Cordressa Buissarc parvint enfin en vue du temple de la Lune, deux autres Sentinelles et trois Nains à sa suite, elle manqua fondre en larmes. Elle avait pris soin d’avertir Tyrande Murmevent de leur arrivée imminente, et celle-ci avait tenu à ce que le capitaine fraîchement promu et le groupe qu’elle escortait reçoivent l’accueil des héros.

« Eh bien, eh bien…, gronda Gavvin Rudebras, chef de cette expédition de la Ligue des explorateurs, alors qu’ils gagnaient le temple. C’est que ce s’rait presque aussi joli que Forgefer, c’t’affaire. »

Malgré la fatigue, l’Elfe de la nuit ne put s’empêcher de sourire. Au cours de ces dernières semaines, elle s’était prise de sympathie pour les Nains. Après que Magni Barbe-de-Bronze, l’orateur d’Azeroth, avait fait savoir aux dirigeants de l’Alliance que la planète réclamait que l’on panse ses plaies, la Ligue des explorateurs avait répondu à l’appel en envoyant une équipe dans la région de Silithus. Leur mission était d’étudier l’étrange substance qui était remontée à la surface quand le titan déchu Sargeras avait brutalement plongé sa gigantesque épée dans le monde. L’azérite, comme elle avait été baptisée, était l’essence même d’Azeroth et possédait des propriétés remarquables, que l’Alliance n’avait pour l’instant analysées que de façon sommaire. Consciente du danger que représentaient les Gobelins sur place, Tyrande avait affecté Cordressa et quelques autres Sentinelles à la protection du groupe.

Bien qu’elle n’en eût jamais rencontré auparavant, l’Elfe de la nuit savait parfaitement quelle description l’on faisait des Nains : courts sur pattes, ivrognes, braillards, un accent à couper au couteau et la tête dure… On disait d’eux qu’ils passaient leur temps à déterrer des choses qui feraient mieux de rester enfouies, et ne levaient les yeux vers les astres que s’ils y étaient contraints. Néanmoins, ces préjugés s’étaient bien vite dissipés quand elle avait enfin appris à les connaître.

À son grand désarroi, tout le monde, y compris elle-même, avait sous-estimé le nombre, la férocité et l’audace des Gobelins qui pullulaient à proximité de la colossale épée. Dès la première nuit, l’expédition et les Sentinelles avaient subi plusieurs pertes. Rongée par le remords, Cordressa s’était fait la promesse de ramener chacun des rescapés en vie.

D’autres qu’elle auraient peut-être jugé désobligeants les commentaires de Gavvin à propos du grand temple, mais, sous la voix tonitruante, le lieutenant Buissarc percevait l’admiration et le respect.

« Forgefer est sans doute une cité splendide, sourit-elle, mais les Elfes de la nuit possèdent quelque chose que vous ne trouverez pas là-bas. Et je crois que ce ne sera pas pour vous déplaire.

— Vraiment ? Quoi donc ? demanda Inge Poing-de-Fer.

— Des puits de lune.

— Oh ! Je connais celui du bosquet du Gardien vert, s’exclama Arwis Noirepierre. Très joli ! Il requinque bien. »

Précieux et sacrés, les puits de lune étaient bénis par des prêtresses et contenaient des eaux aux propriétés curatives. Mais si tous étaient effectivement « très jolis », aucun n’égalait celui de Darnassus. Cordressa avait hâte de découvrir la réaction des Nains.

Lorsqu’ils pénétrèrent dans le temple de la Lune, ses compagnons se turent. Le contraste qu’offrait la végétation luxuriante après les paysages hostiles et quasi désertiques de Silithus était saisissant. Bouche bée, les Nains embrassèrent la salle entière du regard, avant de poser les yeux, fascinés, sur l’immense statue qui occupait le centre du temple.

« Voici Haidene, leur expliqua la Sentinelle. La première grande prêtresse d’Élune. »

Souvent, lorsqu’ils découvraient la blanche et resplendissante sculpture de cette Elfe de la nuit portant à bout de bras une vasque d’où s’écoulait de l’eau, les visiteurs s’imaginaient que celle-ci représentait la déesse elle-même. Dans certains recoins du temple, des bardes elfes jouaient des mélodies douces comme la lumière d’Élune, et apaisantes comme le murmure des fontaines.

Astarii Cherchétoile, prêtresse en ces lieux, vint à la rencontre de Cordressa et l’embrassa.

« Votre venue nous a été annoncée, déclara-t-elle, avant de tourner un regard plein de douceur vers les Nains, qui la dévisageaient avec des yeux ronds. Votre route fut longue et périlleuse. Nous partageons votre peine face à ces pertes tragiques. Je vous en prie, permettez-nous de vous prodiguer tous les soins dont nous serons capables. Un solide repas vous attend, ainsi que de l’eau du puits de lune pour étancher votre soif. Cependant, le meilleur moyen de jouir des bienfaits des eaux sacrées est encore de s’y immerger. Si vous souhaitez vous baigner, nous vous procurerons de quoi vous changer. »

Gavvin fit la grimace.

« Eh bien, c’est pas que j’sois mal bâti, comprenez… mais je m’en voudrais d’vous offusquer, gentes dames. »

Ses joues déjà rougeaudes prirent une teinte cramoisie que Cordressa ne leur connaissait pas encore.

Astarii sourit :

« Nous disposons de vestiaires, où vous pourrez vous déshabiller en privé.

— Ah… oh ! Bien, bougonna Gavvin, à présent écarlate. Dans ce cas… avec plaisir. »

Le bassin du temple était suffisamment vaste pour que tous en profitent en même temps. Aussi, tout en savourant elle-même les vertus réparatrices, délassantes et réconfortantes des eaux fraîches, le lieutenant eut tout le loisir d’observer l’émerveillement sur le visage de ses amis. Amis, oui. Car ils ne sont plus seulement l’objet de ma mission. La Sentinelle défit ses cheveux bleu nuit, qui se répandirent en corolle autour de sa tête tandis qu’elle se laissait aller en arrière, une prière de gratitude aux lèvres.

En dépit de l’eau qui étouffait les sons, Cordressa entendit qu’on l’appelait. Ouvrant les yeux à regret, elle découvrit un sourire familier.

« Delaryn ! » s’exclama-t-elle en se redressant aussitôt.

Delaryn Lune-d’Été était assise sur l’un des murets qui encerclaient le bassin. Elle aussi Sentinelle, elle était néanmoins plus jeune et moins gradée que Cordressa. Pourtant, cette dernière avait pris le capitaine sous son aile suite au Cataclysme qui avait secoué Azeroth, et toutes deux étaient devenues très proches. La peau rosée du visage de sa protégée rayonnait sous sa chevelure bleu profond ; elle n’avait pas encore arrêté son choix sur un tatouage.

« J’ai conscience qu’ils n’ont pas à représenter un quelconque accomplissement, lui avait-elle un jour confié. Mais j’estime qu’ils devraient tout de même marquer un rite de passage. Et je n’ai encore rien vécu d’assez significatif pour en tirer un motif. »

« J’ai eu vent de ton retour, déclara la jeune Elfe, avant de considérer d’un air radieux les trois Nains immergés dans le bassin jusqu’au menton, béats. Je suis heureuse que tu les aies ramenés à bon port. »

Même les eaux lénifiantes du puits de lune ne purent empêcher la douleur d’étreindre subitement le cœur de Cordressa.

« Si seulement j’avais pu les sauver tous… J’ai fait parvenir à dame Tyrande le compte rendu détaillé des événements. »

Delaryn n’insista pas pour en savoir plus.

« La grande prêtresse a demandé à ce que tu lui fasses ton rapport en personne.

— Dans ce cas, il ne faut pas que je la fasse attendre. »

Comme elle s’apprêtait à sortir de l’eau, son amie l’obligea à se rasseoir d’une main douce mais ferme sur l’épaule.

« Quand tu te seras totalement remise, dit-elle. Dame Tyrande a été claire sur ce point.

— J’ai beau mettre un point d’honneur à répondre sans délai lorsque l’on me convoque, je n’ai rien contre quelques instants de repos de plus… »

* * *

Les deux Sentinelles remercièrent les prêtresses et prirent congé. Cordressa enviait un peu celles de ses sœurs que le destin avait menées à l’existence relativement paisible des temples plutôt que sur le champ de bataille. Il en avait décidé autrement pour elle, ainsi que pour Delaryn.

Tyrande Murmevent, grande prêtresse d’Élune et fondatrice de l’armée des Sentinelles, travaillait dans un petit cabinet privé à un autre étage du temple. Lorsque ses deux subordonnées se présentèrent à sa porte, elle leva les yeux de la missive qu’elle était en train de rédiger.

Le lieutenant lui adressa un salut.

« Dame Tyrande, je me présente au rapport, comme vous me l’avez demandé. Sachez que j’assume pleinement ma responsabilité dans le désastre de Silithus. »

La grande prêtresse se leva sans mot dire, et vint étreindre son amie. Puis, reculant d’un pas, elle la considéra d’un œil plein de bienveillance.

« Cordressa, dit-elle avec douceur, j’ai lu ton compte rendu de l’incident, et je comprends ce que tu ressens. Il est toujours difficile de voir périr des gens dont on nous a confié la protection. Cependant, il apparaît clairement que Malfurion et moi-même, ainsi que le roi Anduin et ses conseillers, n’avions pas pris la menace gobeline assez au sérieux. Il est aisé de les sous-estimer, et nous en avons payé le prix. Quant à ton rôle dans tout ceci… Tu as su rapatrier les survivants à travers des contrées plus qu’hostiles, et tu reviens avec des informations d’une importance cruciale. Je refuse donc de t’entendre qualifier cette mission de désastre. »

Avec un sourire, elle caressa la joue de la Sentinelle, puis s’écarta.

« Je suis en train de terminer ma réponse au roi Anduin ; les derniers renseignements recueillis par ses espions sont préoccupants.

— Souhaitez-vous que je me retire, dame Tyrande ? intervint Delaryn.

— C’est inutile, capitaine. La nouvelle ne restera pas confidentielle longtemps. »

Delaryn inclina respectueusement le menton tandis que la grande prêtresse regagnait son siège.

« À la suite de la tragédie qui s’est déroulée dans les hautes-terres Arathies, le roi Anduin a renforcé la surveillance des dirigeants de la Horde au sein de leur capitale. Il semblerait que le chef de guerre et son très cher Flétrisseur soient en désaccord avec le haut seigneur Saurcroc concernant un mouvement de troupes. »

Puis, s’adressant directement à Cordressa :

« Comme si les problèmes que vous avez rencontrés avec les Gobelins de Silithus n’étaient pas assez inquiétants, voilà que l’on apprend que Saurcroc aurait pour projet de stationner plusieurs centaines de soldats de la Horde dans la région…

— Puis-je parler sans détour ? répondit le lieutenant, perplexe.

— Toujours.

— Ce ne sont pas quelques centaines de soldats qui devraient nous effrayer. »

L’inquiétude se lisait néanmoins sur le visage de Tyrande.

« Quand il s’agit d’une unité de reconnaissance, dont le but est de déterminer quel sera le meilleur passage pour une véritable armée, si. Le roi Anduin pense, et je suis de son avis, que la Horde a découvert le moyen d’utiliser l’azérite à des fins militaires, et que l’intention de Saurcroc est de nous empêcher d’y accéder. Il va sans dire qu’une telle ressource pourrait conférer un avantage considérable à la Horde. »

Cordressa sentit son estomac se nouer. Anduin s’était déplacé jusqu’à Darnassus quelques mois auparavant et avait précisément évoqué cette éventualité avec Malfurion et Tyrande. Parmi les bastions de l’Alliance sur ce continent, seuls les Elfes de la nuit et les Draeneï étaient en mesure de réagir rapidement à une incursion de la Horde en Silithus, et les ressources des Draeneï avaient été pratiquement réduites à néant durant la guerre contre la Légion. Depuis lors, Tyrande supervisait la constitution progressive d’une armée qui pourrait au besoin être dépêchée sur le site de l’épée maléfique de Sargeras.

« Je vois, admit la Sentinelle. Malheureusement, j’ai pu observer la Ligue des explorateurs à l’œuvre face aux périls qui rôdent déjà dans la région. Ils ne feraient jamais le poids contre une armée… pas plus que nos prêtres et nos druides.

— Les puits de lune sont-ils efficaces ? » demanda Delaryn.

En d’autres temps, dans diverses parties du monde, les Elfes de la nuit avaient élevé des puits de lune sur les lieux affectés par la gangrène et autres énergies néfastes. Prêtres et druides s’alliaient pour canaliser les pouvoirs de la nature et la bénédiction d’Élune, et les eaux sacrées suffisaient souvent à apaiser et purifier les terres meurtries. Plusieurs escouades avaient été envoyées en Silithus dans l’espoir que cette magie restauratrice fonctionnerait cette fois encore, afin de remédier de manière pacifique aux dégâts causés par l’épée de Sargeras et la convoitise des Gobelins.

« Il est trop tôt pour le dire, déclara Tyrande. Mais nous nous sommes engagés à soutenir l’effort des soigneurs pour soulager Azeroth. Si la Horde tente de s’emparer de la région, nous serons là pour les défendre… J’ai demandé à Shandris Pennelune de se tenir sur le pied de guerre avec ses combattants. Dans les semaines à venir, nous déploierons nos troupes. Un ou deux bâtiments à la fois, afin de ne pas attirer l’attention. Quand la flotte sera assemblée sur les côtes de Féralas, elles seront prêtes à marcher sur l’épée à mon commandement. »

La réputation de Shandris Pennelune était presque aussi légendaire que celle de Tyrande elle-même. Devenue orpheline suite au massacre de sa famille par la Légion ardente alors qu’elle n’était encore qu’adolescente, elle avait trouvé une seconde mère en Tyrande. Elle avait été l’une des premières Sentinelles, et demeurait à ce jour leur général, supervisant actuellement les forces armées des Elfes de la nuit stationnées dans la jungle luxuriante de Féralas, ainsi qu’un poste nommé « pavillon du Traqueur », où elle travaillait main dans la main avec des chasseurs de toutes races.

« Si le chef de guerre finit par approuver cette action, poursuivit la grande prêtresse, l’armée de la Horde devra s’organiser. Puis se mettre en marche. Cela nous donne amplement le temps de mettre en place notre petit comité d’accueil pour ce cher Saurcroc. »

Cette perspective lui arracha un sourire.

* * *

Renzik en avait parfois assez d’être l’homme de terrain du SI:7 à Orgrimmar. Certes, il comprenait qu’il en soit ainsi : la plupart des autres membres de l’organisation étant issus de races connues pour être loyales à l’Alliance, ils étaient, huit fois sur dix, contraints d’œuvrer dans l’ombre. Le reste du temps, ils devaient user de magie ou déployer des efforts de déguisement spectaculaires. Ils ne se voyaient par conséquent attribuer que peu de missions d’infiltration.

Bras droit de Mathias Shaw, Renzik se trouvait également être un Gobelin. C’est pourquoi son supérieur ne cessait de lui rappeler qu’il était leur meilleur espoir de découvrir ce qui se tramait réellement au cœur des territoires de la Horde.

La confiance que l’on plaçait en lui était flatteuse, ça oui, mais il commençait à en avoir plein les bottes. En bon espion et voleur, il se serait pour tout dire bien passé de toutes ces interactions sociales. Enfin… la paye était généreuse, et il était l’un des rares Gobelins à pouvoir se vanter de jouir d’une certaine estime. De toute manière, il détestait ce qu’était devenu son peuple sous le commandement — si l’on pouvait appeler cela ainsi — du prince marchand Jastor Gallywix.

Et puis… il était possible qu’il préfère tout simplement ce qu’incarnait l’Alliance. Ce qu’il refuserait évidemment d’admettre, même sous la torture. Il avait une réputation à défendre.

Renzik était en poste dans la capitale de la Horde depuis le jour même de ce désastreux « coup d’épée dans le sable », sous l’identité d’un marchand de bric-à-brac. C’était à lui que tous les espions de l’Alliance communiquaient leurs informations ; indirectement, bien sûr. Peu savaient qui il était en réalité, et cela lui convenait parfaitement.

En revanche, il avait connu des missions plus palpitantes. D’autant plus que, sous les traits d’un commerçant, il n’avait guère l’occasion de traîner ses guêtres dans l’ombre. Cependant, qui entendait davantage de ragots à l’heure qu’un marchand ambulant ? Bien des gens étaient prompts à bavarder avec un parfait inconnu, pourvu que celui-ci ait quelque bel objet à leur vendre ; les autres l’ignoraient et taillaient le bout de gras comme s’il n’était pas là.

Renzik avait installé son étal non loin du fort Grommash. Pas assez près pour risquer d’éveiller les soupçons, mais suffisamment pour observer les allées et venues… ainsi que l’humeur des visiteurs à leur sortie.

Il se délectait tout particulièrement du ballet que Varok Saurcroc lui offrait lors de ses audiences quotidiennes auprès du chef de guerre. Chaque jour, le haut seigneur pénétrait dans la forteresse en traînant des pieds, l’air contrarié, et la quittait encore plus furibond.

Et pourtant, cela ne valait pas les fois où il avait aperçu Sylvanas Coursevent elle-même, partant pour un galop sur son destrier squelettique. La reine banshee n’avait pas pour habitude de laisser transparaître ses émotions ; aussi la voir pincer les lèvres, le front soucieux et le ton cinglant, était comme observer un Orc entrer dans une colère noire.

En d’autres termes : les choses commençaient à devenir intéressantes…

D’ailleurs, il allait être l’heure. Comme de juste, Saurcroc émergeait tout juste de la pénombre de la forteresse dans la lumière crue de cet après-midi en Durotar, arborant une expression qui ne surprenait plus personne.

Renzik épongea la sueur qui perlait sur son crâne chauve. Ses espions lui avaient rapporté que le champion de la Dame noire voyait lui aussi d’un mauvais œil les projets du haut seigneur, sans parler de son attitude. Chiot enamouré, songea-t-il, en tentant d’imaginer l’une de ces charognes, comme il nommait les Réprouvés, en proie à de tels sentiments.

Répugnant.

Alors que le Gobelin pensait justement à lui, la voix furieuse de Nathanos tonna dans l’air.

« Saurcroc ! »

Une voix presque humaine, mais pas tout à fait. Tout comme son propriétaire.

Saurcroc poursuivit sa route en direction de la grande porte d’Orgrimmar sans même ciller.

« Varok Saurcroc ! »

Oh, Nathanos était salement en rogne cette fois. Voilà qui promettait d’être croustillant. S’il ne courait pas quand il surgit enfin hors de la forteresse, ce n’était pas l’envie qui lui manquait.

« Gardes ! Arrêtez-le ! »

On aurait dit que la cité entière retenait son souffle, l’attention de tous braquée sur la scène qui se déroulait sous leurs yeux. Si ce n’était la force de l’habitude, Renzik n’aurait même pas jugé nécessaire de garder un œil sur sa marchandise.

Les deux gardes ne réagirent pas immédiatement. Puis, hésitant à véritablement barrer la route au haut seigneur, ils vinrent se placer sur son passage, indécis. Ni l’un ni l’autre ne leva son arme.

Bon sang, je n’aimerais pas être à leur place… Quoi qu’ils décident de faire, ils s’attireront les foudres de l’un des deux.

Saurcroc ralentit le pas, puis fit halte. Il dévisagea les deux gardes tour à tour, mais leur regard se dérobait, évitant soigneusement de croiser le sien. Ils auraient sans doute aimé se fondre dans le décor… D’un mouvement lent, le haut seigneur fit alors demi-tour.

Les Orcs étaient bien plus grands que les Réprouvés. Bien plus massifs, aussi. Et cet Orc-ci se trouvait être singulièrement grand et massif. Bien que d’apparence humaine, Nathanos avait tout d’un Nain (haha !) face au colosse au teint vert.

« Vous n’étiez pas autorisé à quitter cet entretien ! cracha-t-il.

— Et vous, vous n’y étiez pas convié. »

Le silence qui suivit en disait long, surtout quand on avait soi-même fait une carrière d’écouter aux portes… Et, à en croire son regard assassin et le grondement qui montait de sa poitrine, Saurcroc était vite parvenu à la même conclusion que Renzik.

« Vous n’avez pas à vous mêler d’affaires qui ne vous concernent en rien, Flétrisseur. Vous êtes le champion de Sylvanas, pas son haut seigneur.

— J’étais forestier de mon vivant. Le seul Humain à avoir connu un tel honneur. Je servais dame Sylvanas alors, et je la sers encore aujourd’hui. Et j’en sais plus long que vous ne pourriez l’imaginer sur bien des choses.

— Je ne me fie pas à mon imagination, mais aux faits. Aux chiffres. À la stratégie. À l’armement. C’est mon domaine d’expertise, Flétrisseur, et je prenais part à des guerres quand vous commenciez à peine à lui faire les yeux doux. »

S’il avait encore été humain, Nathanos aurait probablement viré à l’écarlate, ou pâli comme jamais. Au lieu de cela, il resta planté là, rivant sur l’Orc ses prunelles rougeoyantes.

Du coin de l’œil, Renzik aperçut alors un Gobelin vêtu d’un gilet et d’une casquette. Celui-ci empochait les pièces qu’on lui tendait et rédigeait des notes. Le voleur eut un petit rire rauque. S’il y avait de l’or à se faire, on pouvait être certain que les Gobelins étaient les premiers sur le coup. Il se concentra à nouveau sur l’altercation, tout en se rapprochant subrepticement du preneur de paris.

« Cent pièces d’or sur le Flétrisseur », lui souffla-t-il.

Tout le monde était à coup sûr en train de parier sur l’Orc. Cependant, Renzik avait passé suffisamment de temps en compagnie des Humains pour savoir qu’ils étaient parfois capables des plus étonnantes prouesses, en particulier quand l’on touchait à leur fierté… ou à leur cœur. Et le Gobelin était convaincu qu’il y avait encore assez d’humanité chez le Flétrisseur pour que l’un et l’autre soient piqués au vif.

« Je vous dois en effet un certain respect, noble ancien, disait Nathanos. C’est d’ailleurs pour cette raison que je fais preuve de retenue et me contenterai de cet avertissement : ne quittez plus jamais une discussion avec dame Sylvanas sans qu’elle ne vous y ait invité, ou c’est à moi que vous devrez en répondre. »

Saurcroc riposta alors par le pire affront qu’il puisse infliger au Réprouvé à cet instant : il éclata de rire.

Puis il se mit à applaudir paresseusement.

« Vous n’êtes pas le seul à faire preuve de retenue, brave chiot. Sinon, je vous aurais déjà arraché cette tête d’Humain des épaules. Mais retenez bien ceci : le respect est une chose qui se mérite, et vous n’avez encore rien accompli qui mérite le mien.

— Me faut-il tacher les sables d’Orgrimmar de votre sang pour l’obtenir ? »

Saurcroc se redressa autant que le lui permettait la courbe de son dos d’Orc, et ouvrit grand les bras, comme pour l’y inviter.

« Si vous voulez tenter, à votre service ! Mais quand j’en aurai terminé avec vous, la reine devra se trouver un nouveau jouet… »

Le rugissement de rage qui s’éleva de la gorge de Nathanos le Flétrisseur surprit Renzik autant qu’il l’enthousiasma.

À moi la fortune ! songea-t-il en se frottant les mains d’avance, tandis que le champion des Réprouvés se ruait sur le haut seigneur.

* * *

« Une rixe… », répéta Tyrande, tout aussi incrédule qu’Anduin à l’annonce de la nouvelle. Son aide de camp, la Sentinelle Cordressa, parvint à rester stoïque. Ou presque.

« Une rixe, confirma le maître-espion. Je le tiens de mon commandant en second, qui se trouvait sur place. »

Le roi considéra ses alliés, assemblés autour d’une table dans les jardins royaux. Il ne pourrait pas repousser indéfiniment le moment de se retirer dans la salle des cartes du donjon de Hurlevent pour poursuivre cette conférence au sommet avec la grande prêtresse Tyrande Murmevent et le prophète Velen, chef des Draeneï. Mais, pour le moment, ils traiteraient le difficile sujet de leur stratégie martiale au grand air, entourés de vie et de verdure. Tyrande et Cordressa apprécieraient le geste, pensait-il. Il tenait à exercer au mieux ses devoirs d’hôte dévoué et de roi responsable, même s’il n’aurait jamais cru que ceci comprendrait une conversation à propos d’une empoignade entre le haut seigneur Saurcroc et Nathanos le Flétrisseur.

Anduin n’avait pas revu Tyrande depuis sa visite à Darnassus, lorsqu’il était allé présenter ses remerciements aux Elfes de la nuit pour leur aide face à la Légion. À l’époque, ils avaient également évoqué ce qu’il convenait de faire à propos de l’azérite, qui venait d’être découverte. En effet, tous n’étaient que trop conscients que Teldrassil et l’Exodar demeuraient les seuls bastions de l’Alliance sur le continent de Kalimdor. Velen et Tyrande s’étaient accordés pour dire qu’il faudrait redoubler de vigilance quant à l’épée de Sargeras et à la substance qu’elle avait fait remonter à la surface.

« Qui en est sorti vainqueur ? »

Une telle question ne pouvait venir que de Genn Grisetête…

« Saurcroc. Bien que, d’après mon agent, le combat fut plus serré que l’on ne pourrait le croire, déclara Shaw. Apparemment, tous deux en sont sortis mal en point.

— Votre agent sait-il si Saurcroc en a subi les conséquences ? demanda Anduin.

— Tout l’inverse : c’est Nathanos que l’on a réprimandé. »

Anduin soupira.

« Il fallait bien que cela arrive… »

Tous les regards convergèrent dans sa direction.

« Que voulez-vous dire ? s’étonna Genn.

— Sylvanas a pris sa décision, annonça le jeune roi en regardant tour à tour chacun de ses alliés. Elle a pris le parti de Saurcroc, ce qui signifie qu’il se mettra bientôt en marche. Tous les rapports de vos espions concordent sur ce point, Shaw : Nathanos a tenté d’empêcher cette action. Selon lui, c’est gâcher des ressources. Ce sont bien là les mots que vous avez employés ?

— En effet…

— Il y a donc de grandes chances que cette altercation soit l’étincelle qui mette le feu aux poudres. Les troupes de la Horde vont avancer sur Silithus.

— Mais pourquoi cette précipitation ? intervint Velen, l’air perplexe. C’est incompréhensible. Magni nous a révélé l’existence et la véritable nature de l’azérite à tous, Horde et Alliance, il y a un certain temps déjà. Pourquoi agir maintenant ? Que sait Saurcroc que nous ignorons ?

— Peut-être le vieux guerrier a-t-il seulement soif de bataille, suggéra Grisetête.

— Non, trancha Tyrande. Saurcroc n’est pas stupide ; il ne mobiliserait pas non plus autant de ressources et de soldats simplement pour satisfaire son ego. S’il s’est battu bec et ongles pour faire céder Sylvanas, c’est qu’il y a une raison.

— Je serais prêt à parier qu’ils ont découvert une utilisation mortelle à l’azérite…

— Et je me garderais bien de miser contre vous, roi Grisetête, acquiesça Tyrande, avant de reporter son regard lumineux sur Anduin. Vous avez raison, roi Anduin. Les choses s’accélèrent. Après avoir lu votre lettre, j’ai ordonné au général Pennelune de se préparer à recevoir l’ennemi. Si nous tombons d’accord, un mot et elle déploiera ses troupes. Celles-ci parviendront en Silithus avant l’armée de la Horde. »

Un frisson glacial s’empara du jeune roi. En dépit de tout ce dont il avait été témoin durant sa courte vie, de tout ce qu’il avait enduré et perdu, jamais encore il ne s’était tenu si près du précipice.

Ils étaient sur le point de basculer dans toute l’horreur et la brutalité d’une véritable guerre avec ce qu’elle compterait d’armes, de troupes, de soldats, de voleurs, de bombes, d’empoisonnements, de massacres… Et comme si ces atrocités ne suffisaient pas, il fallait désormais y ajouter la menace de l’azérite. Quels bouleversements épouvantables cette nouveauté engendrerait-elle ? Si ce conflit éclatait, il fallait s’attendre à des dizaines, voire des centaines de milliers de morts.

La gorge nouée, Anduin s’aperçut que tous les regards étaient tournés vers lui. Devait-il remercier ou maudire la grande prêtresse ? Elle, qui avait connu tant de guerres au fil des millénaires, refusait de prononcer la sentence. « Un mot et elle déploiera ses troupes. » Aussi fine et habile dans le choix de ses paroles que dans le maniement de l’arc au combat, Tyrande lui signifiait que c’était à lui qu’il appartenait de prendre cette décision. Et donc d’opter pour des mesures qui ne pouvaient aboutir qu’à l’affrontement… Car pour quelle raison étrange Varok Saurcroc avancerait-il ses pions, si ce n’était pour s’en servir ?

Était-ce pour cela que le vieil Orc et le champion de la Dame noire en étaient venus aux mains ? À cause de la réticence de Sylvanas à entrer ouvertement en conflit avec l’Alliance ? Non… c’était l’enfant naïf en lui, le jeune homme n’aspirant qu’à la paix, qui parlait. Sylvanas Coursevent l’avait prouvé à maintes et maintes reprises, et ce, avec une telle ardeur que le doute n’était plus permis : elle voulait la guerre.

Passant la langue sur ses lèvres soudain desséchées, il prit une grande inspiration. Que la Lumière me guide…

« Déployez vos unités, grande prêtresse », répondit-il enfin à la dirigeante des Elfes de la nuit.

Il fut étonné de s’entendre si ferme et déterminé. Oui, la Lumière le guidait, car son discours lui vint sans peine.

