Le Conseil des Trois marteaux : Le fer et le feu
par Matt Burns

Le ciel au dessus de Nid-de-l’Aigle apparut à Kurdran Marteau-hardi telle la lueur distante d’un feu de camp par une nuit d’hiver glacée. Après deux longues décennies passées sur le monde hostile aujourd’hui appelé l’Outreterre, il était enfin de retour chez lui. Il n’avait jamais regretté ne fut-ce qu’une seule fois d’avoir rejoint l’expédition de l’Alliance pour aller combattre la Horde des orcs sur son terrain, mais la nostalgie de revoir ce ciel avait brûlé en son cœur durant toutes les pénibles années qu’avait duré son engagement.

Son griffon, Ciel’ree, planait loin au-dessus de sa tête, accompagnée de trois de ses semblables, et paraissait aussi en forme que vingt ans auparavant. Kurdran aurait aimé être là-haut avec elle pour sentir l’air de la montagne lui fouetter le visage. Le destin avait décidé qu’il foulerait la terre de ses jambes, mais c’est dans le ciel qu’il se sentait vraiment libre. Le vol, tel était le plus beau don que Ciel’ree puisse lui faire. Plus beau que sa férocité en temps de guerre ou son amitié en temps de paix. Pour le moment, en tout cas, il la laissait s’ébattre seule dans les airs.

Kurdran prit un profond bol d’air et contempla ses pénates : des forêts verdoyantes s’étendaient partout où l’œil portait, des nains marteaux-hardis s’affairaient dans leurs échoppes et leurs foyers disséminés à flanc de montagne, et la monumentale volière, un enclos de pierre sculpté à l’image d’un noble griffon, trônait au sommet de Nid-de-l’Aigle. Rien n’avait changé depuis son départ.

Il dégaina un petit sceptre de fer enveloppé de brins d’herbe et orné de plumes de griffon. Ce n’était pas une arme – son marteau-tempête patiné par les batailles était fixé à son dos –, mais un souvenir. En Outreterre, le sceptre avait presque acquis un statut mystique, comme s’il était devenu le symbole de son être et du foyer pour lequel il se battait. À maintes reprises, il l’avait serré contre lui et senti l’espoir renaître en son for, le poussant à aller de l’avant. Mais maintenant qu’il avait retrouvé ce foyer, la puissance du sceptre semblait avoir…

Un cri strident déchira l’air. Kurdran leva le regard et une vague de peur le pétrifia. Ciel’ree tombait à toute vitesse vers le sol en décrivant une spirale, les ailes anormalement tordues.

« Ciel’ree ! » tonna Kurdran.

Le griffon s’écrasa au sol dans un choc sourd. Les os fracturés de ses pattes arrière jaillissaient de la chair et du sang s’écoulait de son crâne par une vilaine fissure. Ciel’ree essaya de se relever, mais fut terrassée par la douleur. Elle ouvrit le bec et une plainte ténue s’en échappa.

« Bouge pas, ma belle ! » cria Kurdran. Il se rua vers sa compagne clouée au sol, le cœur battant à toute vitesse, quand sa main s’engourdit subitement.

Le sceptre qu’il tenait à la main s’était mis à bouillonner et à se transformer en une matière froidement familière… du cristal… du diamant. Des filaments brillants s’en échappèrent et rampèrent le long de son bras, le figeant dans une rigidité de pierre. La substance visqueuse remonta sur sa poitrine pour redescendre le long des membres inférieurs jusqu’à les souder au sol.

Kurdran tenta d’attraper le marteau-tempête fixé à son dos, mais le diamant enveloppa son bras encore mobile avant qu’il ait pu libérer l’arme de ses courroies. Figé sur place, il ne pouvait plus que contempler d’un œil impuissant et désespéré le spectacle de son griffon se vidant lentement de son sang, elle qui lui avait sauvé la vie d’innombrables fois, qui était devenue comme un prolongement de lui-même.

La gangue de diamant glacée et pesante continua à se propager en remontant le long de la nuque de Kurdran jusqu’à se déverser dans sa gorge et à remplir ses poumons. Enfin, elle recouvrit ses yeux et ses oreilles, et Ciel’ree disparut, ainsi que le magnifique ciel bleu.

Cependant, la mort ne vint pas libérer Kurdran pour autant. Il continuait d’exister dans une sorte de vide, alors que la terreur remplissait son esprit tel le métal en fusion versé dans un creuset. Finalement, il entendit un martèlement rythmé d’abord ténu, puis allant grandissant.

TOC. TOC. TOC.

À chaque coup, de sourdes vibrations parcouraient son corps, comme si quelqu’un frappait un objet massif contre sa mortelle prison de cristal dans le but de l’en libérer.

TOC. TOC. TOC.

La rigidité de son corps faiblit. Ses membres retrouvèrent leur sensibilité, puis le son changea de timbre.

CLANG. CLANG. CLANG.

Ce bruit familier lui suffit à savoir où il se trouvait et à se rendre compte qu’il n’avait échappé à un cauchemar que pour atterrir dans un autre. C’était le tintement métallique du marteau frappant l’enclume jour et nuit qui vrillait les oreilles de Kurdran. Le pouls d’une ville qui lui était étrangère, enfouie si loin au cœur d’une montagne qu’elle ne connaîtrait jamais le bonheur de contempler l’immensité du ciel.

C’était Forgefer.

***

La cité des ancêtres de Kurdran était un chaudron bouillonnant de préjugés tenaces qui tourbillonnait continuellement, les vapeurs toxiques achevant de dissoudre le peu de logique et de raison qui restait aux nains barbes-de-bronze, marteaux-hardis et sombrefers qui cohabitaient à Forgefer pour la première fois depuis plus de deux siècles. Et Kurdran était perché à son bord, observant son cœur embrasé avec une perplexité grandissante à mesure qu’approchait le moment où il déborderait.

Ce qui le troublait, c’est qu’il avait l’impression d’être toujours piégé en Outreterre à guerroyer contre la maudite Horde, à la différence près qu’il n’y avait pas d’ennemi déclaré à Forgefer. Pas de démons déments ni d’orcs ravageant le monde en exterminant toute vie sur leur chemin. Ici, il n’y avait que des mots.

