Hurlenfer
par Robert Brooks

Garrosh étudia le paysage de Nagrand avec attention. Pas un éclaireur chanteguerre ne s’était montré depuis des jours. Peu surprenant : cette colline était à la lisière du territoire du clan et, en temps de paix, il y avait peu de raisons d’y patrouiller. Une éventuelle attaque d’ogres viendrait de l’ouest, et les autres clans orcs arriveraient de l’est. Même le gibier avait déserté les lieux cette saison, se souvint-il.

Il avait été bien jeune la dernière fois qu’il était venu s’asseoir ici, et…

Non. Jamais il n’était venu sur cette colline, n’avait grimpé à ces arbres ou fait courir ses doigts dans cetteherbe quand il était enfant. C’était un autre monde.

Kairozdormu l’avait bien prévenu de s’attendre à quelques surprises troublantes. J’ai étudié les voies temporelles toute ma vie. Si tu essaies de compter et comparer les brins d’herbe, tu y perdras la raison. J’ai besoin de conditions… favorables pour mes plans, et nous les trouverons ici. Cette voie est parfaite pour nous. Pas parfaitement identique, non, mais parfaite pour nous.

Voilà qui restait à voir. Il se couvrit les yeux et observa la terre qui s’étendait sous le soleil couchant. Au moins savait-il que cette colline était un endroit où se reposer sans danger ; sur cette prairie verdoyante, il verrait tout intrus bien avant d’être vu lui-même.

Derrière lui, Kairoz, allongé à son aise près du feu de camp, tenait un grand éclat de verre dentelé devant les yeux. La lueur des flammes et les rayons du couchant faisaient courir des reflets de bronze sur la surface arrondie. « As-tu réfléchi à notre discussion, Hurlenfer ? Tu as déjà perdu bien assez de temps, et… »

Garrosh fit volte-face et le foudroya du regard. « Ne m’appelle plus jamais comme ça. Pas ici. Jamais. »

Kairoz se redressa maladroitement. Il n’était pas encore bien habitué à sa nouvelle forme orque. « Ah non ? Ton nom de famille permettrait pourtant d’attirer l’attention des Chanteguerres. De faire tomber quelques barrières.

– Ça pourrait surtout faire tomber Hurlesang sur ma nuque. Et la tienne. »

Kairoz eut une moue ironique. L’expression était manifestement quel’dorei et déroutante sur un visage orc. « Je suis un dragon de bronze. Si ton père ne sait pas voler, ni lui ni son arme ne peuvent rien me faire. »

Garrosh ne répondit pas. Oh, j’aimerais tant te voir révéler ta forme de dragon devant Grommash Hurlenfer.

Kairoz posa l’éclat de verre entre ses genoux. Même un geste aussi simple n’était pas naturel. « Alors, as-tu pris une décision ?

– Oui.

– Et donc ?

– Il est temps pour nous de nous séparer, dit Garrosh d’un ton égal.

– Vraiment ? ricana Kairoz. Je ne me rappelle pas t’avoir proposé ce choix.

– Tu as peut-être les traits d’un orc, mais tu n’en as pas le comportement. Ils vont te repérer tout de suite. Je dois les approcher seul.

– Je vois. Et quand pourrai-je te rejoindre ? demanda Kairoz avec un sourire encore plus narquois.

– Qui sait ? Quand le temps sera venu. Je…

– Tu veux dire jamais. » Kairoz secoua la tête. « Garrosh, Garrosh, Garrosh. La subtilité n’est pas vraiment ton fort. Ne te ridiculise pas. »

Garrosh réprima une réponse acerbe. « Très bien. » Il gardait sa voix sous contrôle. « Que ce soit bien clair : ma Horde n’a pas besoin de l’aide d’un dragon.

– Hum. Ta Horde ? » Kairoz se leva doucement, son éclat de verre au creux de la paume. « "Ta" Horde t’a destitué. Sans moi, tu serais encore à pourrir dans ta cellule. Me congédier est un privilège dont tu ne jouis pas. » Il inclina la tête. « Et si tu refuses d’être raisonnable, je peux te faire regretter de t’être soustrait à la clémence de la hache du bourreau. »

L’autre main du faux orc était passée dans sa ceinture, seul vêtement qu’il avait conservé de sa parure de haut-elfe. Garrosh perçut un cliquetis métallique. Une arme cachée, peut-être ? Une intuition violente monta en lui, et le monde devint soudain plus clair tout autour de lui. Il n’en montra rien. « Mon peuple mérite mieux que le sort qui lui est dévolu. Je vais y remédier. Sans toi.

– Tu n’as pas d’ordres à me donner. Je… »

Assez ! Garrosh bondit en avant sans prévenir, son cri de guerre fendant l’air. En trois enjambées il rompit la distance, sauta par-dessus le feu et agrippa Kairoz par la gorge. Il affirma son étreinte et le souleva.

Il y eut un éclair de lumière bronze et l’étrange éclat de verre étincela.

Il battit des paupières, interdit. Ses doigts ne serraient plus que l’air du soir. Le feu était à nouveau devant lui, à trois grands pas, comme s’il n’avait pas bougé. Kairoz avait disparu. Il y eut un instant de confusion, puis un bras vint s’enrouler autour de sa gorge et le tira en arrière.

Le monde se renversa. Un métal au toucher froid mais familier se referma sur ses deux poignets. Il percuta le sol et Kairoz l’y plaqua du genou, l’avant-bras appuyé sur sa gorge.

« Tu penses que devenir mortel m’a rendu faible ? Tu n’es plus chef de guerre, Hurlenfer. Si tu es libre, c’est par ma volonté uniquement. Si tu es en vie, c’est par ma volonté. Et tu vas retrouver ton père et rallier les anciens clans orcs, car c’est ma volonté. » Le déguisement de Kairoz s’estompa au-dessus de ses épaules et sa tête devint beaucoup plus grosse, reptilienne. Ses énormes yeux vinrent se poser à quelques centimètres du visage de Garrosh. « Tu n’es qu’un pion. Rien de plus. Fais attention à ne pas perdre ton utilité, ou tu seras écarté du jeu. »

Garrosh montra les dents. Il avait des menottes aux poignets, celles qu’il avait portées quand il s’était échappé de cette absurde parodie de procès. Il comprenait maintenant pourquoi Kairoz les lui avait si soigneusement ôtées au lieu de simplement les briser.

Il avait voulu les avoir à disposition. Il avait anticipé le conflit. Non, il avait provoqué le conflit.

Lentement, progressivement, Garrosh domina sa rage. Il posa sa respiration, se forçant à inspirer profondément. Idiot. Il t’a appâté. Ne te fais plus avoir comme ça. Le voile rouge disparut de devant ses yeux et, quand il reprit enfin la parole, sa voix était tendue mais sous contrôle.

« Dragon, si je ne t’étais pas utile, tu m’aurais laissé en Pandarie. Garde donc tes menaces. »

La gueule serpentine de Kairoz se tendit en un sourire. « Tant que nous nous comprenons bien. » Il reprit entièrement sa forme d’orc et se dégagea de Garrosh.

« Oh, nous nous comprenons. » Garrosh roula de côté et se releva des deux mains. « Crois-moi, nous nous comprenons. »

Un reflet lui accrocha le regard tandis qu’il se relevait. L’éclat de verre gisait dans la poussière, tombé là pendant l’empoignade. Kairoz le désigna. « Ramasse-le. »

Garrosh le regarda dédaigneusement. « Ramasse donc tes jouets toi-même.

– Mais il est à toi, maintenant. » Le dragon lui parlait comme à un enfant pas sage. « Tu vas en avoir besoin. »

Garrosh regarda l’éclat, mais ne bougea pas. Le verre palpitait d’une lueur de bronze, la même que quand son adversaire avait disparu d’entre ses mains. Et il semblait tranchant ; mains menottées, il serait sans doute difficile de le tenir sans se couper. « Je croyais qu’il avait perdu son pouvoir.

– J’ai dit qu’il n’avait plus son pouvoir d’antan. Ça ne veut pas dire aucun, comme tu viens de le voir. » Le sourire narquois de Kairoz était de retour.

Garrosh leva les poignets. « Et ça ?

– Tes menottes semblent avoir gardé tout leur pouvoir, non ? Tu les garderas tant que tu ne m’auras pas convaincu que tu comprends quelle est ta place. » Kairoz retourna auprès du feu et se mit à couvrir les braises de terre avec le pied. « Ramasse-le. »

Inspirer profondément. Ne te laisse pas appâter à nouveau. Garrosh ramassa doucement l’éclat, le plaçant en équilibre sur sa paume. Encore entière au moment de son procès, la Vision du temps avait été ornée de deux figurines de dragons de bronze enroulées autour du verre. L’éclat portait encore la tête et le cou de l’une. Comme une sorte de poignée.

« J’imagine que pour moi, cet objet n’a aucun pouvoir, » reprit-il d’une voix serrée. Sinon tu ne me l’aurais jamais laissé. À cette idée, sa rage dissimulée s’enflamma de plus belle.

« Bien sûr. Mais ne le perds pas. J’en serais très fâché. » Kairoz s’éloigna du feu, arracha distraitement une feuille d’une branche basse et la broya entre ses doigts. « Tu n’as pas tort, Hurlenfer. Toi et moi, nous sommes deux étrangers. Il vaut peut-être mieux approcher les Chanteguerres chacun de notre côté. À plusieurs mois d’intervalle, même. Ça réduira les chances qu’ils soupçonnent que nous sommes… complices. » Il laissa tomber la feuille broyée et en essuya le jus sur sa cuisse. Sa paume restait tachée de vert. « Montre-leur l’éclat. Aussi primitif qu’ait été ton peuple sur ce monde, vous aviez bien une perception basique du surnaturel, non ? Vos chamans devraient faire l’affaire, puiser dans cette relique est à la portée du premier idiot venu. Ça suffira à leur donner une image de notre Azeroth et des richesses dont regorgent les autres mondes. Quand tu les auras convaincus de se joindre à ta Horde de rêve et de conquérir tout ce qu’ils auront vu, je viendrai. Un orc comme les autres, venant suivre le nouveau chemin de son peuple. » Il écarta les bras. « Et je découvrirai de nouvelles possibilités miraculeuses pour cet éclat. Nous l’utiliserons pour nous rendre sur n’importe quel monde.