« Envoyons-les pour protéger l’Alliance. Si la Horde a bel et bien l’intention de s’emparer de Silithus, nous l’y attendrons ainsi de pied ferme. Je vous laisse juge des méthodes à employer. Cependant, sachez que ma préférence va à la reconnaissance et à la dissuasion.

— Tout comme la mienne, roi Anduin. La guerre est une chose terrible. »

Si la voix de Tyrande avait tremblé, ce n’était pas de peur. Anduin savait la grande prêtresse au-dessus de cela. Non, l’émotion qui l’étranglait était davantage due à une compréhension des horreurs de la guerre qu’il ne pourrait jamais qu’effleurer, dût-il vivre jusqu’à cent ans.

La grande prêtresse pivota ensuite vers Velen, arquant un sourcil turquoise. Anduin considéra le Draeneï avec compassion. Lui aussi avait été le témoin de plus d’atrocités que le jeune roi n’osait imaginer. Peut-être même plus que Tyrande.

Le prophète poussa un lourd soupir.

« J’aspirais à un peu de répit après la défaite de la Légion. Néanmoins, je ne peux que me ranger à votre avis à tous les deux. Dépêchez vos troupes sur place, grande prêtresse. Et prions pour que nous n’ayons pas à en faire usage. »

Les dés étaient jetés.

Deuxième partie : Ralliement

Voilà le cor de la chasseresse qui retentit !

Il nous appelle aux armes,

À la défense de tout ce qui nous est cher :

Notre cité,

Notre puits de lune,

La douce mélodie de la brise du soir.

Il nous appelle,

Et nous répondons à son exhortation.

* * *

Cordressa se promenait aux côtés de Malfurion Hurlorage dans les jardins du temple. Tyrande avait préféré prolonger son séjour à Hurlevent pour participer à l’élaboration de diverses stratégies avec les autres dirigeants de l’Alliance. Elle avait par conséquent renvoyé la Sentinelle à Darnassus, avec pour mission d’informer Malfurion des derniers développements.

Si l’archidruide était revenu du Rêve d’émeraude depuis quelques années déjà, sa présence pouvait encore parfois surprendre.

Malfurion Hurlorage était en effet remarquable : le plus grand druide que les Elfes de la nuit aient jamais connu. Son affinité avec la nature était telle que son corps tout entier était marqué de cette communion exceptionnelle : une paire de bois de cerf surmontait son front, ses bras musculeux étaient soulignés de plumes, et ses pieds présentaient, eux, l’apparence de pattes de fauve.

Proche de la nature jusque dans sa personnalité, le puissant shan’do (ou « révéré maître ») était à la fois doux et impitoyable. Toutefois, en tant qu’être conscient à l’esprit affûté et à la volonté de fer, il maîtrisait à la perfection l’expression de ses nombreuses facettes.

C’est donc d’un ton placide qu’il s’adressa à Cordressa, tandis qu’ils déambulaient ensemble dans les allées, cueillant des simples.

« Vous avez passé quelque temps en Silithus… »

Il se pencha sur un buisson de feuillargent pour en prélever une feuille, qu’il écrasa entre ses doigts. Tout en inhalant l’arôme frais et revigorant qui s’en dégageait, il passa une main délicate sur le plant et murmura un remerciement. Trois bourgeons jaillirent de la tige meurtrie : il avait triplement récompensé la plante pour son sacrifice.

Cordressa préleva elle aussi une feuille, et sourit en sentant son esprit s’apaiser et s’éclaircir. Si le rôle des Sentinelles les conduisait souvent à voyager à travers tout Azeroth, elle-même n’avait que peu quitté Darnassus, et ce n’était pas pour lui déplaire. Jamais elle ne se serait dérobée à ses devoirs ou au combat, et il lui était arrivé d’être stationnée loin des siens des années durant, mais c’était dans la capitale, auprès de Tyrande et de Malfurion, qu’elle se sentait chez elle. Partout ailleurs, elle se languissait de la quiétude des temples et des jardins de sa cité.

Elle cueillit une fleur de mage royal et plongea le regard dans ses pétales d’un rose profond.

« Ainsi que je l’ai rapporté à dame Tyrande et aux autres chefs de l’Alliance, je n’ai rien relevé qui justifierait l’intérêt de la Horde envers la région. Ou du moins rien qui explique l’insistance de Saurcroc auprès de son chef de guerre. Nous n’avons vu que des Gobelins. Ils étaient certes plutôt nombreux, mais surtout préoccupés par l’extraction de l’azérite et l’élimination de tout intrus.

— Pas de regain d’activité particulier de leur côté ?

— Je n’ai rien remarqué de tel. Ils n’hésitent pas à attaquer, bien entendu, mais toujours de manière sournoise. Et je n’ai pas constaté de changements significatifs, que ce soit dans leur armement ou dans leurs effectifs… Rien qui donne à penser que la Horde se prépare à y envoyer une armée. Évidemment, si l’hypothèse de dame Tyrande et du roi de Hurlevent est exacte, et que la Horde a bien découvert comment fabriquer des armes à base d’azérite, ce serait parfaitement logique. »

Malfurion fit halte devant un parterre de pacifiques et admira un instant leurs fleurs blanches.

« Je veillerai à ce que l’ordre de Tyrande soit exécuté. Mais afin d’étoffer les rangs des troupes que nous voulons déployer en Silithus, je vais devoir rappeler de nombreuses Sentinelles et combattants affectés ailleurs.

— Bien, shan’do. »

L’archidruide sourit avec tristesse.

« Lieutenant Buissarc, vous ferez partie des soldats réaffectés. Je crains de devoir vous demander de retourner en Silithus. Nous aurons besoin de gens qui connaissent le territoire pour accompagner les troupes. »

Le séjour aura été de courte durée.

« Très bien, répondit-elle. Quand souhaitez-vous m’y envoyer ?

— Vous partirez sur le premier navire. »

Cordressa acquiesça d’un hochement de tête, puis lui vint une idée :

« J’ai bien souvent combattu aux côtés du capitaine Lune-d’Été, et serais ravie de repartir en mission avec elle. Puis-je vous demander si elle sera elle aussi réaffectée ?

— En effet, dit l’archidruide, mais pas en Silithus. À mesure que les premiers bâtiments lèveront l’ancre, de nombreux postes vont se libérer en Orneval ; la Sentinelle Lune-d’Été et quelques autres y seront envoyées en remplacement. »

C’est à peine si j’ai eu l’occasion de la voir, soupira Cordressa en elle-même, avant de se résigner. Ainsi va la vie des Sentinelles.

« Ai-je encore le temps de faire mes adieux aux membres de la Ligue des explorateurs ?

— Bien entendu. Mais ne tardez pas trop… »

C’était plus qu’elle n’espérait, aussi inclina-t-elle la tête avec gratitude.

« Je vous remercie, shan’do. »

Malfurion lui tendit alors un porte-parchemin en cuir.

« Demandez à vos amis les Nains s’ils accepteraient de faire un détour par Hurlevent avant de rentrer à Forgefer. J’aimerais leur confier ces missives pour Tyrande et Anduin. Merci, lieutenant. Qu’Élune vous protège. »

Qu’elle nous protège tous, se dit Cordressa, si nous sommes sur le point d’entrer en guerre contre la Horde.

* * *

Les deux Sentinelles cheminaient silencieusement en direction d’un recoin de verdure à l’écart, non loin du temple, où résidaient les Bien-nés, seuls Elfes à pratiquer la magie des Arcanes à Darnassus. Les portails étaient un atout précieux, et l’accueil récent, quoique circonspect, des mages parmi leurs frères kaldorei permettait désormais d’épargner à de petits groupes, comme les survivants de l’expédition de la Ligue des explorateurs qui avaient déjà tant souffert, un long voyage en mer.

Les portails offraient également la possibilité de transmettre rapidement les informations importantes, ce qui pouvait être décisif en temps de guerre.

« J’avais espéré passer davantage de temps avec toi, mon amie, avoua Cordressa à Delaryn en chemin. Mais il semblerait que nos dirigeants aient d’autres projets. »

Le capitaine eut un haussement d’épaules.

« Nous allons où l’on a besoin de nous. »

Les Nains n’avaient pas eu le loisir de s’ennuyer, en attendant le départ. Ils discutaient avec animation en compagnie du chef archéologue Grisemoustache, lui aussi membre de la Ligue des explorateurs, tandis que les trois mages, Tarelvir, Dyrhara et Maelir, les couvaient d’un œil amusé. Cordressa n’était pas mécontente de retrouver ses amis quelque peu apaisés.

« Gavvin Rudebras, Inge Poing-de-Fer, Arwis Noirepierre, déclara-t-elle, je regretterai à jamais de n’avoir su ramener tous vos compagnons sains et saufs. Pardon d’avoir failli à ma mission. »

Gavvin la considéra avec bienveillance.

« Ma p’tite, vous savez comme moi qu’c’est un monde de brutes. On nous l’cache pas quand on r’joint la Ligue des explorateurs. Si on craignait l’danger, pensez bien qu’on resterait au chaud chez nous, au coin du feu, avec une bonne pinte… Ceux qu’on ramènera pas, y connaissaient les risques. Et, sans vous autres Sentinelles, on y s’rait peut-être bien tous passés, dans c’fichu désert.

— Vous êtes trop bon. J’espérais vous raccompagner jusqu’à votre merveilleuse cité pour la voir de mes propres yeux, mais l’on m’a ordonné de repartir pour Silithus dès que possible. Nous espérons qu’après votre expédition, plus personne ne soit victime des exactions de la Horde dans la région. »

Le Nain eut l’air frappé de stupeur.

« Vous voulez dire qu’y vous y renvoient ? Déjà ?

— Il y a là-bas quelques Gobelins qui ont besoin qu’on leur rappelle que l’on ne plaisante pas avec l’Alliance, dit Delaryn, faisant sourire Gavvin.

— Me permettrez-vous de vous demander une dernière faveur ? reprit Cordressa.

— Faites donc, petite, et dites-vous qu’c’est comme si c’était fait. »

Le lieutenant lui tendit le porte-parchemin que lui avait confié l’archidruide.

« Notre maître Malfurion Hurlorage se demandait si vous auriez l’amabilité de déposer ces lettres à Hurlevent sur le chemin de Forgefer. Elles sont destinées à dame Tyrande et au roi Anduin, qui auront sans doute à leur tour des informations à transmettre à votre conseil des Trois marteaux. »

Le Nain accepta l’étui, en prenant garde à le manipuler avec délicatesse.

« Croyez bien qu’c’est un honneur que de jouer les messagers pour les grands d’ce monde. »

Il toussota, l’observant un instant par-dessous ses sourcils en bataille.

« Bien, reprit-il, avant de lui tapoter le bras d’un geste maladroit. Vous prenez soin de vous, d’accord ? Z’êtes une coriace… Et cognez deux ou trois Gobelins d’la part de Gavvin Rudebras, vous voulez bien ? »

Cordressa sourit.

« Vous avez fait preuve d’un immense courage. Ce fut un honneur de combattre à vos côtés. »

D’un poing rabattu sur l’épaule, elle salua ses amis.

La mage Dyrhara dessina quelques arabesques dans l’air d’une main experte, et un cercle de lumière apparut. À l’intérieur chatoyait l’image de Hurlevent.

« Qu’Élune vous guide, lança le lieutenant.

— Et puisse vot’bière toujours couler à flots. »

La Sentinelle laissa échapper un petit rire de surprise. Gavvin lui adressa un clin d’œil, puis, un à un, les Nains traversèrent le portail et disparurent.

Cordressa remercia la mage longiligne pour son aide, puis adressa un sourire d’adieu à l’archéologue Grisemoustache. Celui-ci lui tira son chapeau. Un signe à Delaryn, et toutes deux reprirent le chemin de pierre blanche qui serpentait à travers la vaste cité.

« Pour quand est prévu ton départ ? demanda le capitaine.

— Dans quelques heures à peine, sourit tristement son amie. Tout comme le tien… Je dois rejoindre mes compagnons de voyage au port pour prendre le bateau jusqu’en Féralas, et tu es attendue sur le vaisseau qui part pour Sombrivage ; de là, vous vous rendrez en Orneval. »

La déception se lut sur le visage de sa cadette.

« Je vois. Laisse-moi deviner : les Sentinelles de haut rang sont appelées en Silithus, et nous autres, nous sommes affectées à leur remplacement.

— Tout à fait.

— Comme je t’envie, Cordressa, soupira Delaryn.

— Tu ne devrais pas. Silithus est un endroit effroyable.

— Au moins, tu prendras part à l’action. Ma mutation sonne pratiquement comme un exil. »

Cordressa sourit.

« Orneval est un lieu splendide et paisible…

— Et ennuyeux à mourir.

— N’oublie pas que tu vas te retrouver sous les ordres d’Anaris Ventebois. Elle aura énormément à t’apprendre. »

À la simple évocation de ce nom, le visage de Delaryn s’illumina. Anaris Ventebois était connue pour ses innombrables hauts faits, les plus récents remontant aux événements du Cataclysme.

Autrefois l’un des avant-postes principaux de la forêt d’Orneval avec Astranaar, le refuge de Vent-d’Argent méritait bien son nom à l’époque : les lieux étaient tout à fait charmants, et son auberge relativement accueillante. Cependant, les ravages du Cataclysme, ainsi qu’une invasion massive d’Orcs, avaient tout bouleversé.

Ces derniers avaient massacré Sentinelles et civils sans distinction. On racontait qu’ils avaient donné la chasse à ceux et celles qui tentaient de fuir, abandonnant leurs cadavres sur les routes menant au refuge comme autant d’avertissements aux inconscients qui seraient tentés de venir les en déloger.

Seule l’intervention d’Anaris et de sa petite armée de Sentinelles avait permis aux Elfes de la nuit de reprendre le refuge, qui était dès lors redevenu le centre de commandement de leurs opérations en Orneval.

« Anaris Ventebois…, souffla la jeune Elfe avec admiration. J’ignorais qu’elle était restée en poste là-bas après sa victoire ! J’apprendrai sans nul doute beaucoup à ses côtés. Quoi qu’il en soit, je continuerai de m’entraîner avec ardeur en ton absence, Cordressa. Ainsi, quand le dernier bâtiment pour Féralas sera prêt à appareiller, l’archidruide et la grande prêtresse me jugeront peut-être enfin digne d’y prendre place. Un jour, nous combattrons de nouveau ensemble ! »

L’enthousiasme de son amie faisait plaisir à voir, mais le sourire de Cordressa mourut rapidement sur ses lèvres :

« Nous aurons peut-être besoin de toi plus tôt que tu ne le penses. Il se pourrait que les troubles en Silithus soient le prélude à une nouvelle guerre.

— Le nouveau front d’une ancienne, tu veux dire, déclara Delaryn d’un air sombre. Sois prudente. »

Après avoir serré un moment son amie contre son cœur, Cordressa s’arracha à ses bras.

« Je n’ai pas beaucoup d’affaires à préparer. Je crois que je vais descendre à pied jusqu’aux quais. Pour survivre une nouvelle fois à cet affreux désert, je vais avoir besoin de m’imprégner de la verdure, du bruit de l’eau et de la quiétude de Teldrassil. »

Avec un dernier salut à son amie, le lieutenant tourna les talons et prit le chemin de la terrasse des Marchands, plutôt que de se rendre directement chez le maître des hippogriffes.

* * *

Delaryn regarda Cordressa s’en aller.

Toutes deux Sentinelles, elles avaient connu plus de batailles et de guerres que beaucoup de races plus jeunes n’auraient su en nommer. Au sein de l’Alliance comme de la Horde, il y en avait pour penser que, du fait de leur longue espérance de vie, les Kaldorei ne craignaient pas la mort. Comme si l’on pouvait avoir « assez » vécu… Assez connu de joies, de rires, d’amours, de rites et de merveilles. En résumé : avoir assez été kaldorei.

Il n’en était évidemment rien. Ce qui conférait à chaque combat, à chaque coup porté, d’autant plus d’importance. Car, au bout du compte, les Elfes étaient promis au même sort que les autres, et chaque affrontement, chaque assaut qui ne coûtait pas la vie à un soldat le rapprochait inexorablement de celui qui le ferait.

Pourtant, l’existence d’un combattant était également emplie de bonheurs et d’amitiés entre compagnons d’armes. Et même d’amour, ou ce qui pouvait en tenir lieu, quand les destinées s’entremêlaient pour une nuit, une année, des décennies… mais trop rarement pour toujours.

Elle était emplie de héros, aussi, à admirer et à prendre pour modèles.

Delaryn Lune-d’Été était sur le point de rencontrer l’un des siens.

* * *

Mon amour,

Bien que ta présence, ainsi que les parfums, les splendeurs et la musique de notre belle cité me manquent, ce séjour à Hurlevent n’est pas vain.

Pour la première fois depuis sans doute trop longtemps, tous les membres de l’Alliance s’accordent sur ce qu’il convient de faire. L’azérite est une ressource trop précieuse, et nous tenons trop à notre monde pour hésiter à agir quand il s’agit de le défendre. Quelles abominations Sylvanas et ses Réprouvés pourraient-ils générer ? Quelles armes ignobles pourraient bien concevoir les Gobelins, ou encore les Orcs, ou les Trolls ? Je suis heureuse d’apprendre que la dernière unité de défense fait déjà route vers Féralas et que notre armée sera prête à agir en cas de nécessité.

Malgré tout mon respect pour feu le roi Varian, je confesse avoir eu quelques inquiétudes au sujet du jeune Anduin. J’ai néanmoins le plaisir de t’annoncer qu’il est le digne successeur de son père, et nous le prouve un peu plus chaque jour. Il n’est encore qu’un enfant… mais comme tant d’autres à nos yeux, n’est-ce pas ? Pourtant, en dépit de son jeune âge, il ne manque pas de sagesse. Ou, du moins, il fait volontiers confiance au jugement de plus avisé que lui, ce qui est sans doute une qualité plus indispensable encore. Je trouve extraordinaire que nous comptions tous, Elfes, Humains, Draeneï et Nains, des prêtres en position de pouvoir.

Toutefois, ce cher Anduin caresse encore l’espoir d’une paix durable, alors même que nous nous préparons à la guerre. C’est toujours une expérience amère que d’assister à la fin d’une innocence juvénile, mais un chef d’État ne peut diriger son peuple les yeux fermés.

Je suis enchantée d’être à ses côtés pour lui enseigner tout ce qui est en mon pouvoir, et davantage encore qu’il accepte mon conseil.

J’attends avec impatience de retrouver la chaleur de tes bras, mon bien-aimé Malfurion.

* * *

On ne devrait jamais rencontrer ses héros, songea Delaryn alors qu’elle avançait sous la voûte des arbres d’Orneval.

« On m’avait dit qu’Anaris avait l’œil de Shandris Pennelune au tir, mais les dons d’un satyre pour ce qui est de motiver ses troupes », avait soufflé la Sentinelle Vannara, la veille.

« Une description plus que charitable », avait rétorqué le capitaine.

Son titre de commandant d’Orneval était tout ce qu’il y avait de plus honorable, mais Delaryn n’avait pu s’empêcher de s’interroger en apprenant qu’Anaris Ventebois n’avait jamais été dépêchée sur d’autres fronts. Elle n’avait pas participé aux combats contre la Légion sur le rivage Brisé, et n’avait jamais été envoyée au cœur des territoires de la Horde. Et en dépit des troubles actuels, elle n’avait pas été réaffectée en Silithus. Pourquoi ?

À présent, tout s’éclairait.

Le commandant Ventebois avait assurément le physique de l’emploi. Elle était l’une des plus grandes et athlétiques Sentinelles qu’il ait été donné à Delaryn de rencontrer. Sa chevelure était violette et sa peau d’un bleu pâle, mais ce qu’il y avait de plus frappant dans son apparence était sans conteste son visage.

Chez les Elfes de la nuit de sexe féminin, la tradition était de symboliser la traversée d’une épreuve significative par un tatouage facial. Les marques de griffes stylisées étaient un motif plutôt commun, toutefois, Anaris n’avait eu nul besoin d’encre : l’attaque d’un raptor avait laissé son empreinte dans sa chair. Les cicatrices couraient sur toute la hauteur de son visage, de la racine des cheveux au menton. La monture du Troll n’avait, par la grâce d’Élune, pas fait sauter l’œil. Aussi la Sentinelle avait-elle choisi de ne pas faire soigner les plaies, et arborait ce qu’elle appelait « la vraie marque de l’âme » avec fierté.

Ce qu’elle avait perdu en grâce, elle le compensait par une férocité sans pareille et, de l’avis de Delaryn, un caractère imbuvable.

Le capitaine avait commis l’erreur d’observer avec un peu trop d’insistance les balafres du commandant. Elle connaissait l’histoire, mais rien ne l’avait préparée à voir de ses yeux les cicatrices boursouflées laissées par la bête qui avait manqué de décapiter Anaris Ventebois. Surprise, elle n’était pas parvenue à réprimer une petite exclamation de compassion. Elle n’avait d’ailleurs pas été la seule, à en juger par le regard assassin que sa supérieure avait promené sur leurs rangs.

Un rictus avait déformé les lèvres mutilées de l’Elfe.

« Fraîchement débarquées de Darnassus, je vois ? »

Ne s’attendant pas à cet accueil, Delaryn et ses compagnes avaient échangé des coups d’œil interloqués.

« Nous en venons, oui, mais nombre d’entre nous ont déjà servi ailleurs », avait commencé le capitaine.

Anaris l’avait arrêtée d’un geste irrité.

« Si l’archidruide vous a sélectionnées, c’est que vous êtes aptes au combat. On ne devient pas Sentinelle sans avoir versé le sang sur le champ de bataille. »

Son ton, néanmoins, exprimait clairement son opinion : des Sentinelles affectées à Darnassus et profitant de son confort et de sa beauté ne sauraient être aussi valeureuses que leurs sœurs aux postes plus ingrats.

« Vous, lieutenant Lune-d’Été. Il paraît qu’à partir de maintenant, c’est vous qui me secondez.

— J’ai servi sous…

— Tout ce qui m’importe, c’est que vous êtes désormais sous mes ordres. J’attends que vous m’obéissiez, et que vous vous fassiez obéir de vos subordonnées, l’avait interrompue Anaris en dévisageant ces dernières une à une. Cette mission ne sera pas la sinécure que vous vous imaginez. Les ordres de Darnassus ont diminué nos effectifs de moitié en Orneval. Cette réduction drastique va, à n’en pas douter, enhardir tous ceux qui cherchent à nous nuire. Brigands et autres coupe-jarrets verront là une occasion de multiplier les attaques sur la population et les voyageurs isolés. Notre rôle est de protéger ces civils. Chacun d’entre eux est sous notre protection. J’ose espérer que vous vous montrerez à la hauteur. »

Insultée et mal à l’aise, Delaryn avait tâché d’invoquer l’image mentale du temple pour se calmer, mais sans succès.

Chacune de ses tentatives ultérieures fut tout aussi vaine. Elle ne voyait pas le bout de ces journées et de ces nuits, faites d’entraînements, d’exercices et d’épreuves à n’en plus finir. L’on traitait des Sentinelles de Darnassus, soldats chargés de protéger l’âme et le cœur même des Kaldorei, comme autant de jeunes recrues sans la moindre expérience, exigeant d’elles qu’elles montrent de quel bois elles étaient faites.

Tout ceci était ridicule. Les messages qu’elles devaient transmettre en toute hâte ici et là étaient sans la moindre importance : leurs destinataires le disaient eux-mêmes. Même les civils qu’elles étaient censées protéger considéraient les nouvelles venues avec pitié, et c’était plus que le capitaine ne pouvait en supporter.

Pourtant, elle n’avait pas le choix. Car une Sentinelle était un soldat, et un soldat obéissait aux ordres. Refuser, c’était ouvrir la porte au chaos. Alors Delaryn repensait avec nostalgie à sa formation initiale, à ses premiers combats, à Cordressa, à Shandris, à Tyrande… et elle tenait sa langue, effectuant les tâches qu’on lui demandait sans protester.

Ainsi, elle revenait à présent de la flèche de Chimétoile sous des trombes d’eau. À chaque pas, ses bottes s’enfonçaient dans le sol détrempé de la forêt. Ses cheveux bleu nuit lui collaient au front et elle grelottait. Que n’aurait-elle pas donné pour boire quelque chose de chaud… Tout contre son cœur, à l’abri du déluge auquel elle-même ne pouvait échapper, était niché un rapport tout ce qu’il y avait de plus ordinaire, ne contenant rien d’autre que des banalités.

Soudain, un grognement accompagné d’un souffle bruyant s’éleva dans son dos. Elle s’immobilisa.

Les Elfes de la nuit cohabitaient généralement de manière pacifique avec les animaux, qu’ils considéraient presque comme leur famille. Aussi, lorsque Delaryn se retourna, ce fut d’un ton doux et respectueux qu’elle s’exprima :

« Frère ours, je te salue. Nous… Ferryn ? »

L’animal bascula sur ses pattes arrière et émit un étrange chevrotement, qui ressemblait à s’y méprendre à un éclat de rire. L’ours se métamorphosa alors, et laissa place à un grand Elfe de la nuit à la peau bleu pâle et aux longs cheveux couleur de mousse. Assis par terre, lui aussi dégoulinait de pluie.

« Ah, Del, lança-t-il d’une voix profonde et chaleureuse, l’œil espiègle, tu t’y laisses prendre à chaque fois ! »

La Kaldorei poussa un soupir agacé.

« Un de ces jours, je vais finir par te tirer dessus.

— Et contrevenir au protocole ? se moqua l’Elfe en feignant une expression horrifiée. Toi ? J’en doute fort ! »

Le capitaine fit volte-face et reprit sa route en direction du refuge. Ferryn vint spontanément calquer son pas sur le sien, et ils continuèrent d’avancer en silence, le son de leurs bottes étouffé par la boue et l’herbe. Même après tant d’années de séparation, qu’il est naturel de marcher à ses côtés…

Il en avait toujours été ainsi entre eux.

Elle sentit les doigts de Ferryn frôler à peine les siens, prêts à se rétracter si elle choisissait de ne pas répondre à leur interrogation muette. Mais elle accepta leur contact. Volontiers, même. Elle doutait d’ailleurs de le refuser un jour. Le devoir et, pour tout dire, leur nature même les tenaient trop souvent éloignés l’un de l’autre. Et pourtant, Élune s’arrangeait toujours pour les réunir.

Elle noua ses doigts gantés autour des siens, et ils poursuivirent leur chemin main dans la main.

« Qu’est-ce qui t’amène en Orneval ? lui demanda-t-elle.

— Je pourrais te poser la même question.

— Une réaffectation », répondit-elle évasivement.

Elle ignorait ce qu’il savait, et ce qu’elle pouvait lui révéler sans crainte.

« Tout comme moi, déclara Ferryn, semblant sonder son expression. J’étais stationné à Gangrebois quand on m’a appelé ici. Nombre de mes frères et sœurs sont partis vers le sud… dans une région ou le sable règne en maître. »

Delaryn se sentit soudain plus légère : il était au courant.

« Ah… Je ne porte pas le sable dans mon cœur.

— Moi non plus. Qu’on opte pour la fourrure ou les plumes, ça s’insinue partout.

— Même chose pour les armures.

— Es-tu déçue ? »

Par Élune, il la connaissait trop bien.

« Cordressa y a été dépêchée elle aussi. Moi, j’ai eu le malheur d’échouer ici.

— Je n’étais pas ravi de mes ordres non plus. Cela dit… je commence à croire que cette réaffectation n’était pas une si mauvaise chose. »

Combien d’années s’étaient écoulées depuis que Ferryn avait participé à la lutte contre les énergies gangrenées qui avaient affecté une partie autrefois si belle de la forêt d’Orneval ? Dix ? Douze ? En tout cas, cela faisait au moins une décennie qu’ils s’étaient fait leurs adieux, pour la centième… la millième reprise, peut-être.

Pour la première fois depuis son arrivée, Delaryn se décontracta un peu. Ferryn avait raison. Cette affectation n’était finalement pas une si mauvaise chose. 

* * *

Plusieurs jours plus tard, tous deux paressaient dans les bras l’un de l’autre à la lumière dansante des rayons de soleil qui filtraient à travers le feuillage, dans un recoin de sous-bois connu d’eux seuls.

Une branche craqua au-dessus d’eux. Sans un instant d’hésitation, Ferryn se métamorphosa en sabre-de-nuit. Guidé par son odorat exacerbé, il bondit droit sur le Gobelin. La puanteur était telle que les larmes faillirent lui monter aux yeux.

L’immonde petite créature ne s’était pas embarrassée d’énormément de protection, et ne portait même pas de chemise. De toute évidence, elle avait estimé que son teint verdâtre serait un camouflage suffisant au cœur des frondaisons. Ferryn repoussa sans peine ses lames jumelles d’un coup de patte, et planta ses longues dents effilées dans la gorge de l’assassin raté.

Au même instant, la flèche de Delaryn transperça le crâne du Gobelin. Ils ne sauraient jamais lequel d’entre eux avait porté le coup fatal.

Le druide sauta au bas de l’arbre et emboîta le pas à sa compagne, qui courait déjà en direction du refuge de Vent-d’Argent. Derrière lui, le corps du Gobelin doublement mort atterrit sur le sol avec un petit bruit sourd. En arrivant à sa hauteur, Ferryn jeta un coup d’œil à sa bien-aimée. Lorsqu’il croisa son regard, il y lut la même horreur que celle qui étreignait son propre cœur.

Ils n’étaient encore qu’à mi-chemin quand le chant alarmant du cor d’argent résonna à travers la forêt.

Ils arrivaient trop tard : le refuge était attaqué.

D’abord, ils tombèrent sur les cadavres de grands sabres-de-nuit, splendides et dévouées montures des Kaldorei, étendus dans l’herbe retournée. Puis, à mesure qu’ils approchaient du refuge, ils découvrirent des victimes kaldorei… ainsi que des sbires de la Horde.