Quand Kurdran était arrivé à Forgefer à peine quelques semaines auparavant, il avait été accueilli en héros eu égard aux sacrifices qu’il avait consentis en Outreterre. Aujourd’hui, la situation avait changé. Des rumeurs infondées incriminant le clan marteau-hardi s’étaient fait jour dans les couloirs obscurs de la ville, tels des démons rancuniers de la sanglante guerre des Trois marteaux qui avait jadis fait voler en éclats l’unité des clans nains. Elles allaient des histoires de sacrifices rituels pratiqués à Nid-de-l’Aigle aux fables selon lesquelles Kurdran aurait exécuté une douzaine d’officiers de l’Alliance en Outreterre pour avoir battu en retraite sur le champ de bataille. Cependant, depuis une semaine, l’attention des nains s’était portée sur un autre sujet.

« Le conseil vous attend, thane Kurdran. »

Kurdran ignora le garde de Forgefer et sa main se crispa sur le sceptre des Marteaux-hardis qu’il tenait. Du perchoir des griffons, Kurdran avait une vue imprenable sur la grande forge, qui méritait bien son surnom de « cœur de Forgefer ». Des flots de métal en fusion dévalaient du plafond dans des bassins jaune orangé incandescents. Au-delà des creusets bouillonnant de métal liquide, des forgerons assénaient des coups de marteaux sur des enclumes. La chaleur, surtout aussi près de la forge, dégageait une sensation d’oppression surnaturelle, comme si l’on était piégé dans une bouteille de verre opaque et condamné à suffoquer sous les assauts d’un soleil de plomb.

À côté de lui, Ciel’ree reposait sur un lit de paille, les pattes repliées sous son corps imposant. Kurdran passa ses doigts calleux dans sa crinière de plumes et contempla son destin.

« Mais pourquoi ai-je choisi de venir ici ? » se demanda tout bas Kurdran.

« Parce que tu ne voulais pas que l’histoire se répète, » lui répondit une voix calme. Eli Coup-de-tonnerre s’approcha de Kurdran tout en rassemblant de petits monticules de paille à l’aide d’un râteau. « Parce que le roi Magni, tout Barbe-de-bronze qu’il soit, est un nain honorable, et parce que, comme tu l’as dit à Falstad, tu es le seul nain capable de faire le boulot, » continua le soigneur de Ciel’ree.

Les paroles d’Eli ravivèrent de douloureux souvenirs dans l’esprit de Kurdran. À son retour de l’Outreterre, Kurdran avait fait preuve du plus grand manque de respect envers Falstad, un ami proche, qui avait gouverné le clan marteau-hardi en son absence. Mais aujourd’hui, évoquer Falstad ne ferait qu’ajouter à sa douleur et il se força à rejeter toute pensée le concernant.

Un faible roucoulement gronda dans le gésier de Ciel’ree et elle frotta son bec sur Kurdran comme pour ponctuer les paroles d’Eli.

« Ce n’est pas à toi que je parlais. » Kurdran adressa dédaigneusement un geste de la main à Eli, puis se tourna vers Ciel’ree. « Ni à toi. »

Ciel’ree se contenta de remuer sur son lit de paille, révélant brièvement trois œufs crème mouchetés de points bleus qu’elle avait pondus peu après leur arrivée à Forgefer. Kurdran lui avait demandé de retourner à Nid-de-l’Aigle avec sa couvée plutôt que de rester dans la ville, mais elle n’avait pas voulu le quitter. Elle n’était pas un familier, elle était un individu libre de choisir sa destinée, au même titre que Kurdran.

La décision de Ciel’ree de rester auprès de Kurdran avait suscité chez lui à la fois de la joie et de la colère. Tout de suite après avoir pondu, elle était devenue si faible et si fragile qu’elle ne pouvait plus voler. Les nombreux prêtres, maîtres des griffons et alchimistes qui l’avaient examinée en étaient tous arrivés à la même conclusion. L’état de Ciel’ree n’était pas dû à un mal étrange contracté en Outreterre ou à Forgefer. C’était une affection pour laquelle aucun remède n’existait : le temps.

« Thane Kurdran… »

« J’arrive ! » aboya Kurdran en fusillant du regard le garde de Forgefer.

« Ça va pas être facile si tu restes assis, hein ? » plaisanta Eli en continuant son travail.

Kurdran se releva en grognant. Le garde barbe-de-bronze en armure pivota brusquement sur lui-même et se fraya maladroitement un chemin à travers les monticules formés par les nids des griffons tout le long de la galerie entourant la grande forge. Le perchoir avait plus que doublé de taille depuis l’arrivée des Marteaux-hardis et de leurs griffons. D’une certaine manière, il était devenu un petit coin de Nid-de-l’Aigle au cœur même de Forgefer, un endroit où Kurdran se sentait chez lui dans cette ville étrangère.

Toujours son sceptre à la main, Kurdran suivit le garde, adressant un signe de tête aux chevaucheurs de griffons assis parmi les tas de paille. Kurdran devait avoir l’air profondément abattu, car à voir l’expression des nains qu’ils croisaient, il aurait dit qu’ils regardaient un nain ayant rendez-vous avec la mort.

Dans une certaine mesure, c’était le cas.

Kurdran followed the guard around the walkway until he reached the High Seat. A boisterous crowd of dwarves stood outside the chamber, their faces awash in a combination of shadow and light from the fiery iron braziers that burned throughout the city. Members of each clan were present: Bronzebeards in polished silver plate; tattooed Wildhammers adorned with gryphon feathers; and ashen-skinned Dark Irons clad in work aprons and smudged with soot. The gathering provided a miniature glimpse of Ironforge as a whole, with a small number of Wildhammers and Dark Irons sprinkled among the city’s Bronzebeard majority.