– Seul celui-ci m’intéresse.

– Parce que tu ne vois jamais le tableau complet. Tu voudrais une Horde, libre de toute emprise démoniaque. Mais nous pouvons exploiter un nombre infini de Hordes et… »

Garrosh s’esclaffa, et Kairoz baissa les bras. Son expression devint menaçante. « Tu doutes de moi ? »

Il soutint son regard. « Le sablier a été détruit en nous envoyant ici. Je l’ai vu, tombé sur le sol de ce temple pandaren, brisé. » Il leva l’éclat. « Tu pourras sans doute faire quelques jolis tours avec ça, mais ne viens pas prétendre que c’est encore la Vision du temps.

– Oh mais réfléchis, Hurlenfer, répondit Kairoz d’un ton léger. Comme la plus grande partie du sablier est restée sur notre Azeroth, ce fragment est en résonnance avec notre voie temporelle. C’est une bribe, si tu veux, un reflet de temps. Au prix de quelques efforts, je…

– Nous pouvons rentrer. » Garrosh sentit son cœur s’affoler, un frisson lui courir sur la peau. Des plans commencèrent à germer dans son esprit. « Et pas seulement sur notre Azeroth. Nous pouvons rentrer dans notre temps.

– Et ce n’est que le début. » Kairoz se retourna, ouvrit le bras vers le soleil qui plongeait à l’horizon de Nagrand. « D’abord, Azeroth. Puis d’autres mondes. Tous les mondes. Autant qu’il nous en faudra. » Il se mit à rire. « Il n’y aura aucune limite. Même le temps n’en sera pas une. Les possibilités sont infinies. Je deviendrai l’infinité… »

Garrosh bondit. Trois enjambées à nouveau, et il lui planta l’éclat dans le dos.

Le rire de Kairoz se mua en hurlement. Le verre dentelé fendit la chair sans mal, ne se brisa même pas en tranchant le muscle pour venir ricocher sur l’os. De ses mains menottées, Garrosh tenait fermement les restes de la figurine.

Une vague d’énergie emplit le verre. Des écailles de bronze sortirent sur la peau de Kairoz, puis disparurent à nouveau. Il essayait d’utiliser l’éclat, de reprendre sa forme de dragon. En vain.

Garrosh le poussa à terre et suivit, fit remonter l’éclat dans la chair, par-dessus l’épaule, jusqu’à percuter la clavicule et devoir le ressortir. Les hurlements redoublèrent. De faibles mains d’orc tentèrent de le repousser. Il approcha le visage à un cheveu des yeux du dragon, et lui planta l’éclat dans la gorge. Les cris se muèrent à leur tour en gargouillis.

Il gardait fermement sa prise sur l’éclat, ignorant le torrent d’énergie qui en déferlait. Il se concentrait sur l’expression de totale surprise dans les yeux de son adversaire.

« C’est fini, dit-il. Plus de manipulateur tapi dans les ombres. Plus d’esclavagiste, plus de promesse de pouvoir corrompu. C’en est fini de vous. Les orcs n’auront plus aucun maître. »

Il fit tourner l’éclat dans la plaie et trancha vers le bas, ouvrit la poitrine, frappa encore et encore. Le sang courait sur la colline. Un sang étranger, comme ce monde n’en avait jamais vu. Mais la terre le boirait comme un autre.

Enfin, il dégagea l’éclat et se releva.

Au sol, Kairoz était pris de convulsions et il l’observa avec curiosité. Il n’avait encore jamais tué de dragon de bronze. L’éclat palpitait dans sa paume, en rythme avec les derniers battements de cœur de sa victime. Une brume de bronze, aux gouttes aussi grosses que des grains de sable, s’exhalait du corps. Elle ne se dispersait pas comme une colonne de fumée, mais allait s’enrouler en une sorte de spirale qui s’évanouissait dans l’air, comme drainée de ce monde.

Une fois la brume de bronze disparue, l’éclat se tut. Kairoz gisait yeux écarquillés, sans un souffle. Garrosh attendit. Il voulait être certain. De longues minutes plus tard, il eut un grognement et hocha la tête.

« Tu ne méritais pas une fin aussi douce. »

Il laissa le corps où il gisait. S’il était découvert, on n’y verrait qu’un orc ayant énervé la mauvaise personne.

Et n’est-ce pas un peu la vérité ? Il sourit.

Il trouva un ruisseau à proximité et s’y lava du sang, ainsi que l’éclat. Il portait encore les menottes et le frottement avait mis la peau de ses poignets à vif. Mais il n’y avait rien à faire pour l’instant ; la clé se trouvait à des mondes de là.

Que faire, alors ? Des idées compliquées lui vinrent et repartirent aussi vite. Kairoz avait eu raison sur un point : la subtilité n’était pas son fort. S’il essayait une approche trop fourbe, se montrait trop manipulateur, son père lui trancherait la gorge. Grommash Hurlenfer n’était pas idiot.

Vraiment ?

Une boule d’angoisse se forma dans son ventre. Il avait été si jeune, à l’époque. Il n’avait qu’un lointain souvenir de son père. Et s’il n’est pas l’orc que j’attends ? Grommash Hurlenfer avait été abusé, dupé par des démons jusqu’à en devenir l’esclave. Il s’était racheté à la fin, avait prouvé la force de son cœur, mais n’avait pas été infaillible.

Garrosh ruminait le problème depuis des jours et n’avait toujours pas de réponse. Comment convaincre l’un des plus puissants orcs du monde qu’il est trop faible ?

Les derniers rayons du soleil s’évanouirent. Il était assis au bord du ruisseau, en silence. Peut-être valait-il mieux attendre. Gagner le camp des Chanteguerres lui prendrait des heures à pieds, et ses menottes et l’éclat le marqueraient immédiatement comme un étranger. Arriver le lendemain, ou le jour suivant, serait peut-être plus prudent qu’en pleine nuit.

Non. Plus d’attente, décida-t-il. Il enroula l’éclat dans la ceinture de Kairoz et le passa dans la sienne. Grommash saurait voir la force qu’il portait en son cœur… ou non.

Il se mit en route. À l’aube, il saurait s’il allait vivre aux côtés de son père ou mourir par sa main.

« Lok-tar ogar, » murmura-t-il.

« Hurlenfer. »

… C’est terminé pour moi…

« Chef Hurlenfer ? »

… mets fin à mon tourment…

Grommash Hurlenfer ouvrit les yeux. Sa tente était vide, comme toujours, mais son bras était étendu sur les peaux de sa couche pour serrer contre lui quelqu’un qui n’y serait plus jamais. Comme toujours.

Dehors, la voix s’éleva à nouveau. « Chef Hurlenfer ? »

Il grogna, et se détendit. La voix ne venait pas de son rêve. « Entrez. »

Un armurier du clan pénétra dans la tente. « Chef. L’écumeur Riglo m’a insulté. Nous voulons en appeler au jugement de mak’rogahn. »

Grommash cligna des paupières pour chasser le sommeil. « Vous vous êtes déjà battus hier.

– Contre d’autres. Mais il a mis en doute mon honneur, et je vais lui prouver ses torts. Il ne dira plus jamais… »

Et ça continua ainsi plusieurs minutes.

Grommash se massa la tempe et finit par couper court. « Très bien. Vous pouvez vous battre. Au coucher du soleil… » Il vit par l’ouverture de la tente que la nuit était déjà tombée. Il avait dormi toute la journée. « Non, préparez-vous tout de suite. Attendez que j’arrive pour commencer.

– Oui, chef Hurlenfer. » L’armurier sortit.

Voilà le problème avec la paix. De nombreux Chanteguerres n’étaient pas natifs du clan. Ils s’étaient ralliés à la bannière de Hurlenfer en quête de fer et de gloire et, un temps, y avaient trouvé les deux. Mais aujourd’hui leurs ennemis étaient vaincus. Et les clans orcs n’étaient pas prompts à se faire la guerre entre eux suite aux alertes de Gul’dan sur une menace extérieure. Tant que les clans n’auraient pas décidé comment affronter cette menace, il n’y avait rien à combattre. Certains avaient manifestement du mal à s’occuper en attendant.

Mak’rogahn. Le jugement des armes n’avait jamais été fait pour régler les querelles de taverne. Il expira longuement et se leva, enfilant ses gantelets.

« Imbéciles, » murmura-t-il, et il regretta aussitôt le mot. Non, ils n’étaient pas des imbéciles. Pas plus que lui. Il comprenait le calme chaos qu’apportait la paix, le poids que pouvait faire peser le passé sur un esprit désœuvré. Les remords pouvaient empoisonner l’esprit de n’importe quel guerrier si on les laissait macérer trop longtemps. Les regrets sont une faiblesse, se rappela-t-il. Les Chanteguerres n’avaient pas le loisir d’entretenir des regrets, pas même leur chef de clan. Le plaisir d’un combat, même stérile, lui éclaircirait au moins l’esprit.

… donne-moi la mort guerrière que je mérite…

Hurlesang, hache de la lignée Hurlenfer, reposait à côté de sa couche. Elle n’avait pas bu de sang depuis bien trop longtemps, et ne boirait sans doute pas ce soir. Il la ramassa tout de même et traversa le camp jusqu’à la fosse aux combats. Une foule s’était déjà formée, mais bien sûr loin de représenter tout le clan. Seul un dixième du dixième des Chanteguerres était rentré de la chasse pour la saison, et seule une fraction des présents serait intéressée par le combat d’aujourd’hui. Mais il y avait assez de monde pour entourer la fosse et lui barrer la vue en chemin de son siège de chef du clan. L’armurier et l’écumeur étaient déjà en bas, prêts à en découdre. Ils le saluèrent.

Le silence se fit. « Il y a normalement des paroles à prononcer, mais vous les connaissez tous, lança-t-il, laissant pointer une certaine tension dans sa voix. Seuls ceux qui possèdent une réelle volonté de fer sont dignes de s’appeler Chanteguerres… »

… tu ne vois pas qu’il est trop tard ?

La tension de sa voix se mua en grognement. « Mais vous aviez déjà fait la preuve de votre valeur. Reprouvez-la aujourd’hui. Que le combat commence ! »

Les deux orcs se jetèrent l’un sur l’autre, frappèrent, happèrent, tirèrent, déchirèrent.

