Baine Sabot-de-sagn : Comme nos pères avant nous
par Steven Nix

Un vieux chariot bringuebalant avançait bruyamment sur le chemin menant à la Grande porte, où attendait une petite patrouille chargée de l’escorter jusqu’à la tour des zeppelins, plus loin. Là-bas, l’eau qu’il transportait allait être distribuée aux villages orcs de Durotar, la région la plus durement touchée par la récente sécheresse. Le jeune kodo, qui tirait le chariot au rythme languissant d’une routine bien connue, franchit le sommet de la pente puis disparut.

Un gobelin exaspéré avait suivi le chariot des yeux. Le sien aurait dû être juste derrière cette caravane, mais il était encore coincé au puits parce que la brise s’était interrompue, laissant inerte la pompe éolienne. « Tu veux bien te dépêcher un peu ? Il faut qu’on les rattrape si on veut avoir une escorte pour ce trajet. » Le gobelin tapait du pied, énervé contre le jeune orc qui se débattait avec la manivelle.

« Doucement, Izwix, lança un guerrier orc allongé non loin dans l’herbe. Qu’est-ce que quelques petits larbins de l’Alliance pourraient bien faire ? S’ils font le moindre geste, ils se prennent une hache dans la tête. » Il détacha une branche d’un buisson à côté de lui et commença à se curer les dents.

« L’Alliance est une vraie menace, Grotz ! répondit sèchement le gobelin. Et je préfère avoir une escorte plutôt que de devoir compter sur tes talents limités… ou les siens, ajouta-t-il en montrant du doigt l’assassin tapi dans les buissons.

— Ne t’en fais pas pour moi, Izwix, rétorqua Dras en sortant soudain de sa cachette. Si quelqu’un s’approche de moi, il se retrouve avec un aiguillon planté dans le dos. Qu’ils y viennent seulement, ces chiens de l’Alliance.

— Qu’est-ce que j’ai fait pour me retrouver avec ces deux-là… hein ? soupira Izwix. (Les buissons autour du puits tremblèrent tandis qu’il penchait la tête.) C’était quoi, ça ? »

Tous tournèrent la tête vers l’endroit d’où provenait le bruit ; Grotz saisit sa hache et se leva. Le bruit cessa. L’orc avança prudemment tandis qu’une vague ondulait d’une extrémité à l’autre de la haie, sur toute sa longueur. Chacun des buissons commença à violemment trembler. Izwix s’éloigna avec méfiance, s’approchant doucement du kodo attaché au chariot à eau. Dras fit tourner nerveusement ses couteaux tandis que le bruissement des feuilles s’intensifiait.

Des dizaines de bêtes à l’aspect porcin, armées de lances et d’un assortiment d’armes diverses, portant des pièces d’armure hétéroclites, bondirent soudain sur le groupe. Grotz en abattit une ou deux de sa hache avant d’être submergé, et Izwix se retourna pour fuir. Dras se précipita pour se mettre à l’abri et se retrouva nez à nez avec le chef des attaquants. Le huran frappa frénétiquement en direction de l’orc, et parvint finalement à le toucher à la tempe.

Les autres membres de la caravane tombèrent les uns après les autres, et l’herbe fut bientôt souillée d’écarlate tout autour du puits. Izwix avait réussi à détacher le kodo, bondir sur son dos et le faire partir à toute allure avant qu’une lance ne fende les airs et ne le fasse tomber de son perchoir. Le kodo poursuivit sa course pesante tandis que les hurans mettaient à sac le chariot, avant de disparaître pour rejoindre leur point de départ, le ravin de Roncelame.

***

Quelque temps avant cette attaque, Baine Sabot-de-Sang, grand chef des tribus taurènes, se trouvait dans sa hutte des Pitons-du-Tonnerre en compagnie de Garrosh Hurlenfer et de l’archidruide Hamuul Totem-Runique. Cette rencontre n’avait rien de fortuit : Baine avait délibérément choisi de ne pas chercher à se venger de Garrosh pour la mort de Cairne Sabot-de-Sang, afin d’assurer à la Horde un front uni. Baine savait qu’il fallait à la Horde un meneur puissant si elle voulait survivre, et Garrosh pouvait offrir à son peuple l’inspiration dont il avait besoin. La réunion, cependant, était loin de bien se passer. Garrosh, qui s’était montré un temps circonspect en raison du rôle qu’il avait joué dans le meurtre du père de Baine, était redevenu aussi fanfaron et arrogant qu’à l’accoutumée, et arrivait à Mulgore avec un nombre extravagant d’exigences.

Des voix échauffées s’élevaient et retombaient dans cet espace confiné. Hamuul, habituellement calme et réservé, commençait à hausser le ton pour répondre au jeune orc obstiné et sans-gêne qui se tenait devant lui. La façon dont Garrosh dirigeait la Horde laissait beaucoup à désirer aux yeux du tauren, et Hamuul ne parvenait toujours pas à croire que Cairne Sabot-de-Sang, le plus grand des chefs taurens, avait pu être vaincu par ce petit morveux. En tant que conseiller de Baine, Hamuul avait entamé les négociations concernant l’approvisionnement d’Orgrimmar en eau. Jusqu’alors, les pourparlers ne s’étaient pas très bien déroulés.

Baine, qui observait stoïquement leur échange, une main serrée sur sa masse, leva poliment l’autre main pour faire une remarque. Au bout d’un moment, les deux autres se turent et regardèrent Baine.