Kurdran suivit le garde le long de la galerie jusqu’à ce qu’il atteigne le Haut Siège. Une foule de nains bruyants se tenait devant la salle, l’ombre et la lumière projetées par les braseros incandescents installés partout dans la ville dansant sur leurs visages. Chaque clan était représenté : les Barbes-de-bronze en armure d’argent polie, les Marteaux-hardis à la peau tatouée et ornée de plumes de griffon, et les Sombrefers au teint de cendre, affublés de tabliers de travail et maculés d’une pellicule de suie. L’assemblée était une représentation en miniature de la population de Forgefer, avec une petite fraction de Marteaux-hardis et de Sombrefers noyée dans une vaste majorité de Barbes-de-bronze.

Tout en se frayant un passage à travers la foule, Kurdran entendait des bribes de conversations houleuses auxquelles les nains prenaient part.

« Les Barbes-de-bronze ont conservé leur partie du marteau de Modimus telle qu’elle était, et telle qu’elle devrait toujours être ! »

« Vous l’avez planquée dans votre bibliothèque où elle n’a fait que prendre la poussière. Les Marteaux-hardis, eux, ont créé quelque chose de neuf avec leur partie. »

« Hé, mon gars, pas la peine de te prendre le bec là-dessus avec un Barbe-de-bronze. Toute la bonne camelote qui sort de Forgefer n’est rien d’autre que de la récup’ chapardée dans un ancien coffre, » lança un chevaucheur de griffon tout proche.

Quelqu’un dans la foule poussa celui qui venait de parler sur Kurdran et la foule se tourna vers lui en le cernant.

« Faites place ! » cria Kurdran.

Les quelques nains les plus proches de lui s’écartèrent. Les autres le fixèrent, le visage bistré par la colère.

« Faites place à Kurdran, le représentant des papillons ! » gronda une voix sarcastique en employant un quolibet du clan de Kurdran.

« J’offre une tournée générale de bière si Kurdran accepte de rendre sa partie du marteau de Modimus ! »

« Aucun nain avec la tête sur les épaules ne raterait l’occasion de parier contre ça ! »

Kurdran joua des coudes pour franchir la dernière ligne de nains et se retrouva dans le Haut Siège. La salle, qui était le siège des régents de Forgefer, était à l’image du reste de la ville : sombre et mystérieuse, avec de hauts murs de pierre métallique illuminés par le reflet de lampes tombant du plafond. Dans le fond de la pièce, juchés sur une estrade, se trouvaient les trois trônes identiques du conseil des Trois marteaux.

Un frisson parcourut Kurdran quand ses yeux se posèrent sur le trône du milieu, celui ayant autrefois accueilli le roi Magni. Quand Kurdran avait rejoint le conseil, Muradin, le frère de Magni, l’avait emmené dans les profondeurs de l’ancienne cité de Forgefer. Là, Kurdran avait vu une image qui hantait encore ses rêves : Magni changé en statue de diamant. La pétrification s’était produite alors que le roi pratiquait un rituel mystique afin de communier avec la terre et de glaner des réponses quant aux étranges tremblements de terre, tempêtes et autres calamités qui frappaient alors le monde.

Aujourd’hui, c’était Muradin qui occupait le trône du milieu. Kurdran adressa un regard au Barbe-de-bronze qui le soutint d’un œil torve. On était bien loin de l’accueil jovial qu’il avait offert à Kurdran lors de sa première entrée dans la ville. À ses débuts dans le conseil, Kurdran avait partagé force pintes de bière avec Muradin en lui narrant ses exploits d’Outreterre, alors que le Barbe-de-bronze lui contait ses propres aventures sur le continent glacé du Norfendre. Les jours passant, la franche camaraderie de Muradin pour Kurdran s’était refroidie pour des raisons que le Marteau-hardi ne s’expliquait pas.

À la droite de Muradin se tenait Moira Thaurissan, la fille de Magni. Bien qu’elle se soit mariée, au grand dam de son père, à un Sombrefer, l’ancien clan rival des Barbes-de-bronze, elle n’en était pas moins l’héritière présomptive de Forgefer, tout comme son bébé, Dagran, qui se dandinait gentiment dans un berceau à ses pieds.

L’héritière, les cheveux rassemblés en macarons parfaits, s’inclina imperceptiblement face à Kurdran. « Bienvenue, Kurdran. »

« Ouais, » obtint-elle pour toute réponse de la part de Kurdran. Il passa devant une table en bois placée au sommet de la rampe menant aux trônes. Sur cette table se trouvaient deux artéfacts qui avaient fait bouillir d’agitation le chaudron de Forgefer durant la semaine précédente : un manche de bois noueux serti d’une gemme mauve foncé, et une tête de marteau déformée et malmenée.

Kurdran fit la grimace à la vue des reliques et s’assit sur le trône à la gauche de Muradin. Il eut l’impression d’être à une place qui n’était pas la sienne. Ce n’était pas la première fois qu’il ressentait ce sentiment depuis qu’il avait été appelé à gouverner aux côtés de Muradin et Moira. La lignée des Barbes-de-bronze était majoritaire au sein du conseil, et, dans une moindre mesure, celle des Sombrefers, grâce à Dagran. Kurdran était donc isolé.

Le brouhaha régnant à l’entrée du Haut Siège s’éteignit et le conseiller Belgrum, un nain d’une grande sagesse se tenant au pied de l’estrade, s’inclina. Deux plus jeunes historiens jouxtant Belgrum imitèrent son geste de respect. L’un d’eux était un nain marteau-hardi râblé vêtu d’une tunique rouge vif, et dont l’opiniâtreté dans la vérification des faits faisait l’unanimité.

Belgrum se redressa et s’avança d’un pas traînant. « Bienvenue, thane Kurdran. J’en déduis que vous avez pris votre décision ? »

Kurdran embrassa la pièce du regard. Tout était exactement semblable aux jours précédents. La même question, la même assemblée de nains pinailleurs, la même impression d’être acculé. Lors de toutes les sessions précédentes, il avait invariablement répondu : non. Cependant, la veille de celle-ci, un Marteau-hardi et un Barbe-de-bronze avaient trouvé la mort dans une rixe au sujet du sceptre que Kurdran tenait dans ses mains.