Dans la foule, les orcs hurlaient et entrechoquaient leurs armes, assez fort pour couvrir l’autre voix, celle que seul le chef entendait, qui criait du fond de ses souvenirs.

Il s’assit et croisa les bras, hache posée sur les genoux. Quelques minutes plus tard, le chevaucheur de loup abattait violemment son poing sur la tempe de l’armurier et le combat était terminé. Le vainqueur parada dans la fosse, buvant l’adulation de son clan. L’autre gisait au sol, inconscient.

Rien que de très ordinaire. Mais ils s’étaient montrés dignes de la bannière chanteguerre. « Un beau combat. Pas de reddition. Honneur au maître de loup pour sa victoire, et honneur à l’armurier pour sa volonté de combattre jusqu’au bout, déclara-t-il. Buvez tout votre saoul ce soir, car vous avez tous deux prouvé qu’en vous bat un vrai cœur de Chanteguerre. » Pour la huitième fois en quinze jours, j’imagine.

Deux orcs sortirent l’armurier de la fosse et lui tapotèrent les joues jusqu’à ce qu’il se réveille, encore étourdi mais sans aigreur. Aucune fracture à soigner, cette fois en tout cas.

La foule s’attardait, avide d’un nouvel affrontement. Grommash était d’accord : un combat ne suffisait jamais à faire taire le passé.

Il leva le poing et tout le monde se tourna vers lui. « Qui d’autre ? Qui me montrera un vrai cœur chanteguerre ce soir ? »

Plusieurs membres de la foule levèrent les deux poings, vociférant pour attirer son attention. Mais l’un se fraya un chemin à travers les rangs et sauta dans la fosse. « Moi ! » cria-t-il.

Grommash sourit. Les autres demandaient. Lui agit. Son nom ne lui revenait pas sur le moment, et les quelques torches dressées autour de la fosse ne l’éclairaient pas correctement. Il plissa les yeux pour mieux distinguer son visage. Bizarre. La silhouette ne lui était pas étrangère, mais le nom persistait à lui échapper.

Un murmure déconcerté parcourut la foule. « Qui est-ce ? »

Personne ne savait. Les murmures s’étendirent.

Quelque chose n’allait pas. Grommash se pencha en avant et examina la scène. Beaucoupde choses n’allaient pas. L’étranger avait les poignets liés par des menottes. Ses vêtements ne ressemblaient à rien de connu, que ce soit l’étoffe ou la coupe. L’ombre qui lui couvrait la mâchoire n’était pas une barbe courte mais un tatouage. Un tatouage de chef, incroyablement élaboré.

La foule était désarçonnée. Le silence ne tarda pas à se faire et ceux qui portaient des armes les prirent en main. Dans la fosse, l’inconnu se dressait fièrement, l’ombre d’un sourire sur le visage, savourant la confusion générale.

Grommash posa la main sur le manche de Hurlesang. Il avait appris à écouter sa voix intérieure, et elle lui criait que cet orc était dangereux, un étranger qui n’était pas à sa place ici. Un assassin ? Si oui, alors c’était un assassin bien téméraire ou stupide, pour sauter ainsi dans une fosse entourée de guerriers chanteguerres. Et les mains enchaînées.

Une intuition violente monta en lui. Sa hache n’avait pas bu depuis bien trop longtemps.

Mais sa voix interne était toujours là et elle attisait sa curiosité. Pourquoi me semble-t-il si familier ? « Tu dis avoir le cœur d’un Chanteguerre ?

– Oui, répondit l’inconnu d’une voix forte, s’adressant autant à la foule qu’à Grommash.

– Dis-nous ton nom. »

L’orc releva le menton. « Je viens à vous en étranger. Rien de plus. »

Grommash l’examina en silence quelques instants. « N’as-tu pas de clan, étranger ? Pas d’héritage ? Pas de nom tiré des récits de tes incroyables exploits guerriers ? » Il laissa apparaître un léger mépris et quelques rires crispés montèrent de la foule.

« Les récits ne sont que des mots, et les mots ne sont que du vent, répondit l’inconnu. Seuls les actes prouvent ce qu’on a dans le cœur.

– Mais même un court récit pourrait répondre à quelques questions. » Grommash désigna les menottes. « Quel clan as-tu offensé pour y gagner tes fers ? Et quand t’es-tu échappé ? Y a-t-il une armée de poursuivants sur tes talons, prêts à attaquer mon camp ? » Il se tourna vers la foule et ne dissimula pas sa colère. « Et comment est-il lui-même entré dans mon cap ? Qui était chargé de veiller dans la nuit et a choisi de venir regarder le combat à la place ? Montrez-vous ! » Son rugissement résonna jusqu’entre les rangs de tentes. Les rires de la foule se turent.

Quatre orcs avancèrent lentement jusqu’au bord de la fosse, et le faible bruit de leurs pas parut assourdissant dans le soudain silence. Leurs visages tendus trahissaient leur inquiétude, mais ils gardaient la tête haute et donnèrent leurs noms. Grommash les fit attendre là, jusqu’à ce que des gouttes de sueur commencent à perler sur leurs fronts.

« Le cœur d’un Chanteguerre ne vaut rien si vous avez le cerveau d’un ogre, dit-il d’une voix posée. Vous avez laissé cet étranger s’immiscer parmi nous. Il est donc juste que vous partagiez son destin, quoi qu’il soit. Êtes-vous d’accord ?

– Oui, chef Hurlenfer, murmurèrent-ils.

– Alors rejoignez-le. » Il n’avait pas élevé la voix. Ils hésitèrent, mais sautèrent dans la fosse sans protester. L’inconnu recula pour leur faire de la place. Ils lui lancèrent des regards haineux, qu’il soutint sans sourciller.

« Étranger. Tu n’as donc pas de clan ? reprit Grommash.

– Comme je l’ai dit, mon cœur est celui d’un Chanteguerre. Mais je n’ai pas de clan.

– C’est de là que viennent tes marques ? poursuivit Grommash en se frottant le menton. Sans clan, tu es ton propre chef ? »

Des rires fusèrent à nouveau dans la foule. L’inconnu ne sourit pas. « Ces marques sont d’un autre temps. Des cicatrices, rien de plus.

– Mes Chanteguerres ne répondent pas à mes questions par des énigmes et des faux-fuyants, étranger. Et tu n’as pas la langue assez habile pour m’impressionner. Réponds donc franchement. Que fais-tu ici ? »

L’inconnu sourit. « Tu es le deuxième à dire ça de moi aujourd’hui. » Il baissa les yeux un instant, pesant ses mots. Quand il les releva, son sourire avait laissé place à une conviction absolue. « Grommash Hurlenfer, j’ai voyagé loin et beaucoup sacrifié pour me tenir aujourd’hui devant toi. Je viens défier ce qu’a choisi le destin pour toi et tous les orcs.

– Quoi donc ?

– La servitude. La perte de nos âmes et de tout ce qui fait notre grandeur, » asséna l’oc d’un ton sans appel.

La foule des Chanteguerres fixait Grommash, attendait sa réaction. Il ne la fit pas attendre longtemps.

Il éclata de rire. Un rire bruyant, explosif. La tension se brisa et tous les spectateurs rirent avec lui. Même les orcs descendus dans la fosse participèrent. Seul l’inconnu resta impassible. Dire que j’ai vraiment cru qu’il était dangereux, pensa Grommash avec embarras. Quand la vague d’hilarité fut passée, il prit Hurlesang d’une main détendue et se leva.

« Certains t’auraient voué à la mort pour ces paroles, étranger. Mais je ne vois aucun honneur à tuer les fous. » Il s’adressa ensuite aux orcs qui attendaient leur punition dans la fosse. « Emmenez-le à la tente du forgeron. Débarrassez-le de ses chaînes, donnez-lui à manger et une outre d’eau, et escortez-le hors du camp. Il n’y aura pas d’autre sanction. » Ils se détendirent, soulagés. « Peut-être que vous n’êtes pas entièrement responsables. Si vous l’aviez repéré, vous l’auriez peut-être tué, et les esprits protègent les simples d’esprit. Expulsez-le et retenez bien la leçon. Je ne veux plus de mauvaise surprise. »

Les quatre orcs s’avancèrent vers l’inconnu. « Tu penses que je mens ? dit ce dernier en reculant d’un pas.

– Non, répondit Grommash gentiment. Je pense que ton esprit est abîmé. Les Chanteguerres ne se soumettent pas. La servitude est le seul destin que nous sommes certains de ne pas connaître. Même vaincus, même capturés, nous résistons jusqu’à la mort. »

L’un des gardes prit l’orc par le bras. Ce dernier tourna les pieds, joignit ses bras et lança les deux poings, qui cognèrent le garde à la mâchoire et le repoussèrent. Les autres firent mine de se jeter sur lui.

«  Stop ! » rugit Grommash. Tous se figèrent. « Étranger, tu mets ma patience à l’épreuve. L’indulgence des Chanteguerres n’est pas infinie, même pour les fous.

L’inconnu refusa de plier. « La servitude des Chanteguerres ne viendra pas de la guerre, ni de la défaite. Vous l’accepterez de plein gré, et ce sera toi, Grommash Hurlenfer, dit-il en élevant encore la voix, qui insistera pour être le premier à te lier aux nouveaux maîtres des orcs. Les autres suivront. Nous ne nous en remettrons jamais. »

Ses mots tombèrent dans un silence de mort. Il n’y avait plus que le léger bruissement de la brise le long des tentes et les crépitements des torches autour de la fosse.

Toute trace de pitié avait déserté le visage de Grommash. « Tes prédictions sont absurdes. Et tu as maintenant insulté mon honneur. » Son regard se durcit. « Mais comme tu le disais toi-même, les mots ne sont que du vent. Seuls les actes comptent. As-tu entendu parler de mak’rogahn, étranger ? »

L’orc aux menottes inclina la tête et articula le mot. Duel de volontés. « Je connais mak’gora. Je le connais même très bien. Y a-t-il une grande différence ?

– Mak’gora est un duel à mort. Mak’rogahn est la manière dont les Chanteguerres font la preuve de leur valeur. Ils entrent dans la fosse pour combattre et n’en ressortent que lorsque leur corps les trahit. Il n’y a pas de reddition, pas de pitié. Il n’y a qu’une démonstration de la volonté de surmonter toutes les épreuves et endurer toutes les douleurs. Ceux qui abandonnent sont exilés. Voilà comment tu prouveras que tu as le cœur d’un Chanteguerre. Notre clan ne tolérera plus jamais la faiblesse.