« Garrosh, tu dis que tu as besoin d’eau, mais qu’en est-il de la Furie-du-Sud et de son bassin hydrographique ? N’apporte-t-elle pas toute l’eau dont vous avez besoin ? »

— En temps normal, si, mais cette eau est devenue impure, répondit Garrosh en laissant échapper un petit rire. Elle peut toujours servir à irriguer les champs, mais nous ne pouvons pas la boire, et cela met à rude épreuve notre capitale et tous les endroits où des orcs ont pu s’installer sur ces terres. »

Regardant Garrosh droit dans les yeux, Hamuul demanda simplement : « Et qu’est-ce qui la rend impure exactement ? »

Garrosh serra les dents. « Les opérations gobelines en Azshara semblent avoir… des effets secondaires. La souillure créée par leurs excavations s’est infiltrée dans le sol et est transportée vers le sud par la rivière, où nous en subissons les conséquences. »

Le regard de Baine croisa un instant celui de Hamuul. « Pourquoi ne pas simplement demander aux gobelins d’arrêter ? Donner à la terre le temps de guérir pour reprendre leurs activités plus tard ? S’ils les planifient soigneusement et se montrent prévoyants, les gobelins peuvent les poursuivre de façon mesurée sans que la terre ne subisse de dommages excessifs. »

Garrosh frappa des doigts sur la table. « N’importe quoi ! Leurs activités sont vitales pour l’effort de guerre et je ne ferai rien qui puisse nuire à la sécurité de la Horde. Mulgore a encore de l’eau en abondance, et c’est cette eau qui alimentera Orgrimmar et les villages environnants.

— Il se trouve que je partage l’avis de Baine, et vous savez qu’il a raison, répondit doucement Hamuul. Les gobelins doivent se retirer ou bien transférer leur usine ailleurs pour que la terre guérisse et que la rivière se régénère.

— Et qu’est-ce qui rend ton opinion plus valide que les milliers d’autres que j’entends tous les jours ? lança Garrosh en plissant légèrement les yeux. Et ce n’est pas une question. C’est une affirmation.

Leur dispute reprit de plus belle. Hamuul et Garrosh continuèrent à crier jusqu’à ce que Baine, exaspéré, hurle : « Assez ! Ces chamailleries ne nous mènent nulle part ! »

Tous deux se turent en pleine phrase, surpris par cet éclat, et regardèrent fixement Baine, qui poursuivit sur un ton plus contrôlé : « Garrosh, tu recevras ton eau. Mais je veux un représentant officiel des taurens qui agira en tant que conseiller pour les futures entreprises gobelines. »

Garrosh lança un regard froid à Baine. « Et comment que je recevrai mon eau. J’ai envers la Horde l’obligation d’assurer la sécurité de tous. Je ne vais pas rester là à laisser remettre mon autorité en question et mes intentions. (Sur ces paroles, il sortit de la tente comme un ouragan, et cria par-dessus son épaule :) Mon émissaire viendra sous peu pour établir le calendrier des livraisons ! »

Hamuul regarda la silhouette qui s’éloignait et soupira : « Si seulement il pouvait écouter une voix autre que la sienne… »

Baine sourit tristement et posa son énorme main sur l’épaule de Hamuul. « Laisse-lui du temps, Hamuul. Le temps des gens comme Garrosh est éphémère. Il se rendra à la raison, ou bien il finira par se tirer une balle dans le pied. Ce sont les seuls avenirs possibles pour lui. Quoi qu’il arrive, la patience est notre meilleure alliée. »

Hamuul secoua la tête, comme pour s’éclaircir les pensées. « Nous existions avant l’arrivée des orcs, si tu te souviens bien. Ton père avait peut-être une dette envers Thrall pour tout ce qu’il a fait pour notre peuple, mais ceci est une nouvelle Horde. J’ai entendu les murmures d’autres taurens. Certains se demandent si nous devrions vraiment encore faire partie de cette Horde-là, grogna-t-il. La Horde a fait beaucoup, et nous lui devons beaucoup, mais tu dois admettre que leurs sentiments ne sont pas complètement infondés. »

Baine prit une carte sur une étagère et commença à chercher tous les puits de Mulgore. « Comme tu l’as dit, mon père avait peut-être une dette envers Thrall, mais il croyait en la Horde qu’il a contribué à façonner. Même si mon père n’est plus là, et malgré les changements auxquels nous faisons face, moi aussi, je crois encore en la Horde. »

* * * * *

Peu de temps après, les caravanes d’eau reliant différents puits de Mulgore à Orgrimmar étaient devenues la norme. Une fois là-bas, l’eau était distribuée, et les citoyens de Durotar bénéficiaient à nouveau d’eau fraîche dans leurs foyers. Un rapport arrivait occasionnellement, signalant des tentatives de coups de main par des bandits, mais dans l’ensemble, la livraison d’eau n’était nullement une source d’inquiétude.

La première attaque qui frappa Mulgore fut un choc pour Baine. Non seulement elle s’était produite sur ses terres, mais il s’était agi d’un massacre particulièrement brutal. L’enquête sur cet incident n’avait permis de découvrir aucun indice sur les assaillants ou leur mobile. Rien n’avait été pillé sur les cadavres, le chariot de la caravane avait été défoncé, mais il ne s’y trouvait rien d’intéressant. Il ne servait qu’à transporter une bonbonne d’eau, après tout. À en juger par les traces de sang sur l’herbe, quelques corps avaient été traînés au loin, mais tous les membres de la caravane avaient été retrouvés.

Baine ne savait que faire. Il avait d’abord craint que l’attaque ne fût un acte de vengeance commis par les Totems-Sinistres qui avaient été bannis, mais ses éclaireurs, les Longues-Foulées, n’avaient rien pu découvrir en ce sens. Un jour où il était plongé dans ces rapports, un messager orc approcha et s’éclaircit la gorge. Baine leva la tête et fit signe à l’orc d’entrer. « Qu’est-ce qui me vaut cette visite ?

— Un message du chef de guerre, répondit le messager en déroulant la lettre et en commençant à lire. Au grand chef des taurens Baine Sabot-de-Sang, le chef de guerre de la Horde Garrosh Hurlenfer envoie le message suivant : Les livraisons d’eau se poursuivent selon le calendrier prévu et cela me satisfait. Cependant, veuillez noter que les cargaisons les plus récentes sont corrompues par un agent inconnu. J’attends une résolution rapide de ce problème. »

Baine réfléchit un instant, le front plissé par l’inquiétude.

« Ces livraisons provenaient du puits Sabot-d’Hiver. Dites à Garrosh que je m’en charge personnellement. »

Le messager se retira alors et, après avoir chargé l’un de ses braves de superviser les Pitons-du-Tonnerre, Baine se prépara à partir pour le sud de Mulgore.