« Je ne pense pas avoir le choix, » répliqua Kurdran.

« Pfff… » soupira Muradin. « Combien de fois vas-tu remettre ça sur le… »

« Kurdran, » l’interrompit Moira, « de nous trois, c’est toi qui as le plus lourd sacrifice à faire. Si tu choisis de conserver ta partie du marteau, nous renoncerons à nos plans. »

L’attention de Kurdran fut attirée par un document fripé que Belgrum tenait dans son poing âgé et tremblotant. Le parchemin, découvert une semaine auparavant dans la bibliothèque de Forgefer, narrait des épisodes des guerres civiles naines ayant eu lieu des siècles plus tôt. À l’en croire, quand Modimus Courbenclume, le haut roi de Forgefer, était décédé, les clans s’étaient livré bataille pour le contrôle de la ville. Dans le conflit, l’arme de Modimus, le marteau du haut roi, avait mystérieusement disparu. Au fil des années, Kurdran avait entendu quantité de rumeurs sur ce que le marteau avait bien pu devenir. Le parchemin avait coupé court aux spéculations. Il disait que le marteau de Modimus avait été séparé en trois parties. Dans le chaos de la guerre, chaque clan avait réussi à s’en procurer une, d’une manière ou d’une autre. Vu l’avenir incertain de Forgefer, gageait Kurdran, les nains croyaient naïvement que réconstituer le marteau apporterait la paix, ou du moins un exutoire à leurs vieilles rivalités et rancœurs.

Kurdran détourna son regard du parchemin.

« J’ai pris ma décision, » cria-t-il en brandissant la main tenant le sceptre de fer. « Cet héritage appartient au clan marteau-hardi depuis des siècles. J’ai rejoint ce conseil afin de maintenir la paix, pas pour palabrer sur le fait de reforger un antique marteau ! »

Des cris de colère s’élevèrent de la foule agitée composée de robustes nains.

« Le marteau appartenait à Modimus ! Il revient à la ville ! »

« Si les Marteaux-hardis ne veulent pas de la paix, ils n’ont rien à faire au conseil ! »

Kurdran observa avec inquiétude la foule se masser autour des quelques nains marteaux-hardis, quand des gardes en armes arrivèrent pour calmer les esprits qui s’échauffaient.

« Mais hier, un membre de mon clan est mort à cause de ce marteau, » tonna Kurdran par-dessus la clameur. « Je ne laisserai pas ça se reproduire. »

Il serra le sceptre des Marteaux-hardis une dernière fois dans sa main et le posa sur la table, à côté des autres artéfacts. Le bruit creux du métal contre le bois suffit à faire taire la foule.

Belgrum acquiesça et leva les mains vers l’assistance. « Par décret du conseil, le grand marteau de Modimus Courbenclume, dernier haut roi de Forgefer, sera donc reforgé ! »

Un tonnerre d’applaudissements s’éleva de l’assemblée et Kurdran se renfrogna.

« Comme vous pouvez désormais le voir, » continua Belgrum, « des Marteaux-hardis nous vient la poignée du marteau de Modimus, récupérée par un membre de ce clan et transformée en un sceptre porté par le thane Kurdran et par le thane Khardros avant lui. »

Kurdran couva le sceptre des yeux. Sa taille et sa forme différaient légèrement de la description que le parchemin faisait de la poignée du marteau. Il se souvenait avoir demandé à Khardros d’où venait le sceptre, il y avait de cela des années. Le vénérable nain lui avait tout bonnement répondu que le passé de cet héritage n’importait pas ; son importance résidait dans ce qu’il était devenu. Kurdran avait toujours pris l’explication sibylline du thane pour l’une de ses sempiternelles divagations philosophiques, peut-être même pour une allégorie du clan marteau-hardi. Aujourd’hui, il se demandait si c’était Khardros qui avait subtilisé et modifié la poignée pour ne plus jamais en mentionner l’origine.

Belgrum désigna la tête de marteau déformée qui reposait sur la table en bois.

« Des Barbes-de-bronze nous vient la tête du marteau de Modimus, profondément endommagée par un incendie durant la guerre civile et conservée depuis, ainsi que d’autres débris, dans la bibliothèque de la ville en témoignage du conflit. »

Enfin, Belgrum tendit la main vers le bâton noueux reposant à côté de la tête du marteau.

« Et des Sombrefers nous vient le cristal autrefois couleur d’or qui était serti dans la tête du marteau de Modimus, trouvé par l’un des sorciers du clan et dont la couleur fut modifiée pour en masquer l’identité. »

Des applaudissements sonores bien que clairsemés se firent entendre chez les quelques Sombrefers présents.

« La refonte du marteau commencera dans trois jours. D’ici là, le conseil vous demande de vaquer à vos occupations comme à l’accoutumée pour lui permettre de choisir celui qui reforgera les trois parties, » déclara Belgrum.

La foule des badauds se dissipa lentement et les discussions agitées reprirent là où elles s’étaient interrompues, comme si la session du conseil n’avait jamais eu lieu. Kurdran fixa intensément le sceptre gisant sur la table. Une question le taraudait : au cours des prochaines semaines et des prochains mois, qu’est-ce que Forgefer leur enlèverait encore, à lui et à son clan ?

Sans mot dire, il descendit de l’estrade de pierre et se dirigea vers la sortie du Haut Siège.

« Kurdran, » appela Moira d’un air soucieux, « nous devons encore choisir qui reforgera le marteau. »

« Peu importe, » grogna Kurdran en quittant la salle.

****

Kurdran marchait à côté de Ciel’ree en longeant les rangées d’appartements et d’échoppes du cercle extérieur de la ville, où le vacarme du marteau frappant l’enclume de la grande forge n’était plus qu’un lointain écho. Le voile de l’âge opacifiait les yeux du griffon et la lenteur de sa démarche était cruellement flagrante. Cependant, au grand dam de Kurdran, Ciel’ree semblait adorer l’exploration des moindres recoins de Forgefer.