–  Plus ? »

… donne-moi la mort guerrière que je mérite…

Grommash balaya brutalement le souvenir. « Si tu dis vrai, alors combats. Démontre ton honneur. »

L’inconnu eut un bref regard pour ses mains menottées. « J’accepte.

– Très bien. Mak’rogahn n’est pas censé être un combat à mort, mais il y a parfois des accidents. Tu n’as pas insulté que moi, mais tous les Chanteguerres. Vous quatre, dans la fosse, peut-être voudriez-vous une chance de défendre notre honneur ?

–  J’accepte ! » crièrent-ils à l’unisson, sans la moindre hésitation. L’orc écarquilla imperceptiblement les yeux.

« Alors que le combat commence, » lança négligemment Grommash en se rasseyant.

Et ils commencèrent.

Les quatre se jetèrent sur Garrosh et le projetèrent au sol. Il atterrit durement sur le dos et se couvrit le visage en grognant. Une pluie de pieds et poings s’abattit sur lui. La foule hurlait son approbation.

Il y a parfois des accidents, avait dit son père. Manifestement, il était censé y en avoir un. L’éclat de verre était toujours glissé à l’arrière de sa ceinture, lui piquait la peau malgré l’étoffe enroulée autour. Le sortir était tentant… Non.Il n’y gagnerait rien. Dévoiler une arme cachée serait déshonorant et ne ferait que garantir sa mort.

La vieille soif de sang, si familière, se mit à monter en lui mais il résista à l’envie d’entrer en rage de berserker. À quatre contre un, ce n’était pas une question de force pure. Il roulait d’un côté sur l’autre, s’efforçant d’accueillir chaque coup avec un muscle plutôt qu’un os. Il y parvenait, mais la douleur ne tarda pourtant pas à envahir tout son corps.

Mais aucune côte n’avait encore cassé. Aucun coup ne l’avait encore cueilli brutalement à la mâchoire ou à la tempe.

Ses assaillants laissaient libre cours à leur fureur. Chaque coup était administré comme pour tuer. Ils gaspillaient leurs forces.

Il continua à bouger, à battre des jambes, à résister et à esquiver les coups qui menaçaient de le neutraliser.

Il avait fait trop de chemin pour mourir maintenant.

L’un des gardes le visait systématiquement à la tête de ses coups de pieds, avait pris le rythme. Paf. Paf. Paf. Prévisible. Il lança les mains et la chaîne qui reliait ses poignets s’enroula autour de la cheville.

Il sourit.

* * *

Grommash secoua la tête et se tourna vers l’un des guerriers posté à sa gauche. « Quand ça sera terminé, débarrassez-vous vite du corps. Il est peut-être fou, mais peut aussi avoir compté pour quelqu’un. Évitons une vendetta absurde pour cet imbécile, si possible. »

Le guerrier rit. « Au moins, on peut dire qu’il sait mourir dignement.

– Ça, on ne peut pas le nier. » La pluie de coups ne montrait plus grand-chose d’autre qu’une masse informe, mais Grommash apercevait çà et là l’étranger qui continuait à se débattre, toujours sur le dos, refusant d’abandonner. « Au moins, il a bien compris mes instructions. » Dommage.

Soudain, l’un des quatre gardes bondit en arrière avec un rugissement de douleur. Son pied gauche pendait sous un angle anormal. Grommash et les autres s’esclaffèrent. Il a tapé si fort qu’il s’est tordu la cheville. Le blessé serra les dents et repartit au combat, faisant pleuvoir ses poings sur la tête de l’inconnu. Mais quelques instants à peine plus tard, il recula à nouveau, le poignet gauche fracturé.

Dans la foule, certains se turent abruptement, et Grommash avec. Il avait vu comme eux : l’inconnu avait utilisé sa chaîne comme arme.

Et ce n’était qu’un avant-goût. Un coup de pied toucha un autre garde au genou, lui brisant la rotule. Un autre toucha un troisième assaillant entre les jambes et le mit à terre. En un instant, l’étranger avait estropié ou assommé trois de ses adversaires.

Autour de la foule, les acclamations se turent.

Le dernier garde chanteguerre grogna et fit un pas en arrière hors de portée des coups de pied de l’inconnu, qui en profita pour se relever péniblement, respirant avec peine mais régulièrement. Il adressa un signe à son adversaire, et ils se lancèrent l’un sur l’autre.

Grommash était captivé. Il n’en croyait pas ses yeux. Pas la moindre peur, la moindre hésitation. La violence incarnée, la soif de sang focalisée en puissance pure. Un esprit voué intégralement à la victoire, imperméable à toute distraction.

Il se bat comme moi.

Le garde chanteguerre frappa l’inconnu au ventre, deux fois, trois fois, puis le prit par la gorge. Son adversaire joignit les mains et les leva comme un marteau, le cueillant sous la mâchoire qui claqua avec un bruit écœurant. Deux dents volèrent et il s’effondra, les yeux révulsés.

C’était terminé.

Les trois blessés commençaient à se relever ou à ramper vers l’inconnu. Même manifestement vaincus, ils refusaient d’abandonner. Mak’rogahn l’exigeait. Tant qu’ils le pourraient, ils devaient se battre.

L’étranger recula hors de portée. « Ai-je fait la preuve de mon cœur de Chanteguerre, Hurlenfer ? Et eux ? Ou faut-il que je les tue ? »

Grommash ne répondit pas. Il observait. Il écoutait. Les spectateurs murmuraient entre eux : « Il combat… Il combat comme Hurlenfer… »

L’orc à la rotule brisée se mit à genoux et avança vers l’inconnu, grognant de douleur à chaque mouvement. Sa cible recula à nouveau, jusqu’au mur de la fosse. « Chef Hurlenfer. Je ne suis pas là pour tuer tes Chanteguerres, mais pour les sauver.

– Assez, concéda Grommash. Le combat est terminé. » Les blessés se laissèrent tomber à terre.

Hurlenfer descendit dans la fosse, Hurlesang en main. L’inconnu ne bougeait pas. La foule retenait son souffle.

Il s’approcha à un pas et examina soigneusement l’étranger. Ce tatouage, ces cicatrices. Ces yeux farouches, ces traits étrangement familiers. Cette manière de combattre. Ces menottes, gravées de l’image d’un animal qu’il n’avait jamais vu. « Ça, qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il posément.

– C’est Xuen, le Tigre blanc. L’emblème des Pandashan.

– Qui ?

– Je viens de loin, Hurlenfer. » L’inconnu parlait calmement. Un désespoir hantait ses yeux, mais nulle folie. « Mais le chemin que j’ai suivi n’a pas d’importance. C’est le tien qui compte, et c’est pour lui que je suis venu. »

Les murmures de la foule continuaient. «  Il combat comme Hurlenfer. »

Grommash brandit Hurlesang au-dessus de sa tête, et l’abattit. La lame fendit l’air.

CLANG

Les mains de l’inconnu tombèrent à ses côtés, chaîne brisée.

« Je ne crois pas avoir jamais rencontré d’orc tel que toi. Viens. Nous allons parler. Mais attention, ajouta-t-il en posant le fil de la hache contre la gorge de l’étranger. Sache bien que si tu me fais perdre mon temps, ou si tu veux nuire à mon clan, je prendrai ta tête. »

L’orc ne vacilla pas une seconde. « Si mes paroles ne sont qu’une perte de temps, prends donc ma tête. Si j’échoue ici, ma vie n’a plus aucun sens.

– Parfait. » Grommash sortit de la fosse et se dirigea vers sa tente. L’étranger le suivit.

Grommash alluma une petite torche et s’assit par terre, indiquant à Garrosh de l’imiter. La lueur ténue dansait sur les épaisses parois de peau agitées par la brise nocturne. Un courant d’air froid traversait la tente.

Garrosh s’abaissa lentement. La douleur durerait probablement des jours, mais il ne sentait aucun signe de blessure grave. « J’avais un avantage, dans la fosse. » Il parlait d’un ton égal, impassible.

« Dis-moi.

– La surprise. » Il posa les mains sur les genoux. « Ils ont pensé que c’était terminé quand je suis tombé à terre. »

Grommash eut un grognement. « Tu leur as appris une leçon qu’ils devraient connaître : l’ennemi n’est pas mort tant qu’il n’est pas mort.

– Une leçon que tes adversaires connaissent bien, je crois. » Grommash Hurlenfer. L’orc à la volonté d’acier… mon père. Il eut du mal à ne pas sourire. « Mais je suis curieux. Mak’rogahn. Je ne connais pas d’autre clan avec cette pratique.

– Que sais-tu de moi, au juste, étranger ?

– Certaines choses, » répondit-il prudemment.

À la gauche de Grommash se trouvait une outre de vin. Il la tendit à l’étranger, qui refusa. Il tira une longue rasade et reprit. « Les Chanteguerres ont connu des temps difficiles. Une attaque d’ogres a bien failli nous exterminer. »

Il connaissait cette histoire. La mort de sa mère, la renaissance des Chanteguerres, le début de la légende de Hurlenfer. « C’est là que tu as perdu ta compagne, non ? C’est dur, de voir sa famille mourir à la guerre.

– Nous ne parlerons pas d’elle. » La voix de Grommash était de glace.

Cette colère était surprenante. Il hésita. « J’ai entendu dire que Golka est morte en combattant. Qu’elle a tué plusieurs ogres de ses mains avant de tomber.

– Mon clan s’est montré faible ce jour-là. Les guerriers ont reculé, grogna Grommash. J’ai dû montrer aux Chanteguerres comment faire face à la mort : les mains trempées de sang et la gorge de l’ennemi entre les dents ! » Il jeta l’outre vide loin de lui. « Mak’rogahn débarrasse les membres du clan de la honte de ce jour. Tout orc qui veut porter le nom des Chanteguerres doit passer l’épreuve. »

Garrosh ne savait plus que dire. Manifestement, l’histoire était plus complexe que ce qu’on lui avait raconté dans son enfance. « Mais ta compagne, elle…

– J’ai dit que nous ne parlerons pas d’elle. »

Qu’est-ce qui m’échappe ? se demanda-t-il. Une mort honorable devrait être célébrée, même quand le guerrier tombait lors d’un combat perdu. À moins que…

Des souvenirs de sa jeunesse remontèrent en lui. Jour après jour accablé par la honte et la culpabilité, portant un nom qu’il croyait maudit. Nous ne sommes pas si différents, après tout. Loin de là.