Seul un imperceptible temps d’arrêt indiqua à Ferryn que Delaryn reconnaissait parmi les corps de nombreuses amies. Les Elfes ne présentaient, pour la plupart, aucune blessure visible ; toutefois, les armes que tenaient encore en main leurs meurtriers, parfois noires de poison, leur disaient tout ce qu’il y avait à savoir sur ce carnage.

Le Gobelin qu’ils avaient tué n’était pas un ennemi isolé.

* * *

D’un même mouvement, les deux Elfes se ruèrent en direction de l’auberge. Davantage de corps gisaient là, certains remuant encore tandis que les soigneurs tentaient frénétiquement de les sauver. Perché sur une rambarde, un corbeau des tempêtes noir aux reflets bleus surveillait la scène.

Delaryn se raidit à l’approche de Vannara. L’expression de celle-ci n’augurait rien de bon.

« Ce druide nous a porté un message de la retraite de Raynebois, dit-elle en désignant le corbeau. Eux aussi ont subi une attaque d’assassins de la Horde. Ainsi que Chimétoile. Ces actions étaient de toute évidence coordonnées, mais le calme est revenu depuis que nous les avons repoussés. Je ne sais pas ce qu’ils manigançaient, mais il semblerait que ce soit terminé. Del…, hésita-t-elle, qu’est-ce que cela veut dire ?

— Je l’ignore, répondit le capitaine, tout aussi déroutée et affligée. Où est le commandant ?

— En patrouille d’entraînement avec une dizaine de Sentinelles.

— Étaient-elles parties depuis longtemps ?

— Depuis minuit. »

Les regards des deux Elfes se croisèrent et Delaryn fut prise d’une bouffée de haine.

Une patrouille de routine était habituellement composée d’une poignée de Sentinelles. Quatre ou cinq, tout au plus. Si Anaris Ventebois n’avait pas tant tenu à infliger cette leçon d’humilité aux nouvelles arrivantes, elles auraient peut-être été assez nombreuses pour limiter le massacre. Delaryn ravala les paroles désobligeantes qui lui brûlaient les lèvres ; cela ne ramènerait pas les victimes à la vie.

« Où allaient-elles ?

— Elle ne l’a pas précisé. »

Ferryn lui donna un petit coup de museau dans le bras. Bien sûr… il pouvait retrouver la trace d’Anaris. Delaryn lui offrit un regard reconnaissant, avant de se tourner de nouveau vers Vannara :

« Restez sur le qui-vive, au cas où une deuxième vague d’attaquants se préparerait. Soignez les blessés. Ferryn et moi partons à la recherche du commandant. »

Dans les quartiers d’Anaris, elle dénicha une chemise de lin. Ferryn la renifla, puis lui présenta son dos, l’invitant à grimper. Le capitaine eut un moment d’hésitation. Les druides n’étaient pas des animaux. On ne pouvait les traiter comme de simples montures. Ferryn avait cependant conscience, tout comme elle, que si ces vermines avaient abattu leurs sabres-de-nuit, c’était précisément pour empêcher les survivants de fuir autrement qu’à pied… et ils n’avaient pas de temps à perdre.

« Je te remercie », murmura-t-elle humblement en prenant place sur le félin.

Elle s’accrocha fermement au pelage noir bleuté de Ferryn alors qu’il s’élançait, les oreilles rabattues sur le crâne, sur la piste d’Anaris Ventebois.

Ils retrouvèrent le groupe de Sentinelles à quelques kilomètres du camp. À la stupéfaction de Delaryn, celles-ci n’étaient absolument pas en patrouille : Anaris leur aboyait dessus et les forçait à marcher en rangs, exigeant une parfaite synchronisation. Il s’agissait de soldats accomplis, en excellente condition physique, mais elles étaient visiblement à bout de forces et il ne leur avait pas été permis de se reposer. Elle use ses meilleures guerrières jusqu’à la moelle, pendant que ceux qu’elle a fait le serment de protéger meurent dans d’atroces souffrances.

« Commandant ! cria-t-elle. Commandant ! On nous attaque ! »

Anaris fit volte-face, son visage balafré s’assombrissant de rage. Elle porta le regard sur Ferryn.

« Expliquez-vous. »

À l’annonce que leurs frères et sœurs étaient en péril, les Sentinelles cessèrent leur manœuvre, tout leur corps à l’écoute, leur épuisement envolé.

« Des voleurs de la Horde, reprit Delaryn. Nous ignorons leur nombre. Ils ont abattu nos sabres-de-nuit d’abord, afin d’éviter que la nouvelle de leur attaque se répande. De nombreux morts sont à déplorer. Nous avons appris que d’autres avant-postes d’Orneval ont subi le même sort. »

L’espace d’un instant, Anaris la considéra sans mot dire, puis elle pivota sur ses talons pour hurler sur ses subordonnées.

« Qu’est-ce que vous faites encore plantées là ? Vous, là, filez jusqu’au bosquet d’Aile-argent ! Voyez si… »

Ferryn émit un rugissement féroce, mais il était déjà trop tard. Sentant les muscles du fauve se bander sous elle, Delaryn sauta de son dos au moment précis où un Réprouvé se laissait tomber de la branche sous laquelle se trouvait Anaris.

Il atterrit sur le dos du commandant et y planta ses lames jumelles alors qu’elle s’écroulait sous son poids. Avec une vivacité remarquable pour un cadavre, l’assassin se redressa d’un bond. L’une de ses dagues vint trancher la gorge de Marua d’un coup net qui manqua de la décapiter.

Avec un feulement de rage, Ferryn fondit sur le Réprouvé tandis que sa bien-aimée, trop lente, en était encore à tirer une flèche de son carquois. Tandis qu’elle l’encochait, elle perçut un mouvement. Sa longue chevelure dorée flottant derrière lui telle une cape, un Elfe de sang avait surgi, toutes lames dehors. Avant que le capitaine n’ait eu le temps d’esquisser un geste, une demi-douzaine d’Elfes de la nuit se trouvèrent vidées de leur sang ou agonisantes sur le tapis verdoyant de la forêt.

Enfin, les Sentinelles se rassemblèrent. L’Elfe de sang s’évanouit aussitôt dans la végétation, mais cela n’avait aucune importance : elles auraient ce lâche avant qu’il ne puisse fuir bien loin. Elles lâchèrent une volée de flèches à travers les arbres, mais aucune ne fit mouche. Le Sin’dorei leur avait échappé.

Le Réprouvé n’eut pas cette chance. Eriadnar se rua sur lui avec son épée, lui entailla le torse, puis lui trancha un bras. Ferryn bondit à son tour sur le tueur, le clouant au sol. Nul doute qu’il faisait appel à tout son sang-froid pour ne pas le mettre en pièces.

Anaris Ventebois gisait sur l’herbe, les yeux grand ouverts, mais leur éclat s’était terni.

« Commandant ? appela Eriadnar.

— Elle est morte », trancha durement Delaryn.

Même si elle ne pouvait plus passer sa colère sur l’héroïne de guerre, elle n’était pas près de lui pardonner.

« Delaryn, souffla la Sentinelle, tu es notre commandant, désormais. »

L’idée paraissait saugrenue, mais Eriadnar avait raison. Delaryn se ressaisit donc et les rejoignit auprès du prisonnier. À ses pieds, elle découvrit les deux lames qu’il avait laissé tomber, encore couvertes du sang d’Anaris. Elle en ramassa une avec précaution, puis fit signe à Ferryn. Celui-ci s’écarta, non sans adresser un grondement menaçant à sa proie.

Toisant le prisonnier, elle chargea ses mots de toute sa douleur et de toute sa colère :

« Parle, Réprouvé, et peut-être te laisserai-je la vie sauve.

— La vie ? grogna celui-ci de l’horrible voix d’outre-tombe de ceux de sa race. Voilà longtemps que je ne vis plus, Elfe.

— Oh, tu aimes les jeux de mots ? Dans ce cas, passons plutôt au calcul, contre-attaqua Delaryn, avant de désigner son épaule ensanglantée. Tu n’as plus qu’un bras. Si je le retranche, qu’est-ce qu’il reste ? Ou, encore mieux, allons-y petit à petit : je compte encore cinq doigts… Dis-moi quelque chose d’utile, charogne, ou tu n’en auras bientôt plus que quatre. »

Comme il refusait de répondre, elle s’agenouilla pour l’attraper par le poignet et approcha la dague de sa main.

« Très bien ! Je dirai tout », fulmina l’assassin.

C’est bien ce que je pensais : la lame est empoisonnée. Et il a beau avoir déjà un pied dans la tombe, c’est une douleur qu’il préfère s’épargner.

« Quels étaient vos ordres ? »

Les lèvres retroussées sur ses dents jaunes, le Réprouvé éclata de rire. Son haleine fétide percuta Delaryn de plein fouet. Écœurée, elle s’efforça toutefois de rester de marbre.

« J’aurais cru que c’était l’évidence même, la nargua le tueur. Aurait-on exterminé les plus malignes en premier ? Ah, non ! C’est vrai ! Il n’y a pas un Elfe de la nuit plus finaud que l’autre. Devinez quoi ? Un Troll a découpé les oreilles d’un autre de vos commandants. Il les porte en collier, maintenant. »

Delaryn savait qu’il disait très probablement vrai, mais elle ne releva pas la provocation.

« Aucune val’kyr ne sera là pour te ramener, si je te plante cette petite chose dans la gorge. (Elle jeta un coup d’œil à la lame, avant de reprendre sur le ton de la conversation.) Quel genre de poison as-tu utilisé ? Quelque chose de douloureux, je suppose… Vous aimez bien ça, vous, les Réprouvés. »

Puis son ton se fit glacial :

« Si tu ne me racontes rien d’intéressant très vite, je vais finir par croire que tu essaies seulement de gagner du temps et que tu n’as aucune information pour moi.

— Qui n’essaierait pas de gagner du temps à ma place ? L’existence est un bien précieux. Même nous, nous en sommes conscients. »

Il n’avait pas tort. Les Elfes de la nuit avaient un profond respect pour la vie sous toutes ses formes. Ils ne torturaient pas leurs prisonniers, et répugnaient à faire plus de victimes que nécessaire.

Néanmoins, ils n’avaient que du mépris pour ces abominations qu’étaient les Réprouvés.

Quelque chose se glaça dans le cœur de Delaryn, et elle amena le tranchant de la lame à quelques millimètres à peine de l’index de son propriétaire.

« Ne me pousse pas à bout ! »

L’assassin au visage putréfié se départit instantanément de sa cruelle expression de triomphe quand il comprit que le nouveau commandant ne plaisantait pas.

« Vous ne vaincrez pas. Nous sommes partout. N’avez-vous pas encore compris que c’est sur tous vos postes que nous avons déferlé par dizaines, avec nos poisons les plus atroces ? Et vous, avec vos rusés chasseurs, vos si fameuses Sentinelles, vos druides qui ne font qu’un avec la nature… vous n’avez rien vu venir ! »

Delaryn repensa au message du druide de la retraite de Raynebois. Effectivement, le refuge de Vent-d’Argent n’était pas le seul de leurs avant-postes à avoir subi une attaque. Pourtant, quelque chose sonnait faux dans les paroles du Réprouvé.

« Tu mens ! Quel est votre plan ? La Horde marchait en direction de Silithus. Pourquoi faire le détour par Ornev… »

La réponse se présenta d’elle-même, avec une évidence si douloureuse qu’elle lui fit l’effet d’un coup de poignard dans le ventre.

La flotte des Elfes de la nuit était en route pour Féralas.

Tyrande se trouvait à Hurlevent.

« Vous déblayez le passage », souffla-t-elle avec horreur.

Le Réprouvé répondit par un nouveau ricanement. Delaryn le menaça de sa dague, mais le rire du voleur s’étrangla dans une quinte de toux sifflante. Sa gorge expulsa une substance gluante, et tout fut terminé. Il avait gagné : ses blessures avaient eu raison de sa non-vie avant que la Sentinelle ne s’en charge elle-même.

La Kaldorei ne laissa pas cette ultime provocation du Réprouvé ni la frustration d’avoir gâché de précieuses minutes à l’interroger la détourner de son devoir. Elle avait perdu assez de temps.

D’un bond, elle se releva.

« Eriadnar, es-tu blessée ?

— Non, mon commandant.

— Dans ce cas, va, ma sœur. Cours à Darnassus, aussi vite que le vent. N’engage pas le combat. Ne t’arrête sous aucun prétexte. Dissimule-toi si nécessaire. Mais porte le message à Malfurion : une armée est en route pour la capitale. »

Ferryn reprit sa forme de Kaldorei.

« Je vole plus vite qu’elle ne court », suggéra-t-il.

Delaryn refusa son offre d’un signe de tête.

« J’ai une autre mission pour toi, Ferryn. File, Eriadnar. Qu’Élune te guide. »

Encore sous le choc, la Sentinelle acquiesça, puis s’élança, aussi vive qu’une flèche.

Le commandant reporta son attention sur le druide.

« Toi, tu vas prendre la direction des Tarides. La Horde arrive ; je veux savoir de combien de temps nous disposons avant qu’elle ne soit à nos portes. Va, jusqu’à ce que tu aperçoives leur armée. Ne les provoque pas au combat si tu peux l’éviter. Ton but est de rester en vie et de revenir me faire ton rapport. »

Ferryn hocha la tête. Ils se contemplèrent un moment l’un l’autre. Les mots n’étaient pas nécessaires. Ils avaient déjà pris part à tant de combats, parfois ensemble, parfois chacun de son côté… Et voilà qu’une fois de plus, ils prenaient le chemin de la guerre.

D’un même mouvement, ils s’enlacèrent, puis échangèrent un baiser ardent avant de s’atteler à leurs missions respectives.

Ferryn l’ignorait, mais à chaque fois que leurs routes se séparaient, Delaryn demandait à Élune de le lui ramener sain et sauf. Ce matin encore, elle la suppliait de lui accorder cette faveur, mais, pour la première fois de sa vie, le doute semblait poindre dans son cœur : à l’aube de cette bataille, la bienveillante déesse de la Lune entendrait-elle sa prière ?

* * *

Ferryn aimait se battre. Il excellait dans l’art du combat. Cependant, les ordres de Delaryn étaient sans équivoque : elle avait interdit à ses soldats d’engager les hostilités. Ce qu’elle désirait, c’étaient des renseignements pour planifier son attaque.

Qu’à cela ne tienne, si l’occasion se présentait, il serait tout de même prêt à en découdre.

Sous son apparence préférée, le sabre-de-nuit, il bondissait à toute allure à travers les hautes frondaisons, en direction du sud-est. L’horreur et la rage s’emparèrent de son cœur au spectacle que lui offrit le bois de Chantenuit.

Le calme régnait sur le bosquet d’Aile-argent et l’avant-poste proprement dit lorsqu’il y parvint, mais l’odeur du carnage flottait dans l’air. Ferryn ouvrit la gueule sur un grondement silencieux et poursuivit sa route.

Le Rempart de Mor’shan, ancien avant-poste orc passé aux mains des Elfes après la mort du monstrueux Garrosh Hurlenfer, était tombé lui aussi. Ferryn n’était guère surpris, mais il perçut, mêlés à l’odeur du sang kaldorei, d’infâmes relents gobelins et orcs. Ralentissant sa course, il approcha avec prudence, presque invisible dans le feuillage. En contrebas, un Orc s’esclaffa, et entonna une chanson de sa voix tonitruante. Ferryn se laissa tomber avec souplesse sur la branche qui lui offrait la meilleure vue. Un Orc et un Gobelin dépouillaient les corps sans vie de leurs armes et de leurs bijoux. Le Gobelin s’employait à retirer un anneau de la main d’un chasseur. Il y mettait tant d’acharnement qu’il en secouait le cadavre tout entier.

Ils n’étaient que deux. Il pouvait les éliminer sans problème. Bouillant de colère, Ferryn refusa pourtant de se laisser aveugler par la fureur. Observer et recueillir des informations : tels étaient ses ordres. Delaryn était désormais commandant d’Orneval, et il lui obéirait.

Vous avez de la chance que je l’aime autant, tous les deux, songea-t-il avec amertume en se détournant de ces pillards qui méritaient cent fois la mort.

Même sous sa forme originelle, Ferryn avait l’odorat plus fin qu’eux. Il ne pouvait toutefois pas prendre le risque qu’ils détectent sa présence. Aussi s’assura-t-il d’être sous le vent avant de se frayer un passage à travers les fortifications.

De l’autre côté, il se métamorphosa en corbeau des tempêtes et, battant l’air de ses ailes puissantes, prit son envol. Il n’était encore que midi. La Horde avait frappé au moment où elle savait que les Kaldorei seraient particulièrement vulnérables… Un soleil implacable irradiait les terres désolées, faisant miroiter d’un éclat aveuglant les plaines ocre des bien nommées Tarides. Et ce que Ferryn découvrit à sa lumière lui coupa le souffle.

Sa gorge se noua. Ils étaient si nombreux. Des milliers… des dizaines de milliers, peut-être. Trop pour les compter. Comme une tache au milieu du paysage, l’armée s’étalait à perte de vue. Agglutinés autour de l’une des rares oasis des environs, des caravanes et leurs kodos de trait reprenaient des forces avant de pénétrer en Orneval. D’innombrables engins de siège projetaient leur ombre menaçante dans le désert environnant.

Ferryn avait l’avantage de la rapidité. Devait-il se risquer à en découvrir un peu plus sur l’ennemi ? Il ne craignait guère pour sa vie, mais si la Horde s’apercevait que le corbeau des tempêtes qui survolait son bivouac était en réalité un druide, elle se saurait repérée.

Cela étant, après avoir coordonné des attaques simultanées sur les avant-postes kaldorei, elle devait se douter que les Elfes de la nuit avaient perçu la menace. Alors le druide s’aventura plus avant, demeurant aussi haut que possible, sans pour autant perdre de vue le détail de l’activité au sol. Il était en présence d’une véritable armée de la Horde. Bien que cette vile engeance des Orcs soit majoritaire, toutes les races étaient représentées.

Les espions de l’Alliance rapportaient que Saurcroc avait personnellement pris la tête de cette armée. Sylvanas était-elle présente elle aussi ? Menait-elle ses combattants elle-même, à la place du haut seigneur ?

Bien sûr qu’elle était là. C’était une certitude. Arrogante comme elle était, le chef de guerre ne permettrait jamais à un autre de récolter la gloire. En outre, Sylvanas Coursevent était probablement le membre le plus puissant de la Horde.

Banshee fourbe et lâche ! Jamais tu n’aurais osé engager les hostilités si dame Tyrande était présente aux côtés de shan’doMalfurion à Darnassus. Mais sois certaine qu’elle ne tardera pas à revenir. Elle et le maître auront ta tête !

Si Ferryn ne repéra aucune trace de la présence du chef de guerre, il aperçut en revanche un Orc énorme pourvu de longues tresses blanches et vêtu d’une armure plus opulente que la moyenne qui descendait d’un chariot. Celui-ci se mit à déambuler parmi les troupes, qui lui témoignaient de toute évidence le plus grand respect. Si vieux qu’il soit, il en imposait encore. L’âge n’avait pas entamé sa force.

Le druide plana encore un long moment au-dessus du campement, s’imprégnant des moindres détails. Puis, la nausée faisant place à la haine et au besoin impérieux d’agir, il fit demi-tour et repartit vers le nord à tire-d’aile.

* * *

Quand Malfurion apprit qu’une Sentinelle d’Orneval demandait à le voir, il la rejoignit au puits de lune sans attendre. Les prêtresses lui prodiguaient déjà tous les soins nécessaires, trois d’entre elles se pressant à ses côtés pour lui offrir de quoi se restaurer. Assise sur le rebord du bassin, le dos voûté, la jeune Elfe acceptait la nourriture avec gratitude.

« Sentinelle Eriadnar », l’interpella-t-il.

En dépit de son évidente fatigue après son long voyage, elle se leva à son approche.

« Non, Sentinelle, vous avez plus que mérité de rester assise. Quelles sombres nouvelles nous apportez-vous ? »

Eriadnar se laissa retomber avec lassitude.

« J’arrive du refuge de Vent-d’Argent. La Horde a mené des attaques simultanées sur la quasi-totalité de nos avant-postes. Anaris Ventebois est morte. Delaryn Lune-d’Été a pris le commandement et m’a ordonné de venir vous avertir… »

L’espace d’un instant, il sembla que la Sentinelle ne parviendrait pas à poursuivre. Lorsqu’elle reprit la parole, ce fut d’une voix étranglée :

« Une armée est en marche vers Darnassus. »

Malfurion redoutait depuis si longtemps d’entendre ces mots… d’apprendre que la Horde tournait finalement son œil cruel vers la capitale. Et voilà que ce jour était arrivé.

Tyrande et lui s’étaient laissé berner. Ils avaient envoyé leur flotte au sud, en direction de Silithus, alors que c’était précisément ce qu’attendait la Horde. Jamais les Kaldorei n’avaient été aussi vulnérables.

Mais la Horde ne l’emporterait pas. Elle n’avait pas conscience de la furie qu’elle avait éveillée en provoquant les Elfes de la nuit sur leur propre territoire. Elle ne se doutait pas qu’elle aurait à affronter davantage que le seul courroux des habitants d’Orneval. Car, guidée d’une main ferme mais respectueuse par Malfurion Hurlorage et les druides qu’il avait formés, c’était Orneval elle-même qui répliquerait.

Il ne faisait aucun doute que Saurcroc serait fin prêt. Et, dans la bataille, lui et ses troupes auraient peut-être l’avantage sur les Elfes de la nuit… mais pas sur la nature que les guerriers kaldorei avaient juré de protéger.

Plus résolu que jamais, Malfurion se redressa de toute sa hauteur, se préparant mentalement à ce qui les attendait.

La Sentinelle perçut le changement qui s’était opéré en lui et sembla rassurée, quoiqu’un peu troublée.

« Merci d’avoir fait preuve d’une telle diligence, lui dit-il de sa voix la plus apaisante. Lorsque vous serez reposée, j’aimerais vous confier une autre mission. »

* * *

Les réponses arrivaient une à une des autres avant-postes : tous n’avaient pas été attaqués. Ceux qui avaient été épargnés avaient dépêché des soldats au refuge de Vent-d’Argent dès que le message d’alerte de Delaryn leur était parvenu. Certains, comme Astranaar, avaient subi des pertes, mais avaient mis en déroute et exterminé les voleurs. Toutefois, le silence des autres n’augurait rien de bon.

De l’aide arrivait de tous côtés, et le commandant tenta d’y voir un signe encourageant.

« Nous nous en sommes plutôt bien sortis, annonçait-elle aux nouveaux arrivants. Et ils ne bénéficient plus de l’effet de surprise. Ce sont nos territoires qu’ils envahissent. Nous connaissons chaque centimètre carré de ces bois, et nous œuvrons en harmonie avec la terre. La Horde n’aura pas cet avantage. Nous sommes la première ligne de défense, et le terrain nous est… »

Un corbeau des tempêtes fit soudain irruption dans l’auberge. Ferryn se métamorphosa en plein vol et atterrit avec grâce sur ses deux pieds, légèrement essoufflé.

Dans un silence de mort, Delaryn et ses lieutenants l’écoutèrent décrire ce qu’il avait pu observer, qui il avait vu… ainsi que ses soupçons quant à la présence du chef de guerre. La Sentinelle s’efforça de ne pas laisser transparaître ses émotions, mais chacune de ces nouvelles l’atteignit avec la violence d’une flèche.

Le doute n’était plus permis : menée par le haut seigneur Varok Saurcroc et, sans doute, par Sylvanas elle-même, une armée de la Horde était en marche pour attaquer Darnassus. Elle se déplaçait en tout cas avec les effectifs, les réserves et le matériel nécessaires à une opération de cette envergure.

« À combien estimes-tu leur nombre ? » demanda-t-elle d’une voix sourde.

Ferryn hésita un instant.

« Je dirais qu’ils sont sept à huit fois plus nombreux que nous. »

Le silence qui s’ensuivit était palpable.

Trop. Beaucoup trop. Sans la flotte…

Non, elle refusait même d’envisager une telle idée.

Son regard se porta sur le lac Mystral. De récentes pluies torrentielles l’avaient tant fait enfler que la petite construction qui s’élevait sur l’îlot en son centre avait presque les pieds dans l’eau.

« Ils arrivent sur des kodos, réfléchit-elle. Avec leurs caravanes. Des pièces d’équipement affreusement lourdes… Et ce, alors que les routes sont encore détrempées. Leurs chariots vont s’embourber. Et ils auront également plus de mal à franchir la rivière tant que le débit des eaux sera si important. »

La fureur embrasa son regard.

« Surtout si nous détruisons les ponts. »

Troisième partie : Assaut

Les premiers sont tombés,

L’avant-garde de cette bataille,

Qui nous précèdera

Au royaume des feux follets et des ombres.

Mais le sang doit encore couler.

Le leur, le nôtre.

Tel est le prix à payer

Pour sauver notre cité étincelante

Au cœur de l’arbre des rêves et des étoiles.

* * *

Anduin Wrynn, Tyrande Murmevent, Velen et Genn Grisetête contemplaient le monument du Repos du lion. Comme chaque fois, Anduin eut un pincement au cœur en observant le visage de son père sculpté dans la pierre. Plusieurs mois après sa disparition, il avait encore du mal à se faire à l’idée. Parfois, quand il venait au mémorial à la tombée du jour, juste avant que la lumière laisse place aux ténèbres, il arrivait presque à se convaincre de sa présence, quelque part dans l’ombre.

« Quel endroit paisible, murmura Tyrande. Cela fait plaisir à voir. »

Elle et les autres dirigeants de l’Alliance avaient fait le déplacement jusqu’à Hurlevent peu de temps après la mort de Varian, lorsque le cercueil vide du roi était encore exposé au public. Ce tombeau était lui aussi vide, car il n’était rien resté à enterrer du corps de Varian. Pourtant, c’était en ces lieux qu’Anduin se sentait le plus proche de son père.

« Les citoyens de Hurlevent font preuve de beaucoup de délicatesse, déclara-t-il. Lorsque je viens me recueillir, on me laisse en paix. La vue sur le port, derrière, est magnifique. »

Il descendait les marches du monument quand un garde accourut. Anduin hâta le pas pour le rejoindre en bas des marches, les autres bientôt sur ses talons.

« Que se passe-t-il ? »

Mais lorsque le garde s’exprima, à bout de souffle, ce ne fut pas à son roi qu’il s’adressa.

« Dame Tyrande… une attaque… L’évacuation a commencé… Des réfugiés arrivent par les portails. »

Anduin vit l’Elfe se crisper. L’espace d’un instant, l’on aurait cru une statue, plus belle encore que celle d’Haidene au temple de la Lune. Seuls les battements frénétiques de son pouls, juste en dessous de la mâchoire, brisaient l’illusion. Enfin, elle réagit :

« Conduisez-moi auprès d’eux. »

Une dizaine de réfugiés étaient déjà là quand les quatre dirigeants parvinrent au sanctuaire du Sorcier. L’archimage Malin maintenait les portails ouverts pour les suivants. Il s’agissait de civils : forgerons, tailleurs, boulangers… Une unique Sentinelle les accompagnait. Dès que celle-ci aperçut Tyrande, elle vint s’agenouiller à ses pieds et lui tendit un parchemin.

Anduin en reconnut aussitôt le sceau : la missive provenait de Malfurion Hurlorage. À sa lecture, Tyrande ouvrit de grands yeux, et son air se fit grave.

En dépit de la nature pénible de leurs discussions dans la salle des cartes, Anduin appréciait la compagnie de l’Elfe de la nuit. Néanmoins, la transformation à laquelle il était en train d’assister était, bien que plus subtile, tout aussi saisissante que celle de Genn lorsqu’il prenait sa forme de Worgen : la puissante prêtresse kaldorei était en train de laisser place à la guerrière.

Pourtant, quand elle redressa la tête, sa voix était calme et posée.

« La Horde attaque Orneval.

— Orneval ? répéta Anduin, interloqué.

— Mais Silithus est… », commença Genn.

Le silence se fit tandis que l’atroce réalité s’imposait à leur esprit. La nouvelle percuta Anduin comme un coup de poing au ventre : le plan de Saurcroc n’avait jamais été de marcher sur Silithus. Et jamais Orneval ne serait de taille contre l’armée gigantesque dont ses espions faisaient état.

Or, ces forêts étaient tout ce qui séparait la Horde de Darnassus.

Anduin était furieux. Malgré tous ses efforts, Sylvanas Coursevent s’était encore jouée de lui… jouée d’eux tous. Seulement, cette fois, l’Alliance allait payer sa naïveté de son sang.

Genn frappa du poing dans la paume de sa main, brisant leur silence hébété. Les traits déformés par la fureur, les prunelles noires de rage, il éclata :

« Sylvanas nous a roulés ! Les soi-disant espions de Shaw…

— Les espions de Shaw ont rapporté ce qu’ils avaient vu, le coupa Anduin d’un ton accablé, rongé par sa propre culpabilité. Leur rôle s’arrête là. Il serait injuste de rejeter la faute sur eux. Saurcroc et Sylvanas sont tous deux de brillants tacticiens et ont une grande expérience de la guerre. »

Il marqua une pause et prit une profonde inspiration.

« Je suis seul responsable de ce désastre. J’aurais dû me douter que la Horde profiterait de la moindre brèche.

— D’autres, plus aguerris que vous, n’ont pas non plus flairé le piège », voulut le rassurer Velen.

Mais ses paroles avaient beau être réconfortantes, l’expression du prophète était soucieuse.

« Le temps des reproches viendra bien assez tôt », déclara Tyrande.