Par-dessus tout, Kurdran se languissait de s’échapper de Forgefer et de s’envoler sur Ciel’ree, mais les forces du griffon ne lui permettaient plus que de marcher. Généralement, Kurdran se réjouissait de ces promenades distrayantes, mais aujourd’hui, son esprit était assailli de pensées concernant le marteau de Modimus. Après que Kurdran avait quitté la session du conseil de la veille en claquant la porte, Moira et Muradin avaient choisi un forgeron sombrefer pour reforger le marteau. Cette décision avait fait bouillir le sang de Kurdran, mais en y repensant, il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même de ne pas avoir été présent pour opposer son veto à cette décision. Son animosité envers le clan sombrefer était très profonde. La traîtrise et la félonie semblaient faire partie aussi intégrante de la culture des Sombrefers que les griffons de celle des Marteaux-hardis.

Malheureusement, sacrifier son sceptre n’avait rien fait pour apaiser la tension ambiante à Forgefer. Tout en marchant, Kurdran sentait les regards méchants des passants se poser sur sa peau olivâtre et boucanée, sa chevelure d’un roux flamboyant et ses tatouages. Kurdran savait que ce n’était pas seulement son apparence, loin de là, qui suscitait ces regards. Forgefer était une poudrière, un creuset de cultures où chacune se considérait supérieure aux autres. Les Marteaux-hardis préféraient vivre en surface et s’envoler dans les cieux du nord sur le dos de leurs griffons adorés. Les Barbes-de-bronze préféraient rester sous la montagne comme ils l’avaient toujours fait. Quant aux Sombrefers… Les Sombrefers vivaient dans une obscurité encore plus profonde, leur mode de vie masqué d’un voile de…

Une épaule bardée d’acier s’écrasa dans les côtes de Kurdran, l’arrachant à sa rêverie. Il se tourna pour voir deux Sombrefers transportant une grosse barrique. Le nain qui avait bousculé Kurdran le regarda de ses yeux de braise, un trait courant chez les Sombrefers. Ils lui rappelaient le regard des démons qu’il avait vus en Outreterre.

Le Sombrefer grogna, puis lui et son partenaire reprirent leur chemin. Ils étaient suivis d’un convoi de leurs semblables répartis en deux files transportant d’autres fûts. Une forte odeur émanait des tonneaux et Kurdran l’identifia comme celle des spiritueux concoctés par les Sombrefers. La boisson n’avait rien à voir avec la bière telle que Kurdran l’aimait. C’était le genre de breuvage qui émoussait les sens et vous donnait des trous de mémoire après le premier verre. Kurdran avait vu à de nombreuses reprises des groupes de Sombrefers charriant les barils de boisson à travers la ville, apparemment assoiffés d’une bibine plus puissante que celle que Forgefer avait à leur offrir.

« Kurdran, » appela une voix invisible alors que les derniers Sombrefers transportant leur baril passaient leur chemin. La voix était reconnaissable entre toutes : calme et d’une majesté assurée.

Kurdran pivota et vit Moira s’approcher. À ses côtés se tenait un robuste Sombrefer du nom de Drukan, dont Kurdran observait qu’il accompagnait Moira à maintes occasions.

« On fait faire un peu d’exercice à la noble Ciel’ree, à ce que je vois, » dit-elle avec un sourire poli.

Kurdran scruta le visage de Moira à la recherche d’un signe qui contredirait sa cordialité. Il suspectait qu’elle et les Sombrefers étaient d’une certaine manière responsables des rumeurs qui circulaient sur le compte du clan marteau-hardi.

Après tout, c’était à cause de son intervention agressive – après l’accident de Magni, elle avait pris la ville en otage à l’aide de Sombrefers armés et avait revendiqué le trône – que le conseil des Trois marteaux avait été formé. La décision de reforger le marteau de Modimus avait aussi été prise à sa demande.

Cependant, à plusieurs reprises, Moira s’était révélée être la meilleure alliée de Kurdran à Forgefer. Quand des plaintes, infondées pour la plupart, s’étaient élevées à propos des Marteaux-hardis, les accusant de la pénurie de logement et de nourriture et de la surpopulation du perchoir à griffons, elle avait défendu son clan. Pourtant, sa bienveillance apparente ne donnait pas satisfaction à Kurdran.

« Elle avait besoin de s’éloigner de la chaleur, » dit Kurdran tout en flattant la croupe léonine de Ciel’ree.

Moira s’approcha de Ciel’ree et leva la main à hauteur du bec du griffon. « Une superbe créature. Comment évolue son état ? »

« Il s’améliore, » mentit Kurdran, hostile à l’idée de discuter plus que nécessaire de ce problème avec Moira. Ce matin, Ciel’ree l’avait surpris en se montrant capable de se lever de son nid.

« J’ai le sentiment qu’elle se rétablira très vite, » dit Moira. Elle caressa la crinière de Ciel’ree et le griffon courba la tête en roucoulant doucement.

Kurdran savait depuis toujours que Ciel’ree savait juger les gens. Le fait qu’elle réagisse si docilement face à Moira le faisait douter de ses soupçons quant à la dirigeante des Sombrefers.

Moira jeta un regard à Drukan, qui se tenait en retrait, le visage fermé. « Approchez, Drukan. Ciel’ree est une légende. Elle a affronté des dragons, jadis. Vous saviez cela ? »

« Je ne ferais pas confiance à une bête qui a goûté au sang des nains, » dit Drukan avec mépris.

Les yeux de Moira s’agrandirent de surprise et elle réprima un rire. « Ne soyez donc pas ridicule. »

« C’est ce qui se dit sur les Marteaux-hardis, » continua Drukan. « Ils jettent les prisonniers en pâture à leurs griffons. Et l’histoire dit aussi que Ciel’ree en a eu plus que sa part. »

Kurdran sentit une vague de chaleur submerger tout son corps et il fit un pas en direction de Drukan.

« Fais gaffe à ce que tu dis, petit. »

« Vous savez ce que valent ce genre de rumeurs, » dit Moira en posant une main sur l’épaule de Kurdran. « Drukan – comment dirais-je ? – a encore beaucoup de choses à apprendre en matière de civilités. »

Elle se tourna vers Drukan et son ton se fit cassant. « Excusez-vous. »

« Mais, votre grandeur… »

« Tout de suite. » Elle fixa Drukan d’un regard glacial plus éloquent que n’importe quel discours.