« Je comprends ton sentiment. » Il pesa ses mots avec soin. « Mon père est mort sa hache enfoncée dans la poitrine de son ennemi. Une belle mort. Mais le chemin qui l’y a mené était pavé de déshonneur, à la suite d’un mauvais choix. Pendant trop longtemps je n’ai eu que rage envers lui. Ma colère était futile. Tu souffres peut-être encore de la mort de ta compagne et de l’instant de faiblesse de ton clan, mais le fils qu’elle t’a donné…

– Un fils ? Elle ne m’a pas donné de fils. »

Grommash le fixait droit dans les yeux, l’évaluait. Le jugeait. Il ne se permit pas le moindre battement de paupières. « Je ne savais pas. »

Kairoz. Il eut un tic nerveux. Si tu essaies de compter les brins d’herbe… Il s’accorda quelques secondes pour savourer le souvenir du moment où il avait éventré le dragon, senti la chaleur de son sang se répandre sur ses mains. L’image le calma, et il se força à nouveau à inspirer profondément. Sur ce monde, je ne suis pas né. Grommash n’est pas père. Est-ce pour ça que Kairoz parlait d’une voie temporelle « parfaite » ?

Il reprit ses esprits. C’est le moment de lui dire pourquoi je suis ici. « Mais je dois te demander, chef Hurlenfer… »

* * *

« … Si tu pouvais revenir en arrière et la sauver, ne le ferais-tu pas ? lui demanda l’étranger. Moi, je le ferais. Mon père avait un cœur honorable, mais il a été abusé. Il méritait une meilleure histoire. Peut-être que Golka mériterait une meilleure histoire elle aussi. »

… tu ne vois pas qu’il est trop tard ? Mets fin à mon tourment !

L’histoire. Grommash se renfrogna encore. « Les mots ne sont que du vent. Si tu ne peux pas vraiment me faire revenir en arrière, nous ne parlerons plus d’elle. » Golka.Il ne s’était pas autorisé à prononcer son nom depuis longtemps. Comment cet inconnu avait-il pu le connaître ?

L’étranger passa la main dans le dos. « Je ne peux pas te faire revenir en arrière, mais je peux t’aider à regarder en avant. » Il sortit une boule de tissu et se mit à la dérouler. Dedans était niché un éclat de verre au tranchant dentelé, qu’il posa entre eux.

Grommash n’y toucha pas. « Tu avais ça sur toi depuis le début ?

– Oui, chef Hurlenfer. »

Un tel tranchant pouvait tuer, manié par un orc suffisamment motivé. Et tu ne l’as pas utilisé quand quatre orcs essayaient de t’achever à coup de pieds ? Peu auraient su se retenir. « Qu’est-ce que c’est ? »

L’étranger sourit. « Un ami à moi disait que c’est un reflet de temps. Mais il le trouvait trop coupant à son goût, alors il me l’a laissé. » Il donna une chiquenaude contre le verre, qui émit un bruit presque musical. « Cet éclat prouvera que je dis vrai.

– Alors parle.

– Laisse-moi donc te décrire quelque chose. Des armes. » Ses yeux s’illuminèrent.

Et Grommash l’écouta. Il parla d’énergie magique concentrée en un unique instant explosif. Une « bombe de mana ». Des créatures spéciales, les « sorciers », avaient le pouvoir de perfectionner une telle bombe jusqu’à lui donner la puissance d’exterminer tout un clan.

« Une telle arme existe, » dit-il.

Il continua à décrire des armes défiant l’imagination. Des engins de métal et de feu capables de pulvériser la roche, des lames assez massives pour déchiqueter ses ennemis au moindre contact, des machines de siège utilisables sur l’eau comme sur la terre. « De telles armes existent.

– Je n’en ai jamais vu.

– Pas encore. Mais je peux t’apprendre à les construire et à les utiliser. Et comment tes ennemis pourraient vouloir les contrer. Bien sûr, les Chanteguerres ne pourront les construire seuls. Il te faudra l’aide d’autres clans. Leurs ressources, leur savoir-faire. »

Grommash plissa les yeux. « Alors je préfère m’en passer. Pourquoi voudrais-je donner à d’autres clans les moyens d’exterminer le mien d’une simple attaque surprise ? » Allier les Chanteguerres aux autres clans ne pourra que mal finir pour nous tous. D’un geste, il désigna le monde extérieur. « Nous avons les terres les plus fertiles de Nagrand, et avec, assez de nourriture, de couvert et de gibier pour survivre des années. Aucun clan n’a l’audace de nous défier. Tous savent qu’ils le paieraient très cher.

– C’est donc comme ça que vivent les Chanteguerres ? Rassasiés, satisfaits de ce qu’ils ont ? Vous ne voulez rien de plus ? » L’étranger esquissa un sourire.

Ces mots lui cuisaient, mais il n’éprouva aucune colère. La litanie de combats au nom de mak’rogahn prouvait bien que ses guerriers étaient loin d’être satisfaits. Bizarre que cet étranger voie ça en eux. « Il y a loin entre vouloir plus et convoiter tes armes impossibles. »

… donne-moi la mort guerrière que je mérite…

Il balaya la voix sans ménagement. Pourquoi cet inconnu la lui rappelait-il constamment ? Le souvenir ne faisait que lui remémorer la honte de son clan, et refusait de se laisser enterrer.

« C’est vrai. Mais tu n’as rien à craindre des autres clans. Ils ne se retourneraient pas contre toi. Pas contre Hurlenfer. » La lueur des torches fit étinceler les yeux de l’étranger. « Ces armes vous serviraient contre un ennemi commun.

– Qui ? » La réponse lui apparut immédiatement, et il éclata de rire. « Les draeneï ? Es-tu donc un disciple de Gul’dan ? C’est son discours. » Gul’dan l’avait discrètement contacté, et sans aucun doute les autres chefs de clan, pour lui suggérer qu’il avait découvert une nouvelle source de pouvoir capable de surpasser les arts chamaniques. Ce pouvoir, avait-il dit, pourrait être la clé de la victoire sur les draeneï. Grommash n’était pas encore convaincu que les peaux-bleues étaient réellement dangereux, mais les visions du chaman étaient inquiétantes. « Est-ce là ce pouvoir secret dont tu parles ? Vas-tu construire ces armes pour Gul’dan ?

– Non, chef Hurlenfer. Je ne l’ai jamais rencontré… »

* * *

« … Mais mes armes l’arrêteront, » dit Garrosh avec hargne.

Les flammes des torches crépitaient. Aucun autre bruit ne venait troubler l’air de la tente, à part le doux froissement des murs sous la brise nocturne. Il voyait la méfiance dans les yeux de son père… pas envers Gul’dan, mais envers lui.

« Arrêter Gul’dan. Et pourquoi ?

– Pour l’empêcher de convaincre toi et tous les orcs de s’offrir en servitude. Il va lancer une guerre que les orcs ne pourront pas gagner seuls. Il rassemblera les clans et leur présentera un don capable de leur assurer la victoire. Et ce jour-là…

– Quel don ? » le coupa Grommash.

Ignorer la question d’un chef de clan était dangereux, mais il insista. Sa colère envers Gul’dan nourrissait ses paroles. «  Et ce jour-là, chef Hurlenfer, tu seras le premier à accepter ce don, pas par faiblesse mais par refus de laisser un autre orc prendre ce risque à ta place. » Il plissa les yeux, et sa voix se fit murmure. « Ce don te coûtera toute ta vie. Tes pensées, ton esprit, ta volonté, tous deviendront les jouets de tes nouveaux maîtres invisibles. Mon père fut abusé de la sorte. Je suis là aujourd’hui pour éviter que tu le sois à ton tour. »

Son père leva un sourcil. « Si ce que tu dis est vrai – et il était clair qu’il n’y croyait pas – alors tes armes nouvelles sont inutiles face à Gul’dan. Les anciennes sont bien capables de l’éventrer. Ça serait vite fini. »

Plus vite qu’il ne le mériterait, ce traître. « Gul’dan n’est qu’une marionnette. Si tu le tues, ses maîtres trouveront un autre messager, peut-être dans plusieurs générations quand toi, moi et tous ceux qui se rappellent de lui seront morts. Ses maîtres n’oublient jamais, et ils savent être patients quand il le faut vraiment. Non. Nous ne leur donnerons pas la chance de se réorganiser. Nous allons les appâter, les confondre et les écraser. »

Grommash eut un long soupir. « Tu parles de menaces impossibles, étranger. Alors comme ça, je suis destiné à être berné par un ennemi que je n’ai jamais vu et qui m’offrira un pouvoir que je ne peux pas imaginer. Et le moyen de changer ce destin est d’utiliser des armes qui me sont inconnues ? » Il secoua la tête. « Les mots ne sont que du vent. Comment comptes-tu me prouver tout ça ? Avec ton bout de verre ? » Il désigna le curieux morceau de verre posé entre eux.

« Oui, chef Hurlenfer.

– Comment ? »

Garrosh s’était posé la même question. En vérité, il n’avait qu’une simple intuition. Mais elle était puissante : au cours de son enfance sur la Draenor brisée qu’il avait connu, il y avait un lieu sacré auquel il retournait souvent pour y implorer les esprits de lui apporter des réponses. Pendant des années, les éléments étaient restés muets.

Jusqu’à l’arrivée de Thrall. Alors, ils lui avaient montré la rédemption de son père et cet instant lui avait ouvert une nouvelle voie.

« Je voudrais emmener cet éclat aux Pierres de la prophétie. Les esprits de Nagrand ont changé ma vie. Je pense qu’ils changeront la tienne aussi. » 

* * *

Grommash se gratta le menton. Les Pierres de la prophétie.