* * * * *

Baine observait gravement les corps autour du puits. Le massacre avait été total. Trois caravanes avaient été complètement détruites, et tout ce qui n’était pas cloué avait été volé, y compris les citernes d’eau remplies qu’elles transportaient. Les kodos attelés aux chariots avaient disparu et huit gardiens de caravane étaient étendus en cercle autour des six travailleurs qu’ils avaient tenté de défendre. Les gardes étaient mieux préparés cette fois, et une dizaine au moins de corps de hurans était éparpillée alentour.

« Ce sont des hurans, mais mieux armés. Vous voyez l’armure de celui-ci ? C’est un assemblage de différentes pièces de la Horde. Je n’avais jamais vu de hurans si bien organisés. (Baine devint pensif.) L’hostilité obstinée des hurans a toujours été pour nous un obstacle à la paix en Mulgore. Mon père n’est jamais parvenu à ouvrir le dialogue avec eux. Mais s’ils ont un nouveau chef, nous pouvons peut-être négocier, cette fois. »

Baine se tourna vers l’éclaireur le plus proche. « Préviens Camp-Narache qu’il faut tenter d’entrer en contact avec les hurans du ravin de Roncelame. Nous ne pouvons pas répondre au massacre par le massacre et je refuse l’escalade de la guerre sur mes propres terres. Je vais m’installer dans mes anciens quartiers à Sabot-de-Sang pour quelques jours. Tiens-moi au courant aussi vite que possible. (Baine se tourna ensuite vers son messager.) Préviens Garrosh que nous avons trouvé les coupables et que l’affaire sera réglée. »

Je vais m’installer dans mes anciens quartiers à Sabot-de-Sang pour quelques jours. Tiens-moi au courant aussi vite que possible. (Baine se tourna ensuite vers son messager.) Préviens Garrosh que nous avons trouvé les coupables et que l’affaire sera réglée. »

Garrosh répondit quelques heures plus tard, exactement comme Baine s’y attendait. Le chef de guerre insistait pour que des troupes soient envoyées pour reprendre les terres et mettre les agresseurs dehors. Son message se terminait ainsi : Et si vous êtes incapable d’y parvenir, tenez pour assuré que moi, je le ferai.

— C’est impossible, grogna Baine. J’avais espéré qu’il verrait la nécessité d’éviter un conflit de plus. Qu’il en soit ainsi. Dis à Garrosh que nous lui sommes reconnaissants de son soutien, mais qu’il n’y a nullement besoin d’une opération militaire à l’heure actuelle, car nous souhaitons voir quel succès remportent les négociations. Je prie la Terre-Mère qu’elles soient fructueuses. »

* * * * *

Le jour suivant, l’éclaireur des Longues-Foulées s’approcha de Baine dans ses anciens quartiers. « Je vous apporte les dernières informations concernant les hurans, grand chef.

— De bonnes nouvelles, peut-être ? demanda Baine d’un air optimiste.

— Nous avons essayé de communiquer avec eux par tous les moyens possibles, mais nos émissaires sont attaqués à vue. À chaque tentative, ils sont rentrés couvert d’un sang qui n’était pas le leur. (L’éclaireur vit la déception dans les yeux de Baine. Il ajouta précipitamment :) Mais le nombre de victimes a été gardé à un strict minimum. Ils ne se sont battus qu’afin de pouvoir battre en retraite.

— Très bien, soupira Baine. Suspendez les tentatives de négociation pour l’instant. Je dois découvrir l’origine de leur agressivité si nous voulons résoudre ce problème sans effusion de sang inutile. »

L’un des conseillers de Baine prit la parole. « Avec tout le respect que je vous dois, grand chef, je suis certain qu’un petit détachement pourrait s’infiltrer sans être repéré et assassiner leur chef. En les plongeant dans la confusion, nous pourrons plus facilement les éliminer.

— Il n’en est pas question. Je sais que d’une manière ou d’une autre, nous pouvons parvenir à la paix. Nous ne succomberons pas à l’attrait d’une approche militariste. C’est la façon de faire de Garrosh, pas la mienne.

Il tourna à nouveau son attention vers l’éclaireur qui attendait patiemment. « Va, transmets-leur mon message, et ajoute que personne ne doit pénétrer en territoire huran sans ma permission expresse. Je trouverai une réponse à cette nouvelle menace. » L’éclaireur partit et Baine se prépara à repartir pour la ville de son père.

Baine se tourna une dernière fois vers ses conseillers avant de quitter la tente. « Le monde a été bouleversé, l’Alliance harcèle nos frontières, et la Horde est en train d’essayer de se dévorer de l’intérieur. J’aimerais tenter une solution autre qu’un bain de sang. »

Le même conseiller prit la parole. « Je ne demande qu’à partager votre point de vue, mais ces hurans sont des brutes agressives qui s’en prennent à notre peuple depuis des années. Une telle paix ne durerait qu’un temps. »

« Peut-être, répondit Baine en hochant légèrement la tête. La paix pourrait être fugace, mais un conflit supplémentaire, sur nos propres terres qui plus est, est-il vraiment ce dont nous avons besoin en ce moment ? » Sur ces mots, il partit pour les Pitons-du-Tonnerre.

* * * * *

Peu après la dernière attaque, tard dans la nuit, plusieurs taurens de Camp-Narache se réunirent autour du feu. Les attaques des hurans s’étaient intensifiées, et de plus en plus d’eau semblait être puisée de leurs terres afin d’être envoyée à d’autres.

Le plus âgé prit la parole le premier. « Ce n’est pas ainsi que nos terres sont censées être utilisées. Baine a pour l’instant cédé à toutes les exigences de ce vantard de Garrosh, même les plus insignifiantes. Combien de temps allons-nous encore rester ici à le regarder lentement donner tout ce que nous sommes aux orcs ?

— Nous ne sommes sûrement pas les seuls à penser ainsi, ajouta un autre tauren, plus jeune. L’un des nôtres a-t-il parlé à d’autres tribus ?

— Je l’ai fait, soupira le premier à avoir parlé. Et vous savez à quel point les Rage-d’Acier et les Sabot-de-Pierre peuvent être têtus. Ils ne voient pas à quel point les actes de Baine ont affecté Mulgore depuis la mort de son père.

— Baine n’est peut-être pas son père, mais je suis sûr qu’il fait ce qui est le mieux pour nous. Seuls les intérêts de notre peuple lui tiennent à cœur.