« Je vous demande pardon, » grinça Drukan entre ses dents serrées.

« Eh bien, je ne voulais pas vous déranger, Ciel’ree et vous, » dit Moira, sur un ton redevenu cordial. « Je voulais simplement vous dire que votre décision d’hier était une grande leçon d’humilité… une qualité à laquelle je m’attendais de votre part après avoir entendu le récit de vos exploits en Outreterre. Reforger le marteau ramènera l’unité, et ce sera grâce à votre décision. »

« Je ne suis pas de ces nains qui sont incapables de penser par eux-mêmes, » rétorqua sèchement Kurdran. « Ce qui est fait est fait. »

L’héritière de Forgefer se contenta de sourire. « Naturellement. Je vais vous laisser, Ciel’ree et vous, à votre promenade. »

Il regarda Moira et Drukan s’éloigner, son moment privilégié avec Ciel’ree gâché par cette rencontre. Il voulait que Moira soit l’ennemi. Au moins, ça expliquerait la confusion qui régnait à Forgefer. Cependant, Kurdran avait l’impression de plus en plus désagréable qu’il cherchait la raison dans une ville qui en avait abandonné toute forme.

« Retournons au perchoir, ma belle, » dit Kurdran en poussant l’aile de Ciel’ree.

****

Kurdran siégeait sur son trône dans la salle du Haut Siège, en se forçant à rester calme. Il avait besoin de toute sa volonté pour ne pas se jeter sur Belgrum qui se tenait debout, en contrebas des trônes.

« J’assume l’entière responsabilité de ceci, » dit le conseiller en courbant la tête en signe de respect envers Kurdran et les autres membres du conseil.

Le Haut Siège était vide à l’exception de Belgrum et des représentants des trois clans. Malgré ce comité restreint, le vieux nain parlait à mi-voix, ses mots entrecoupés de silences tendus qui remplissaient toute la salle. Il serrait dans sa main le parchemin racontant l’histoire du marteau de Modimus.

« C’est un ramassis de mensonges bien ficelé. » Belgrum brandit le parchemin et grimaça. « Après un examen plus approfondi, il s’avère que ce parchemin a été vieilli magiquement, puis glissé dans les registres de la ville. À première vue, rien ne pouvait susciter de problèmes. »

« Rien ne pouvait susciter de problèmes ? » reprit Kurdran. « Un membre de mon clan est mort ! »

« Au cas où tu l’aurais oublié, un membre du mien est mort aussi, » rétorqua Muradin. « Ce ne serait pas arrivé si tu avais accepté de remettre ta partie du marteau dès le départ. »

« Est-ce que tu serais devenu sourd, l’ami ? Ce n’est une partie de rien ! »

« Ne te sers pas de ça comme excuse ! Tu n’as jamais voulu te séparer de ta partie ! »

« Muradin, Kurdran, je vous en prie, » tempéra Moira en reportant son attention sur Belgrum. « La refonte a lieu demain. Vous comprenez ce que cela veut dire, n’est-ce pas ? »

« Oui, votre grandeur, mais le parchemin est un faux. Je suis prêt à le jurer sur ma vie. Quelqu’un a développé un effort prodigieux pour le faire passer pour vrai, mais l’écriture utilisée ne correspond pas aux autres parchemins de la même époque. »

« Mais de quand datent les parties du marteau, alors ? » demanda Moira.

« D’après ce que nous savons, le sceptre des Marteaux-hardis et la gemme des Sombrefers ont fait surface après la guerre civile. Le parchemin décrit de manière détaillée les dégâts subis par la tête du marteau des Barbes-de-bronze, et c’est ce qui nous a permis de la retrouver, mais dans l’état actuel de nos connaissances, il est impossible de dire quand il a été endommagé ni quand il a été placé dans la bibliothèque. »

« Qui a fait cela ? » grommela Kurdran. Il essuya une pellicule de sueur qui venait de se former sur son crâne dégarni. En dépit de sa robuste constitution, la chaleur suffocante de la ville commençait à lui porter sur le système.

« Oh… pas moyen de le savoir. De nombreux nains vont et viennent tous les jours dans la bibliothèque, » répondit Belgrum.

« Cela n’a pas d’importance. Nous devons nous en tenir à notre plan, » intervint Moira. « Nos frères nains attendent un acte de réunification. Si cette histoire éclate au grand jour et que nous annulons la refonte, ils voudront qu’une tête tombe. Que rien de tout ceci ne sorte de cette salle, » ajouta-t-elle en fixant Belgrum du regard. Le nain grisonnant acquiesça.

Kurdran écrasa son poing sur l’accoudoir de son trône. « Je ne vais pas me séparer de quelque chose qui appartient légitimement à mon clan pour permettre à ce mensonge de tenir debout ! »

« Ce n’est plus un mensonge en ce qui concerne cette ville, » dit Muradin. « Plus après en avoir débattu pendant des jours. »

À son grand inconfort, Kurdran reconnut la sagesse dans les paroles de Muradin. Les débats sur le marteau de Modimus avaient placé la tension régnant à Forgefer sur des rails, telle une avalanche qui ne s’arrêterait pas tant que le marteau n’aurait pas été reforgé, et ce, quelle que soit la décision du conseil.

****

Kurdran s’assit dans le perchoir des griffons et réfléchit longuement à cette situation inquiétante. La vérité sur le marteau de Modimus pesait sur son esprit. Il aurait voulu emmener Ciel’ree se promener pour s’éclaircir les idées, mais elle était incapable de se lever de son nid. Elle restait simplement immobile, respirant avec peine.