Les chamans de divers clans étaient nombreux à s’y rendre en pèlerinage, mais peu obtenaient jamais de réponses des esprits qui y résidaient. Seuls ceux qui abritent le tonnerre en leur cœur peuvent être guidés par les orages du destin, disait un vieux proverbe. Il avait rencontré le vieux chaman qui veillait sur le site, mais n’avait jamais pris la peine de s’y rendre lui-même. Il n’était pas chef de l’Orbite-Sanglante et n’avait pas besoin de se mutiler pour une vision de son destin. Il préférait croire qu’il tenait sa destinée entre ses propres mains.

Mais cet étranger prétendait que les esprits l’avaient guidé. « Es-tu un chaman ?

– Non.

– Sais-tu entrer en harmonie avec les éléments ?

– Non, chef Hurlenfer. Mais je crois qu’ils t’aideront.

– Pourquoi ?

– La destinée de tous les habitants de ce monde repose sur tes épaules. Pas seulement celle des orcs. Les éléments viendront à notre aide.

– Et s’ils ne le font pas ? »

L’étranger n’eut pas d’hésitation. « Alors prends ma tête. Je n’en aurai plus besoin. »

Il ramassa lentement Hurlesang et en plaça à nouveau le fil contre la gorge de cet inconnu, qui soutint son regard sans sourciller. « C’est une offre bien dangereuse pour toi, étranger.

– Lok-tar ogar. Si je n’arrive pas à te convaincre, j’aurai échoué. »

Il reposa sa hache et se plongea dans ses pensées. Cet orc était un mystère ambulant, et un tourbillon d’interrogations l’assaillaient. Mais il n’en posa aucune. Le temps des questions viendrait plus tard.

Qu’est-ce qui comptait vraiment, à l’instant ?

Le destin ? La servitude ? L’honneur ? La volonté ?

La faiblesse.

… tu ne vois pas qu’il est trop tard ? Mets fin à mon tourment !

Il ferma les yeux. La faiblesse, là était la clé. Cet étranger, assez fort pour vaincre quatre orcs chanteguerres les mains liées, qui combattait comme si son cœur était celui d’un Hurlenfer, cet étranger venait l’alerter contre sa faiblesse et prétendait pouvoir prouver ses dires. Il mettait sa vie en jeu.

Il décida qu’il pourrait tolérer la présence de l’étranger un peu plus longtemps pour connaître la vérité. Les Chanteguerres ne devaient plus jamais être faibles.

Le cœur d’un Chanteguerre ne vaut rien si vous avez le cerveau d’un ogre, avait-il dit un peu plus tôt. C’est une leçon qu’il avait apprise dans la douleur. Il avait été si impatient de prouver la force de sa volonté qu’il s’était précipité dans un combat qu’il ne pouvait pas gagner. Un ennemi dissimulé avait anticipé, et même exploité sa témérité.

… c’est terminé pour moi…

Il ouvrit les yeux et sourit. « Nous allons nous rendre ensemble aux Pierres de la prophétie, étranger, et nous verrons ce que valent tes paroles. »

L’inconnu sembla satisfait. « J’en suis heureux. »

Grommash porta son attention sur les bosses et contusions dont il était couvert. « Auras-tu la force de faire le chemin ?

– Oui. »

Il se leva, écarta un pan de peau et vit les premiers rayons de l’aube qui avançaient à l’horizon. « Les pierres ne sont pas si loin, et nous avons encore beaucoup à nous dire. Si ta menace est réelle, comment pourrais-je convaincre les autres clans ? Je ne suis pas très aimé en dehors des Chanteguerres. »

L’étranger se leva à son tour. « Mais tous te respectent, et tu auras des choses à leur offrir. Un butin sans pareille… »

Ils sortirent ensemble sous la clarté naissante de l’aube. L’étranger arborait l’esquisse d’un sourire.

Aux Pierres de la prophétie, les esprits s’agitaient depuis des jours.

Un soir et toute la nuit suivante, ils avaient paniqué. Le destin est dénaturé. Quelqu’un est arrivé. Les choses ont déjà commencé à changer. La clameur s’était depuis muée en murmures confus et isolés.

L’ancien Zhanak avait connu pire. Il veillait sur les pierres depuis des décennies et le temps lui avait enseigné que les éléments ne sont pas paisibles, mais énergiques. Pas passifs, mais réactifs. Parfois, ils étaient en colère. Ou avaient peur. D’autres fois, ils voulaient communiquer. Mais pas aujourd’hui, pas avec lui et certainement pas avec les pèlerins. Il l’acceptait – et qu’aurait-il pu faire d’autre ? Assis à l’ombre, il méditait et percevait ici ou là un signe du malaise des éléments.

Changé, déformé. Il n’a pas sa place ici. Qui est-il ? Qui est-il ?

Ces paroles ne l’inquiétaient pas. Le destin était fragile. Parfois, les esprits daignaient vous offrir une brève image d’un avenir possible – possibleseulement – mais ils n’auraient pas pu annoncer le chemin d’un orc en particulier, même s’ils l’avaient voulu. Les éléments ne pouvaient parler que de ce qu’ils savaient, et ils ne savaient pas tout.

Un murmure le ramena soudain au présent. « Ancien Zhanak. » C’était l’un des disciples chamans. « Des pèlerins arrivent. »

Il ne prit pas la peine d’ouvrir les yeux. Sa vue baissait régulièrement depuis trente ans, et tout ce qui se trouvait à plus de deux mètres n’était qu’un amalgame de clair et d’ombre. Mais avec les éléments pour alliés, le déclin des sens était moins handicapant. « Trois, c’est bien ça ?

– Quatre. »

Il fronça les sourcils. Les esprits ne voyaient que trois orcs approcher. « Tu en es sûr ?

– Il y a le chef Grommash Hurlenfer. Il est accompagné de deux gardes de son clan. Je n’ai pas reconnu le quatrième.

– Je vois. » Il tendit une main aux doigts noueux. « Aide-moi à me relever, je t’en prie. » Son disciple le hissa avec délicatesse ; ses genoux tremblèrent quelques instants, mais tinrent bon, et il hocha la tête avec satisfaction. Sa canne lui permettrait de marcher assez longtemps. « Tu devrais te retirer, jeune chaman.

– Non.

– Ce n’était pas une question, insista-t-il avec douceur. Hurlenfer et moi, nous nous comprenons bien en général, mais je pense que les choses seront un peu différentes aujourd’hui. Il ne sera sans doute pas très heureux que je lui refuse l’accès. De mon côté, je n’ai rien à craindre de lui. Il peut tout à fait me trancher la gorge, mais que me prendrait-il vraiment avec le peu de temps qu’il me reste à vivre ? À toi, il prendrait beaucoup plus. Retire-toi. » Le disciple hésita encore, mais finit par s’éloigner.

Zhanak, seul, attendit les Chanteguerres. Et leur étrange invité. Il tendit l’oreille, soigneusement, car les murmures des esprits se faisaient de plus en plus pressants.

C’est lui. Il est là. Il est là. IL EST LÀ.

À nouveau, les éléments paniquaient. Il serra les doigts sur le pommeau de sa canne. Le destin est fragile. Voyons si nous pouvons le préserver, aujourd’hui.

* * *

« Le clan Rochenoire n’est pas aussi accueillant, étranger, » dit Grommash Hurlenfer. Il contourna un petit rocher sur le chemin. Deux guerriers le suivaient à distance respectueuse. « Celui de la Main-Brisée non plus. Ils voudront voir plus que des verroteries et des promesses.

– Une fois qu’ils seront convaincus qu’il y a un autre monde à conquérir, tout ce qu’ils voudront sera une plus grande part du butin. Tu n’auras pas besoin de leur laisser Nagrand. Il y a un endroit appelé Forgefer, et les Rochenoires seront prêts à beaucoup sacrifier pour l’avoir. Et la Main-Brisée ? Donne-lui les terres qui entourent l’endroit appelé Sen’jin. Je suis même prêt à l’aider à s’en emparer. » Et avec grand plaisir.

Garrosh ne laissait rien voir de sa jubilation. Son père donnait crédit à ses paroles. Déjà, il réfléchissait au moyen de mener le peuple orc uni. Une Horde. J’imagine que je te dois des remerciements, Kairoz. « Et si ça ne suffit pas pour l’instant, parle-leur des merveilles que nous pillerons chez les draeneï.

– Tu disais qu’ils n’étaient pas la menace que Gul’dan décrivait.

– Et ils ne le sont pas. Mais ils finiront par se dresser sur notre chemin. Mieux vaudra s’occuper d’eux tôt que tard. Tu verras. »

Grommash n’avait pas l’air convaincu. « Peut-être. » Il ne dit plus rien, et ils arrivèrent enfin au sommet de la dernière colline. Les Pierres de la prophétie n’étaient plus très loin.

Un orc les attendait non loin d’un arbre. « Ancien Zhanak, lança Grommash. Il est bon de vous revoir. »

Le vieillard aux mains flétries par l’âge s’appuyait lourdement sur une canne. « Il y a bien trop de saisons que je ne t’avais plus vu, chef Hurlenfer. Mais les échos de tes conquêtes sont arrivés à mes oreilles. Tu as donné grand honneur aux Chanteguerres, » répondit l’ancien d’un ton chaleureux et respectueux.

Garrosh s’avança. Si mon père est ami avec cet orc, je dois l’être aussi. « Salutations, ancien. J’ai fait un long voyage, et…

– Je sais, » le coupa Zhanak. Toute trace de chaleur avait disparu. « Quel est ton nom ?

– Je viens à vous en étranger et rien de plus.

–  Quel est ton nom, intrus ? » L’âpreté du ton dérouta Garrosh. Le vieil orc leva un doigt ridé et lui dit : « Tu n’as pas ta place ici. Les esprits abhorrent ta venue. Tu sèmes le chaos sur ce monde par ta simple existence. »

Il se tourna vers son père et vit l’ombre du doute s’immiscer dans son regard. Le vieux chaman va tout gâcher. « Je viens d’une terre lointaine, c’est vrai, mais…

– Je sens tes mensonges avant même que tu les profères, intrus. » L’ancien feulait littéralement de rage. Il s’avança d’un pas lent mais décidé, les yeux rivés sur ceux de Garrosh. Sur son visage ridé, ses veines semblaient prêtes à exploser. « Le destin lui–même te vomit. Tu veux mettre ce monde sens dessus dessous. »

Une présence oppressante pesait effectivement sur lui. Les esprits le haïssaient, à n’en pas douter. Si vous saviez ce que j’ai infligé sans le moindre remords à vos frères de Durotar, vous me foudroieriez sur le champ. Il passa la main dans le dos et déballa rapidement l’éclat. « Cet objet prouvera… »

Mais le chaman envoya voler la relique d’un coup sec. « Tes tours perfides ne m’intéressent pas, » dit-il en élevant la voix. Il s’était coupé profondément en frappant l’éclat, mais ne semblait pas remarquer le sang qui coulait de ses doigts. « Chef Hurlenfer, tuer cette abomination sans attendre t’épargnerait de grandes souffrances. Chaque pas qu’il fera entraînera la mort d’innombrables innocents. Regarde-le essayer de nier.