Elle avait parlé d’un ton rapide, tout en retenue, sa rage froide et son esprit clair en vif contraste avec l’intervention emportée de Genn.

« Pour l’instant, écoutez plutôt, poursuivit-elle, traduisant et résumant les événements à mesure de sa lecture. Une attaque simultanée a été menée sur plusieurs patrouilles et avant-postes, dont le refuge de Vent-d’Argent, Astranaar, la flèche de Chimétoile et le Rempart de Mor’shan. »

À aucun moment sa voix ne trembla. Anduin n’en revenait pas de son impassibilité. Chacun de ces noms était pour lui un coup de poignard au cœur.

« Pour le moment, la Horde est très probablement ralentie. Malfurion a des raisons de penser que l’actuel commandant d’Orneval… (Elle écarquilla imperceptiblement les yeux.) Delaryn Lune-d’Été, va tenter de les retenir au niveau de la Falfarren. La rivière constitue une barrière naturelle, d’autant plus que les pluies récentes ont grossi le courant. »

Anduin repensa aux renseignements fournis par ses espions. Si ceux-ci s’étaient tragiquement fourvoyés quant à la destination finale de l’armée, son armement ne leur avait cependant pas échappé.

« La Horde se déplace avec des engins de siège. La traversée va leur poser problème. »

Tyrande opina du chef.

« Malfurion a rappelé les vaisseaux en route pour Féralas. Si nous parvenons à retenir la Horde à la Falfarren, nous bénéficierons d’un précieux sursis. »

La question était probablement sur toutes les lèvres, mais personne ne la posa. Cela suffira-t-il ? Anduin scruta les visages terrifiés des Elfes de la nuit qui venaient d’arriver. Si la Horde atteignait Darnassus, armée de ce type d’engins…

La gorge serrée, il prit une grande inspiration et demanda à la Lumière de l’aider à mettre de l’ordre dans son esprit.

« Hurlevent envoie immédiatement des renforts. »

Tyrande le remercia d’un signe de tête résigné. Elle savait comme lui qu’il était impossible de se servir d’un portail pour déplacer des troupes comme on l’aurait utilisé pour transporter une poignée d’individus. Il pouvait bien mobiliser tous les renforts d’Azeroth… tout comme l’armée que l’Alliance était si satisfaite d’avoir assemblée dans cette éventualité précise, ils arriveraient trop tard pour être d’une quelconque utilité.

À moins que… Peut-être Élune, et la Lumière, seraient-elles avec eux.

« Ces territoires sont ceux de votre peuple, dame Tyrande. Je suis certain que les Kaldorei ne céderont pas un pouce de terrain à la Horde sans lui opposer une farouche résistance. En outre, le terrain vous est favorable, et leurs troupes ne peuvent pas en dire autant. Ce lourd armement pourrait bien les mener à leur perte. »

Puis, s’adressant à la Sentinelle :

« Shan’do Malfurion a pris la bonne décision. Transmettez-lui tout ce que vous avez entendu ici, et faites-lui savoir que Hurlevent est prête à accueillir vos citoyens. Nous offrirons le refuge à quiconque pourra être évacué. Vous avez ma parole. »

Enfin, il se tourna vers Velen :

« Je vous confie les réfugiés. Voulez-vous bien les accompagner jusqu’à la cathédrale et veiller à ce que l’on s’occupe d’eux ?

— Ce sera un honneur, répondit le prophète, avant d’aller à la rencontre des réfugiés. Je vous en prie, mes amis, suivez-moi. »

Prenant la direction de la rampe qui menait à la sortie, il inclina la tête à l’attention de Tyrande, qui ne parvint à esquisser qu’un sourire crispé en guise de salut.

« Darnassus abrite encore de nombreux Gilnéens, déclara Genn, tandis que le groupe de réfugiés emboîtait le pas au prophète. J’aimerais m’y rendre pour les ramener ici. Mon peuple doit voir que son roi ne l’oublie pas.

— Je suis désolé, répondit tristement Anduin, mais dans l’immédiat, j’ai besoin de votre expérience et de vos conseils… au cas où les choses tourneraient mal.

— Ne vous inquiétez pas, roi Grisetête, intervint Tyrande. Nous veillerons à conduire vos gens en sécurité.

— C’est très aimable à vous, mais je ne peux pas les abandonner à leur sort. Ils ont besoin de voir un visage familier ! »

Anduin comprenait tout à fait les inquiétudes de Genn. Les Elfes de la nuit avaient beau considérer les Gilnéens comme des amis, ceux-ci se trouveraient sans aucun doute alarmés et perdus sans une personne de confiance pour les guider.

« Tess, peut-être ?

— Je l’y aurais envoyée si je savais où la trouver », grommela Genn.

Il marqua une pause, plongé dans ses pensées. Non loin, les portails continuaient de vrombir et les réfugiés d’arriver.

« Mia, proposa enfin le roi. Elle sait rassurer les autres comme personne. Et elle passe déjà son temps à Darnassus. »

En effet, la reine Mia Grisetête se rendait fréquemment au campement du Chêne hurlant. Anduin l’appréciait énormément et ne pouvait qu’approuver : la gentillesse et l’esprit vif de cette petite femme de caractère en faisaient une émissaire idéale.

« Roi Anduin ? l’interpella la Sentinelle ; Eriadnar, si son souvenir était bon. Ce n’est que la première vague. Shan’do Malfurion a ordonné l’évacuation totale… non seulement de la capitale, mais aussi des environs de Sombrivage. »

Ainsi, il pense qu’il n’y a aucun espoir. Personne ne dit rien, mais Anduin comprit au regard de ses compagnons qu’ils étaient parvenus à la même conclusion.

Son esprit bouillonnait de mille questions… Où abriterait-on les Elfes de la nuit, une fois que la cathédrale serait pleine ? Leur population était relativement restreinte, mais Darnassus était tout de même l’une de leurs principales cités. Comment cette tragédie allait-elle affecter leur peuple, leur culture ? Comment faire parvenir à temps les armes, les renforts et le ravitaillement dont auraient besoin les combattants ?

« Une unité de gardes de Hurlevent ira participer aux évacuations, y compris celle du Chêne hurlant. Archimage Malin, avertissez Dalaran de la situation, et demandez-leur s’ils seraient d’accord pour se joindre à nous afin de faire passer un maximum de réfugiés à travers les portails. »

Malin approuva d’un signe de tête.

« Pour ce qui est d’Orneval, je compte dépêcher immédiatement autant de soldats que possible. Nous fournirons à Velen tout ce dont il aura besoin, y compris tous les espaces publics que nous pourrons libérer pour abriter les réfugiés. Je vais envoyer quelqu’un au temple Halo-du-Néant pour demander aux prêtres du Conclave de nous prêter main-forte. Je suis sûr que l’archevêque Faol sera heureux de nous venir en aide. »

Tyrande, qui n’avait rien dit depuis un moment, s’adressa à Eriadnar :

« Vous ne repartirez pas seule. J’entends bien retourner défendre la capitale aux côtés de Malfurion. »

La Sentinelle retomba à genoux. Elle s’exprima en darnassien plutôt qu’en commun, aussi Anduin ne comprit-il que quelques mots. Mais, quoi qu’elle dise, cela venait du fond du cœur, et toucha grandement dame Tyrande, car celle-ci s’agenouilla et l’étreignit un long moment. Lorsqu’elle se releva enfin, la grande prêtresse se dirigea vers les Elfes réfugiés. Ils la touchèrent, timides mais avides de son contact. L’inquiétude se lisait dans leur regard.

Passant un bras protecteur autour d’une mère et son nourrisson, Tyrande reprit la parole. Pour la première fois depuis l’annonce de la terrible nouvelle, sa voix s’étrangla.

« J’aurais de tout cœur souhaité retourner combattre auprès de mon époux. Mais il est tout aussi important pour mon peuple de savoir que quelqu’un les attend de ce côté-ci du portail. C’est pourquoi… je choisis de rester. »

Un éclair de détermination traversa son regard.

« Pour le moment. »

* * *

Genn n’avait pas encore terminé de lui exposer sa requête que la reine Mia commençait déjà à préparer son expédition à Darnassus. Le fait est qu’il s’attendait à cette réaction. Tous deux se connaissaient si bien et avaient tant enduré au fil des années qu’ils n’avaient presque plus besoin de mots pour se comprendre. Malgré tout, le roi ne put s’empêcher de rappeler à son épouse de ne pas s’attarder de l’autre côté. Mia lui promit qu’elle serait rentrée d’ici quelques heures à peine.

Une demi-heure seulement s’était écoulée depuis l’arrivée de la Sentinelle Eriadnar lorsque Mia Grisetête se présenta devant le portail pour Darnassus. Elle déposa un tendre baiser sur les lèvres de son mari et offrit à Tyrande une accolade pleine d’empathie ; elle comprenait mieux que beaucoup ce que la prolongation de son séjour à Hurlevent coûtait à la grande prêtresse. Assurées que les gardes de Hurlevent les suivraient rapidement avec des vivres et du matériel de premiers secours, Eriadnar et elle traversèrent le portail, pour émerger à l’un de ses endroits préférés au monde : le temple de la Lune.

L’endroit, d’ordinaire si serein et peu fréquenté, était bondé. Et si l’ordre régnait, l’apaisante mélodie des fontaines était en revanche noyée sous les murmures inquiets.

« Reine Mia, s’exclama le mage qui avait maintenu le passage ouvert pour elles. Nous ne nous attendions pas à vous voir !

— N’ayez pas l’air si surpris », rétorqua la souveraine en s’écartant pour laisser passer les Elfes de la nuit qui attendaient patiemment leur départ pour Hurlevent.

Habituée à faire figure d’autorité optimiste et confiante, elle leur adressa un hochement de tête rassurant.

« Moi, en tout cas, je ne le suis pas, sourit chaleureusement Astarii Cherchétoile en venant les accueillir. J’étais sûre que vous feriez le déplacement. »

Les deux femmes s’embrassèrent. La reine n’aimait guère faire du favoritisme, mais il y avait quelque chose de spécial chez la prêtresse aux cheveux verts et à la voix douce. Toutes deux s’étaient toujours bien entendues.

« Comment vous et vos concitoyens vous en sortez-vous ? lui demanda-t-elle à mi-voix.

— Nous sommes kaldorei », répondit simplement l’Elfe de la nuit.

Mia sentit sa gorge se serrer. Genn ne lui cachait presque jamais rien, et les nouvelles dont il lui avait fait part étaient terrifiantes. C’est pourquoi il avait tant insisté pour qu’elle rentre aussitôt qu’elle se serait assurée que les Gilnéens de Darnassus étaient tous en sécurité à Hurlevent. Elle n’en ferait rien, décida-t-elle à cet instant. Après tout, ce ne serait pas la première fois que Mia Grisetête choisirait d’aller contre la volonté de quelqu’un, fût-ce celle de son mari, pour faire ce qui lui paraissait juste.

« Je ne repartirai pas immédiatement. Quand mes sujets seront à l’abri, je vous aiderai à poursuivre l’évacuation.

— Majesté, je doute que le roi Genn… »

Elle interrompit Astarii d’un geste.

« Je m’occupe de Genn. »

En dépit de la situation, l’Elfe de la nuit donna l’air de réprimer un léger sourire.

« Comme vous voudrez, Majesté. Vous le connaissez mieux que moi.

— Et comment… ! Bien, fit-elle en reportant son attention sur le mage. Maelir, c’est bien cela ?

— En effet, Votre Majesté.

— Voulez-vous bien m’accompagner au Chêne hurlant pour participer à l’évacuation du camp ?

— Avec plaisir. C’est un honneur de venir en aide aux Gilnéens. »

* * *

Au refuge de Vent-d’Argent, les renforts continuaient d’arriver petit à petit. Delaryn ne se faisait pas d’illusions : trop peu pourraient venir leur prêter main-forte à temps pour vaincre la Horde. Néanmoins, la puissante alliée qu’était la Falfarren leur permettrait au moins de ralentir l’armée et d’envoyer quelques Orcs, Trolls et autres ennemis rejoindre leurs ancêtres.

Un druide se présenta avec une lettre de Malfurion. Lui-même éreinté par le long vol qu’il avait effectué depuis Darnassus, il annonça à Delaryn qu’Eriadnar était parvenue saine et sauve à la capitale. Tyrande, disait-il, était restée à Hurlevent, et le roi Anduin s’engageait à soutenir l’effort d’évacuation et à leur envoyer des troupes. Le maître, lui, avait dépêché plusieurs équipes de druides au refuge.

Malgré son épuisement, le messager tâcha de la rassurer.

« Ils ne tarderont plus. Les bois et l’eau sont nos amis. En œuvrant main dans la main avec la nature qui nous nourrit de tant de manières, nous saperons le moral de nos ennemis.

— Nous vous en sommes reconnaissants. Vos talents nous seront d’une aide précieuse. Orneval vous remercie… et moi aussi. »

La Sentinelle demanda à ce que l’on apporte au druide exténué de quoi reprendre des forces, puis déplia la missive. Le lancement des opérations d’évacuation était une bonne chose, mais cela n’apaisait en rien ses inquiétudes. Tout comme les Nains de la Ligue des explorateurs, la plupart des citoyens traverseraient les portails un par un, ou par petits groupes de deux ou trois, tout au plus. C’était un moyen extraordinaire pour se déplacer d’un endroit à un autre individuellement, mais pas pour évacuer une ville entière.

Et encore moins pour transporter une armée.

« Nous retiendrons les troupes de la Horde aussi longtemps que nous le pourrons, avait-elle annoncé à ses troupes. Elles paieront le prix fort pour chaque pas qu’elles feront sur notre territoire. »

Elle espérait ardemment que la lettre de Malfurion contiendrait des indications sur la manière d’y parvenir.

J’ai transmis le message au général Pennelune, écrivait l’archidruide. La flotte transportant ses soldats doit immédiatement faire demi-tour. J’ai également détaché des mages à votre assistance, et vous rejoindrai moi-même bientôt en Orneval.

Ne perdez pas courage, commandant Lune-d’Été. Vous n’êtes pas seule.

Élune sera avec nous.

Les Elfes de la nuit, d’ordinaire si réservés, accueillirent l’apparition du premier portail au refuge par un tonnerre d’acclamations. Habitués à ce qu’on leur témoigne encore une légère méfiance à Darnassus, les mages en émergèrent avec un sourire déconcerté. Les vivats redoublèrent pourtant quand chacun d’entre eux ouvrit un autre portail, et se firent de plus en plus assourdissants à mesure qu’apparaissaient, au fil des minutes — et malgré de trop nombreuses interruptions —, une quinzaine d’ours, d’oiseaux et de sabres-de-nuit.

Delaryn remercia le shan’do en pensée.

« Nous allons avoir besoin de votre feu, informa-t-elle deux des mages, qui s’étaient présentés sous les noms de Sarvonis et Ralara. Nous comptons faire une petite flambée. »

Les ponts qui enjambaient la Falfarren, délicats ouvrages de bois renforcés de pierres, seraient bien entendu les premiers à partir en fumée. Le commandant avait déjà fait traverser des troupes, par groupe de dix à vingt soldats.

Eux aussi avaient pour ordres de mettre le feu.

Ferryn avait signalé la présence d’engins de siège. Si l’armée de la Horde parvenait à les convoyer du Rempart de Mor’shan à la rivière, ils pourraient provoquer d’importants dégâts. Et si jamais ils arrivaient à traverser…

L’idée de la Horde traînant ses sales bottes sur les magnifiques chemins de pierre blanche de la capitale, dégradant son temple, pillant ses précieux artéfacts, et saccageant jusqu’à la végétation qui s’entremêlait délicatement aux constructions de toute la ville… Non, la Sentinelle se refusait à y penser. Darnassus avait déjà connu bien trop de souffrances durant sa courte existence. Plus ils saboteraient de machines et d’armement ici, maintenant, moins il en parviendrait sur les plages de Sombrivage pour attaquer la cité.

Tout civil valide fut appelé à rejoindre les rangs. Qu’ils soient tailleurs, marchands ou aubergistes, les habitants d’Orneval avaient au cours des siècles appris à manier les armes pour se défendre. Celles et ceux qui se trouvaient dans l’incapacité de combattre, comme les blessés, les jeunes mères et leurs enfants, avaient été envoyés à Hurlevent dès l’arrivée des mages.

Delaryn regarda avec déchirement ces gens qu’elle était expressément chargée de protéger se joindre à ses sœurs Sentinelles pour traverser le pont au pas de course, armés d’arcs et de dagues.

Elle perçut plus qu’elle n’entendit Ferryn approcher. Sentant sa main chaude et ferme se poser sur son épaule, elle aurait l’espace d’une seconde tout donné pour revenir quelques heures en arrière, avant que la quiétude de leur forêt ne vole en éclats, et de nouveau s’allonger entre ses bras. Ou, mieux encore, pour flâner en sa compagnie dans une Darnassus paisible et sereine.

Les mages attendaient son ordre.

Elle prit une grande inspiration.

« Brûlez tout. »

Sarvonis approcha les mains l’une de l’autre comme pour envelopper l’air de ses doigts. Ses mouvements évoquèrent au commandant le souvenir, absurde en cet instant, d’une boule de neige qu’elle avait un jour façonnée au sommet d’une montagne pour la lancer dans le dos de Ferryn. L’ombre d’un sourire flotta sur ses lèvres.

Une étincelle apparut alors dans la paume du mage et se transforma bientôt en une petite boule de feu orangé. Puis la sphère enflammée jaillit des mains de Sarvonis et fila vers le pont. La splendide construction fut aussitôt engloutie par les flammes, emplissant l’air de crépitements furieux.

Au loin, des cris résonnèrent et un mince filet de fumée s’éleva au-dessus de la cime des arbres. Un engin de siège de la Horde en moins, c’était un qui ne ferait pas pleuvoir de pierres sur Darnassus.

Soudain, le vacarme des tambours de guerre retentit.

Delaryn se crispa sous les doigts de Ferryn.

« Dis-moi ce que je peux faire », lui demanda celui-ci.

Survivre.

« As-tu déjà travaillé avec ces druides ? répondit-elle plutôt. Ceux qui sont arrivés par les portails ?

— Je connais certains d’entre eux, en effet. Nous formons une bonne équipe.

— Dans ce cas, rassemble-les sous tes ordres, et faites en sorte que la Horde nous pense plus nombreux qu’elle ne l’avait escompté. »

Ferryn considéra la rivière, qui charriait à présent des débris de bois carbonisés. Il suivit un moment les vestiges du pont des yeux, puis porta le regard en amont du courant. Il semblait avoir une idée.

« Je pense savoir comment nous pouvons nous y prendre… »

Il attira sa compagne à lui et l’embrassa tendrement sur les lèvres, puis le front.

« Je sais que tu es terrifiée, lui murmura-t-il à l’oreille. Et je sais que c’est pour ton peuple que tu t’inquiètes, plus que pour toi-même. Mais ne perds pas espoir. Rien n’est encore joué. Et je te promets que personne ne mourra en vain. »

Il lui caressa la joue d’un geste doux, et s’éclipsa.

Delaryn reporta son attention sur la rivière et pinça les lèvres.

« Allons, lança-t-elle à la Sentinelle Vannara. Montrons-leur qu’ils ne nous impressionnent pas. »

Nous détruirons leurs armes. Nous leur donnerons l’impression de faire face à tout un régiment. Notre férocité leur glacera le sang. Nous les arroserons de flèches ; nos arbres même les entraveront et les saisiront à la gorge.

Nous tiendrons bon.

* * *

Voilà des années que Ferryn n’était plus venu en Orneval, mais il se souvenait parfaitement des lieux. La Falfarren leur était pour le moment d’une grande aide, mais elle n’arrêterait pas la Horde indéfiniment. Celle-ci finirait par traverser, même si elle devait franchir les flots sur le dos de ses morts.

Un spectacle qui ne serait pas pour me déplaire…

Difficile de déterminer à quel point l’ennemi connaissait le terrain, mais il aurait été dangereux de sous-estimer le haut seigneur, ou la Dame noire. La Horde avait déjà envahi et occupé Orneval par le passé. Saurcroc saurait aussi bien que lui que le point le plus étroit du lit de la Falfarren se trouvait au nord, juste sous les ruines de Xavian. C’est là qu’il conduirait ses troupes.

Le plan de Ferryn était simple. Ainsi que l’avait ordonné le commandant, il rassembla les druides afin de le leur exposer :

« Ils ont l’avantage du nombre, et ils le savent. Notre rôle sera de mettre à mal cette certitude. Ils ne tarderont pas à avancer leurs machines de siège et à chercher le moyen de les faire passer de notre côté. Le commandant Lune-d’Été engage les hostilités sur l’autre rive. D’autres patrouillent pour les empêcher de franchir la rivière. Chaque fois que la Horde tentera une percée, ils sonneront le cor.

» Nous les attendrons au niveau des bassins près de Xavian, entre autres endroits stratégiques ; nous serons partout où l’on aura besoin de nous, au moment où l’on aura besoin de nous. »

Les druides échangèrent des regards perplexes.

« Comment allons-nous nous y prendre ? », demanda l’un d’eux.

Ferryn sourit et, pour toute réponse, pointa le doigt au-dessus de leur tête.

* * *

Après cette première offensive, Delaryn rappela ses unités sur la rive ouest. Ils avaient saboté autant d’engins que possible, mais, à présent, la Horde contre-attaquait. Et elle la laisserait faire.

Les Elfes de la nuit étaient munis de cors. Dès que les troupes de la Horde s’amassaient sur la berge opposée et entreprenaient la traversée à la nage, les archers kaldorei recevaient le signal de faire pleuvoir leurs flèches, et la rivière se trouvait chaque fois un peu plus saturée de cadavres. Lorsque l’ennemi parvenait malgré tout à gagner leur rive, les défenseurs encerclaient les infortunés en un éclair et faisaient un massacre. Après avoir récupéré les flèches fatales, ils concentraient alors leur furie sur les membres de la Horde qui avaient eu la mauvaise idée de progresser à leur tour un peu trop avant.

Le plan de Ferryn, qui consistait à détacher de petits groupes de druides à travers les arbres chaque fois que sonnait une alarme, fonctionnait à merveille. Malheureusement, c’était trop beau pour durer. Le son aussi doux qu’incongru des cors se faisait désormais entendre à chaque instant.

Delaryn n’avait jamais eu l’intention de devenir commandant, mais il ne serait pas dit qu’elle s’était dérobée à son devoir. Elle se jeta donc à corps perdu dans la mêlée. Armée de son arc pour les tirs à distance et d’un glaive lunaire pour le combat rapproché, elle livrait furieusement bataille aux côtés de ses compagnons.

Six combattants de la Horde venaient de se hisser sur la berge. Les soldats, un Tauren et deux Trolls, avaient formé un mur de boucliers, protégeant un second Tauren, un autre Troll et un Elfe de sang du gros des flèches kaldorei. Delaryn apaisa sa respiration, banda son arc et attendit le moment propice.

, une ouverture ! Elle décocha sa flèche en direction de l’étroite brèche.

Au même instant, elle perçut un éclair violet du coin de l’œil. Vannara, qui se tenait à ses côtés, s’affaissa sur le sol, la gorge transpercée d'une flèche à l’empennage rayé et au mince fût orné d’anneaux et de perles de métal.

Seul son instinct cultivé par des siècles d’entraînement sauva Delaryn du second projectile. Elle s’écarta juste à temps, et la flèche alla se ficher dans un tronc avec un sifflement rageur.

La Sentinelle bondit, encocha et tira dans un même mouvement. Comme elle retombait sur ses pieds, elle aperçut deux lueurs rougeoyantes dans l’ombre des arbres de la rive opposée.

Partiellement dissimulé sous une capuche rouge, un visage. Un teint gris-bleu qui n’avait plus rien à voir avec la carnation à l’éclat d’Élune des Elfes de la nuit. Des nuances verdâtres qui trahissaient le pourrissement de la chair. Des marques noires et des yeux comme des braises.

Sylvanas Coursevent.

La Dame noire, chef de guerre de la Horde, tueuse sans pitié aux milliers de victimes. Cette ignoble banshee représentait tout ce qui allait à l’encontre des valeurs des Elfes de la nuit : mépris de la nature, dégoût pour la vie, actes irraisonnés… Et elle était là, au cœur de la bataille.

Si son chef de guerre venait à tomber, l’armée de la Horde basculerait dans le chaos. Tranchez la tête, et le corps s’effondre.

Il ne fallut qu’une fraction de seconde à Delaryn pour se saisir d’une flèche dans son carquois et tirer.

Mais Sylvanas avait disparu.

Le commandant laissa échapper un cri rageur. Non ! C’était l’occasion rêvée de mettre un terme à cette folie…

Une nouvelle pluie de flèches de la Horde s’abattit sur ses troupes dans un sifflement strident, mais la Sentinelle refusait de céder au découragement. Cela ne ferait qu’accroître la confiance de l’ennemi. Non, elle ne perdrait pas espoir.

Élune, par pitié, protège tes enfants. Préserve-les de ces monstres. Donne-nous la force de lutter pour tenir notre peuple à l’écart du danger.

Comme en réponse à sa prière, plusieurs sabres-de-nuit rugirent dans son dos. Des chasseresses arrivaient d’Astranaar pour leur prêter main-forte. À bout de forces, les combattants les acclamèrent.

L’une des Elfes montées approcha. Sans cesser de décocher flèche sur flèche, Delaryn l’écouta annoncer la nouvelle :

« Le shan’do arrive ! »

Malfurion Hurlorage serait bientôt là, ainsi qu’il l’avait promis. Il était temps de se replier et d’amorcer la phase suivante.

« Trouvez-moi un druide, ordonna-t-elle à la chasseresse. Le shan’do doit être mis au courant que le chef de guerre est ici. »

* * *

Les cors résonnèrent au sud. Une nouvelle vague de combattants de la Horde venait, sans le savoir, de signer son arrêt de mort. Ferryn retroussa les babines avec jubilation.

Son plan était très efficace. Chaque fois que ses compagnons et lui se laissaient tomber du haut des arbres, les uns sous l’apparence de sabres-de-nuit, les autres sous forme d’oiseaux géants, les soldats de la Horde regardaient la mort fondre sur eux, l’air ahuri ; quand ils avaient le temps de lever la tête, ce qui n’était pas si fréquent. Car les seize druides qui parcouraient furtivement les frondaisons d’Orneval étaient vifs et prudents. Leur nombre et leur poids auraient pu avoir raison de certaines branches, mais les membres de la « meute » de Ferryn bénéficiaient de siècles d’expérience dans leurs peaux animales, et ils étaient capables d’évaluer le risque à une vitesse telle qu’ils n’y prêtaient même plus attention.

Ils bondissaient ensemble de branche en branche, silencieux comme la mort, souffles et pouls à l’unisson. Tout à coup, Ferryn perçut quelque chose qui lui fit dresser l’oreille. Il tourna la tête en direction du bruit, humant l’air, mais ne sentit ni ne vit rien. Alors qu’il poursuivait sa progression d’une branche à l’autre, deux des oiseaux qui le suivaient poussèrent de grands cris. L’un tomba dans les hautes herbes qui tapissaient le sol, tandis que l’autre s’écrasait à pleine vitesse contre un tronc.

Ferryn entendit la deuxième salve de shurikens fendre l’air. D’un mouvement souple de son corps félin, il bondit de côté et fit volte-face, imité par ses frères et sœurs : le voleur allait le leur payer. Malheureusement, l’un de ses compagnons fut moins chanceux et bascula dans le vide avec un hurlement.

Le vent pervers qui avait jusqu’alors couvert l’odeur de l’Elfe de sang tourna, et la pestilence emplit ses narines de fauve. Pourtant, impossible de localiser le Sin’dorei avec précision… Quand, tout à coup… Là ! L’imbécile s’était trahi en s’élançant de branche en branche à la lueur des lunes. Ferryn et ses druides le prirent en chasse.

À la direction qu’il prenait, il devint vite évident que le voleur cherchait à les éloigner du front. Cependant, il n’avait pas l’air de comprendre qu’il se trouvait sur leur territoire, et non dans son étincelante capitale rouge et or.

L’une des druidesses, ayant repris sa forme de Kaldorei, commandait à présent jusqu’aux racines et aux brindilles, en appelant à la colère de la forêt profanée.

Les arbres s’éveillèrent et leur feuillage frémit, prêt à happer l’intrus.

Deux autres shurikens sifflèrent dans l’air. Les druides se contorsionnèrent pour les éviter, s’élevant dans les airs ou se raccrochant aux branches avec adresse. Sous son élégante forme de sabre-de-nuit bleu-gris, Shenda se rua sur l’Elfe de sang. Enragée, toutes griffes dehors, les babines retroussées sur ses longs crocs, elle plongea et…

Avec horreur, Ferryn vit Shenda dégringoler dans un flot de sang, la gorge tranchée.

Quelques mètres plus loin, plusieurs de ses frères et sœurs, concentrés sur la poursuite, se jetèrent d’un même bond sur une branche saillante. Mais leur proie n’était déjà plus là. La branche céda dans un craquement terrible accompagné des feulements des sabres-de-nuit.

Ils étaient perdus. Ferryn le comprit à l’instant même où ils heurtèrent le sol avec un affreux bruit sourd : l’Elfe de sang les achèverait avant qu’ils aient suffisamment récupéré pour se défendre. Les autres druides encore dans les arbres se précipitèrent à leur secours. Ferryn se prépara à bondir à leur suite, quand un coup de feu tonna.

Le voleur n’était pas seul.

Parfait. Ivre de chagrin et de rage, Ferryn était plus que jamais prêt à…

« Cesse… »

D’autres auraient peut-être cru à une illusion du vent dans le feuillage, mais Ferryn aurait reconnu cette voix n’importe où.