Les chevaucheurs de griffons marteaux-hardis prirent place près de leurs compagnons ailés, désespérés par l’état de Ciel’ree et par l’atmosphère tendue qui régnait à Forgefer. Même Eli, d’ordinaire jovial, semblait pensif et prenait soin des griffons en silence tout en rassemblant des monticules de paille à l’aide de son râteau. La plupart des chevaucheurs de griffons, y compris Eli, étaient des vétérans de l’Outreterre. Ils avaient suivi Kurdran à Forgefer tout comme ils l’avaient suivi dans ce monde qui avait vu naître les orcs, ne remettant jamais ses décisions en doute. Pour la première fois de sa vie, Kurdran sentit que le combat dans lequel il les avait entraînés était vain, et qu’il n’y aurait pas de victoire possible.

Kurdran se leva et fit les cent pas dans le perchoir. À ce moment-là, une dizaine de Sombrefers transportant des barriques en bois commencèrent à traverser les nids qui s’étendaient jusque sur le passage. En avançant, les Sombrefers lancèrent un regard furieux aux Marteaux-hardis qui étaient assis là. L’un des Sombrefers trébucha sur un tas de paille séchée isolé, laissant échapper sa barrique qui alla s’écraser au sol. Sous le choc, le baril en bois se fendit et un liquide pâle se répandit dans le perchoir.

Le Sombrefer qui avait trébuché appuya un poing au sol et s’efforça de garder l’équilibre.

« Pourquoi vous, les Marteaux-hardis, vous laissez traîner vos oiseaux là où on marche ? » pesta le Sombrefer, puis il cracha sur le griffon le plus proche. La créature poussa un cri rauque et faucha une gerbe de paille de son nid à l’aide de sa serre pour l’envoyer au visage furibond du nain.

Eli interrompit son travail et s’approcha calmement du Sombrefer.

« C’est pas leur faute, mon gars, » lança-t-il d’un ton égal.

« Depuis qu’ils sont là, vos bestiaux posent que des problèmes. Comme si ça leur suffisait pas de gambiller autour de leurs sales nids, on sent leur puanteur depuis les portes de la ville. » Le Sombrefer bouillait de colère. Il fit craquer ses doigts puis s’avança vers le griffon le plus proche, les poings fermés.

Eli leva instinctivement sa fourche vers le Sombrefer. « T’avise pas de poser tes sales pattes sur ce griffon, mon vieux. »

Le Sombrefer écarquilla les yeux à la vue de la fourche pointée dans sa direction. « Vous avez vu, les gars ? » Il prit les autres Sombrefers à partie. « Un Marteau-hardi qui brandit une arme contre nous. »

Eli s’empressa de baisser sa fourche. « Pas la peine d’y voir autre chose que ce que c’est. »

Cinq chevaucheurs de griffons qui se trouvaient à proximité se levèrent. L’un d’eux s’approcha et braqua son doigt sur la poitrine cuirassée du Sombrefer.

« Prenez le reste de vot’ rince-gosier et partez, » intervint le Marteau-hardi.

Kurdran sentait la situation s’envenimer progressivement. Le chaudron bouillonnait, son contenu brûlant ne cessait de chauffer. Après l’inquiétante révélation sur le marteau de Modimus, une bagarre était la dernière chose dont il avait besoin. Il s’approcha des Sombrefers dans l’espoir d’éviter l’inévitable.

« Oh vous, les Marteaux-hardis, vous laisseriez brûler cette ville pourvu que vos griffons échappent aux flammes ! » gronda le Sombrefer, se retournant vers ses compagnons. « Donnez-leur quequ’chose pour les calmer, les gars. »

Sans hésiter, deux des Sombrefers lancèrent leur barrique dans le perchoir. Elles volèrent par-dessus la tête de Kurdran et vinrent s’écraser près de Ciel’ree, aspergeant d’alcool sombrefer les griffons à proximité.

La rage ne tarda pas à envahir Kurdran, et il inspira profondément pour reprendre son calme. Il s’avança en direction du Sombrefer qui semblait mener les autres pour le chasser, lui et ses semblables. Voyant Kurdran s’approcher, le Sombrefer recula involontairement, trébucha dans la paille et tomba à la renverse de tout son poids.

Les chevaucheurs de griffons éclatèrent d’un rire éraillé. «Le bébé à sa môman a eu peur de Kurdran ! » s’exclama l’un d’eux.

Le Sombrefer lança un regard furtif autour de lui, le visage couvert de honte. Il finit par se relever et s’avança, à quelques pas de Kurdran. « Thane Papillon… pourquoi tu retournerais pas dans la paille avec le reste de tes bestiaux ? » aboya le Sombrefer. Puis il cracha au visage de Kurdran.

La médiocrité de l’insulte réveilla quelque chose chez Kurdran, quelque chose qui avait sommeillé au plus profond de son être depuis son arrivée à Forgefer. Le rêve fugace du ciel de Nid-de-l’Aigle… sa décision d’abandonner l’héritage… l’état de Ciel’ree. Brusquement, tout explosa et il devint fou de rage.

Le poing de Kurdran atterrit dans le visage du Sombrefer, le projetant en arrière.

Sans en attendre l’ordre, les Marteaux-hardis se précipitèrent aux côtés de Kurdran. Les Sombrefers lancèrent leurs barriques aux assaillants, qui les évitèrent adroitement pour se placer hors d’atteinte. Les griffons poussaient des cris rauques au fur et à mesure que les barriques venaient s’écraser dans le perchoir, atterrissant dans des coins qui n’étaient recouverts que d’une simple couche de paille. Puis les Marteaux-hardis et les Sombrefers entrèrent dans le vif du sujet, s’attaquant à tous les membres et à toutes les pièces d’armure qui leur tombaient sous la main.

Les deux groupes avançaient puis reculaient, jusqu’à ce que les Sombrefers finissent par perdre l’équilibre et que l’un deux entre en collision avec un brasero. Des braises ardentes surgirent du conteneur en fer et embrasèrent le monticule de paille à proximité. Les flammes se propagèrent aux nids environnants, alimentées par l’alcool des Sombrefers.

En quelques secondes, le perchoir tout entier avait pris feu. La fumée s’élevait en épais nuages jusqu’à la voûte de la grande Forge. Plusieurs griffons poussèrent des cris stridents et s’envolèrent, soulevant sous eux des tourbillons de plumes, de cendres et de braises.