– Je ne nie rien, grogna Garrosh en désignant l’éclat tombé dans l’herbe. Oui, je vais renverser l’ordre du monde. Je le dois. Et cet objet va vous montrer pourquoi.

– De sa propre bouche, il se condamne, dit doucement Zhanak. Tue-le. Tue-le tout de suite.

– Crois-tu qu’il existe un destin pire que la mort, ancien ? » Garrosh s’efforçait de garder un ton respectueux. La moindre pointe de mépris pourrait suffire à braquer son père contre lui. « Je ne suis pas porteur de paix. Je suis porteur de guerre, de chaos et de mort. Chacun d’entre nous pourrait agoniser mille fois, et ce serait un prix modique à payer pour échapper au sort que réserve le destin aux orcs.

– Ancien Zhanak, coupa Grommash. Cet étranger affirme que tous les orcs tomberont bientôt en servitude.

– Ce qui est écrit est écrit. »

En entendant ces mots, Garrosh su qu’il avait une ouverture. « Non. Je n’accepterai pas d’attendre le malheur sans rien faire. » Il se tourna vers Grommash. L’implora. « Et toi non plus. Je le sais.

– Zhanak, dit Grommash, je dois voir par moi-même. S’il a trouvé une… faiblesse en notre peuple, elle doit être éliminée. »

Zhanak secoua la tête. « Les esprits ne veulent pas te parler aujourd’hui.

– Poser la question est mon droit.

– Mais pas le sien, dit le vieillard en désignant Garrosh à nouveau. Si tu insistes pour l’emmener avec toi, je te barrerai le chemin. Tu devras me tuer. »

Garrosh résista à l’envie de briser le doigt tendu. Ta mort me bien fera plaisir, vieux débris sénile.« Chef Hurlenfer, je vais rester ici avec l’ancien. Prends l’éclat. Va parler aux esprits. C’est trop important pour que nous perdions plus de temps. »

Grommash resta muet un long moment, évaluant Garrosh du regard. « Ancien Zhanak. Je dois le faire. Je dois en avoir le cœur net. »

L’ancien se renfrogna, comme s’il venait de goûter un mets horrible. « Très bien. Fais ce que tu dois. »

Grommash ramassa prudemment l’éclat. « Toi, reste ici, » lança-t-il au guerrier qui l’accompagnait. Et à la guerrière : « Toi, viens avec moi. » Ils continuèrent sur le chemin menant aux pierres.

Garrosh ne disait pas un mot. Il ne quittait pas son père des yeux, ignorant les regards venimeux de l’ancien. Le garde chanteguerre resté avec eux le surveillait de près.

« Si ça ne tourne pas bien pour toi, n’essaye pas de fuir, lui dit ce dernier. Ce sera beaucoup plus facile pour toi si tu acceptes ton sort.

– Ça peut tourner mal pour moi. Mais si je n’arrive pas à changer l’avenir de Grommash, c’est pour vous que ce sera le pire. Et je n’ai aucune intention d’être encore là pour voir ça. »

Le garde grogna. Garrosh resta les yeux rivés sur les pierres. Une boule grandissait dans son estomac.

Le sort est entre leurs mains, à présent.

* * *

Grommash s’avança jusqu’au centre du cercle de pierres après avoir confié Hurlesang à sa garde. « Ne m’interromps pas. Et ne perds pas ma hache.

– Oui, chef Hurlenfer. »

L’air crépitait de puissance. Chacun de ses gestes semblait agiter les esprits. Zhanak n’avait pas menti : ils haïssaient l’étranger. Peut-être n’y avait-il aucun espoir d’obtenir une réponse. Mais si c’est le cas, c’est lui qui en paiera le prix, pas moi, se dit-il sombrement. Il serait bien dommage d’ôter sa tête à un orc aussi remarquable… mais une promesse était une promesse.

Il tenait l’éclat de verre à plat entre ses paumes. L’examinait. De minuscules rayons couleur de bronze dansaient à l’intérieur, comme s’il contenait des grains de sable brillants. Quel objet fascinant.

Peut-être y avait-il un salut traditionnel à adresser aux esprits ? Si oui, il l’ignorait. Il leur parlerait sans détour, et s’ils ne répondaient pas, tant pis. « L’étranger qui m’accompagne croit que le destin de ce monde dépend de mes choix, dit-il en levant l’éclat devant lui. Il dit aussi que cet objet en renferme la preuve. Si vous me montrez que non, il mourra ici même. Faites apparaître la vérité, quelle qu’elle soit. »

L’air se mit à tourbillonner. De petites flammèches, globules d’eau et morceaux de roche furent emportés par une trombe de vent en direction de l’éclat et vinrent l’imprégner de leur pouvoir, mais Grommash ne vacilla pas, pas même quand une lueur aveuglante apparut autour des Pierres de la prophétie et qu’une brume étrange vint les envelopper. Soudain, il fut emporté –

* * *

En un clin d’œil, Grommash disparut. Un épais mur de brume, comme Garrosh n’en avait jamais vu même lors des visions de Thrall, emplit le cercle de pierres. La garde postée en retrait remuait la tête, cherchant son chef de clan à travers le brouillard.

Le guerrier resté avec lui se tendit. « Si tu as tué notre chef, étranger, tu seras le prochain à mourir, » aboya-t-il.

Garrosh secoua la tête. « Il va bien. » Mais ses paroles contredisaient la peur soudaine qui lui assaillait le cœur. Comment réagiraient les esprits à la vue d’un autre monde, d’un autre temps ? Allaient-ils paniquer ? Était-il possible qu’ils tuent Grommash. « Tout se passe comme je l’avais prévu. » Il faut que ça marche. Confiant. Il devait paraître confiant.

Une lumière se mit à briller dans la brume.

Zhanak cria : « Non ! » et ils se retournèrent vers lui. Il s’était écroulé. « Non ! cria-t-il à nouveau, nous ne devons pas ! » Le garde se pencha sur lui, le tint par les épaules pour tenter de calmer ses convulsions.

Il voit ce que voit mon père.L’oppressante sensation de dégoût et de haine qui pesait sur Garrosh se leva. Et les esprits aussi. Et les éléments étaient aussi horrifiés que l’ancien.

Garrosh se tourna à nouveau vers les Pierres de la prophétie. Et attendit.

* * *

… des jours, semaines, mois passaient à chaque clin d’œil. Grommash était fasciné.

Tout était vrai. Tout ce qu’a dit l’étranger était vrai.

Une guerre que les orcs ne pouvaient gagner. Le sang bleu des draeneï et celui écarlate des orcs, mélangés sur le champ de bataille. La masse terrifiante d’un peuple orc uni, bien loin de ce qu’auraient pu rassembler les Chanteguerres à eux seuls. Voilà la Horde. Il peinait à en concevoir la puissance. Les descriptions de l’étranger étaient encore bien loin du compte.

Le temps continua à galoper. Il vit le lent déclin de la terre à l’adoption d’un nouveau pouvoir, celui des démonistes. Il vit la peau des orcs changer de couleur, les taches de vert apparaître même sur ceux qui évitaient l’énergie corrompue.

Il vit le « miracle » de Gul’dan, le don d’une puissance incommensurable par un bienfaiteur invisible. Et, oui… il se vit être le premier à s’avancer pour s’imprégner de ce don.

Mais l’étranger avait eu tort : en buvant, Grommash se soucierait peu du danger éventuel pour les autres orcs. Il voudrait être le premier car une pensée l’obsédait : p ersonne ne doit être plus fort que moi. Pas une seule seconde. Je refuse d’être le faible.

Yeux plongés dans la brume prophétique, il se vit boire ce liquide luisant et en sentit l’effet aussi vivement que s’il y était. Il sentit son corps changer. Il sentit la fureur monter en lui tandis que sa peau verdissait. Il sentit la puissance envahir tout son être.

« Je me sens… prodigieux ! hurla le Grommash de la vision. Qu’on me donne la chair des draeneï à déchirer ! Qu’on baigne mon visage de leur sang ! J’y boirai mon saoul et plus encore ! Qu’on me donne du sang !

Et, oui, la vision était prodigieuse. Magnifique.

Mais intolérable. Ses pensées ne lui appartenaient plus. Ça aussi, il le sentait.

La brume l’emporta plus loin.

* * *

Le chaman cria une nouvelle fois. «  Il ne faut pas ! » Il se convulsait, yeux fermés. Les coins de sa bouche écumaient.

Le garde regardait sans arrête vers les pierres. « Hurlenfer ? Il est en danger ? »

Garrosh tendit le bras. « Vas-y. Je reste ici. S’il le faut, tire ton chef hors de la brume. »

Sans plus d’incitation, le garde partit en courant vers le cercle. Garrosh s’agenouilla à côté du chaman avec un étrange soulagement. « Comprends-tu, maintenant ? C’est pour ça que je suis venu ici. Pour empêcher ça. »

Le vieillard se prit la poitrine, se griffa la peau juste au-dessus du cœur. Il murmurait en tremblant, et la plaie ouverte sur sa main par l’éclat dessinait des traînées rouges sur sa robe. « … ne peut pas arriver. Ne doit pas arriver. Pas le destin. Il ne faut pas. » Il se mit à haleter et rouvrit soudain les yeux. « Reste un espoir. La rédemption. Rédemption ! »

– Oui, dit doucement Garrosh. La rédemption. C’est pour ça que je suis là. » Il prit l’orc par le bras et sentit son pouls galoper. Était-il en train de mourir ? Possible. « J’apporterai la rédemption à notre peuple. »

Zhanak ne semblait pas l’entendre. « Hurlenfer a le cœur. Le cœur de tout changer.