— C’est bien possible, mais cela ne rend pas le fait de vivre ici moins dangereux. Nous autres de la tribu Marche-Loin ne sommes pas une tribu habituée à la sédentarité ; pourquoi ne pas partir ? Comme il y a des années, derrière les troupeaux ? Nous avons aujourd’hui une terre où nous sommes chez nous, mais au prix de notre liberté. (Il soupira et fit un geste en direction de ses camarades.) Vous souvenez-vous : un coin de ciel différent tous les mois ? Pourquoi devrions-nous rester enchaînés à une seule terre alors que nous avons toujours été libres ?

— Et où irions-nous exactement ?

— Je n’ai pas dit que je tenais un plan parfait... répondit le tauren plus âgé, en haussant les épaules et en attisant le feu.

* * * * *

Baine avait chargé ses Longues-Foulées de surveiller les déplacements des hurans pour lutter contre ces attaques récentes extrêmement agressives. Les hurans avaient toujours été des créatures belliqueuses, et à présent leur hostilité ne faisait que s’amplifier. Malgré son solide réseau d’éclaireurs, des attaques passaient encore au travers des mailles du filet, et il n’avait toujours aucune réponse. Il n’avait pas parlé avec Hamuul depuis un certain temps et il espérait que le vieil archidruide avait trouvé des indices.

Baine parvint à trouver Hamuul au pied des Pitons-du-Tonnerre, où il observait la faune et la flore. Ne voulant pas déranger son conseiller, Baine dit tout bas :

« Je souhaite te demander conseil, Hamuul.

— Bien sûr, jeune Baine, répondit Hamuul en se levant et en souriant. Je t’apporterai toute l’aide que je peux, tu le sais bien.

— Comme tu as dû l’apprendre, j’ai récemment parlé aux éclaireurs de la dernière attaque des hurans. Ils étaient toujours aussi déconcertés et n’ont pu me donner de réponse. Je sais que ces derniers temps, tu communies avec la Terre-Mère plus souvent qu’à l’accoutumée. As-tu découvert quelque chose qui pourrait éclaircir ce mystère ? »

Hamuul cueillit une poignée d’herbes, la renifla, plus laissa le vent l’emporter. Il la regarda tomber au sol puis secoua la tête. "« Pas encore, hélas. Communier avec la terre prend du temps, Baine, surtout en période de troubles. Je vais poursuivre mes méditations. Cela ne ferait pas de mal non plus de consulter un chaman ou deux... »

* * * * *

Baine secoua la tête, l’air sombre, en observant Hamuul s’éloigner en marmonnant. Il s’était passé trop de choses en l’absence de son père. Il ne savait pas comment il allait résoudre la situation, mais il était déterminé à trouver un moyen. Les conflits avaient été trop nombreux ces dernières années, et une résolution pacifique de ce problème serait comme une bouffée d’air frais.

En retournant vers les ascenseurs, Baine croisa un groupe de taurens portant des sacs et des provisions. « Marche-Loin ! Préparez-vous un voyage ? »

Tous baissèrent la tête et le chef du groupe répondit : « Nous sommes profondément désolés, grand chef, mais nous ne pouvons plus rester en Mulgore. »

Baine ferma les yeux un instant. Quand il les rouvrit, le peu de bonne humeur qui lui restait avait disparu. « Je vous encourage à rester, Sabot-Gris. Je mentirais si je disais que nous ne vivons pas une période difficile, mais maintenant plus que jamais nous avons besoin de rester unis. »

— Ce que vous dites est vrai, rétorqua le tauren plus âgé en hochant la tête. Mais il y a bien peu que nous puissions faire, ici. Vous souvenez-vous de la voie de nos ancêtres ? Il existe encore des terres qui n’ont pas encore connu la souillure de la guerre. La vie peut être emplie de paix, libre, si nous voyageons à nouveau.

— Mais les temps ont changé. Les nomades ont leur place dans un monde beaucoup plus grand, pas dans un monde rétréci par la guerre et les expansions territoriales. En restant sédentaires, nous avons une patrie, et c’est en restant un peuple uni que nous pouvons la protéger comme elle le mérite. »

Sabot-Gris remua, mal à l’aise. « Malheureusement, Mulgore, comme tant d’autres terres, n’est devenu qu’une simple extension de la volonté de Garrosh. Notre seul souhait est de partir pour un endroit qui échappe à son arrogance. Nous vous sommes reconnaissants d’avoir pris le rôle de chef après la mort de votre père, mais ces changements vont trop loin. »

« Garrosh est le chef de la Horde, répondit Baine d’un ton impassible, l’air déterminé. Et qu’il soit arrogant ou non, nous avons promis loyauté à cette même Horde. Elle est davantage que ses chefs ; elle est une idée durable et unificatrice à laquelle Thrall et mon père ont contribué à donner forme. Si nous nous en laissons l’occasion, nous surmonterons ces problèmes et la Horde sera sauvée à la fois de ses ennemis extérieurs et de ses luttes intestines. Je vous le promets.

— Très bien, grand chef. Baine hocha sèchement la tête et se dirigea vers l’ascenseur pour rentrer aux Pitons-du-Tonnerre. Sabot-Gris des Marche-Loin déclara à son groupe : « Retournons au Camp-Narache et préparons-nous pour notre voyage. Les préparatifs devraient encore prendre un peu de temps, avant que nous ne puissions partir. »

* * * * *

Plusieurs jours plus tard, Hamuul retourna auprès de Baine, suivi d’un orc à la carrure imposante. L’orc s’inclina respectueusement et se présenta : « Je suis Swart, de Tranchecolline, grand chef. C’est un honneur pour moi d’enfin vous rencontrer. »

— Tout comme pour moi, répondit Baine en le saluant. Hamuul m’a parlé de vous, et tous ses amis sont les bienvenus aux Pitons-du-Tonnerre. Qu’est-ce qui me vaut l’honneur de cette visite ?

— Nous apportons une bonne nouvelle, dit Hamuul. Tu as demandé une résolution pacifique de notre conflit avec les hurans. Cela n’a pas été facile, mais nous pensons que nous avons trouvé une solution.