Malfurion Hurlorage.

Ferryn ne parvenait pas à repérer son maître, mais, de toute évidence, celui-ci le voyait. Et il avait senti que son cœur blessé était avide de vengeance. Comme souvent, l’archidruide prononçait les paroles qu’il avait le moins envie d’entendre, mais surtout celles dont il avait le plus besoin.

Ferryn s’accrocha désespérément à la branche. Il voyait rouge, et ses muscles bandés ne demandaient qu’à désobéir. Pourtant, son shan’do avait raison. L’archidruide ne ferait qu’une bouchée de l’assassin et du chasseur, là où son élève aurait imprudemment risqué sa vie. Il aurait d’autres occasions de se battre.

La vague d’énergie régénératrice qui vint lui délasser les membres et lui aiguiser les sens n’eut pas le pouvoir d’apaiser son esprit. En bas, le voleur, le chasseur et le familier de ce dernier achevaient ses frères et sœurs. Il entendait leurs cris, flairait l’odeur de leur sang.

Malgré tout, il lui fallait les abandonner.

Avec un feulement de désespoir, Ferryn se retourna et reprit la direction de la rivière.

Éperonné par la rage, il s’élançait de branche en branche le long des berges de la Falfarren avec la même aisance qu’il respirait. Mais alors qu’il allait parvenir à l’endroit où combattait Delaryn, plus au sud, il entendit un monstrueux grondement, accompagné de grincements sourds.

Ferryn avait combattu en Norfendre ; les sons de la glace et de la neige ne lui étaient pas inconnus. Il avait vu de ses yeux des glaciers se fendre et d’immenses pans d’eau de mer gelée, de toutes les nuances de bleu et de vert, se détacher puis basculer vers les profondeurs glaciales dans un bruit de tonnerre.

Et il reconnaissait également ces gémissements : le bruit de la glace conjurée par magie.

Ils étaient en train de geler la Falfarren.

Pourquoi ne l’avons-nous pas envisagé ? se désola le druide, en accélérant l’allure. Tout à coup, un éclat orangé l’aveugla, l’obligeant à fermer les paupières. Un mage de la Horde éclairait la nuit pour ses compagnons. Déséquilibré, Ferryn planta les griffes dans la branche pour ne pas subir le même sort que ses frères et sœurs.

Les autres poussaient des cris, à présent, scandant un rythme dans l’une de leurs langues hideuses. Au bout de trop longues secondes, Ferryn se ressaisit et rouvrit les yeux pour reprendre sa course dans le feuillage dense.

Plus tôt, alors que les druides allaient et venaient le long de la rivière pour repousser les tentatives d’incursions de la Horde, d’autres Elfes de la nuit étaient venus leur prêter main-forte et leur avaient appris que tous les mages bien-nés avaient péri. Ces derniers avaient joué un rôle primordial dans les premiers moments de la bataille, se chargeant d’incendier les ponts et de nombreux engins de siège. Aussi les archers de Sylvanas, et peut-être la Dame noire elle-même, en avaient-ils fait leurs cibles prioritaires. Il ne restait donc plus aucun mage pour faire fondre la glace qui remplaçait désormais les flots bouillonnants.

La lumière ne brillait plus. La forêt était de nouveau plongée dans la nuit. Si celle-ci était l’alliée des Kaldorei, la plupart des races de la Horde lui préféraient le soleil ; plus habitués à la lumière aveuglante du désert qu’à la pénombre des sous-bois, leurs yeux peinaient à s’ajuster au déclin du jour. Sous sa forme féline, en revanche, Ferryn disposait d’une vision de nuit encore accrue.

À travers le feuillage, il jeta un coup d’œil à la glace qui scintillait sous les rayons de lune. Les premières troupes d’assaut de la Horde avaient déjà gagné la rive ouest. Certains avaient glissé et chuté dans leur hâte d’atteindre l’ennemi, mais ils n’avaient guère de blessures à déplorer, celles à leur amour-propre mises à part. Ils étaient déjà nombreux à avoir traversé là, et il ne faisait aucun doute que bien d’autres avaient franchi le lit de la rivière ailleurs.

Et, parmi eux, le haut seigneur.

Le poil de Ferryn se hérissa. Le druide fit abstraction de la cacophonie de la bataille, du fracas des lames qui s’entrechoquaient, des os qui craquaient sous l’impact des marteaux, des hourras des vainqueurs et des hurlements de leurs victimes… même de l’odeur du sang, contrastant si violemment avec les parfums de verdure d’Orneval. Il ne se concentra plus que sur l’Orc, qui chargeait en faisant tournoyer sa hache avec autant d’adresse que de fureur.

Si je parviens à le supprimer dès maintenant…

Plus que quelques branches, un bond de plus… et l’Orc aux cheveux blancs serait à sa portée. Dans la pénombre, son attention tout entière à la bataille, Saurcroc ne le verrait jamais arriver.

Il ne se verrait même pas mourir.

Ferryn s’élança, gueule grande ouverte et toutes griffes dehors, le cœur tambourinant à tout rompre.

Un autre éclat de lumière jaillit brusquement, fruit d’un nouveau sortilège.

Et Saurcroc croisa son regard.

Le druide était encore trop loin. Il sentit l’air vibrer dans le sillage de la hache qui s’abattait. Le coup fut si vif, la lame si acérée, que, pendant encore quelques instants, il s’étonna de perdre ses repères tandis que sa tête volait dans les airs.

Avant de sombrer dans le néant, il eut toutefois le temps de comprendre qu’il avait échoué.

* * *

Le ciel s’était montré tout sauf clément sur le chemin de Féralas. Des tempêtes avaient dévié plusieurs vaisseaux de leur cap, et la flotte avait pris du retard. Mais si Cordressa poussait son équipage à accélérer, elle n’était pas pour autant pressée de retrouver le soleil et les sables brûlants de Silithus.

Shandris Pennelune et elle se connaissaient de réputation, bien sûr. Comment aurait-il pu en être autrement, quand toutes deux étaient si dévouées à Tyrande ? Néanmoins, la Sentinelle n’avait encore jamais eu l’occasion de servir directement sous les ordres de son général. Elle n’avait rien laissé paraître devant Delaryn, heureuse que sa jeune amie ait l’occasion de servir sous le commandement d’Anaris Ventebois, mais si cette dernière jouissait d’une certaine renommée, Shandris Pennelune était, elle, une légende vivante. Et Cordressa était plus impressionnée qu’elle ne voulait bien l’admettre de la rencontrer enfin.

Ses craintes s’étaient toutefois révélées infondées. La profonde amitié qui liait le général et la grande prêtresse trouvait sa source dans leur conformité de caractère, et Shandris, toute légendaire qu’elle fût, s’avérait chaleureuse et d’abord facile. Elle dirigeait ses troupes presque sans effort, et n’hésitait jamais à les féliciter de leur efficacité et de leur dévouement, encourageant du même coup ses soldats à se dépasser. Elle imposait bien entendu des règles, mais toutes étaient justes. Ses méthodes de discipline ne passaient pas par la punition, et même ses réprimandes prenaient rarement d’autre forme que celle d’une remarque opportune.

Souvent, elle invitait le lieutenant à dîner dans sa cabine pendant que la tempête faisait rage dehors. Le vin et les anecdotes coulaient à flots, et elles ne voyaient pas les soirées passer.

Elles discutaient des meilleures plumes pour l’empennage des flèches quand une tache dans le ciel nocturne attira l’œil de Shandris. Cordressa suivit son regard, et son sang ne fit qu’un tour.

Un oiseau, plus imposant que la plus grande des mouettes, volant de nuit de surcroît…

Un corbeau des tempêtes.

Cela ne pouvait signifier qu’une seule chose. Les deux Sentinelles se dressèrent d’un bond tandis que le corbeau qui n’en était pas un atterrissait sur le pont, retrouvant sa forme de Kaldorei. La druidesse tremblait d’épuisement. Elle semblait si jeune… À quoi sont employés les autres druides, pour que Malfurion soit forcé d’en dépêcher une à peine formée ?

La voyant tenter de se relever, Shandris lui intima de rester assise.

« Non, petite sœur, ne vous fatiguez pas davantage, mais dites-nous tout. Qu’est-il arrivé ? »

Cordressa versa de l’eau dans un gobelet. Le général s’agenouilla pour l’offrir à la jeune Elfe, qui le but d’un trait.

« La Horde. Son armée… a changé de direction. Elle s’est détournée de Silithus, pour se diriger vers Darnassus. C’est Malfurion qui m’envoie. Vous devez à tout prix faire demi-tour. »

Le sang du lieutenant se glaça dans ses veines.

« Non… », souffla-t-elle avec horreur.

Pas Darnassus. Pas leur cité iridescente, dont la création leur avait demandé tant de sacrifices. Et Del…

Delaryn se trouvait droit sur la route de la Horde.

Shandris, forte de mille batailles, se ressaisit plus rapidement.

« Un plan brillant, murmura-t-elle. Mené de main de maître. (Le regard lointain, elle sembla un instant plongée dans ses pensées.) Mais ils ne pouvaient pas se douter que nous progresserions si lentement… Les autres vaisseaux sont-ils au courant ?

— Non, mon général. J’avais pour ordre de venir vous trouver en premier.

— Je m’en veux de vous demander une telle chose, mais… vous sentez-vous capable d’aller transmettre le message au reste de la flotte ? »

En espaçant l’appareillage des navires, Tyrande avait espéré tromper la vigilance de la Horde. Un effort apparemment futile.

« Aucun problème », affirma la jeune druidesse.

Cordressa était moins confiante, mais avaient-elles vraiment le choix ?

« Dans ce cas, allez les avertir, ordonna le général. Dites-leur de faire appel à leurs druides pour commander les vents. Nous devons regagner Sombrivage immédiatement. Est-ce bien compris ? »

Blême, les traits tirés, la druidesse opina courageusement.

Shandris lui pressa l’épaule avec un sourire.

« Un dernier effort, et vous pourrez vous reposer. Comment vous appelez-vous ?

— Teshara.

— Teshara, reprit gravement le général des Sentinelles, il est possible que vous veniez de sauver votre peuple tout entier. »

Sous son masque de fatigue et de terreur, le visage de la jeune Elfe s’illumina.

* * *

Delaryn identifia trop tard l’étrange grincement qui s’élevait de la Falfarren. Un tonnerre de rugissements triomphants résonnait déjà dans l’air : l’ennemi assoiffé de sang était désormais en mesure de traverser la rivière.

À aucun moment elle n’avait espéré arrêter la Horde à la Falfarren… seulement la contenir assez longtemps pour permettre à autant d’innocents que possible de fuir, et à tous les Kaldorei à même de combattre de se joindre à la bataille. Quand bien même, le revers était difficile à encaisser. En dépit de tous ceux et celles qui étaient tombés pour l’en empêcher, la Horde se rapprochait peu à peu de son but.

Un messager lui apporta enfin la nouvelle qu’elle attendait tant, douce musique à ses oreilles : Malfurion arrivait. D’après le jeune voleur, les druides avaient aperçu le grand cerf blanc, rayonnant tel Malorne à la lueur des lunes.

« Il a demandé à certains de rester auprès de lui, mais a ordonné à la plupart d’entre nous de nous replier pour venir vous trouver. »

Le commandant remercia intérieurement Élune.

« Sylvanas est là elle aussi », lâcha-t-elle.

Son interlocuteur écarquilla les yeux et demeura silencieux.

J’aurais mieux fait de tenir ma langue. Que pourrait-il bien faire, s’il venait à croiser la Dame noire… à part mourir ?

« Quel est votre nom ?

— Tavar.

— Et quelle est votre spécialité ? »

L’inquiétude du messager s’évapora aussitôt. Avec un petit sourire, il recula dans l’ombre… et disparut.

Elle n’avait pas la tête à s’extasier de quelconques prouesses, et pourtant… Il était clairement doué, malgré son jeune âge.

L’expression mauvaise du Réprouvé qui avait tué Anaris lui revint en mémoire, ainsi que les visages de tous les Elfes de la nuit empoisonnés par les lames de la Horde lors de cette attaque que personne n’avait vue venir.

La fureur s’empara d’elle et fit germer une idée.

« Voilà un talent qui pourrait bien nous être utile. Allez chercher les druides qui vous ont prévenu. Assemblez une équipe. Puis suivez-moi, Tavar. Si Malfurion souhaite que nous lui fassions gagner du temps, il ne faut pas le décevoir. »

La clameur de la bataille poursuivit Delaryn dans sa course au cœur de la forêt, tandis qu’elle et sa compagnie laissaient derrière elles la défaite de la Falfarren pour s’élancer vers leur prochain objectif… et une possible victoire.

* * *

Impossible de fermer l’œil. Depuis le début de la bataille en Orneval, Anduin ne dormait plus que par intermittence, d’un sommeil agité.

S’habillant sommairement, il se saisit d’une bougie et prit le chemin de la salle des cartes. Là, il alluma une poignée de candélabres, puis déposa avec précaution sa propre chandelle sur la table et étudia la zone qui s’étalait sous ses yeux.

Orneval.

Les missives de plus en plus alarmantes qu’ils recevaient du front le hantaient.

Nous avons perdu le contrôle de la Falfarren.

Sylvanas est ici.

Darnassus cède à la panique.

« Je vois que vous ne dormez pas non plus. »

D’ordinaire sévères, les traits de Genn semblaient comme adoucis à la lueur des flammes dansantes.

Le jeune roi reporta le regard sur la carte.

« Des nouvelles de la reine ? »

Après le départ de Mia, les Gilnéens du Chêne hurlant n’avaient pas tardé à affluer à travers les portails. En revanche, Anduin s’inquiétait pour la souveraine restée à Darnassus.

« Elle m’envoie des lettres, répondit Genn. Quelle tête de mule… Elle ne quittera pas Darnassus avant que le dernier lapin n’ait été évacué.

— Je me demande lequel de vous deux a déteint sur l’autre, en matière d’obstination, tenta de plaisanter le jeune roi.

— Nous sommes mariés depuis si longtemps que je serais bien incapable de le dire », grommela Genn.

Il faisait mine de ne pas se ronger les sangs, mais quand il s’agissait de sa famille, Genn Grisetête était plus facile à cerner qu’il ne voulait bien le croire.

« Et vous, mon garçon, qu’est-ce qui vous préoccupe ? »

Anduin resta un moment silencieux, puis agita une main au-dessus de la carte.

« Leur armée est si importante que nous manquons de pions pour la représenter. (Sa voix se brisa.) Genn… ils vont s’emparer de Darnassus.

— Je sais, répondit le vieil homme avec douceur en le rejoignant devant la table. C’était une stratégie inspirée, il faut le leur reconnaître. »

Anduin grimaça.

« D’abord Theramore, et maintenant Darnassus… Ils auront la mainmise sur tout Kalimdor, à l’exception de Brume-Azur. Et à n’en pas douter, ce sera bientôt au tour des Draeneï d’évacuer. »

Ces derniers n’étaient guère en mesure de se porter au secours des Elfes de la nuit assiégés, même si quelques braves âmes s’étaient tout de même déplacées pour leur venir en aide. Mais une fois Darnassus tombée, l’insatiable Horde ne manquerait pas de s’intéresser à l’île des Draeneï.

« C’est fort possible », approuva Genn.

Le jeune roi frotta ses yeux fatigués.

« Leur stratégie est même plus fine qu’il n’y paraît.

— Ah ? Comment cela ?

— La Horde ne peut rien contre une Alliance unifiée. Lorsque nous faisons front commun, rien ne peut nous arrêter, même privés de notre flotte, expliqua Anduin, qui n’avait pas oublié les dégâts infligés aux navires des deux factions par la Légion ardente sur le rivage Brisé, au tout début de la guerre. Mais s’ils parviennent à nous diviser, ils pourront tranquillement nous éliminer un à un.

— Cela n’arrivera pas. »

Anduin se tourna face au guerrier bourru, désormais son mentor et ami.

« Le croyez-vous ? répliqua-t-il avec calme. Que pensez-vous qu’il se passera quand les Kaldorei auront perdu leur Arbre-Monde ?

— Nous contre-attaquerons. Nous marcherons sur Fossoyeuse.

— En prenant Darnassus en otage, la Horde s’assure que nous n’en ferons rien. Car malgré tous nos efforts, la capitale tombera avant que nous n’ayons mis tout le monde à l’abri. Il est trop tard. Or, en cas d’assaut contre Fossoyeuse ou Lune-d’Argent, la Horde n’hésitera pas à détruire l’Arbre-Monde et à massacrer les prisonniers. Pensez-vous sincèrement que les Elfes de la nuit nous donneront leur aval pour attaquer tout de même ? »

Genn fronça les sourcils. Il ne répondit rien.

Alors Anduin poursuivit, la voix à peine plus haute qu’un murmure :

« Et Gilnéas ? Comment réagirez-vous si je choisis de porter assistance aux Kaldorei en priorité ? »

Ce qu’il ferait sans l’ombre d’une hésitation, surtout si la vie de milliers de prisonniers était en jeu. Et Genn le savait.

« En cas de divisions au sein de l’Alliance, je suis pieds et poings liés. C’était le but de cette action, Genn. Ils ne veulent pas seulement prendre Darnassus. Ils comptent s’en servir contre nous, frapper au cœur même de ce qui lie nos royaumes. Sylvanas va faire en sorte de nous monter les uns contre les autres. Voilà son plan à long terme. »

Il baissa les yeux sur la carte et secoua la tête, dépité.

« J’aurais dû le comprendre plus tôt. Quel imbécile… »

Genn demeura silencieux un long moment.

« Depuis quand êtes-vous un si grand expert en matière de stratégie ? »

Anduin eut un petit rire sans joie.

« J’ai beaucoup lu, à défaut de m’entraîner au combat.

— Eh bien, oui, vous êtes un imbécile. »

Anduin releva la tête, surpris par la brutalité de ces paroles.

« Vous êtes un imbécile de croire une seule seconde que je pourrais vous retirer mon soutien parce que vous apportez votre aide aux Kaldorei. Est-ce que je souhaite reprendre le contrôle de mon royaume ? Que mes sujets regagnent le confort de leur demeure ? Bien entendu ! Mais certainement pas au point de laisser souffrir d’innocents Elfes de la nuit, alors qu’ils ont si généreusement tendu la main aux Gilnéens tout au long de ces dernières années ; qu’ils ont atténué la malédiction worgen afin que nous puissions nous accrocher à notre humanité et ne pas sombrer dans la folie ; qu’ils nous ont nourris, protégés, et qu’ils nous ont offert le refuge de leur cité quand nous n’avions plus rien… »

Il s’ébroua avec un petit bruit dédaigneux, à mi-chemin entre grondement et reniflement, avant de reprendre :

« Non, jamais je ne pourrai leur tourner le dos après toute la bonté dont ils ont fait preuve envers nous, surtout pas en cet instant. C’est précisément le genre de loyauté qui échappe à cette sans-cœur de Sylvanas. Tout comme elle ne peut comprendre ce qui fait l’Alliance. Croyez-moi, elle va tomber de haut. »

Durant quelques instants, Anduin en resta sans voix. Puis, pour la première fois depuis ce qui lui paraissait des siècles, il sentit ses lèvres se fendre d’un sourire de pure joie. Au milieu de la désolation, de la peur et de l’horreur, il restait quelque chose de bon, de solide et de vrai auquel se raccrocher. Et ce roc dans la tourmente, c’était l’homme colérique et borné qui s’était un jour détourné de l’Alliance et retranché derrière un mur pour protéger ses propres intérêts qui le lui offrait.

« Je vous crois sur parole, Genn Grisetête, et sachez que ces mots me vont droit au cœur. Ils sont une lueur d’espoir dans ces abominables ténèbres. »

Surpris par cette intervention, les deux hommes découvrirent Tyrande dans l’embrasure de la porte ; elle était encore vêtue de sa robe de grande prêtresse. Bien qu’altéré par le chagrin, son visage était empreint d’une douceur et d’un éclat qu’Anduin ne lui avait plus vu depuis des jours. Elle s’avança, un rouleau de parchemin à la main.

« J’apporte de mauvaises nouvelles. J’ignorais en revanche que, ce faisant, il me serait aussi donné d’entendre de quoi réconforter un peu mon âme. Je vous en remercie. »

Elle leva une main et chuchota quelques mots. Aussi impossible que cela lui paraisse, Anduin sentit une brise forestière lui caresser le front, et sa fatigue s’envola dans un effluve d’été et de créatures des bois, comme des aigrettes de dent-de-lion aux quatre vents.

« Nous ne nous laisserons pas diviser. Même si ma cité devait tomber. »

Elle ferma un instant les paupières avec une expression douloureuse.

« Ils se sont retranchés à Astranaar. »

Quatrième partie : Dernière chance

Notre cité, notre joyau

Est à portée de leurs griffes abjectes.

Nous leur tiendrons tête une dernière fois.

Nous leur opposerons une dernière résistance.

Par la lumière d’Élune,

Par le fil scintillant de nos lames,

Par le chant de nos flèches,

Nous vaincrons…

Ou nous tomberons avec elle.

* * *

Reviens immédiatement. La Horde a pénétré en Orneval et se dirige sur l’Arbre-Monde. Reviens tant qu’il est encore temps.

Mia Grisetête remercia le messager, qui avait bien plus important à faire que de lui transmettre des messages de son époux. Elle replia la lettre et la rangea contre son cœur. Le ton était abrupt. Il aurait pu paraître froid, voire brutal, mais après des décennies de mariage, elle savait exactement ce que signifiaient ces quelques mots bourrus : son mari se faisait un sang d’encre pour elle.

Elle ne pouvait lui donner tort.

Cependant, la reine jugeait nécessaire de rester sur place aussi longtemps qu’elle le pourrait.

Les Gilnéens n’avaient guère mis plus d’une heure ou deux pour gagner Hurlevent, mais Mia aimait profondément les habitants de Darnassus et comptait bien les soutenir jusqu’à la dernière seconde. Sans le vouloir, elle était devenue l’ambassadrice de Hurlevent. Debout au bord du puits de lune, de façon à être bien visible, elle dirigeait le flot des Elfes de la nuit de plus en plus alarmés, leur garantissant qu’ils seraient entre de bonnes mains et à l’abri dans le royaume humain.

Astarii profita d’un rare moment de calme pour venir la trouver.

« Je suis tiraillée, dit la prêtresse. J’aimerais vous savoir en sécurité à Hurlevent, mais votre présence ici me réchauffe le cœur. Vous et les vôtres avez su gagner la confiance de mon peuple. Si vous nous assurez que nous serons à l’abri chez le roi Anduin, nous n’en doutons pas un instant. »

Ces paroles firent venir des larmes inattendues aux yeux de la reine.

« Mon mari les attend de l’autre côté. Nous évacuerons tout le monde. »

Nous trouverons le moyen.

Astarii baissa la voix pour ne pas être entendue du cortège de réfugiés.

« N’affirmez pas une telle chose. Nous savons toutes les deux que cela sera impossible. »

La culpabilité étreignit le cœur de Mia ; la prêtresse avait raison, et elle n’en avait que trop conscience.

« Vous me donnez honte de moi, mon amie.

— Ce n’était pas mon intention.

— Je le sais bien. Vous ne faites que dire la vérité. (Elle reporta son attention sur la foule.) Nous offrirons l’asile à tous ceux et celles qui parviendront à Hurlevent, et nous enverrons une armée pour libérer les autres. Et soyez sûre que mon mari mènera la charge ! déclara-t-elle en relevant le menton.

— Cela, en revanche, sourit Astarii avec chaleur, je veux bien le croire. »

* * *

Ferryn ne se trouvait pas parmi les druides qu’avait rassemblés Tavar.

Une vague d’appréhension glacée saisit Delaryn, mais elle la repoussa. S’il était vivant, il était en train de lutter ailleurs, pour son peuple. Et s’il avait été tué, elle ne pouvait rien y faire. Il y avait déjà eu tant de morts… et tant d’autres iraient bientôt les rejoindre. Peut-être en ferait-elle elle-même partie ; il y avait longtemps qu’elle avait accepté cette éventualité. En devenant Sentinelle, elle avait voué sa vie à la protection des Kaldorei et, en cet instant, elle faisait tout pour leur accorder un sursis.

Quant aux morts… ils étaient désormais sous la garde d’Élune. Leur corps reviendrait à la terre. Ils continueraient d’exister, mais sous une forme différente.

Comme elle s’y attendait, le plan qu’elle proposa fut accueilli par un concert de réactions horrifiées.

« Ce sont nos amis ! Notre famille ! s’insurgea Mareela, l’une des chasseresses d’Astranaar. Ils ont déjà absolument tout donné !

— Leur esprit n’est plus, répondit Delaryn. Bien sûr, leurs dépouilles devraient être rendues à la terre avec le respect qui leur est dû. Mais nous n’avons pas le temps de leur faire ces honneurs, pas si nous voulons sauver les milliers d’autres qui tentent en ce moment même de fuir la menace. Nous ne pouvons plus rien pour ceux qui ont péri au combat, Mareela. Ils se sont sacrifiés pour protéger des vies innocentes. Et ils donneront encore un peu d’eux-mêmes… une dernière fois. »

Le commandant ne voulait pas donner d’ordre explicite. L’idée la révulsait tout autant que ses troupes. Aurait-elle le cœur de faire une chose pareille, s’il s’agissait de Cordressa ?

Ou de Ferryn ?

La réponse lui vint aussi clairement que si leurs deux corps gisaient à ses pieds à cet instant même : oui. Elle trouverait le courage… Comme tout Elfe de la nuit, elle aurait fait n’importe quoi pour empêcher la Horde de profaner sa belle cité.

« Nous n’oublierons pas leur sacrifice », déclara-t-elle, tandis qu’ils s’éparpillaient en silence pour se mettre à l’ouvrage.

L’inspiration, si sombre fût-elle, lui était venue des récits de l’occupation du refuge de Vent-d’Argent, des années auparavant, quand la Horde avait pourchassé les survivants, puis abandonné leurs cadavres en guise d’avertissement.

Les Elfes de la nuit choisirent les dépouilles avec soin parmi celles de leurs frères et sœurs qui étaient tombés au combat non loin d’Astranaar. Les morts, au visage souvent familier, furent examinés afin de déterminer si leurs blessures pourraient être dissimulées par des épées, des capes ou tout autre vêtement.

Delaryn avait demandé à ce que l’on ratisse également des pans de forêt plus reculés, dans l’espoir de retrouver le corps de tous les Elfes qui avaient pu se faire surprendre par les voleurs surgis de l’ombre… combien de jours plus tôt ? Elle avait perdu le compte. Beaucoup trop. Des jours et des jours passés à livrer bataille, à profiter du moindre instant de tranquillité pour se reposer et manger un peu, et à tenter de conserver un temps d’avance sur deux des plus fins stratèges de la Horde, ainsi qu’une armée huit fois plus nombreuse que les Kaldorei. Peut-être même davantage, à présent.

Elle se concentra sur la douloureuse tâche qui l’attendait. Sans trop savoir pourquoi, elle avait gardé sur elle la dague du Réprouvé. Elle la tira de sa ceinture et l’examina, pour s’assurer que la lame était toujours enduite de la substance mortelle qui avait tué Anaris. Bien que mêlé au sang séché de l’ancien commandant d’Orneval, le poison était encore bien visible. Elle se dirigea vers le corps d’une Sentinelle tombée sous la flèche d’un forestier et s’agenouilla à ses côtés. Retirant le fût du projectile, elle plongea alors la lame empoisonnée dans la plaie.

Derrière elle, elle entendit les autres pousser de légers hoquets de saisissement, et sa propre poitrine se serra.

Pardonnez-moi, ma sœur. Vous sauverez aujourd’hui encore, je l’espère, de nombreuses vies.

En retirant l’arme du corps, elle s’arrangea pour qu’un peu de la substance noirâtre reste visible à l’entrée de la blessure. Puis elle passa à la dépouille suivante. Peu à peu, les autres Sentinelles se mirent à l’imiter. Jamais elle n’avait éprouvé autant d’amour pour ses sœurs qu’à cet instant, car elle savait combien ces gestes leur coûtaient… et quelle confiance elles lui témoignaient en acceptant d’exécuter son ordre.

Tavar leur avait fourni plusieurs fioles de poison afin d’accomplir l’odieuse besogne. Delaryn le remercia, s’en voulant pour ce qu’elle s’apprêtait à lui demander.

« Vous êtes très doué… »

Les joues du jeune voleur rosirent et il s’inclina.

« Je suis honoré que vous le pensiez.

— Ne soyez pas honoré ; inquiétez-vous plutôt. Ma requête pourrait bien vous coûter la vie. »

Le visage à nouveau grave, il désigna les cadavres qui jonchaient le sol autour d’eux.

« Si ce devait être le cas, je serais fier de rejoindre mes frères et sœurs. »

Quelle bravoure… La Sentinelle en aurait pleuré. Mais elle ne pouvait pas se le permettre. Le temps des pleurs et des élégies en l’honneur de celles et ceux qui étaient tombés viendrait plus tard… s’il en restait pour s’émouvoir et chanter.

« Vous tirez habilement parti de l’ombre, mais qu’en est-il de vos talents d’assassin ? »

Le sourire presque cruel qui se dessina sur les lèvres du jeune voleur le dépouilla un instant de ses airs d’enfant.

« Excellents.

— Vos illusions ?

— Sans pareilles. »

Delaryn dut presque réprimer un rire.

« N’y a-t-il donc rien que vous ne sachiez faire, Tavar ? (Elle poursuivit plus sérieusement.) Ne cherchez pas à m’impressionner. Soyez franc avec moi. Nous ne pouvons pas nous permettre d’échouer.

— Je suis parfaitement capable de tuer, et ce ne serait d’ailleurs pas une première, répondit-il. Je ne mens pas non plus quand je dis être un maître dans l’art du déguisement.