– C’est vrai.

– Le cœur de résister. De combattre. D’unir les orcs. Les mener. »

Il s’assit en tailleur et posa la tête du chaman sur ses genoux. « Oui. Tout cela, et bien plus. » Il lui tapota délicatement l’épaule. Au moins il a fini par comprendre, ce vieil idiot.

« La paix… ce pourrait être la paix… »

Garrosh se figea.

* * *

Lok-tar ogar. La victoire ou la mort. La vision lui montrait les deux. Une victoire contre les draeneï, puis la mort du monde corrompu par la magie gangrenée.

Les éléments ravagés. Grommash sentit leur détresse agiter les Pierres de la prophétie. La vision les stupéfiait autant que lui.

Puis une nouvelle grande idée de Gul’dan : envahir un autre monde. Azeroth. La Horde chargeant à travers un portail. Remportant des victoires, rasant des villes, anéantissant tous ceux qui se dressaient sur son chemin.

Mais les victoires ne durèrent pas. Quand la défaite vint, elle fut totale. Les survivants furent chassés et enfermés dans des camps.

Et ne résistèrent pas.

Même les Chanteguerres. Ils capitulaient. Leur puissance corrompue les avait désertés, les privant de toute énergie.

Nos âmes. Nous allons perdre nos âmes.Grommash avait envie de pleurer.

* * *

Le regard de Zhanak revint parmi eux. Se fixa sur Garrosh. « Tu as vu. Tu sais. Un peuple uni, protégeant les siens. Gloire. Hurlenfer peut y mener son peuple. Il en a le cœur. Gloire…

– C’est la Horde, ancien.

– Hurlenfer peut porter le poids. Il peut résister. La corruption ne sera pas la fin. » Le chaman pleurait, sa voix vibrait de joie et d’espoir. « Un monde en ruines, oui, mais l’autre plus fort que jamais. Le sacrifice de Hurlenfer nous sauve tous. Tu l’as vu… »

La vision l’emporta à nouveau et il se remit à trembler.

Garrosh regarda autour de lui. Les deux gardes piétinaient à la lisière de la brume, se demandant manifestement s’il devait intervenir. Personne d’autre en vue. Si le chaman avait des aides ou des disciples, aucun n’était présent.

« Oui, je l’ai vu, ancien, » dit-il en se baissant pour lui pincer les narines d’une main en posant l’autre fermement sur sa bouche. « Et je ne veux pas le revoir. »

Quelques grognements étouffés passèrent entre ses doigts, mais le vieillard ne put inspirer d’air. Les mains noueuses essayèrent de lui griffer la peau.

« Les ancêtres t’accueilleront dignement, » murmura Garrosh sans baisser les yeux.

Il attendit que les grognements se taisent, que les convulsions cessent, que le pouls s’estompe. Puis compta encore jusqu’à trente avant de lever les mains.

Alors il étendit délicatement le corps du chaman. « Oui, les ancêtres te feront bon accueil, » répéta-t-il sincèrement. Cet ancien avait eu le respect de Grommash Hurlenfer. Quel dommage qu’il ait dû mourir.

Il descendit le chemin vers les Pierres de la prophétie. Peut-être les éléments étaient-ils furieux de son acte. Ou peut-être n’avaient-ils rien vu, car la vision semblait les avoir captivés eux aussi.

Ça me fait penser…

Hurlesang était aux mains de la garde de Grommash. Il sourit et tendit la main.

* * *

La captivité. L’horreur. La mort. Même les orcs qui échappaient aux camps arrivaient à peine à survivre sur ce monde inconnu. Même Grommash Hurlenfer, l’orc à la volonté d’acier et au cœur de géant, l’intrépide chef des Chanteguerres… même lui luttait en vain contre l’apathie et le désespoir, vivait en se cachant de leurs vainqueurs, secrètement impatient de mourir.

Son état d’esprit faisait écho aux paroles de Golka. Enfin, il comprenait. Elle n’avait pas été faible, pas un instant. Comment avait-il pu être si aveugle ?

… donne-moi la mort guerrière que je mérite…

« C’est impossible ! hurla-t-il. Nous devons l’empêcher ! »

Les éléments reprirent son sentiment. Devons. Empêcher. La corruption démoniaque manquerait de les anéantir, eux aussi. Tous souffriraient ensemble.

Nous ne pouvons pas laisser faire ça. Jamais. Il sentit la conviction s’affirmer au plus profond de lui. La conviction, et la colère. Mon clan ne tombera jamais aussi bas. Tout plutôt qu’accepter ce destin.

Tout.

La vision continuait. Un nouvel orc, élevé par les humains, forcé à combattre pour leur amusement. Humilié et battu en permanence malgré sa force. Affublé du nom de Thrall. L’esclave ! Mais trouvant des rêves d’évasion, et…

« Idiots, sortez-le de là ! »

La voix était extérieure à la vision. Il l’ignora. Que pouvait-il y avoir de plus important que ceci ? La brume montra le jeune orc en train d’apprendre à lire, puis…

« Ça a tué le chaman ! Il faut arrêter cette vision, tout de suite ! »

Le manche de Hurlesang passa devant ses yeux, devant son vrai regard, et plongea. Une douleur vive fusa dans son poignet et il ouvrit la main par réflexe. L’éclat qui portait ces horribles visions tomba au sol. La brume s’évapora. Les images et bruits s’évanouirent.

C’était terminé.

Il tomba à genoux, haletant.

« Chef Hurlenfer ! » L’étranger était à son côté. Hurlesang entre les mains. « Chef Hurlenfer, tout va bien ? »

Lentement, il reprit ses esprits. Très lentement. Il ne leva pas les yeux avant d’avoir repris son souffle. Autour d’eux, l’air continuait à tourbillonner. Les éléments étaient en proie au désarroi.

Il finit par se relever. « Donne-moi ça, » dit-il en tendant la main, et l’étranger lui donna sa hache. « Pourquoi m’as-tu interrompu ? »

L’étranger pointa du doigt vers l’extérieur du cercle, en direction de l’arbre sous lequel attendait le chaman. « La vision a tué l’ancien, Hurlenfer. Je n’ai jamais pensé qu’elle pourrait être si dangereuse. Je craignais qu’elle te tue à ton tour.

– Son cœur n’a pas pu endurer ce que j’ai vu. » Grommash saisit l’étranger à la gorge et le plaqua brutalement contre l’une des pierres. Puis posa Hurlesang contre son cou. « Qu’est-ce qui est arrivé, après ?

– Hein ?

– J’ai vu la servitude et la mort. Ça ne peut pas finir ainsi ! » Le fil de la hache pressait contre la peau, manquant de l’ouvrir. « Que m’est-il arrivé ? Et à mon clan ?

– Tu t’es battu jusqu’à la fin, Hurlenfer. Toi et d’autres. » L’étranger semblait rechigner à l’admettre. « Mais il était trop tard. Nos cœurs nous avaient été arrachés. Est-ce que tu vois, à présent ? Le pouvoir qu’offre Gul’dan nous coûtera…

– Tout. » Grommash avait la voix cassée. Lentement, il écarta sa hache. « Il nous coûtera tout.

– Oui. Mais tu as vu autre chose, Hurlenfer. »

Il avait le regard perdu. « Quoi ?

– Tu as vu la force de l’unité, dit calmement l’étranger. Tous les orcs rassemblés sous une bannière. Imagine cette force libre de tout maître, de toute corruption. Imagine. Une Horde menée par les Chanteguerres. Qui pourrait l’arrêter ? Quel monde pourrait se dresser contre nous ? »

Grommash se détourna. Son esprit restait chancelant. « La faiblesse. Je me croyais fort, et ça m’aurait mené à la ruine. » Oh, Golka. Je jure d’avoir ta force. Si je tombe, ce sera au combat… Je suis prêt à verser des mers de sang pour échapper au destin que m’a montré cet étranger. Même le mien. Je le jure.

« Oui, chef Hurlenfer. Mais tu sais maintenant ce qui se dresse en face de toi. Nous avons des ennemis qui attendent de pouvoir nous asservir. Les maîtres de Gul’dan, et les peuples de cet autre monde. Qui d’autre que toi pourrait relever un tel défi ? Qui d’autre pourrait devenir le père de tous les clans ? »

Personne. Personne d’autre.Seul lui connaissait l’horreur de leur destin. Seul lui ferait tout pour l’empêcher.

« Ceux de cet autre monde nous ont vaincus. Ils sont puissants. Nous devons l’être plus. » Il sentit son âme rugir en lui. Je serai plus fort qu’eux. « Peut-être échouerons-nous, étranger. Mais si oui, alors nous mourrons au combat.

–  Lok-tar ogar. »

Les deux gardes répétèrent doucement : «  Lok-tar ogar. »

Grommash leva Hurlesang devant ses yeux, examina son reflet dans le métal. « Jamais nous ne serons esclaves. Ni sur ce monde, ni sur un autre. » Tout plutôt qu’accepter ce destin, se dit-il à nouveau. Il jeta un nouvel œil à son reflet, puis à l’étranger. « Tu me rappelles quelqu’un.

– Qui ? »

Elle.Il ne le dit pas. C’était impossible. Mais ne venait-il pas de voir l’impossible de ses propres yeux ? « Peu importe. Combien de temps avons-nous devant nous, étranger ?

– Quelques mois, au moins. Au-delà, je ne sais pas.

– Gul’dan ne doit rien apprendre de tout ça. Il faut qu’il reste aveugle jusqu’au jour fatidique. » Il se tourna vers les gardes. « Courez au camp. Dites à nos éclaireurs de se préparer. Nous devons contacter les autres clans en secret. Allez ! »

Ils n’eurent pas une hésitation. Grommash et l’étranger les regardèrent filer.

« Il faut les avertir de ne pas imaginer une seconde toucher au nouveau pouvoir de Gul’dan. Ce ne sera pas facile, gronda-t-il.

– C’est vrai. »

Il examina longuement l’étranger. « Acceptes-tu de combattre pour les Chanteguerres ?

– Jusqu’à la mort.

– Je pensais bien. Oui, tu as le cœur d’un Chanteguerre. Reste avec moi. Nous avons une longue route devant nous. »

Les yeux de l’étranger brillèrent d’excitation.

« Je vais en savourer chaque pas, » dit-il.