— Ah, quelle merveilleuse nouvelle en effet, s’exclama Baine en souriant. Mon père était toujours trop occupé par d’autres affaires pour pouvoir leur accorder davantage d’attention, mais il avait le sentiment qu’il devait être possible de raisonner avec eux. Je vous en prie, continuez.

— Nous méditons profondément depuis quelque temps maintenant et nous pensons avoir enfin découvert la source de la perturbation, poursuivit Hamuul. Swart ? »

Swart s’éclaircit la gorge.

« Les hurans comptent parmi eux des individus spécialisés appelés sourciers qui, en raison des troubles ayant récemment affecté la terre, ont apparemment perdu leur capacité à trouver de l’eau. Prêts à tout pour de l’eau fraîche, ils lancent des offensives plus agressives vers l’extérieur, mais retrouvent la sécurité de leurs ronces la nuit. Nous avons le sentiment que la solution est simple : il faut leur trouver une source locale d’eau. D’une façon ou d’une autre. » Il lança un regard à Hamuul, qui répondit en souriant :

« Et c’est là que j’interviens... »

* * * * *

Baine et Hamuul attendaient dans l’antichambre de Garrosh, les mouvements de leurs queues trahissant leur irritation. Garrosh ne se pressait pour personne, pas même un chef. Quand il arriva enfin, Baine, contrairement à ses habitudes, alla droit au fait.

« Chef de guerre, nous détenons des informations d’une importance critique pour l’avenir de nos livraisons d’eau. Nous avons jugé nécessaire de discuter de cette information avec toi. Les attaques sont devenues plus hardies ces dernières semaines, mais nous croyons avoir trouvé la cause de ce problème, ainsi que des livraisons d’eau contaminées que vous avez reçues. Les hurans sont une menace qui s’en prend à mon peuple depuis des années, mais ils n’ont jamais manqué d’espace pour s’étendre, car ils peuvent facilement le faire sous terre. On dirait qu’avec les récentes perturbations subies par la terre, ils ont aussi besoin d’eau. »

Un jeune messager tauren arriva en courant dans la pièce, interrompant Baine. « Grand chef ! Toutes mes excuses, j’ai été envoyé pour vous dire qu’une autre attaque a été découverte. Tout le personnel a été tué, et l’eau et le matériel ont été volés !

— Merci pour ce rapport, répondit Baine en hochant la tête. Rentre aux Pitons-du-Tonnerre et informe Ruk Choqueur Martial que j’arrive sans tarder pour gérer la situation.

Alors que le messager partait, Garrosh commença à faire les cent pas. « Ça fait le troisième incident en une semaine. Nous connaissons les responsables, et pourtant aucun châtiment n’a été infligé, et ces hurans se moquent de vous à l’heure où nous parlons en attaquant votre frontière. Je perds confiance. »

Baine leva la main.« Garrosh, ce que tu ne comprends pas, c’est que cette affaire concerne les terres des taurens, et pour cette raison, mon peuple s’en occupera. Je m’en occuperai. En ce moment même nous cherchons le conseil de la Terre-Mère.

— La Terre-Mère ! La Terre-Mère ! s’écria Garrosh en levant les bras au ciel. J’entends toujours la même litanie. Qu’est-ce que c’est que cette Terre-Mère, en fin de compte ?

— Elle a créé notre peuple. Elle est la voix de la sagesse de la terre qui nous guide...

— Mais vous vous servez de la Terre-Mère comme d’une béquille, coupa Garrosh. Vous perdez du temps à discutailler et vous n’agissez pas ! Ces hurans veulent montrer leur force, et la Horde leur montrera sa force en retour... »

Baine inspira et poursuivit calmement : « Garrosh, je te prie de respecter nos traditions et nos méthodes. Ce problème sera bientôt résolu et il le sera sans que du sang soit versé inutilement. La situation est moins simple qu’elle n’en a l’air. Ces attaques sentent le désespoir à plein nez ; en résolvant leurs problèmes, nous pouvons aussi résoudre les nôtres.

Sous le regard furieux de Garrosh, Baine conclut : « Je comprends ton envie de les repousser, mais les hurans sont plus rusés que tu ne l’imagines. Une attaque pure et simple aura des conséquences, et c’est mon peuple qui les subira.

— À l’instant où ils ont attaqué notre source d’eau fraîche, c’est devenu un problème de la Horde. Nous souffrons tous ensemble, et vos retards ont un coût pour nous tous les jours. Je ne resterai pas les bras croisés à vous regarder ridiculiser la puissance et la volonté de la Horde. Cette agression va cesser, et vite. » Sur ces paroles, Garrosh quitta la pièce d’un air décidé et disparut.

Hamuul regarda Garrosh s’en aller et grogna. « Il n’a même pas écouté. Comme d’habitude. Et que pense-t-il pouvoir faire, au juste ? »

Baine souleva Brisepeur ; la tête de la masse, ornée de bandes entrecroisées d’or et de runes, rayonnait d’un vif éclat. Il hocha sèchement la tête et se dirigea vers le zeppelin qui l’attendait. « J’ai bien peur que Garrosh ne sous-estime complètement l’ennemi qui lui fait face. À notre retour aux Pitons-du-Tonnerre, réunis les Marche-Soleil. Il aura peut-être besoin de notre aide, qu’il le veuille ou non. »

* * * * *

Cette nuit-là, pendant que les Pitons-du-Tonnerre dormaient, Baine marchait de long en large dans sa hutte, l’esprit agité. Son insistance à choisir une solution pacifique avait conduit à davantage d’attaques de caravanes, plus une offensive à grande échelle sur ses terres qui pouvait mettre en danger la vie du chef de guerre. Quand Hamuul entra dans la pièce, Baine sortit de sa rêverie et dit tristement :

« Je me demande, Hamuul, si j’ai bien choisi la bonne voie. Peut-être que les Marche-Loin ont raison, après tout. La Horde n’était pas ainsi quand mon père était grand chef. (Il s’interrompit un instant.) Avant, je me demandais si je pouvais diriger notre peuple. Maintenant je me demande si je le devrais.