— Montrez-moi. »

Tavar eut un instant d’hésitation.

« Tout de suite ?

— Nous vous trouverons une tenue adéquate plus tard. Pour l’instant, montrez-moi ce dont vous êtes capable avec votre corps comme seul outil. »

Cette fois encore, le jeune voleur ne réagit pas tout de suite. Agacée, Delaryn se détourna, mais une main la retint. Moins fine que celle d’un Elfe de la nuit : des doigts courtauds, une paume plus large… C’était à présent un Humain aux traits fins qui levait les yeux vers elle.

« C’est le mieux que je puisse faire dans l’immédiat », s’excusa-t-il avec un fort accent de Hurlevent.

À ce moment seulement, elle remarqua les longues oreilles du Kaldorei. Avec stupéfaction, elle prit conscience qu’à aucun moment ses yeux ne s’y étaient attardés. Secouant la tête, elle lui ordonna de revenir à son apparence normale.

Le voleur se redressa, et le voile trompeur dont il s’était enveloppé se dissipa.

La Sentinelle réfléchit.

« Sauriez-vous imiter un Réprouvé ? »

Tavar sourit.

* * *

Tout reposait sur la ruse, qui n’était pourtant pas le domaine de prédilection de Delaryn. Cependant, ils n’avaient plus le choix : c’était cela ou se battre jusqu’à ce que les engins de siège de la Horde les écrasent dans leur marche implacable vers Teldrassil.

Quand les éclaireurs revinrent en annonçant que leurs homologues de la Horde n’étaient plus qu’à quelques heures de là, la compagnie de Delaryn se fondit dans l’ombre de la forêt qui encerclait Astranaar. Le commandant se posta dans un arbre, songeant à la facilité avec laquelle Ferryn y aurait grimpé. Elle pouvait presque le voir, tapi sur l’une des plus hautes branches, sa queue se balançant avec espièglerie tandis qu’il attendait qu’elle le rattrape.

Il aurait fallu qu’elle accepte sa mort. Mais pour cela, elle aurait d’abord eu besoin de le pleurer, et elle ne pouvait pas. Pas encore. Alors elle préférait se convaincre qu’il livrait bataille ailleurs ; les manières de décimer la Horde ne manquaient pas. Et il aimait tant le combat.

Il aime tant le combat…

L’instant de vérité allait se jouer à l’arrivée des éclaireurs de la Horde. Remarqueraient-ils quoi que ce soit de suspect ? Ils ont l’air à bout de forces, pensa Delaryn. Et, en effet, après une vérification sommaire du périmètre du lac au milieu duquel s’élevait Astranaar — qui ne leur permit, bien entendu, de détecter aucun signe des Kaldorei embusqués à quelques centaines de mètres à peine —, l’un d’eux, un Elfe de sang, souleva l’un des corps de la pointe de sa botte.

« L’œuvre d’une lame de voleur.

— Çui-là aussi, renchérit un Troll en reniflant un autre cadavre. Il fouette le sang… »

Le commandant se raidit. Le Troll allait-il examiner la dépouille de plus près ? Soulever la cape et découvrir la plaie béante qu’elle dissimulait ? Dans ce cas, ils n’auraient plus qu’à tuer les éclaireurs et à abandonner la zone à la Horde.

« Par contre, l’odeur du poison derrière, on risque pas d’la louper, poursuivit-il.

— Ceux qui ne sont pas morts ont fui, j’imagine… Comme les pleutres qu’ils sont.

— Les “pleutres”, y z’ont quand même fait la peau à pas mal d’entre nous », rétorqua le Troll.

Le deuxième éclaireur haussa les épaules.

Malgré l’épuisement, Delaryn aurait pu hurler sa joie.

Les heures passèrent. Enfin, l’infanterie de la Horde fit son apparition et établit son camp sur l’île facilement défendable d’Astranaar, comme l’escomptait la Sentinelle.

Chariots et caravanes défilaient. Les muscles endoloris d’être restée si longtemps immobile, Delaryn se crispa un peu plus en voyant le haut seigneur Saurcroc descendre de l’un des chars. Il était plus intelligent et prudent que l’immense majorité des soldats de cette armée. S’apercevrait-il de quelque chose ?

Visiblement pas. Il chercha à en savoir plus sur cette bataille qui n’avait jamais eu lieu, et se contenta d’émettre un grognement d’approbation quand une Orque avança que le carnage était probablement l’œuvre de leurs propres voleurs.

Saurcroc passa à portée de flèche, mais ni Delaryn ni les autres ne cédèrent à la tentation de tirer. Le commandant remercia Élune pour leur retenue et leur discipline, ainsi que celles dont elle arrivait elle-même à faire preuve. Une heure plus tard, les ignobles machines de guerre arrivèrent à leur tour et furent garées à l’entrée d’Astranaar, le long de la route principale.

La Sentinelle se laissa couler le long du tronc et reprit son observation depuis une longue branche un peu plus bas. Celle-ci lui offrait une vue imprenable sur l’intérieur de l’auberge et l’une de ses entrées. Captant l’attention de Tavar, perché dans un autre arbre, elle lui donna le signal.

Le voleur hocha la tête… et s’évapora dans le feuillage. Une demi-heure plus tard, un Réprouvé plus grand que la moyenne et arborant l’armure et le sceau de la garde personnelle de Sylvanas s’avança vers l’auberge. Delaryn mit plus de temps qu’elle n’aurait dû pour reconnaître le jeune Tavar. Si obscur soit-il, ce don vous vient d’Élune. Qu’elle vous protège jusqu’au bout…

Tavar marchait d’un pas assuré. C’était l’instant le plus critique, le moment où tout pouvait basculer. Si le stratagème fonctionnait…

L’Elfe sous couverture s’arrêta sur le seuil. Le commandant se pencha sur sa branche et ouvrit grand les oreilles. L’étrange timbre sépulcral qui jaillit de la gorge du voleur faisait parfaitement illusion. Il n’avait pas menti : il était excellent dans son domaine.

« Haut seigneur Saurcroc ? Dehors, tout de suite. »

Mais le haut seigneur n’était apparemment pas d’humeur à coopérer. Il toisa Tavar un instant d’un air irrité, avant de reporter son attention sur ses cartes. Ce qu’il grommela échappa à Delaryn. Elle tendit davantage l’oreille.

Tavar insista.

« Le chef de guerre vous attend. N’êtes-vous pas censé obéir à ses ordres, haut seigneur ? »

La Sentinelle fronça les sourcils, soucieuse. Doucement, Tavar.

Fort heureusement, Saurcroc ne sembla pas remarquer que le garde en faisait un peu trop et se redressa pour le suivre. Sur le chemin de la porte, pourtant, il marqua un temps d’arrêt.

A-t-il…

Non. Il avait seulement oublié sa hache sur la table et faisait demi-tour pour la récupérer.

Toutefois, une Orque plus à l’affût que son commandant sembla remarquer que quelque chose clochait. Le cœur de Delaryn s’emballa lorsqu’elle la vit s’interposer entre Saurcroc et le jeune voleur ; hélas, elle était trop loin pour comprendre la teneur de son propos.

« Je suis l’émissaire de ma reine, déclara Tavar. Les sous-fifres dans ton genre devraient s’en contenter. »

Une pointe de panique étranglait sa voix ; la Sentinelle pria Élune pour que l’ennemi ne s’en soit pas aperçu.

La main crispée sur sa hache, Saurcroc gronda d’autres paroles inaudibles.

« Vous avez reçu l’ordre de sortir, haut seigneur. Comptez-vous encore désobéir longtemps à votre chef de guerre ? »

Le voleur s’était un peu ressaisi et affectait à présent un ton presque blasé.

Mais il était trop tard. Delaryn le savait et, songea-t-elle avec la gorge nouée, Tavar l’avait sans doute compris lui aussi.

Le vieil Orc s’avança vivement ; elle pouvait enfin entendre ce qu’il disait.

« Je crois que tu te moques éperdument de mon chef de guerre. Dis-moi, Elfe de la nuit, comment te nomme Malfurion ? »

Pitié, Élune… non…

« Dégaine tes lames, assassin, ou meurs en lâche ! »

Impossible de lui porter secours. Accablée et furieuse, Delaryn ne put que regarder Saurcroc se précipiter sur le jeune Tavar, si plein de talent et de promesses. Celui-ci dégaina ses dagues et attaqua, mais ses lames manquèrent leur coup.

Le haut seigneur de la Horde ne rata pas, lui, et sa hache vint infliger une morsure cruelle à la gorge du voleur.

L’illusion s’évapora et Tavar s’effondra sur le plancher. À demi aveuglée par de futiles larmes, la Kaldorei aperçut une dernière fois son vrai visage. Saurcroc aussi. La surprise se peignit sur les traits burinés du vieil Orc, sans doute lorsqu’il constata la jeunesse de son adversaire.

Il prononça quelques mots, d’un ton presque doux. Tavar, dans son dernier souffle, lui cracha sur les bottes.

Le jeune Elfe de la nuit avait payé le prix fort, mais il s’était acquitté de sa tâche : Saurcroc sortit enfin de l’auberge à grands pas. Delaryn pensait que son cœur avait atteint les limites de la souffrance, mais elle se trompait. Ses mains se crispèrent contre l’écorce. Vous avez réussi, Tavar. Allez en paix.

« Écoutez-moi tous ! rugit Saurcroc, bouillant de rage. Faut-il vraiment que je rappelle à la Horde que nous sommesen guerre ? Dois-je vraiment… »

Il s’interrompit.

Non ! s’affola la Sentinelle.

Épuisé par le combat et le manque de sommeil, le vieux guerrier avait presque suffisamment baissé sa garde pour se laisser prendre au piège. Presque.

L’embuscade peut encore fonctionner, essaya-t-elle de se rassurer.

Le haut seigneur de la Horde s’empressa de regagner l’auberge d’Astranaar, où il espérait trouver un abri, mais le sol se mit à frémir sous ses pieds, tel le dos d’une bête sauvage sur le point de passer à l’attaque. L’air devint soudain lourd, dense… Sentant sa peau se couvrir de chair de poule, le commandant se laissa aller à un sourire féroce, presque cruel, et se couvrit les oreilles. L’impact fit trembler la terre avec un grondement à crever les tympans, comme un rocher se détachant d’une falaise et s’écrasant au sol.

Quand il atterrit à l’endroit précis où se tenait Saurcroc à peine une seconde plus tôt, Malfurion Hurlorage n’était que fureur, grâce et puissance.

« Lok-Narash ! », hurla l’Orc.

Oh oui, « aux armes », approuva Delaryn en elle-même.

Maintenant. Pour Tavar, pour Vannara, Marua, et même Anaris. Pour Ferryn. Pour tous leurs frères et sœurs tombés au combat. Elle ne croyait pas en la vengeance, mais elle croyait en la justice. Et ceci était la justice en action.

Avec des cris de guerre retentissants, les Elfes de la nuit jaillirent de leurs cachettes dans les arbres et se joignirent à leur bien-aimé shan’do dans la bataille.

Le protecteur bienveillant à la voix douce et aux mouvements si précautionneux qu’il semblait à peine meurtrir l’herbe où se posaient ses pattes félines avait disparu : à sa place s’élevait le courroux de la nature incarné. Malfurion semblait plus imposant que jamais. À sa seule vue, la Horde tourna les talons. Même les Taurens semblaient chétifs face au druide qui les dominait de toute sa hauteur. Delaryn frémit d’une joie féroce à la perspective d’une possible victoire… et de la mort de Saurcroc.

L’embuscade avait pris la Horde quasiment au dépourvu, et le temps que l’effet de surprise se dissipe, ses membres feraient des cibles faciles. Les Kaldorei, en nette infériorité numérique, profitèrent de ces premiers instants pour réduire l’écart.

Le commandant décochait trait sur trait. Sept soldats de la Horde s’écroulèrent, les yeux et la gorge transpercés, avant même d’avoir pu localiser la menace avec précision. Les druides kaldorei les traquaient comme autant de proies. Quant aux guerriers… ils fendaient leurs ennemis en deux, faisaient rouler les têtes, perforaient les armures. Les combattants de la Horde tombaient comme des mouches.

De l’intérieur de l’auberge, où Malfurion avait suivi Saurcroc, s’élevèrent des hurlements de douleur auxquels succéda un mugissement de défi de l’Orc. Delaryn ne put pas y consacrer toute son attention, mais un mot se détacha du tumulte : mak’gora. Le haut seigneur provoquait Malfurion Hurlorage en combat singulier.

C’était presque comique. Presque. Plus tard, lorsqu’ils auraient sauvé Darnassus, elle en rirait avec Ferryn devant un verre de vin.

Pour l’instant, elle devait tuer.

Elle n’entendit pas la réponse de Malfurion, mais la terre se mit à grincer et gronder. Des racines jaillirent du sol pour grimper le long des murs de l’auberge, s’insinuant dans la pierre pour la faire voler en éclats. Le fracas était assourdissant, et la confiance des soldats de la Horde vacilla un instant.

Cette erreur leur coûta cher. Les Kaldorei firent un carnage.

Soudain, le toit de l’auberge se mit à céder. Saurcroc était toujours à l’intérieur.

Élune soit louée.

À cet instant, un violent frisson parcourut Delaryn, un instinct venu du fond des âges qui la poussa à faire un bond en arrière. La chair de poule la gagna de nouveau, mais rien à voir avec Malfurion et son pouvoir quasi divin sur les forces de la nature, cette fois. L’atmosphère semblait s’être chargée de quelque chose de corrompu, de mauvais… de contre nature.

Une flèche nimbée de vaporeux filets violets, enroulés comme des serpents autour du fût, la frôla de près. Si elle ne lui était pas destinée, il s’en fallut de peu qu’elle ne l’atteigne en pleine tête. Quelques mètres plus loin, Malfurion croisa les bras devant son visage dans un bruissement de plumes, faisant exploser le projectile devant lui. Il était nimbé d’une aura vert émeraude, la couleur de la nature et, dans le cas présent, de la résistance des Kaldorei.

« Non ! »

Le cri de protestation enragé, désespéré, s’échappa malgré elle de sa gorge. Nous les tenions ! Tout devait s’arrêter ici !

La reine banshee avait déjà eu le temps de tirer une seconde flèche, mais l’éclat de voix de Delaryn attira son attention. Elle marqua une pause et tourna la tête en direction de la Sentinelle. Une autre secousse ébranla le sol, et ce qu’il restait de l’auberge s’effondra.

Les prunelles rougeoyantes de Sylvanas Coursevent rencontrèrent les yeux lumineux de Delaryn, et un sourire cruel étira ses lèvres sombres. Son regard ardent transperça le commandant aussi sûrement qu’une flèche. Puis le chef de guerre décida de reporter son attention sur un adversaire plus digne d’elle.

La Kaldorei aurait dû s’estimer heureuse. Parmi ceux sur lesquels s’étaient posés les yeux de la banshee, bien peu avaient eu la chance de survivre. Pourtant, lorsque Malfurion défia son ennemie d’une voix tonnante et que son halo d’énergie vitale se heurta avec fracas au miasme mortifère de Sylvanas, l’amertume envahit la Sentinelle. L’amertume et le froid.

Du côté des soldats de la Horde, les acclamations se mirent à fuser. L’apparition inattendue de Malfurion les avait désarçonnés, sans parler de l’effondrement de l’auberge sur leur haut seigneur. Mais, avec l’arrivée de leur chef de guerre, le doute laissait place à une ardeur redoublée.

L’archidruide avait anticipé l’intervention de Sylvanas Coursevent et avait transmis à Delaryn des instructions claires :

Si Élune est avec nous, quand la reine banshee arrivera, Saurcroc sera mort et le reste de ses troupes démoralisées. Mais dans tous les cas, avait-il écrit, repliez-vous au nord. Si je le peux, je vous rejoindrai à la frontière entre Orneval et Sombrivage.

Au nord. En espérant que, par un quelconque miracle, la flotte en route pour Féralas ait reçu le message de Malfurion et soit au rendez-vous.

Nous étions si près du but.

Le commandant porta le cor à ses lèvres et sonna la retraite.

Astranaar avait été un choix avisé pour ce pari risqué. Un choix qui s’était avéré en partie payant. Les terres du nord d’Orneval leur seraient quant à elles encore plus favorables, avec l’océan d’un côté et une chaîne de montagnes escarpées de l’autre. Si elle voulait parvenir à son objectif, la Horde serait bien obligée de s’engager dans cette étroite langue de forêt.

Et les Elfes de la nuit bénéficieraient alors d’un autre avantage… un avantage auquel l’ennemi n’avait peut-être pas songé.

* * *

À présent que les Kaldorei n’étaient plus là pour les contrer, les troupes de la Horde avançaient à une vitesse étonnante dans le nord-ouest d’Orneval. Cet avant-goût de la victoire leur avait donné des ailes.

Ne vous réjouissez pas trop vite, songea Delaryn. Nous vous résisterons jusqu’à notre dernier souffle… et même après s’il le faut.

Comme promis, Malfurion les retrouva à la frontière. À ses côtés, quelqu’un que le commandant avait craint de ne plus jamais revoir : Eriadnar. Les deux Sentinelles tombèrent dans les bras l’une de l’autre, et Delaryn remercia Élune de retrouver sa sœur en vie. Depuis l’instant où Ferryn avait repéré le voleur de la Horde dans l’arbre, marquant le début de cette terrible épreuve, les effectifs de sa compagnie s’étaient effroyablement réduits. Les Elfes de la nuit survivants attendirent donc, leur haine et leur désir d’agir tempérés par une patience que seules de longues années d’existence pouvaient conférer.

Delaryn fut envoyée plus au sud, afin de surveiller et suivre l’ennemi. La Horde avait établi un camp sommaire sur la côte, non loin des ruines de l’avant-poste de Zoram’gar. À découvert, là où elle était certaine que les Elfes ne s’aventureraient pas. Le chef de guerre était là, sa silhouette élancée aisément repérable au milieu de celles, plus massives, des Trolls, des Taurens et des Orcs. Ce fut avec une vive déception que le commandant constata que Saurcroc avait survécu à son face-à-face avec Malfurion.

L’Orc était trop loin pour qu’elle saisisse ce qu’il disait, mais il parlait d’une voix forte, et une partie des soldats s’avança dans un tonnerre d’acclamations : il appelait des volontaires. Plus d’une centaine de combattants en armure quitta alors la plage pour s’enfoncer dans la forêt obscure.

Allez-y, venez, Saurcroc. Nous sommes prêts. Nous sommes tous prêts.

Les Sentinelles savaient respecter un ennemi méritant. Pourtant, c’est avec une joie perverse que Delaryn observa des heures durant les troupes de la Horde avancer à pas prudents, leur nervosité croissant chaque seconde, dans l’attente d’une attaque qui ne venait pas. La patience avait tout de même du bon…

Grand spectacle, avait inscrit Malfurion dans les instructions qu’il lui avait envoyées. Delaryn n’avait pas compris tout de suite ce qu’il entendait par là. Désormais, tout était clair : ils étaient sur le point de jouer une pièce fatale, toute une représentation qui reposerait sur l’illusion, les demi-vérités et le mystère.

Elle attendit donc. La forêt était relativement éclairée : des orbes de lumière nébuleux flottaient de-ci de-là, certains tranquillement, d’autres fonçant à toute allure. Si l’on ignorait leur nature, ils pouvaient simplement paraître jolis et vaguement hypnotiques, mais ceux qui les connaissaient les considéraient avant tout avec respect, admiration, gratitude… voir une certaine crainte. Car il s’agissait de feux follets, les esprits des Kaldorei défunts. Des frères et sœurs tombés plus tôt dans la journée se trouvaient-ils parmi eux ? Ferryn, peut-être ? Delaryn écarta cette idée. Le moment était plus mal choisi que jamais pour se laisser distraire.

Un Troll agita une grosse main à trois doigts avec agacement quand quelques feux follets vinrent lui tourner autour. Une Taurène fouetta l’air de sa queue et remua les oreilles, comme si les sphères phosphorescentes, de la taille d’un crâne de Kaldorei, étaient de vulgaires mouches.

Imbéciles. Continuez comme cela…

Saurcroc mit plusieurs minutes à prendre conscience du danger. Tout à coup, dans l’affreuse langue gutturale des Orcs, il ordonna le repli, d’une voix qui s’était teintée d’épouvante.

Sa peur était tout à fait justifiée. En petits groupes, les esprits étaient inoffensifs. En grand nombre, cependant, ils étaient capables de venir à bout d’un seigneur démon… et l’avaient déjà prouvé.

Malfurion Hurlorage appela alors ses acteurs principaux à endosser pleinement leur rôle dans ce spectacle mortel, sa voix retentissant dans la forêt comme un coup de tonnerre :

« Ash karath ! »

Allez-y !

Ses mots résonnèrent à la fois comme un ordre aux esprits et comme un défi moqueur aux soldats de la Horde, qui battaient en retraite à toute vitesse ; du moins ceux qui avaient eu le bon sens d’écouter Saurcroc.

La forêt tout entière s’illumina lorsque les feux follets répondirent à l’appel du shan’do. Les combattants qui s’étaient aventurés dans l’ombre des arbres, trop bornés ou désorientés pour suivre leur chef dans sa fuite, ne comprirent que trop tard. Une nuée lumineuse s’abattit sur eux, les dissimulant aux regards. Leur voix n’en fut pas étouffée pour autant, et leurs râles d’agonie se répercutèrent bientôt dans toute la forêt, douce mélodie à l’oreille de Delaryn.

Les rescapés tentèrent de prendre la fuite dans le désordre le plus total. Un Orc immense et bardé d’armes trébucha sur l’une des racines qui ondulaient à présent partout sur le sol, et s’écroula lourdement. Un voile vaporeux blanc fondit sur lui en bourdonnant, avant de s’élever de nouveau dans les airs à la recherche de sa prochaine victime, abandonnant dans son sillage une carcasse calcinée de plus.

« Avec moi ! » rugit l’archidruide.

Et les Elfes de la nuit entrèrent en scène. Ils jaillirent des broussailles ou se laissèrent tomber des branches qui les dissimulaient, puis s’élancèrent à la poursuite de la Horde avec leur maître, se joignant aux feux follets qui, dans un vrombissement toujours plus furieux, continuaient de tourmenter les fuyards.

D’après les estimations de Delaryn, plus d’une centaine de soldats avait accompagné le haut seigneur dans la forêt. Une poignée seulement, dix tout au plus, parvint à regagner la plage près de l’avant-poste de Zoram’gar. Les autres avaient été réduits en cendres par les esprits.

Alors que les Elfes de la nuit arrivaient à la lisière de la forêt, Malfurion leur ordonna de faire halte. Il leva ses bras puissants, et les feux follets se précipitèrent dans sa direction pour venir former un écran protecteur devant leurs frères et sœurs vivants, les faisant disparaître.

Quelques minutes plus tard, obéissant à une nouvelle consigne muette, la muraille d’esprits s’écarta à la manière d’un rideau pour révéler l’archidruide au sommet d’un talus. Afin de créer l’illusion du nombre, il avait aligné devant lui chacun des soldats dont il disposait. Autour d’eux, les branches des arbres fouettaient l’air, prêtes à se joindre au combat.

« Cette incursion s’arrête ici. »

Dans l’air immobile, Malfurion avait fait porter son timbre riche et sonore jusqu’à l’ennemi amassé sur la plage.

« La Horde ne fera plus un pas sur nos terres sans le payer au prix fort. J’en fais le serment. »

Puis le rideau de lumières mouvantes se referma.

Du grand spectacle.

C’était à la Horde de passer à l’action.

« Shan’do, demanda Delaryn, les épaules lasses mais le sourire aux lèvres, comment avez-vous deviné que cela fonctionnerait ? »

En temps normal, le sourire de l’archidruide adoucissait ses traits, mais, à cet instant, il ne fit que renforcer son air féroce. Il s’inclina profondément pour remercier les feux follets qui avaient répondu à son appel.

« Bien maniée, la peur est un instrument redoutable. La Horde est puissante, dit-il d’une voix vibrante de détermination. Ses membres ne manquent pas d’intelligence. Toutefois, bon nombre d’entre eux sont aussi superstitieux. Je me doutais que ces esprits protecteurs ne se contenteraient pas de détruire ceux qu’ils envelopperaient de leur voile, mais frapperaient aussi de terreur ceux qui parviendraient à leur échapper. La crainte qu’ils leur auront inspirée se répandra comme une traînée de poudre parmi les soldats. Ils savent que s’ils veulent aller plus loin, il leur faudra se frotter aux feux follets, à nos flèches et à la fureur des bois. »

Il embrassa du regard l’assemblée de visages tournés vers lui.

« Ces terres sont les nôtres ; c’est ici qu’est notre vie. Ils ne vaincront pas. Nous combattrons jusqu’à notre dernier souffle s’il le faut. Nous défendrons notre territoire tant que… »

Le grand druide s’interrompit, percevant quelque chose au loin. Tout d’abord, Delaryn ne vit rien. Puis un corbeau des tempêtes se dessina dans le ciel et vint bientôt se poser aux pieds du shan’do. Se révélant sous sa forme de Kaldorei, la jeune Elfe s’agenouilla devant son maître, visiblement trop nerveuse pour lever les yeux vers lui.

« Grand shan’do. C’est le général Shandris Pennelune qui m’envoie. La flotte est ici !

— Élune a entendu nos prières ! » s’exclama Malfurion.

Les cris de joie éclatèrent et, comme pour appuyer les dires de la druidesse, un coup de canon tonna dans l’air. Bien qu’elle ne puisse voir au-delà du rideau d’esprits luminescents, Delaryn sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine.

Entre deux déflagrations en provenance des vaisseaux kaldorei leur parvinrent les éclats de voix indistincts de Saurcroc, ordonnant à ses soldats de se replier. Impossible pour eux d’amener leurs machines de siège jusqu’à la côte, sous peine de les voir réduites en miettes.

L’armée de la Horde était coincée. Coincée entre la fureur d’Elfes fantômes et la puissance de feu de la flotte de Darnassus. Saurcroc et ses troupes pouvaient encore triompher, bien sûr. Ils étaient assez nombreux. Il leur serait tout à fait possible de faire reculer les feux follets pas à pas, quitte à sacrifier des troupes à chaque fois. Certes, cela ralentirait considérablement leur progression. En ajoutant à cela la pluie de boulets de canon venue de la mer, il leur faudrait sans doute des semaines pour remonter l’étroite bande de forêt… Or les renforts de l’Alliance étaient en route depuis quelques jours déjà.

Nous pourrions encore remporter cette victoire, se dit Delaryn.

Elle faillit vaciller sous le coup de cette révélation.

* * *

Même si les équipages avaient bien aperçu la lueur rassurante des feux follets dès leur arrivée, Shandris accueillit avec joie les bonnes nouvelles que lui rapportait Teshara, le sourire jusqu’aux oreilles. Eux-mêmes avaient profité de l’effet de surprise pour déloger la Horde de sa position confortable sur le rivage pour la repousser jusqu’à l’orée de la forêt… dans les bras de Malfurion Hurlorage.

« Le shan’do a fait appel aux feux follets pour défendre nos territoires. Nos effectifs sont restreints, mais tous les Kaldorei qui ont survécu à la bataille barrent la route vers Teldrassil. L’ennemi n’a nulle part où aller. »

La druidesse avait affirmé cela avec toute la conviction de son extrême jeunesse ; cependant, Cordressa ne pouvait lui donner tort. Le cœur gonflé d’un nouvel espoir, la Sentinelle ne résista pas à l’envie de taquiner sa cadette :

« Tu te trompes… Rien ne les empêche de rentrer chez eux, la queue entre les jambes. »

La mort encerclait la Horde, et sa seule porte de sortie était désormais la retraite. La flotte l’arrosait de boulets à l’ouest. Malfurion et les soldats kaldorei, vivants et morts, l’empêchaient de continuer vers le nord. À l’est, elle se heurtait à Gangrebois et ses montagnes infranchissables.

« Ne vous réjouissez pas trop vite, les avertit Shandris en abaissant sa longue-vue. Ils ont quitté la plage, mais si nous allongeons le tir, nous risquons de toucher les feux follets. »

Les épaules de Teshara s’affaissèrent, et la belle humeur du lieutenant s’évapora.

« Dans tous les cas, ils sont pris au piège et ne peuvent plus que reculer.

— En effet, et nous sommes en mesure de les contenir ici jusqu’à l’arrivée des navires de Hurlevent.

— Ne pourrions-nous pas débarquer immédiatement ? demanda Teshara. Sur la plage ?

— Tous nos bâtiments ne sont pas encore là, ma jeune amie, et nous ne sommes pas assez nombreux pour nous assurer une victoire décisive au combat rapproché. Non. La patience est notre alliée. Pour l’instant, nous avons l’avantage. S’ils tentent de nous bombarder, nous pourrions même avoir l’occasion de détruire leurs armes de siège. Nous allons attendre. (Elle sourit.) Et nous ferons tonner les canons de temps à autre. Juste pour leur rappeler que nous sommes là. »

* * *

Les heures s’écoulaient, trop longues, et les navires de la flotte arrivaient au compte-gouttes. À bord, certains somnolaient. D’autres tuaient le temps en jouant. Le crépuscule embrasa le ciel, puis la nuit tomba. De retour d’un vol de reconnaissance, Teshara les informa que plusieurs centaines de soldats de la Horde avaient été détachées vers les montagnes de Gangrebois dans l’espoir d’y découvrir un passage vers Sombrivage.

Shandris eut un petit rire amusé.

« Ils savent pourtant que c’est vain. »

Cordressa acquiesça.