— Ce n’est pas le moment de douter de toi-même, jeune Baine, répondit Hamuul d’une voix légèrement enrouée. Tu fais en tout point aussi bien que ton père. Je sais sans le moindre doute qu’il approuverait la sagesse dont tu as fait preuve, et la passion avec laquelle tu cherches à faire ce qu’il faut. (Il fit un geste de la main.) Que ceux qui ne le voient pas s’en aillent et trouvent leur propre chemin.

— Je me souviens qu’il n’y a pas si longtemps, tu avais exprimé presque la même opinion qu’eux, fit Baine avec un léger sourire.

— J’avais parlé précipitamment et sous l’effet de la frustration, rétorqua Hamuul en se raidissant visiblement. Je suis heureux d’admettre que j’avais tort. Nous allons nous en sortir, et tu verras que tu es un véritable chef, même si tu ne le crois pas pour l’instant. »

* * * * *

Au même moment, Garrosh préparait les Kor'krons à l’invasion du ravin de Roncelame. Ils étaient quinze devant lui à se tenir au garde-à-vous, le regard fixe mais les yeux brillants de l’excitation mauvaise de la bataille à venir.

« Ces taurens peuvent parler à en faire tomber la queue d’un kodo, mais agissent-ils quand leurs propres terres sont menacées d’invasion ?! tempêtait Garrosh. Nous devons leur montrer ce que peuvent accomplir de véritables guerriers. Nous avons pour cible les repaires des hurans dans le sud de Mulgore. L’attaque commencera peu avant l’aube. Tâchez d’être prêts. »

Ses guerriers saluèrent et coururent préparer la mission. Garrosh retourna s’asseoir, Hurlesang posée sur ses genoux. Il allait les mener à la victoire, et la hache de son père chanterait à nouveau dans la gloire de la bataille. Garrosh dévoila ses crocs en un sourire carnassier.

* * * * *

Les Kor'krons étaient un corps d’élite, d’une puissance meurtrière, et ils avaient pour eux l’élément de surprise. Les zeppelins obscurcis fendaient l’air en silence quelques heures avant le lever du jour, puis ils s’immobilisèrent près des terres occupées par les hurans. Garrosh à leur tête, les guerriers descendirent à terre en rappel, presque sur les têtes de la patrouille hurane. Des lames luisirent dans un tourbillon d’attaques, et dix hurans restèrent à terre. Un seul petit cri aigu s’échappa des lèvres d’un ennemi, et les gardes proches de l’entrée du terrier arrivèrent pour enquêter. Eux aussi tombèrent rapidement dans le déluge de haches et d’épées qui se déchaîna sur cette bande abasourdie. Alors que les zeppelins s’éloignaient jusqu’à une distance sûre, les Kor'krons descendirent dans les tunnels, et la moindre résistance qu’ils rencontrèrent fut écartée avec vitesse et efficacité.

La bataille fut courte mais intense, et les hurans défendirent leur territoire avec une férocité qui étonna même Garrosh. Habitués à combattre dans des tunnels étroits, ils utilisaient même leurs défenses en cas de besoin, et attaquaient avec un zèle inconscient. Ils n’avaient pas peur de mourir pour défendre leur foyer. Garrosh sourit intérieurement alors que les hurans tombaient les uns après les autres devant lui. Il allait leur apprendre ce qu’était la peur aujourd’hui.

Quelques minutes plus tard, le groupe atteignait la chambre principale, mené triomphalement par Garrosh, Hurlesang levée devant lui, prête à frapper. Il hocha fièrement la tête. Le sol était couvert de cadavres, et aucun son ne se faisait entendre à part le souffle court des guerriers. Ils tâtonnaient à la recherche d’indices, afin de décider quel tunnel de la myriade d’issues qui s’ouvraient devant eux ils allaient suivre. Au bout de quelques minutes, ils entendirent du bruit derrière eux, et se retournèrent lentement, s’attendant à achever quelques traînards.

Mais les créatures étaient bien plus nombreuses que quelques traînards, et engorgeaient les tunnels derrière eux. Les nouveaux venus s’arrêtèrent un instant, remarquant leurs frères qui jonchaient le sol par dizaine. Garrosh leur cria :

« Aujourd’hui, vous allez tous payer. Aujourd’hui, vous allez connaître la fureur de la Horde ! »

Au signal du chef de guerre, les Kor'krons déchaînèrent sur le groupe une pluie de haches, et des dizaines de cris perçants jaillirent et résonnèrent dans la caverne. Mais les hurans ne se déplaçaient pas pour attaquer. Une autre volée de hache atteignit sa cible, mais aucune bête n’avançait.

« Qu’est-ce que cela ?! hurla Garrosh. Vous vous rendez tous si facilement ? Je ne vais pas vous accorder grâce, mais plutôt vous faucher sur place ! »

Soudain, les hurans levèrent les bras comme un seul homme, et lancèrent un grand cri perçant. La caverne derrière les Kor'krons trembla, et lorsque les orcs se retournèrent vivement, ils virent un déferlement de centaines de ces bêtes surgir des tunnels, du sol et des trous dans le plafond, arrivant à grande vitesse.

« Sur le flanc gauche ! Avancez ! cria Garrosh. Ne les laissez pas nous couper de la surface !

Les guerriers s’élancèrent contre les hurans, gardant la sortie derrière eux. Hurlesang n’était qu’une masse confuse, qui chantait dans l’air pour entrer en contact avec les premiers attaquants. Ils tombèrent avec un craquement sinistres, et de nouvelles bêtes déferlèrent sur leurs frères tombés.

« En avant ! » ordonna Garrosh, et ses guerriers avancèrent plus violemment encore, au milieu des cris et des grognements assourdissants tandis que les hurans tenaient de les repousser, sans hésiter. Des éclairs de couleur éclairaient les visages tordus par la douleur de ses Kor'krons lorsque les chamans hurans leur lançaient des sorts. Des grondements tonitruants résonnaient dans toute la caverne chaque fois qu’ils faisaient mouche. Garrosh remarqua avec un sentiment d’angoisse qu’à chaque éclair, il voyait un guerrier de moins dans son groupe. Quand ils tombaient, ses combattants lâchaient leurs torches, qui s’éteignaient rapidement. Avec une vigueur renouvelée, Garrosh rugit et combattit avec encore plus d’acharnement. Il était un Hurlenfer, et un Hurlenfer ne tombe pas devant de pathétiques bestioles. Il allait les conduire hors de ce guêpier.

Il faisait virevolter Hurlesang de plus en plus vite, et l’air résonnait du chant surnaturel provoqué par les mouvements de la hache. Le hurlement retentit dans les tunnels et reçut comme réponse les cris de bêtes encore plus nombreuses. Garrosh poursuivait sans relâche ses efforts et des hurans volaient dans toutes les directions ou tombaient sous sa hache, mais leur nombre semblait infini. Il n’y avait aucun fléchissement, aucune retraite, et Garrosh était forcé de s’enfoncer de plus en plus loin dans la caverne, jusqu’à ce que même la lumière de la surface ne l’atteigne plus. Il était maintenant seul dans les ténèbres qui se refermaient sur lui, encerclé par un flux infini de hurans, qui poussaient tous d’épouvantables cris perçants. Ils commencèrent à arracher son armure, griffant et mordant sa chair non protégée, le poussant toujours plus loin vers les entrailles de la terre.

Il ne pouvait plus que battre en retraite dans la direction dans laquelle ils le pressaient, toujours plus bas. Il sentait leur souffle chaud et leurs cris d’excitation. Il se tourna, cherchant à tâtons un chemin qui le conduirait à la surface, mais tout ce qu’il trouva fut un court tunnel latéral qui s’arrêtait brusquement. Finalement, alors qu’il avait le dos contre la paroi, il coinça Hurlesang dans une fissure latérale et ne parvint pas à la dégager.

Avec un rugissement rauque, Garrosh se précipita contre la marée de piquants et d’épées. Il arracha une lance à un attaquant pour l’enfoncer dans la tête d’un autre. C’est alors que la torche que tenait la bête, la dernière source de lumière, tomba et s’éteignit. Tout devint sombre. Ils arrivaient encore et encore, et bien que seul, perdu dans les ténèbres, Garrosh n’allait pas s’arrêter avant qu’ils ne fussent tous morts. Ses bras commençaient à lui faire mal et sa respiration devenait irrégulière, mais il continuait encore et toujours, se servant des armes qui lui tombaient sous la main. Pour chaque bête qui tombait, une autre se précipitait pour prendre sa place.

Lentement, il commençait à être submergé, et les attaques des hurans étaient de plus en plus nombreuses à l’atteindre. Il voyait vaguement une lumière se répandre dans les ténèbres, mais il se souciait avant tout de son combat. Alors que la lumière devenait de plus en plus vive, nombre de ses attaquants arrêtèrent de se battre, et il entendit vaguement un brouhaha provenant du tunnel principal. Soudain, des rayons de lumière d’un éclat inconcevable jaillirent, leur source devenant plus proche à chaque seconde. Les hurans autour de lui poussèrent des cris furieux et s’enfuirent par où ils étaient arrivés. Bien qu’ébloui, Garrosh voyait des bêtes voler à droite et à gauche comme de vulgaires poupées en papier mâché.

La lumière devint encore plus vive et approcha du virage où il se battait avec ses dernières forces. Au détour du virage, il vit Baine, flanqué d’Hamuul Totem-Runique et d’une poignée de Marche-Soleil. Baine cria dans le tunnel : « Tenez bon, mes frères ! Ne craignez pas les ténèbres ! », Brisepeur brillant dans sa main plus vivement encore que la lumière des Marche-Soleil eux-mêmes. Baine se demandait vaguement si Anduin Wrynn approuverait un tel usage de son cadeau alors que les bêtes tombaient devant la masse forgée par les nains. Les hurans se retirèrent encore plus profondément dans leurs terriers, rejoignant la sécurité offerte par les ténèbres.

Baine se précipita aux côtés du chef de guerre. « Garrosh, prends ton arme et partons. Il faut que nous sortions d’ici avant qu’ils ne contournent notre flanc. (Il aida le chef orc à se lever et à retirer son arme de là où elle était logée dans le mur.) Fais vite. »

Ils se dirigèrent rapidement vers la surface, et à part les corps qui jonchaient le sol, la voie était libre d’obstacles. Baine espérait que la chance n’allait pas les déserter, et qu’ils avaient complètement semé les hurans tandis qu’ils traversaient une caverne d’assez grande taille. Lorsqu’ils atteignirent l’autre côté, Hamuul demanda à s’arrêter. Il s’agenouilla et commença à murmurer, pour trouver le chemin vers l’extérieur. Quand il se leva et indiqua la route, les murs de la caverne s’effondrèrent soudain, livrant passage à de nouveaux adversaires. Le groupe se retourna pour faire face à leurs assaillants, mais s’arrêta brusquement en les voyant.

« Qu’est-ce que c’est que ça ?! cria Garrosh par-dessus le vacarme.

— J’aimerais bien pouvoir le dire, chef de guerre… » répondit Baine en reculant prudemment d’un pas.

Des hurans, beaucoup plus grands que la normale et d’une pâleur exceptionnelle, commencèrent à encercler les combattants rassemblés. Ils se déplaçaient en émettant des sons incroyablement aigus qui transperçaient les oreilles des combattants. Leur corps, d’un blanc cendré, était couvert de piquants rabougris vert foncé, et de grands yeux saillaient sur leur tête. Ils faisaient une tête de plus que n’importe quel huran jamais vu de mémoire de tauren ou de tout autre peuple. Et l’intelligence et la malveillance qu’on lisait dans leurs yeux montraient qu’ils étaient bien plus dangereux que leurs frères qui venaient de tomber sous les coups de Baine, d’Hamuul et des Marche-Soleil.

Baine ordonna à ses Marche-Soleil de s’arrêter, chaque camp faisant face à l’autre. La seule possibilité était de reculer. L’air devint lourd, chargé d’une odeur écœurante de terre tandis que de plus en plus de créatures couleur de cendre emplissaient le moindre espace libre dans la caverne. Mais l’attaque ne vint pas. C’était comme s’ils jaugeaient les intrus pour décider de la tactique à adopter.

Garrosh souleva sa hache et hurla : « Bêtes fantômes ! Finissons-en maintenant ! »

— Chef de guerre, nous devons retourner à l’air libre ! cria Baine à Garrosh. Tout est perdu si nous restons ici !