« Ce sont autant de soucis en moins pour nous. »

Un peu plus tard, comme la jeune druidesse se lamentait de tant d’inaction, le lieutenant lui ébouriffa ses cheveux verts coupés courts et lui dit en riant qu’elle avait tort de s’en plaindre.

En vérité, tous piaffaient d’impatience. La frustration d’avoir parcouru tout ce chemin en un temps record pour ne finalement pas pouvoir en découdre était immense.

Toutefois, leur souhait ne tarda pas à être exaucé.

La Horde commençait à avancer ses énormes catapultes. Comme un seul homme, les équipages passèrent à l’action et firent pleuvoir les boulets de canon sur les engins. Les premières bordées en détruisirent un certain nombre, seulement…

Ce n’étaient pas des pierres que l’ennemi avait décidé d’utiliser contre la flotte : ils la bombardaient de feu… des boules instables de flammes arcaniques, hautement explosives, qui incendiaient leur cible de manière quasi instantanée. Les navires les plus proches de la côte furent les premiers à en faire les frais. Horrifiée et impuissante, Cordressa vit l’un d’eux exploser en menus morceaux.

« Concentrez-vous sur les catapultes ! » ordonna Shandris, le visage crispé de peine et de rage.

Les canons et les lanceurs de glaives kaldorei redoublèrent alors d’efforts pour tenter de détruire les engins qui leur envoyaient ces projectiles mortels.

Des mares de flammes se répandaient à la surface de l’eau en direction de nouvelles cibles. Trois bâtiments… non, quatre à présent, étaient en train d’irrémédiablement partir en flammes. Leur équipage sauta à l’eau et tenta désespérément de gagner les vaisseaux encore intacts.

Un mouvement attira l’œil du lieutenant. Une forme dans l’eau, qui ne ressemblait en rien à un Elfe de la nuit. Un Orc. Qu’est-ce que…

Brusquement, elle comprit.

« Ils essaient de grimper à bord ! prévint-elle.

— Poursuivez le bombardement de leurs engins ! » commanda Shandris.

Les deux Sentinelles saisirent leur arc et commencèrent à arroser de flèches les têtes ennemies qui faisaient surface.

Il n’avait fallu qu’une poignée de minutes pour que, de l’ennui le plus total, la flotte bascule en pleine tragédie. Les Elfes de la nuit s’étaient crus en parfaite sécurité, et voilà qu’on les coulait méthodiquement.

Un autre bateau s’enflamma. Cordressa continua de tirer.

Elle ne pouvait rien faire de plus.

* * *

Quels que soient les dieux, loas ou ancêtres auxquels la Horde avait adressé ses prières, celles-ci avaient été exaucées.

Le plan de Malfurion aurait dû être couronné de succès. Mais les terrains montagneux qu’il croyait impraticables ne l’étaient visiblement pas. Quel passage obscur la Horde avait-elle donc découvert alors que les Elfes de la nuit, qui vivaient là depuis si longtemps, en ignoraient l’existence ?

Désormais, il leur fallait livrer bataille sur deux fronts, à l’avant et à l’arrière. Les feux follets qui, lorsqu’ils n’étaient pas groupés en formation serrée, avaient la capacité de nuisance d’une goutte de pluie, se trouvaient dispersés… et tombaient un à un.

Il perçut sa présence. Elle n’était plus très loin, à présent. Il avait fait courir la reine banshee tant qu’il avait pu, mais, cette fois, il ne pourrait plus éviter l’affrontement.

C’était donc ainsi que tout allait se terminer pour les Elfes de la nuit… Ni avec l’arrivée de la flotte de Hurlevent, ni avec l’anéantissement de l’ennemi par les feux-follets, mais dans le chaos. En voyant leur piège, qui aurait en toute logique dû fonctionner, retourné contre eux.

C’est mon peuple qui est à présent pris au piège… Et je ne puis le sauver. Mon seul espoir est désormais de limiter le carnage.

L’urgence ne lui laissait pas le temps de rédiger cette missive, et lui imposait pourtant de l’écrire. La jeune Teshara prit la lettre d’une main tremblante, les yeux pleins de larmes.

« Va à Darnassus, lui ordonna-t-il. Demande-leur de te faire passer à Hurlevent et porte ceci à mon épouse.

— Je veux me battre ! Le combat m’appelle !

— C’est en obéissant à mes ordres que tu serviras le mieux ton peuple. »

Cette enfant n’aurait que trop d’occasions de plonger dans la bataille. Celle qu’il faudrait livrer pour reprendre l’Arbre-Monde serait sans pitié, et elle regretterait sans doute ces paroles.

Teshara ravala ses larmes et s’inclina, genou à terre.

« Ce fut un honneur de vous servir, shan’do », déclara-t-elle d’une voix pleine d’émotion, avant de se redresser, mal assurée. Elle bondit et prit l’apparence d’un corbeau des tempêtes.

Delaryn arrivait au pas de course. Son armure était couverte d’éclaboussures de sang ; il ne s’agissait apparemment pas du sien.

« Nous ne parvenons plus à les contenir », annonça-t-elle, un peu essoufflée.

L’archidruide leva les yeux vers le ciel et regarda la druidesse disparaître au loin.

« Sylvanas cherche de nouveau à m’affronter, répondit-il avec calme. Cette fois, j’irai à elle et la retiendrai aussi longtemps qu’Élune me le permettra. »

Delaryn s’était montrée vaillante et dévouée. Elle avait obéi à ses ordres sans faillir, tout en faisant elle-même preuve de réactivité chaque fois qu’il l’avait fallu. Elle était restée forte et n’avait jamais perdu la foi. Elle et les Elfes de la nuit sous son commandement s’étaient battus si farouchement ; ils avaient tant sacrifié… Hélas, ils n’étaient pas de taille face à l’immense armée de la Horde. Rien que par la force du nombre, celle-ci avait surmonté tous les obstacles que les Kaldorei avaient mis en travers de son chemin.

Par la force du nombre, les talents tactiques de Saurcroc… et la cruelle détermination de la Dame noire.

Les larmes roulaient sur les joues de la Sentinelle. Malfurion les essuya avec douceur. Elle se laissa aller un instant, la joue contre la gigantesque paume de son maître, puis prit une grande inspiration. Elle savait. Elle avait compris qu’ils ne pourraient plus empêcher la Horde de s’emparer de Darnassus. Leur but, maintenant, était de sauver le plus de vies possible.

« Quels sont mes ordres, shan’do ? » demanda-t-elle dans un murmure.

Tant de courage… Ils ont tous fait preuve de tant de bravoure, songea l’archidruide. Ils méritent mieux que cela. Si seulement je pouvais le leur donner. Mais je n’ai rien d’autre à offrir que ma vie.

« Conduisez vos soldats au nord, jusqu’à la Lisière des brumes. Là-bas… faites votre possible. (Il marqua une pause.) Commandant Lune-d’Été… vous avez été plus qu’à la hauteur. Qu’Élune vous garde. »

La Sentinelle se redressa, lui adressa un vif salut et repartit en courant.

Malfurion se métamorphosa et secoua sa ramure. Ses sabots battant l’herbe et la pierre à un rythme effréné, il galopait en direction du nœud d’énergie obscure qui disséminait ses ondes abjectes dans l’air. Tuer Sylvanas ne sauverait pas Darnassus ; toutefois, sans son chef de guerre, la Horde désorganisée offrirait moins de résistance quand l’Alliance tenterait de reprendre la cité.

Et quelque chose en lui désirait ardemment la voir payer pour ses actions.

Reprenant sa forme elfique, il dicta sa volonté à la roche, aux végétaux et à la terre, puis attendit. Lorsqu’elle apparut, guidée par son énergie comme il l’avait été par la sienne, et si élégante, même dans la non-mort, il prit conscience qu’en communiant avec ce qui le dépassait tant, il s’était débarrassé de sa fureur. Seul demeurait un immense chagrin… pour son peuple, pour sa bien-aimée, et même pour Sylvanas Coursevent.

« Aucun pardon ne sera accordé pour ces actes, Sylvanas.

— J’en suis consciente. »

* * *

Anduin s’était cru prêt. Mais à mesure que les jours passaient, chacun apportant son lot de nouvelles horreurs, il se rendait compte que nul ne saurait être vraiment préparé à un tel crève-cœur.

Les réfugiés n’en finissaient pas d’arriver. Il avait donné l’ordre de maintenir les portails ouverts jour et nuit à travers toute la ville, mais il fallait bien que les mages puissent se nourrir et dormir, de même que les nouveaux arrivants. Ceux-ci avaient beau demeurer stoïques, ils étaient absolument dévastés. La cathédrale ne pouvait plus tous les contenir, et les prêtres parcouraient désormais Hurlevent afin de prodiguer leurs soins à tous ces gens affamés, terrifiés et harassés de fatigue. Anduin avait pioché dans les caisses royales pour procurer à chacun couvertures, matelas et nourriture. Les aubergistes, ainsi que de simples citoyens, avaient généreusement offert de les héberger.

Le jeune roi n’en était pas moins conscient qu’il échappait au pire de la crise. Velen, lui, se tenait prêt à regagner l’île de Brume-Azur à tout moment, mais jusque-là, la Horde semblait obnubilée par Darnassus et les Draeneï n’étaient pas en danger immédiat.

Quand une frêle druidesse kaldorei à la courte chevelure verte émergea d’un portail avec deux lettres et insista pour les porter à Genn et Tyrande sur-le-champ, on la conduisit aussitôt à la grande prêtresse. Celle-ci était, comme les trois autres dirigeants, occupée à soigner les blessés. La messagère fourra l’une des missives dans les mains de Genn. Remarquant l’expression de l’Elfe de la nuit, celui-ci décacheta la note en hâte. À sa lecture, il poussa un soupir de soulagement.

En revanche, lorsque Tyrande se redressa pour lui faire face, la druidesse fondit en larmes. Elle lui remit le courrier et se lança dans des explications en darnassien, entrecoupées de sanglots. La grande prêtresse blêmit en prenant connaissance du contenu de la lettre.

Non ! La Lumière ait pitié de nous…

Malgré l’étreinte réconfortante qu’elle offrit à l’Elfe affligée, il était clair qu’elle était elle-même sous le choc d’une terrible nouvelle.

« Dame Tyrande, s’inquiéta Anduin, qu’est-il arrivé ? »

La grande prêtresse releva lentement la tête.

« Malfurion Hurlorage nous fait ses adieux. »

Un murmure parcourut les réfugiés qui l’entendirent prononcer ces mots. Certains se mirent à pleurer. Velen et Genn étaient comme frappés de stupeur, et Anduin avait le souffle coupé.

Tyrande poursuivit sans se départir de son calme exceptionnel, serrant toujours la jeune druidesse contre elle.

« La Horde les a attaqués par-derrière, lui et ses soldats, et les feux follets ont été dispersés. À présent, mon bien-aimé part affronter Sylvanas Coursevent, afin que davantage de Kaldorei aient le temps de fuir la cité avant qu’elle ne devienne leur prison. »

Elle afficha un air résolu.

« Je cours le rejoindre.

— Tyrande, vous ne pouvez pas faire cela ! » protesta Anduin.

La grande prêtresse s’anima tout à coup, tournant vivement la tête pour le toiser. Saisie d’étonnement, la jeune Elfe de la nuit s’écarta.

« Êtes-vous certain de vouloir me dire une chose pareille ? tonna Tyrande.

— Votre peuple se trouverait privé de dirigeants au moment où il en a le plus besoin, lui répondit calmement le jeune roi avant de désigner d’un geste ample les centaines d’Elfes de la nuit blottis les uns contre les autres à l’intérieur de la cathédrale. Genn et Velen ont déjà fait le serment d’aider les Kaldorei à reconquérir l’Arbre-Monde. En allant vous sacrifier, vous leur accordez quelques heures de sursis. En choisissant de vivre, c’est un avenir que vous leur offrez. »

Pour toute réponse, Tyrande se redressa.

« Alors, c’est décidé… vous y allez », comprit Genn.

Tyrande acquiesça, et le roi Grisetête hocha la tête en retour.

« Dites à ma Mia de rentrer. Immédiatement. »

Les manières brusques de Genn arrachèrent un demi-sourire à la grande prêtresse, qui s’effaça aussi vite qu’il était apparu.

Anduin savait qu’il ne lui ferait pas changer d’avis, mais peut-être pouvait-il lui venir en aide par un autre moyen.

« Dans ma jeunesse, dit-il, mon père et moi étions bien trop souvent en mauvais termes. Jaina m’avait offert ceci… pour me permettre de m’échapper un peu, de temps en temps. »

Plongeant la main dans sa poche, il en tira une petite pierre. Grise et plate, elle était ornée d’une spirale bleue lumineuse en son centre.

« Il s’agit d’une pierre de foyer. Je l’utilisais pour aller la voir, à Theramore. »

Il eut un sourire triste. Le souvenir de ces visites avait une saveur douce-amère, à présent.

« Depuis, j’ai fait rediriger sa magie vers Hurlevent, continua-t-il en tendant la pierre à la grande prêtresse. Prenez-la. Tâchez de rester en vie. Trouvez Malfurion et ramenez-le. Ensuite, ensemble, vous pourrez mener votre peuple à la reconquête de l’arbre… Hurlevent à vos côtés. »

Tyrande Murmevent considéra la pierre un moment, puis tendit la main pour s’en saisir, lui offrant en échange un sourire radieux et plein de douceur.

« Je suivrai vos conseils, roi Anduin Wrynn. Et que cet instant marque le début de la bataille. »

Elle se pencha pour lui déposer un baiser sur la joue, puis s’engagea dans le portail pour Darnassus.

* * *

Le tumulte l’attendait de l’autre côté.

Les Elfes de la nuit se pressaient en rangs serrés en attendant de s’échapper par les portails, seul moyen de fuir la capitale. Les mages qui les contrôlaient paraissaient à bout de forces. Les bras tremblants, ils s’efforçaient de maintenir les passages ouverts. Les prêtresses, tout aussi épuisées, faisaient de leur mieux pour maintenir un semblant d’ordre dans la foule. De nombreux Kaldorei s’agglutinaient autour du puits de lune, priant Élune de les protéger. Percevant l’angoisse de leurs aînés, les enfants pleuraient dans les bras de leurs parents.

Cependant, c’est par une ovation qu’ils accueillirent tous leur grande prêtresse.

« Dame Tyrande ! s’écria une Elfe de la nuit en tentant de l’approcher.

— Grande prêtresse ! lança quelqu’un d’autre.

— Que se passe-t-il ? »

Cette dernière voix était humaine, et sa propriétaire apparut à ses côtés après s’être frayé un chemin à travers la foule. Tyrande observa Mia Grisetête. La reine affichait un visage impassible, mais ses yeux un peu trop écarquillés et un léger tremblement trahissaient son trouble. La grande prêtresse se pencha pour mieux l’entendre.

« Il paraît que la Horde a anéanti les feux follets, que les Sentinelles ont toutes péri, et que l’armée vient détruire l’Arbre-Monde de son feu arcanique.

— Rien de tout cela n’est exact. Cependant… la Horde vient bel et bien par ici. »

Elle marqua une pause, regrettant de tout son être d’avoir à prononcer ces terribles paroles.

« Et elle va s’emparer de Darnassus. »

Le souffle un instant coupé, Mia se reprit immédiatement et hocha la tête.

« Êtes-vous revenue pour aider à l’évacuation ?

— À mon grand regret, non, répondit la grande prêtresse d’une voix brisée en contemplant la scène. Malfurion va affronter Sylvanas. Je dois aller lui prêter main-forte. S’il sort vainqueur de ce combat, cela pourrait grandement affecter le moral des troupes ennemies. Peut-être même les plonger dans la confusion pour un temps, ce qui permettrait d’évacuer davantage de citoyens… Majesté, vous devriez rejoindre votre époux. Il se ronge les sangs.

— Pas encore, rétorqua la souveraine en secouant la tête. Le portail est de toute façon à deux pas. Et cela ne fera pas de mal à Genn de prendre un peu son mal en patience. Allez, dame Tyrande. Je continuerai à aider vos prêtresses à faire avancer les files dans le calme. »

Elle bondit sur le muret du puits de lune.

« Peuple de Darnassus ! proclama-t-elle. Saluez votre grande prêtresse, qui s’en va rejoindre Malfurion Hurlorage au combat ! »

Le silence se fit, et la foule forma une haie d’honneur.

Émue, Tyrande leva les bras au ciel et en appela à la bénédiction d’Élune pour son peuple. Ils auraient besoin de tout l’espoir, le courage et la force qu’elle pourrait leur prodiguer pour traverser les épreuves à venir.

« Ô peuple de Darnassus… sachez que nous ne sommes pas seuls, déclara-t-elle d’une voix retentissante. Malfurion et moi-même ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour que le plus grand nombre ait le temps de gagner la sécurité de Hurlevent. Si vous n’avez pas cette chance, n’ayez crainte ! Si Teldrassil devait tomber aux mains de la Horde, l’Alliance sera prête à répliquer. Nous pourrons compter sur nos alliés, ainsi que sur notre détermination. Car nous sommes kaldorei ! »

Tous l’acclamèrent sur son passage. Elle avait conscience que ce discours ne suffirait pas. Mais elle ne pouvait guère faire plus… pour le moment.

* * *

Il faisait nuit. Juchée sur son hippogriffe, Tyrande contemplait le triste spectacle des centaines d’Elfes de la nuit accourant à Darnassus depuis le reste de l’Arbre-Monde, submergeant les chemins de pierre blanche et les espaces verdoyants. À chaque battement d’ailes de la créature qui l’éloignait de la cité, son cœur se brisait un peu plus.

En contrebas, plusieurs navires étaient dévorés par les flammes. Ils faisaient partie de la flotte qu’elle avait envoyée en direction de Silithus, pour contrecarrer une menace qui n’avait jamais existé. D’autres vaisseaux kaldorei, pour le moment intacts, avaient opéré un repli. Des combats avaient également éclaté à la Lisière des brumes. Les lunes, à la caresse d’habitude si douce et si appréciable, brillaient cruellement au-dessus des soldats livrant bataille et illuminaient un nombre terrifiant d’engins de siège amassés en direction de l’arbre.

Parmi les silhouettes elfiques qu’elle distinguait le long de la côte, elle compta de trop nombreux corps immobiles.

L’espace d’une seconde, elle fut tentée d’atterrir, de rejoindre ces braves Kaldorei qui combattraient jusqu’à la mort et feraient de leur mieux pour emporter l’ennemi avec eux. Mais les paroles d’Anduin étaient sages : son peuple avait plus que jamais besoin de ses dirigeants. Malfurion et elle ne pouvaient pas se permettre de les abandonner.

« Pardonnez-moi, murmura-t-elle à l’intention de ses soldats, avec un frisson qui n’était pas seulement dû à la morsure de l’air nocturne. Mais votre sacrifice ne sera pas oublié. »

Elle porta le regard vers l’intérieur des terres, se demandant où se tenait le face-à-face. Elle devait retrouver Malfurion rapidement. Mais où était-il ? En dépit de sa sagesse millénaire et de toute la patience qu’elle en avait tirée, elle n’était pas en mesure de repérer un être isolé au milieu d’une si vaste forêt. Tout échouerait-il par sa faute ?

Un voile de larmes vint lui troubler la vue, et elle leva le visage en direction des lunes jumelles. Dame Élune, pria-t-elle, le cœur débordant d’émotion, guide-moi.

« Qu’Élune vous guide » était une bénédiction courante parmi son peuple. Un au revoir cordial, des vœux que l’on échangeait entre amis ou inconnus sans même y réfléchir. À présent pourtant, Tyrande implorait la déesse de tout son cœur. Elle avait besoin d’un miracle, d’un mince espoir à offrir aux Elfes de la nuit déracinés, abattus et terrifiés, et dont la survie ne tenait pour l’instant qu’à la générosité de leurs alliés.

Tyrande poussa une exclamation de surprise.

Sa déesse l’avait entendue.

Un unique rayon de lune transperça la nuit et pénétra la couverture des arbres durant un bref instant avant de s’évanouir.

Là. C’était à cet endroit qu’elle retrouverait son bien-aimé. Là que résidait le dernier espoir des Elfes de la nuit.

Et Élune lui montrait la voie.

Elle la remercia dans un murmure qui tenait davantage du sanglot et fit plonger son hippogriffe. Pourvu qu’elle n’arrive pas trop tard…

Sur la mousse de la forêt gisait son époux, mourant. Son sang étincelait à la lumière des lunes. Au-dessus de lui, brandissant sa hache, se tenait Varok Saurcroc.

Tyrande bondit de sa monture avec un cri, et l’éclat fulgurant de la lumière d’Élune inonda soudain la scène. Dos à elle, Saurcroc se figea, comme pétrifié par le sort. Au moment où ses pieds touchèrent le sol, la grande prêtresse tendit la main d’un mouvement sec. L’Orc, soulevé de terre, vola de côté. Il retomba violemment, toujours en vie.

Tandis que Tyrande se penchait sur son amour, Saurcroc redressa la tête. La lumière qu’elle avait invoquée s’était concentrée, et des pointes menaçantes flottaient au-dessus de la tête du vieil Orc. Celui-ci plissa les yeux, aveuglé et pantelant, mais ne fit rien pour contre-attaquer.

Je pourrais l’achever d’une simple pensée. Pourtant, il soutient mon regard et ne cherche même pas à implorer ma grâce.

L’Orc aurait eu le temps de porter le coup fatal à Malfurion avant qu’elle n’intervienne, mais n’en avait rien fait. Pourquoi ?

Sans quitter Saurcroc des yeux, elle s’agenouilla auprès de son bien-aimé. Il respirait encore. La noirceur de Sylvanas avait laissé sa marque abjecte sur l’archidruide en de nombreux endroits, mais ce fut en découvrant l’horrible plaie béante dans son dos qu’elle crut sentir son cœur se briser : le sang lui inondait les doigts.

Élune, donne-moi la force de le guérir. Laisse-moi l’emmener et donne-nous le courage de faire face à ce qui nous attend ensuite.

Cette fois encore, la lumière de la déesse répondit à son appel. La lueur qui l’avait guidée un peu plus tôt se concentrait à présent sur le corps de Malfurion. Elle l’enveloppa d’un halo étincelant, jusqu’à ce que sa prodigieuse énergie régénératrice soit absorbée. Sous ses mains ensanglantées, Tyrande sentit les os se ressouder, les blessures se refermer, et ce cœur immense recommencer à battre à un rythme régulier.

Tyrande laissa échapper un soupir de soulagement, puis se redressa pour toiser celui qui avait failli assassiner son époux. Saurcroc avait eu le bon sens de ne pas bouger. Au-dessus de sa tête, les lames lumineuses attendaient toujours les ordres de la grande prêtresse.

« Vous ne l’avez pas tué, dit-elle. Pourquoi ? »

L’Orc l’étudia un moment de ses yeux bruns, puis sembla parvenir à une décision.

« Je l’ai attaqué sans honneur », répondit-il à mi-voix.

L’aveu semblait lui coûter, lui faire du mal, presque.

« Je ne méritais pas de lui porter le coup de grâce. »

Un frisson de colère secoua Tyrande ; sa voix se fit dure comme la pierre et tranchante comme une lame.

« Il n’y a aucun honneur dans cette guerre ! »

Elle revit les réfugiés grelottants et morts de peur, les cadavres des siens sur la côte, les engins de siège se préparant à attaquer sa cité.

« Qu’est-ce qui vous prend ? Comment osez-vous verser tant de sang en vain ?

— Nous n’avons pas le choix, dit Saurcroc, toujours immobile et les yeux rivés aux siens. Et nous devons réussir. »

En écho à la rage de Tyrande, les flèches de lumière d’Élune s’immobilisèrent, plus inquiétantes que jamais. Leurs pointes étaient dirigées sur la gorge de l’Orc. Elle aurait tant aimé les laisser faire.

Mais elle se retint. Elle avait vu la Horde commettre trop d’infamies, et, connaissant Saurcroc, il en avait très probablement honte. Combien de temps était-il resté là, la hache en suspens… lui, le haut seigneur, qui avait tué mille fois ?

Il ne faisait aucun doute que la Horde s’emparerait de Darnassus. Et quand cela arriverait, un général qui avait le sens de l’honneur, et à qui l’on aurait laissé la vie sauve, ferait peut-être preuve de davantage de clémence envers les prisonniers kaldorei.

Il y avait déjà eu tant de morts. C’était déjà plus que son cœur ne pouvait le supporter ; elle ne désirait pas en faire un de plus par simple esprit de vengeance.

« La Horde remportera peut-être cette bataille, Saurcroc, mais nous reconquerrons nos terres.

— Peut-être », dit seulement l’Orc.

Espérait-il lui faire perdre son sang-froid ? Il était hors de question qu’elle lui fasse ce plaisir.

« Comme vous avez épargné Malfurion, je vous laisse le choix. Vous pouvez mourir en tentant de m’empêcher de le sauver, ou rester là, allongé dans la boue, et survivre. »

Mais l’Orc tenait apparemment à avoir le dernier mot :

« Un choix similaire s’offre à vous. Vous pouvez le ramener à Darnassus, où vous périrez tous les deux quand nous nous emparerons de la cité, ou vous pouvez l’emporter loin d’ici, et survivre. »

Il n’y avait plus rien à ajouter.

Tyrande retourna auprès de l’archidruide et lui posa une main sur le torse. Sa respiration était calme, son rythme normal. Il n’était plus en danger.

Hélas, cela ne suffirait pas à sauver Darnassus. Tyrande le savait : jusqu’à la fin de ses jours, elle se demanderait si sa présence aux côtés de son bien-aimé lors de son affrontement avec Sylvanas Coursevent et le haut seigneur Saurcroc aurait changé quoi que ce soit. L’auraient-ils emporté ? Ou auraient-ils tous deux abreuvé la terre de leur sang, liés dans la mort comme ils l’avaient été dans la vie ?

Malgré des paroles qu’elle avait voulues rassurantes, au temple, elle devait se rendre à l’évidence : Orcs, Trolls, Réprouvés, Taurens, Gobelins et Elfes de sang allaient occuper l’Arbre-Monde et feraient des habitants restants leurs prisonniers.

Ses yeux s’emplirent de larmes, mais elle refusait de le montrer à l’Orc. Elle s’accorda un dernier regard aux arbres immenses d’Orneval. À son foyer.

Pardonnez-moi, mes Kaldorei. Mais nous reviendrons. J’en fais le serment.

Elle glissa la main dans la bourse à sa taille et referma les doigts sur la petite pierre de foyer, le présent d’un jeune esprit loyal et généreux qui se muait rapidement en un solide allié de la Lumière. Tirant la pierre de son étui, elle la considéra un instant, au creux de sa paume ; puis, d’une simple pensée, elle et son bien-aimé regagnèrent Hurlevent.

* * *

La fumée brûlait la gorge et les yeux de Delaryn. Les Elfes de la nuit qui avaient eu la chance de s’échapper de l’Arbre-Monde étaient regroupés à Sombrivage. Leur flegme ayant fini par voler en éclats, ils hurlaient leur terreur et tentaient en vain d’attirer les navires encore entiers à leur secours.

Le commandant n’en voulait pas aux bateaux de fuir et espérait seulement que Cordressa était saine et sauve à bord de l’un d’entre eux. La Horde était en train de manœuvrer ses redoutables catapultes à boules de feu le long de la côte. Tout vaisseau tentant de venir à l’aide des Kaldorei paniqués sur la plage serait englouti par les flammes avant d’avoir pu faire embarquer un seul Elfe. Shandris Pennelune était sage de faire voile. Elle avait pris la décision de ne pas risquer ses soldats, pour mieux revenir à l’assaut avec les renforts de l’Alliance et avoir une chance d’arracher l’arbre aux envahisseurs. Mais la logique de cette stratégie n’était d’aucun réconfort à celles et ceux qui seraient bientôt faits prisonniers.

Delaryn Lune-d’Été ne serait pas parmi eux. Elle avait pour mission de se battre et de se battre encore, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus en mesure de le faire.

L’adrénaline et la détermination lui permirent de passer outre la morsure des toutes premières flèches. Néanmoins, son corps la trahissait un peu plus à chaque nouveau trait qui lui transperçait l’armure et la peau. Quand une dernière flèche vint se loger dans sa chair, elle vacilla un instant. Puis ses jambes refusèrent de la porter plus longtemps, et elle s’effondra.

Elle ne pouvait plus repousser l’inévitable.

Elle avait froid, mais, étrangement, la douleur refluait.

« Bientôt, tu ne sentiras plus rien », affirma une voix chaude, familière. Une voix aimée.

Sous son apparence favorite, celle d’un sabre-de-nuit, Ferryn se tenait à ses côtés. L’espace d’une seconde, la joie l’envahit. Puis elle se rendit compte qu’il lui parlait. Il n’aurait pas dû en être capable : un fauve ne pouvait articuler la langue des Elfes de la nuit.

« Tu n’es pas… réel, souffla-t-elle, déçue.

— Je suis aussi réel que tu le souhaites. »

Elle était en train de mourir, et son esprit invoquait des images réconfortantes. Curieusement, cette idée lui était plutôt douce. En revanche, même si elle n’aurait su dire pourquoi, elle avait à présent l’absolue certitude que Ferryn était mort. Mais cela ne l’attristait pas non plus, car bientôt, elle le rejoindrait.

« Dors, maintenant », dit-il.

Elle ne demandait pas mieux… mais quelque chose l’empêchait de se laisser glisser vers ce sommeil éternel. Elle luttait, les yeux grand ouverts, observant l’approche de la Horde.

« … Je ne peux… »

Elle avait parlé à haute voix. Un unique sanglot déchirant, tout juste audible.

« Tu ne peux plus rien faire », fit la voix douce du druide.

Le fantôme de son bien-aimé, à moins qu’il ne s’agisse du fruit de son imagination, avait-il raison ?