Hamuul fit un geste, et de petites lianes surgirent de la terre, traçant un chemin à travers le labyrinthe de tunnels jusqu’à la sortie.

« Suivez-moi, vite ! » ordonna Baine.

Traînant derrière eux Garrosh qui vociférait, Baine, Hamuul et les Marche-Soleil coururent vers la surface et à l’extérieur au moment où le sort d’Hamuul touchait à sa fin. Ils avaient à présent une marge de manœuvre. Alors que Garrosh se concentrait sur la sortie du tunnel, Baine s’emparait du lance-fusées gobelin attaché à la ceinture de l’orc et tira en l’air. Les zeppelins s’approchèrent pour l’évacuation, mais pas assez vite. Les bêtes monstrueuses arrivaient à la surface, clignant des yeux dans la lumière du petit matin.

Baine avança vers eux quand ils sortirent des tunnels, et les étranges créatures reculèrent, conscientes de se trouver hors de leur élément. Le chef tauren se tourna vers Hamuul au moment où l’archidruide levait les bras et criait à la foule rassemblée devant lui :

— Il y avait une meilleure solution, une solution que vous avez tous ignorée. Contemplez les bienfaits de la Terre-Mère ! »

Sur ces paroles, Hamuul avança et, en criant, frappa le sol de son bâton. De l’eau jaillit de l’énorme source naissant devant lui, submergeant la plupart des hurans albinos, et les entraînants dans les profondeurs du tunnel dans un roulement de tonnerre. Ceux qui restaient furent projetés au sol par l’explosion, comme Garrosh, profondément dépité. Les taurens, inébranlables, restèrent immobiles, ancrés à la terre qu’ils vénéraient tant.

Une nouvelle rivière surgissait de l’endroit qu’Hamuul avait frappé de son bâton, et courait sur les pierres pour descendre dans le tunnel et rejoindre les profondeurs de la terre. Tandis que les hurans se relevaient, Baine fit un pas de plus vers eux.

« La terre est généreuse envers ceux qui la respectent. Il y a assez d’eau pour tous. Vous constaterez que cette rivière a tracé son propre cours, et traverse ces tunnels pour rejoindre un lac souterrain. Acceptez ce présent et ne nous dérangez plus. »

Les hurans retournèrent lentement dans le tunnel alors que le soleil franchissait la crête des collines qui entouraient Mulgore. L’aube avait une grande importance pour tous les taurens, car elle représentait la renaissance. Mais en ce jour, elle suscitait un respect renouvelé pour la Terre-Mère et tout ce qu’elle offrait. Ils avancèrent avec précaution parmi les corps des hurans tombés lors de l’attaque initiale et se dirigèrent vers Camp-Narache. Garrosh avançait en silence, trop en colère pour parler. Baine se rendit compte qu’il n’était pas surpris par cette réaction en observant les mouvements raides de Garrosh.

Le premier zeppelin arriva enfin à destination et s’arrêta tandis qu’une échelle de corde descendait jusqu’au sol. Baine observa l’appareil, puis ses Marche-Soleil rassemblés autour de lui. Son regard s’attarda sur Garrosh pendant quelques instants, puis il hocha la tête en direction du zeppelin et déclara :

« Va diriger la Horde. Si nous avons à nouveau besoin de ton aide en Mulgore, nous te le ferons savoir.

Sur ces mots, il tourna le dos au chef de guerre toujours silencieux et commença sa marche vers les Pitons-du-Tonnerre, ses Marche-Soleil quelques pas derrière lui.

* * * * *

Le crépuscule commençait à tomber sur Mulgore, projetant de longues ombres sur le paysage. Des feux étaient éparpillés sur les mesas comme sur les plaines, tandis que tous les taurens s’installaient pour la nuit. Ils allaient dormir profondément ce soir, maintenant que leur terre était à nouveau sûre. Devant la hutte de Baine, Sabot-Gris des Marche-Loin et quelques membres de sa tribu hésitaient. Il déclara enfin :

« Prenez courage. Nous devons le faire. »

Les membres de sa tribu à sa suite, il entra dans la pièce principale, où Baine tentait de se détendre, et demanda doucement :

« Grand chef, pouvons-nous vous demander un instant ? »

— Je vous en prie, répondit Baine en se levant avec un sourire fatigué. Que puis-je faire pour vous ? »

— Malgré vos encouragements, nos cœurs étaient encore troublés, fit le tauren le plus âgé, baissant la tête. Nous avons passé un certain temps à faire nos préparatifs, et aux premières lueurs du matin, nous sommes partis. Nous avons alors assisté à votre triomphe sur les hurans, et ce fut véritablement édifiant. Vous avez la force d’un chef et vous êtes guidé par une sagesse que nous étions incapables de voir. Nous avons honte d’admettre avoir ressenti le besoin de quitter cette terre, et nous vous présentons humblement nos excuses, grand chef. »

Baine écarta ces mots d’un geste de la main. « Nous vivons des temps troublés et incertains. La confusion régnant dans votre cœur est facile à pardonner. Ces hurans ne nous harcèleront plus en Mulgore, mais nous ne sommes pas pour autant libres de tout souci. Nous sommes assaillis de toute part, par des problèmes venant de l’intérieur comme de l’extérieur, mais ce n’est qu’ensemble que nous les surmonterons. »

Baine marcha jusqu’à la porte de sa hutte et regarda longuement dehors. Il observait les Pitons-du-Tonnerre se préparant pour la nuit, les feux épars brillant au loin. Il voyait vaguement la silhouette de Camp-Narache, où de jeunes braves taurens reprenaient à présent leur formation. On allait avoir besoin d’eux dans les temps à venir, qui mettraient encore à l’épreuve la foi et le stoïcisme de tout son peuple.

Baine hocha la tête et retourna son attention vers le petit groupe de taurens.

« Notre peuple parcourt cette terre depuis de nombreuses années, et durant ce temps nous avons beaucoup appris sur le monde. Nos alliés auront besoin de notre sagesse et de nos conseils. Mon père a promis à la Horde de s’acquitter de la dette que nous lui devons pour tout ce qu’elle a fait pour notre peuple. Pour ma part, j’ai la ferme intention de tenir cette promesse. »