Des silhouettes s’avançaient. Elle entendait les hurlements d’épouvante de son peuple, le crépitement du feu qui consumait encore les navires, accompagnés des grincements pesants des engins de siège. Et par-dessus le vacarme, étrangement claire et anormalement proche, une voix râpeuse et glaciale donna un ordre :

« Sécurisez le rivage. Préparez-vous à envahir l’arbre. »

Sylvanas.

Malfurion avait échoué.

J’ai échoué, songea-t-elle avec un frisson de désespoir. L’ancienne Haut-Elfe et général des forestiers était sur le point de déchaîner l’un des pires aspects de la Horde, ses pillards avides de revanche, sur une population qui n’était à présent plus composée que de civils. Son nom, Sylvanas, évoquait pourtant l’amour des bois, de la végétation et de la vie sous toutes ses formes… N’y avait-il donc plus rien de cette Elfe dans le monstre qui avançait dans sa direction ?

Delaryn ne voulait pas mourir. Pas encore. Pas sans essayer, dans un dernier souffle, de toucher cet être qui lui ressemblait tant et si peu à la fois.

Pas sans comprendre.

Élune, guide-moi. Aide-moi à trouver les mots pour émouvoir son cœur.

Sylvanas passa devant la Sentinelle mourante sans lui accorder un regard.

Delaryn prit une profonde inspiration.

« Pourquoi ? »

Le chef de guerre s’arrêta net.

Cinquième partie : Embrasement

Les feuilles de l’arbre sont autant de flammes,

Ses branches, des squelettes,

Et ses racines ne puisent plus

Que dans les cendres des morts.

Le souffle du vent porte les cris des mourants

Et ce chant,

Cette complainte

Narrant les horreurs indicibles,

L’inconcevable cruauté,

Et pleurant la vie, la beauté et la grâce qui furent

Et ne seront plus jamais.

.

* * *

La nuit était tombée et Hurlevent grouillait d’une confusion relativement maîtrisée. La panique et l’affolement auraient été parfaitement excusables chez les Kaldorei évacués, pourtant leur arrivée s’était faite sans cris, violence ni mouvement de foule.

La cathédrale était remplie jusqu’aux recoins les plus sombres de ses immenses catacombes. Les auberges hébergeaient dix à quinze Elfes par chambre. Même le donjon avait libéré quelques pièces pour loger les réfugiés impassibles, silencieux. La ville tout entière semblait submergée, et le flot d’arrivants se propageait le long de la vallée des Héros, pratiquement jusqu’à Comté-de-l’Or.

Malfurion se reposait. Anduin n’était parvenu à arracher Tyrande à son chevet qu’une fois l’archidruide plongé dans un profond sommeil. Puis, ensemble, ils étaient allés veiller sur les portails de la tour des mages.

Ceux-ci ne dormaient plus depuis des jours afin de maintenir les passages ouverts. Seules la nourriture et la boisson qu’ils faisaient apparaître et la bénédiction continue des prêtres leur permettaient encore de tenir.

Genn n’avait pas fermé l’œil, lui non plus.

Anduin avait observé d’un œil inquiet le caractère bourru du roi se faire presque agressif tant il était rongé par le souci. De toute évidence, Mia s’en doutait et lui faisait passer des lettres par les réfugiés, trop heureux de lui rendre ce service. Car si les Kaldorei avaient un grand respect pour le roi de Gilnéas, ils vouaient une adoration sans bornes à sa reine. Cependant, alors même qu’augmentait l’afflux d’Elfes en provenance de Darnassus, les lettres se raréfiaient. Quand Tyrande avait refait son apparition avec un Malfurion mal en point, informant Anduin de la situation, Genn, éperdu d’angoisse et de rage, avait perdu le contrôle et failli laisser le Worgen en lui l’emporter. Il n’était parvenu à conserver sa forme humaine qu’au prix d’intenses efforts.

« Elle n’est pas loin d’un portail, avait dit Tyrande en lui posant une main rassurante sur le bras. Elle traversera quand elle le voudra. Ce qu’elle fait est très utile.

— Elle pourrait se rendre utile ici ! avait grogné Genn. Je vais devoir aller la chercher moi-même. »

Il n’en avait rien fait. Pour le moment. Mais si la reine ne revenait pas bientôt, nul doute qu’il mettrait cette décision à exécution. Et Anduin pourrait difficilement lui en tenir rigueur.

Velen l’avait donc éloigné du sanctuaire du Sorcier, arguant que les mages avaient besoin de place pour accueillir les réfugiés. Genn et lui étaient à présent postés en bas de la tour, et guidaient le flot toujours plus important d’Elfes effrayés et perdus vers la sortie. Anduin avait promis au roi qu’à la seconde où Mia ferait son apparition, il l’enverrait le rejoindre.

Il espérait de tout cœur que ce moment ne tarderait plus.

* * *

Les premières volées de projectiles touchèrent leur cible.

Rut’theran, avec ses quais bondés, fut la première victime des flammes. Les Elfes de la nuit qui ne furent pas tués sur le coup basculèrent à la mer avec des hurlements de douleur, l’eau salée ne leur procurant non pas le soulagement, mais un plus grand choc encore… bientôt suivi de la mort.

Les boules de feu arcanique s’écrasèrent dans les branches de Teldrassil. Chacune épaisse comme un arbre ordinaire, elles s’embrasèrent comme un fétu de paille. Depuis Sombrivage, les chamans de la Horde faisaient souffler des vents pour amplifier les flammes. Des brandons dansaient de branche en branche comme autant de cruels diablotins, laissant derrière eux un sillage crépitant de rouge et d’orangé.

Le brasier s’éleva rapidement le long du tronc. La surface du lac Al’Ameth reflétait le ciel noir et rouge sang. Les flammes s’étendirent au nord, vers Dolanaar, à l’est jusqu’à Brise-Stellaire, ainsi qu’à l’ouest, jusqu’au camp des Pins-tordus.

Et, de là, à Darnassus.

Les bâtiments en bois de la terrasse des Marchands furent réduits en cendres en un instant, puis l’implacable progression de l’incendie fut brièvement contrariée par le cœur de pierre et d’eau de la capitale : le temple de la Lune.

Mais les flammes bondirent bientôt jusqu’aux jardins du temple, et les branches qui surplombaient l’édifice prirent feu à leur tour.

* * *

L’atroce puanteur du bois et de la chair brûlés percuta Mia de plein fouet. Pliée en deux, les yeux larmoyants, elle n’arrêtait plus de tousser. À ses oreilles résonnaient les hurlements des Elfes, à l’extérieur comme à l’intérieur du temple. Malgré le tumulte généralisé, elle entendit un bruit sourd au loin.

À ses côtés, Astarii, Lariia et les autres prêtresses s’étaient figées d’horreur. Les doigts glacés de la terreur se refermèrent sur le cœur de la reine. Les sens des Darnassiennes étaient bien plus aiguisés que les siens, et elle aimait mieux ne pas savoir ce que celles-ci avaient perçu.

Cependant, ce moment de bienheureuse ignorance fut de courte durée. Une voix paniquée s’éleva à l’entrée du temple :

« Ils attaquent ! L’arbre est en feu ! »

* * *

Qu’ai-je fait ?

Teldrassil.

La Couronne de la Terre.

Son branchage gigantesque, jusque-là sanctuaire des Elfes de la nuit, baignait à présent l’eau et la terre d’une lueur orangée où s’ébattaient des ombres grotesques.

« Maintenant, vous comprenez », avait murmuré la reine banshee à l’oreille de Delaryn avant de commettre l’impensable. Avant de…

Mais la Dame noire se trompait. Je ne comprends rien. Le chagrin et le sentiment de culpabilité de la Sentinelle étaient aussi dévorants que la fournaise. Dans un dernier accès de malice tout aussi incompréhensible que les motifs de son attaque, Sylvanas Coursevent lui avait tourné la tête de telle sorte qu’elle puisse, durant ses derniers instants, regarder partir en fumée tout ce qu’elle aimait. Tout ce en quoi elle avait cru, pour quoi elle s’était battue et avait versé son sang. Tout ce pour quoi elle avait vécu… et s’apprêtait à mourir.

L’arbre de vie était devenu un piège mortel et serait bientôt le théâtre du plus grand massacre par le feu qu’ait jamais connu Azeroth.

« Ferme les yeux », souffla Ferryn.

Il vint s’étendre devant elle pour la protéger de l’éclat éblouissant et torturé du brasier. Mais si la silhouette immatérielle du fantôme de son bien-aimé brouillait les détails, elle ne lui bloquait pas la vue pour autant.

Je ne peux pas, répondit-elle en pensée. Il y avait longtemps que les mots ne sortaient plus. Son dernier soupir approchait. Il faut que je regarde.

S’il y avait eu une justice, l’insoutenable scène aurait fini par l’aveugler, mais même ce maigre soulagement lui fut refusé. Tous ses sens étaient submergés. Elle n’aurait pas dû être en mesure d’entendre le craquement et les gémissements de l’Arbre-Monde en feu, pourtant, ces sons se mêlaient aux cris de ses frères et sœurs restés à Sombrivage.

Comme si cela n’était pas assez cruel, Delaryn était transie de froid malgré la chaleur intenable.

La mort est glaciale, songea-t-elle. Même pour ceux qui brûlent.

Ceux que je n’ai pas su sauver.

« Laisse la haine et la peur derrière toi, dit Ferryn, si doucement. Tu es libre, à présent. Viens avec moi. »

La colère et le désespoir envahirent la Sentinelle.

Tu n’es pas réel. Tu n’es qu’une ombre de mon passé, et ta paix n’est que promesse.

Il n’y aura pas de paix. Pas pour moi.

La silhouette fantomatique du druide s’évanouit. Certes, il n’avait jamais vraiment été là.

Au-dessus des frondaisons, au-dessus de l’arbre en proie aux flammes, au-dessus de toutes les épreuves de ce monde veillaient deux lunes : la Dame blanche et l’Enfant bleu. La mère et son petit, Élune et son peuple. Le ciel nocturne qui lui avait naguère procuré tant de réconfort et d’apaisement était à présent froid et distant, ses étoiles dures comme les diamants dont elles partageaient l’éclat.

Où es-tu, Élune ? Comment as-tu pu abandonner tes enfants au feu ? Nous avons tout donné. Et tout cela pour quoi ?

Elle-même faisait partie des chanceux : les blessures occasionnées par les flèches auraient bientôt raison d’elle. Mais les enfants qui n’avaient encore connu que l’Arbre-Monde allaient mourir dans d’atroces souffrances, et pire encore, dans la plus parfaite innocence.

Aie au moins la décence de te détourner d’Azeroth, Élune, pensa Delaryn, soudain pleine de mépris pour sa déesse. Tu nous as abandonnés. Nous faisions pourtant de notre mieux… Nous avions foi en ton amour et en ta volonté de nous protéger…

Sa bouche était trop sèche, son corps trop faible pour cracher son dégoût.

La torture redoubla à mesure que le froid s’insinuait dans son cœur.

« Bientôt, tu ne sentiras plus rien », lui avait assuré l’ombre de son bien-aimé.

Aurait-elle encore mal, quand elle sombrerait dans le néant ?

Ferryn n’était plus là pour répondre.

* * *

De la fumée s’échappait des portails, et Tyrande perdait espoir.

La panique jusqu’alors contenue venait d’éclater. La détresse se lisait sur le visage des Elfes qui traversaient le portail dans l’affolement le plus total, tentant d’échapper à l’incendie qui s’était inexplicablement déclaré dans Darnassus.

« Évacuez la salle ! Nous devons faire de la place, tout de suite ! » commanda Anduin d’une voix forte.

Les gardes de Hurlevent réagirent immédiatement, soulevant les enfants et dévalant la rampe à toute vitesse pour conduire les parents jusqu’au-dehors.

Mais plus d’espace n’y changerait rien. Le brasier était trop violent, trop rapide, et ces flammes n’avaient rien d’ordinaire. Tyrande percevait les relents d’une magie dévoyée dans un but si cruel et dénué de la moindre compassion qu’elle en était à peine concevable.

Élune, ai-je pris des risques inconsidérés, dans mon arrogance ? Le cœur de Sylvanas Coursevent est-il si noir qu’elle désirerait voir brûler Darnassus ?

Les Kaldorei se bousculaient pour accéder aux portails. Tyrande, Anduin, les gardes et les Sentinelles les tiraient en sécurité, puis les dirigeaient vers la rampe, avant de plonger à l’aide des suivants. La fumée s’épaississait à vue d’œil, et il était de plus en plus difficile de voir de l’autre côté à travers le nuage noir et étouffant.

Une bouffée de chaleur gifla Tyrande. Des larmes qu’elle n’avait pas senties couler s’évaporèrent. Réfrénant ses instincts, elle confia sa place à quelqu’un d’autre et s’écarta, puis s’efforça de retrouver son calme. En cet instant où chaque seconde comptait, elle pouvait se rendre utile de bien meilleure manière.

Élune, je t’en supplie… donne-moi la force de les aider…

De grandes inspirations soulagées ne tardèrent pas à s’élever autour d’elle, à mesure que chacun retrouvait le plein usage de ses poumons.

* * *

Les joues d’Astarii étaient mouillées de larmes, à la fois dues à la fumée et au chagrin qui étreignait son cœur.

Comment cela avait-il pu arriver ? Comment la Horde était-elle parvenue jusque-là et, au nom d’Élune, pourquoi avait-elle décidé d’incendier l’Arbre-Monde ? Ceci n’était pas une guerre. Ni de la simple cruauté. Il s’agissait de pure folie. D’un génocide. D’une haine si extrême qu’elle peinait à la comprendre.

Tétanisée par le choc et l’horreur, elle se força à se concentrer sur l’instant présent. Certains portails demeuraient ouverts. Des vies pourraient encore être sauvées… si seulement elle parvenait à se faire entendre.

« Je vous en prie, restez calmes, cria-t-elle. Si vous vous bousculez, personne ne pourra traverser ! »

Quelques-uns l’entendirent et reprirent le dessus sur l’instinct primaire qui les poussait à fuir à tout prix, mais davantage continuèrent à jouer des coudes pour passer, sourds aux supplications d’Astarii. Des familles essayaient encore de pénétrer dans le temple en implorant qu’on les aide. Certains portaient leurs proches affreusement brûlés, leur peau noircie et suintante craquelant à chaque mouvement, les mettant au supplice. D’autres étaient dans un état trop grave pour que les prêtresses puissent les soulager.

L’odeur fétide de la peur se mêlait à celle du feu et de la chair calcinée. Parmi les Elfes de la nuit qui s’étaient frayé un chemin devant les autres, elle en vit sauter dans le puits de lune plutôt que chercher à gagner un portail. S’aspergeant des eaux sacrées, en larmes, ils priaient leur déesse.

Toujours debout au bord du puits, les mains en porte-voix, Mia relaya son appel à l’ordre.

« Écoutez votre prêtresse ! »

Captant l’attention de Lariia, Astarii désigna l’entrée du temple. La prêtresse lui indiqua qu’elle avait compris d’un signe de tête, puis s’immergea dans le puits, contournant les Elfes implorants. Elle en sortit de l’autre côté, trempée, puis disparut à travers la foule.

Elle refit son apparition quelques minutes plus tard, l’air hagard.

« Les flammes sont en train de tout dévorer. Les arbres, l’herbe… (Elle fut prise d’une quinte de toux.) … Les incendies bloquent les accès à la ville.

— Mia ! hurla Astarii par-dessus les cris terrifiés des Elfes. Il est temps que vous rentriez à Hurlevent.

— Pas encore », fit la souveraine, la mâchoire serrée.

Astarii déglutit avec peine. La reine de Gilnéas avait un mari, une fille. Et ils n’étaient pas Kaldorei. La prêtresse ne laisserait pas le feu la leur arracher.

« Il sera bientôt trop tard. Mourir avec nous ne servira à rien. Vous nous aiderez davantage en survivant à ce cauchemar ! »

Elle allait poursuivre quand un terrible craquement retentit au-dessus de leur tête. Assez lentement pour que chacun ait le temps de se rendre compte de ce qui se passait, mais trop vite pour leur permettre de fuir, une gigantesque masse orangée se décrocha. La branche, énorme et rongée par les flammes, traversa le dôme de verre du temple.

Des hurlements s’élevèrent du puits de lune.

Un bref instant, la branche fut arrêtée par la vasque d’Haidene, et le cœur d’Astarii bondit dans sa poitrine. Élune les a sauv…

Une fissure se forma en travers de la cuvette de pierre, qui se fendit en deux.

Les eaux sacrées se répandirent. La grande vasque brisée bascula, emportant les bras de la statue dans sa chute. Tranchée par le rebord du récipient, la tête d’Haidene vola et s’écrasa sur les Elfes horrifiés réfugiés dans le bassin. Le puits de lune explosa sous l’impact, et ses eaux, rouges du sang des pauvres innocents, inondèrent la pelouse.

Des cris retentissaient de tous côtés. Celles et ceux qui le pouvaient se ruèrent au-dehors comme un troupeau de bêtes affolées. Ils n’y trouvèrent que davantage de flammes dévastatrices.

* * *

Le flot de survivants qui émergeaient en titubant des portails, enveloppés de rubans de fumée noire et léchés de flammes, se réduisit à un mince filet… puis finit par se tarir.

Dans le sanctuaire du Sorcier, Anduin et Tyrande attendaient. Priaient. En proie à des quintes de toux incessantes, ils peinaient à garder les yeux ouverts dans la chaleur de la fournaise.

Le feu étendit une langue avide à travers l’un des portails, et le jeune roi comprit qu’il allait devoir prendre la décision la plus difficile de sa vie.

S’il restait des survivants de l’autre côté, ils étaient trop faibles ou blessés, incapables de traverser. Plus aucune voix ne se faisait entendre, seulement le crépitement impitoyable des flammes dévorantes. Plus aucune famille, plus aucun enfant ne pourrait être secouru. Ni aucune prêtresse.

Ni Mia Grisetête.

Genn ne lui pardonnerait jamais l’ordre qu’il s’apprêtait à donner. Lui-même s’en voudrait jusqu’à la fin de ses jours. Mais l’épaisse fumée qui envahissait Darnassus à l’autre bout du monde finirait par engloutir Hurlevent s’il ne réagissait pas très vite. Pourtant, les mots restaient coincés dans sa gorge.

Accablé, la voix brisée par le chagrin, il commanda enfin :

« Fermez les po… »

Un rugissement terrible retentit par-dessus la cacophonie paniquée des Elfes en fuite.

« Hors de mon chemin ! »

Une voix profonde, râpeuse. Le roi de Gilnéas fit irruption dans le sanctuaire du Sorcier et fendit la foule à toute allure, sur les quatre pattes de sa forme de Worgen. Il s’élança à travers la salle enfumée, droit vers le portail principal.

Sans réfléchir, Anduin plongea. Il heurta Genn Grisetête de plein fouet, l’envoyant rouler sur le sol. Le vieux roi se remit vivement sur ses pattes et le cloua sans effort au sol avec un grognement. Succombant presque à la rage qu’il avait toutes les peines du monde à réprimer quand il se transformait, il leva une main couverte de fourrure blanche et munie de griffes acérées d’un geste menaçant.

« Trop… dangereux ! » toussa Anduin.

Le museau à quelques centimètres à peine du visage d’Anduin, Genn retroussa les babines sur ses longs crocs pointus avec un grondement féroce.

« Genn, il est trop tard ! » intervint Tyrande.

Le Worgen bondit en direction de l’Elfe de la nuit.

« Elle m’a pris mon royaume ! vociféra-t-il. Elle m’a pris mon fils ! Elle ne me prendra pas ma femme ! »

Et avant qu’Anduin n’ait pu chercher à le raisonner, le roi Grisetête avait sauté au travers du portail.

* * *

La guerre, la violence, la barbarie et la désolation ne lui étaient pas étrangères, mais rien de ce dont Genn avait été témoin au cours de sa vie ne l’avait préparé à ce qu’il découvrit en arrivant de l’autre côté.

Où s’était élevée une splendide fontaine aux eaux bienfaitrices, il n’y avait plus que des gravats, des corps disloqués, une boue sanglante et une gigantesque branche en feu. La fumée ambiante et la puanteur de la mort agressèrent ses sens lupins.

Il se força à prendre une grande inspiration et appela :

« Mia !

— Genn ! Par ici ! »

La voix était rauque, mais il la reconnut : la prêtresse Astarii. Elle et un mage tentaient de déplacer des décombres sous lesquelles était coincée une silhouette inerte.

Mia…

Genn se précipita à leur aide, un tourbillon de panique et de fureur mêlées décuplant ses forces comme jamais. Il souleva le bloc de pierre comme s’il s’agissait d’un vulgaire morceau de bois, ou de l’une de ces affreuses tables basses que Mia aimait tant et qu’ils avaient dû abandonner en fuyant Gilnéas…

« Mia ! »

Elle était recroquevillée pour se protéger de…

Non. Pas pour se protéger elle-même. Les bras de sa femme, miraculeusement épargnés, enveloppaient un nouveau-né. Celui-ci ne bougeait pas, ce qui ne présageait rien de bon. L’odeur métallique de tout le sang qu’avait perdu Mia lui envahit les narines. Trop, beaucoup trop. Ses jambes désarticulées lui donnaient l’air d’un pantin malmené par un enfant en colère. Des os lui transperçaient la peau, et des marques de brûlure…

Fou d’inquiétude, impuissant, il se tourna vers Astarii. Mais la prêtresse était déjà en train de murmurer une prière de sa voix enrouée. Une lueur surgit de nulle part, formant un halo autour de ses mains. Genn vit alors les jambes de sa tendre Mia se remettre en place, ses os se ressouder, sa peau lacérée…

Les yeux de la reine s’ouvrirent, et le nourrisson se mit à remuer entre ses bras.

De nouvelles larmes, provoquées cette fois par tout autre chose que la fumée alentour, montèrent aux yeux de Genn.

« Élune nous entend encore », s’émerveilla Astarii, son visage irradiant d’une douce joie malgré le lieu, malgré l’instant.

Mia tendit une main en direction de son époux.

« Genn… l’arbre… ils ont mis le feu à l’arbre… »

Elle fut prise d’une violente quinte de toux, ses poumons fraîchement soignés de nouveau irrités par l’air brûlant.

« La petite… prends-la. Ne t’occupe pas de moi.

— Hors de question que je te laisse ici », grogna-t-il.

Ils avaient vu tant d’horreurs ensemble, bravé la mort côte à côte. Tant que son cœur battrait encore, il ne laisserait pas celui de sa femme s’éteindre.

« Je vous ramènerai toutes les deux ! »

N’y avait-il rien d’autre qu’il puisse faire ? Ces gens étaient ses amis, et ils étaient sur le point d’endurer la pire mort qu’il puisse imaginer. L’arbre géant, qui abritait des milliers d’Elfes de la nuit, allait être réduit en cendres. Ils brûleraient vifs, conscients que tout était perdu. Alors même qu’il prenait Mia dans ses bras, Genn hésita. Il avait toujours détesté avoir à fuir.

« Nous ne les abandonnerons pas », déclara Astarii en désignant les autres Elfes de la nuit d’un geste.

Elle avait compris son dilemme. Tel le sable d’un funeste sablier, le temps était écoulé : ils ne sauveraient plus personne. Mais les mourants ne seraient pas seuls, et elle ferait tout pour les aider dans leurs derniers instants.

Ne sachant que faire ou dire de plus, Genn gronda de sa voix bourrue :

« Qu’Élune soit avec vous. »

Serrant son épouse bien-aimée et la dernière minuscule réfugiée au creux de ses bras, Genn Grisetête franchit le dernier portail.

* * *

Les prêtresses savaient ce qu’elles avaient à faire. Astarii ouvrit grand les bras à une mère et son enfant, parmi les derniers à avoir pénétré dans le temple.

« Ne crains rien, dit-elle au jeune garçon qui tremblait comme une feuille, muet. Venez… »

Un bras autour de la mère et l’autre autour du fils, elle les fit asseoir avec elle sur le sol détrempé.

Les trois dernières prêtresses d’Élune de Teldrassil priaient. Elles n’imploraient pas la déesse pour qu’elle les guérisse ou qu’elle les sauve.

Elles la suppliaient de leur accorder sa pitié.

Et la déesse les entendit, alors qu’Astarii entonnait son chant.

À la lueur des lunes jumelles, tends l’oreille.

Auprès de la rivière, tends l’oreille.

Dans les bras des tiens, tends l’oreille et écoute

Les plaintes de ceux qui meurent,

Le murmure du vent qui enveloppe ceux qui se sont tus…

Le sommeil engourdit l’esprit de la prêtresse, sa caresse légère comme une plume, douce comme le miel. La douleur s’évapora. Elle exhala un souffle. Tout autour d’elle s’élevaient les mêmes soupirs de soulagement.

Le feu faisait rage. La fumée allait les étouffer et les flammes consumer leur chair comme leurs os. Il ne resterait d’eux que des cendres. Mais ils n’en ressentiraient pas la souffrance.

La lumière et l’amour de la Dame blanche leur épargneraient ce supplice. La mère et l’enfant reposaient auprès d’elle, leur respiration apaisée en dépit de la fumée. Son devoir accompli, Astarii laissa à son tour ses paupières se fermer.

Il nous sera un jour fait justice, mais d’autres que nous en seront témoins.

Elle entendit un craquement et sombra paisiblement dans le sommeil.

* * *

« Refermez le passage ! » rugit Genn.

Sa voix était éraillée par la fumée ; la fumée, le feu et l’horrible spectacle qui avait dû s’offrir à lui. Le mage, le teint blême et les traits marqués par un chagrin indicible, laissa retomber ses bras.

Le dernier portail s’évanouit dans l’air.

Genn avait réussi. Et il ne ramenait pas seulement Mia, mais aussi un enfant kaldorei. Ne sachant s’ils étaient ou non blessés, Anduin invoqua la Lumière. Il avait imploré son aide mille fois au cours de ces derniers jours, pourtant, cette fois encore, elle répondit à l’appel et guérit toutes leurs plaies.

Non. Pas toutes. Genn s’effondra à genoux sur le sol, tenant encore sa femme à bout de forces. Tyrande prit le nourrisson dans ses bras ; le roi Grisetête respira amplement et retrouva forme humaine. La mine lugubre qu’il arborait en levant les yeux vers la grande prêtresse en disait plus long que tous les discours sur la tragédie dont il avait été témoin.

« L’arbre brûle, dit-il d’une voix âpre et chargée de douleur.

— Darnassus ? demanda-t-elle, incertaine.

— L’arbre tout entier. Je suis désolé, grande prêtresse. La Horde a incendié l’Arbre-Monde. (Il plissa les paupières sur ses yeux irrités et injectés de sang.) Ils paieront pour ce crime. Je vous le promets… ils le paieront ! »

En l’entendant, Anduin sentit son sang se glacer dans ses veines. L’arbre était en train de partir en fumée. Teldrassil et ses hameaux, ses recoins secrets, ses villes… ses collines, ses vallées et les créatures qu’il abritait. Tout et tout le monde serait réduit en cendres.

Tyrande ferma les yeux.

« Je leur avais promis que l’arbre ne… »

Sa voix se brisa. Rouvrant les paupières, elle posa le regard sur l’enfant qu’elle tenait entre ses bras. Couverte de suie, mais entière. Saine et sauve. Les larmes roulèrent doucement sur ses joues.

« Comment s’appelle-t-elle ?

 — Je l’ignore, fit Mia en secouant faiblement la tête.

— Puisque c’est ainsi, tu te nommeras Finel. “L’ultime”. Car tu fus la dernière de notre peuple à échapper au massacre. »

L’Arbre-Monde avait été plus qu’une ville. Il avait été un véritable pays, foyer d’innombrables innocents. Combien d’Elfes de la nuit étaient éparpillés dans le reste d’Azeroth ? Bien trop peu. Mais ils étaient désormais les seuls représentants de leur peuple.

Sylvanas Coursevent avait perpétré un génocide.

Anduin la savait égoïste… arrogante, aussi. Fourbe. Sans scrupules. Mais jamais il ne se serait attendu à cela. À travers les larmes qui lui brouillaient la vue, il aperçut Genn Grisetête, sa femme toujours accrochée à son cou. À son expression, il comprit que même le roi de Gilnéas, qui haïssait pourtant Sylvanas de toute la force de son cœur, n’en revenait pas. Personne n’aurait imaginé une seconde qu’elle laisserait sa cruauté l’emporter sur son intelligence. Rien ne justifiait un tel acte ; la destruction de l’arbre ne servait aucun but tactique. Bien au contraire… son inconcevable décision avait plus que jamais rapproché les membres de l’Alliance.

Mais tout cela n’avait plus d’importance. Ils avaient eu bien des occasions de lui faire obstacle, d’attaquer avant qu’elle ne le fasse. Seulement, Anduin avait choisi de ne pas les saisir. Les râles d’agonie des Elfes de la nuit hanteraient son sommeil jusqu’au jour où il parviendrait enfin à arrêter Sylvanas. Pour de bon.

Il croisa le regard de Tyrande. Finel gémit, et la grande prêtresse la serra un peu plus fort contre son cœur. Puis, si doucement qu’il l’entendit à peine, elle se mit à chanter :

Ô toi, ultime enfant, écoute

Le chant qui résonnera à jamais dans mon cœur brisé

Contant l’histoire de l’Arbre-Monde

Et la mort de tous les rêves

Que ses branches majestueuses abritaient naguère.

Anduin passa une manche noire de suie sur ses yeux humides. L’idée déchirait son cœur déjà meurtri et à vif. Pourtant, calmement, posément, il s’y résolut. Après un tel acte de barbarie, c’était la seule chose à faire.

Il n’avait plus le choix.

Plus de doute.

Plus de regrets.

C’était la guerre.