« De l’eau ! » hurla Kurdran, enjambant le tas de nains étendus au sol.

Des nains provenant d’autres endroits de la grande Forge commencèrent à se précipiter vers le perchoir. À présent, des griffons survolaient les sombres recoins de la zone, mais quatre animaux étaient restés au sol, trois d’entre eux regroupés autour de Ciel’ree et de son nid.

« Ciel’ree ! » hurla Kurdran. « Sors de là ! »

De sa direction s’éleva un cri qui figea Kurdran de douleur. C’était un son qu’il n’avait pas entendu depuis l’Outreterre. Un cri de guerre qui avait souvent suffi à faire fuir de terreur les ennemis de Ciel’ree.

Les flammes se déchaînaient autour d’elle. Kurdran arrivait à peine à distinguer Ciel’ree à travers l’épaisse couche de fumée qui recouvrait le perchoir. L’un des griffons qui se tenaient à ses côtés s’envola brusquement, laissant dans son sillage une traînée de plumes roussies. À leur tour, les deux autres griffons prirent leur envol, mais ils ne s’enfuirent pas. Ils planèrent un instant en l’air, puis accrochèrent les serres de leurs pattes avant aux ailes de Ciel’ree, s’adressant de brefs cris rauques. Ensemble, les deux griffons commencèrent à battre des ailes avec force pour tenter de soulever Ciel’ree, mais elle se libéra de la poigne de ses congénères.

Les nains commencèrent à éteindre le feu à l’aide de barriques d’eau, tandis que deux gnomes vêtus de longues robes amples arrivèrent en marmonnant des incantations qui projetaient des cristaux de glace dans tout le perchoir. Le feu, cependant, continuait de se déchaîner. Kurdran voulut retirer son armure, mais son état de choc était tel qu’il ne put que tâtonner pour ouvrir ses sangles. Il abandonna cette idée et se précipita dans les flammes.

« Kurdran ! » hurla Eli.

Le soigneur de griffon et deux autres Marteaux-hardis tentèrent de retenir Kurdran. Malgré la force de ces trois puissants nains se cramponnant à lui, Kurdran se rapprochait de plus en plus des flammes. Il fallut deux autres Marteaux-hardis pour enfin le plaquer au sol.

Immobilisé, Kurdran ne put qu’observer de loin les deux griffons près de Ciel’ree quitter le perchoir, ne pouvant plus supporter la chaleur et la fumée. Après quelques secondes d’agonie, Ciel’ree roula sur le sol, sans vie.

Une fois les dernières braises incandescentes éteintes, Eli et les autres Marteaux-hardis relâchèrent Kurdran qui se précipita dans le perchoir couvert de cendres. Ciel’ree était étendue là, immobile, son corps noirci et encore fumant.

Une main toucha l’épaule de Kurdran.

« Je… je suis désolé, » déplora Eli d’une voix rauque.

« Pourquoi elle a repoussé ses semblables ? Ils essayaient de la sauver… » murmura Kurdran, incapable de croire à ce qui venait de se produire.

« Attends… mais bien sûr, mon gars ! Elle protégeait ses œufs ! » s’exclama soudainement Eli.

Les deux nains déplacèrent le corps de Ciel’ree avec précaution. En dessous, à l’endroit où se trouvaient autrefois trois œufs immaculés, il n’y avait plus que des fragments de coquilles vides carbonisées éparpillés et les restes à moitié cuits de la progéniture de Ciel’ree.

Kurdran resta sans voix devant cette vision d’horreur.

« Elle… elle a essayé, » soupira Eli, s’agenouillant devant le nid carbonisé.

La foule amassée autour du perchoir à griffons en ruines restait silencieuse. Même les Sombrefers qui étaient en partie responsables du feu semblaient abasourdis et les mots leur manquaient. Tous les regards étaient tournés vers Kurdran. Les nuages de fumée qui l’entouraient étaient imprégnés d’une odeur capiteuse de chair et de paille brûlées.

****

Kurdran s’éloigna de la grande Forge. Des griffons survolaient toujours la zone et les habitants de la ville tentaient de reconstituer ce qui venait de se produire. C’était tout ce qu’il pouvait faire pour ne pas fondre en larmes. Le feu avait ouvert une blessure en lui, et de cette blessure s’était échappé le peu d’espoir, d’ambition et de joie qui avait autrefois parcouru ses veines.

Il resta assis pendant des heures, seul, dans une taverne peu fréquentée avec une chope de bière intacte à la main, laissant des souvenirs de Ciel’ree envahir son esprit. Mais les images de son corps carbonisé éclipsaient chacune de ces évocations. Elle aurait dû mourir au combat, ou au moins dans le doux confort de son foyer, à Nid-de-l’Aigle. Pas dans les entrailles d’une montagne.

Je n’aurais jamais dû venir ici, pensa Kurdran. Ses regrets firent ressurgir le souvenir d’une personne qu’il avait presque complètement occultée de son esprit au cours de ces dernières semaines : Falstad.

Falstad avait repris le titre de grand thane marteau-hardi de Kurdran pendant ses années d’absence en Outreterre. Lorsqu’il avait fini par rentrer à Nid-de-l’Aigle, Kurdran avait ressenti l’irrésistible envie de rattraper le temps qu’il avait perdu loin de chez lui. Bien qu’il n’ait pas officiellement demandé à reprendre son ancien rang, Kurdran avait donné des ordres à son clan sans consulter Falstad au préalable, ce qui avait sapé l’autorité du grand thane.

Le voyage de Kurdran pour Forgefer était un exemple de l’excès de zèle dont il faisait preuve pour montrer qu’il était le chef qu’il avait toujours été. En tant que thane actuel, Falstad avait immédiatement été placé sur la liste pour rejoindre le conseil des Trois marteaux, mais Kurdran lui avait coupé l’herbe sous le pied, expliquant sans détour que son ami ne possédait pas l’expérience nécessaire pour occuper une telle fonction. Dans l’euphorie du retour de Kurdran de l’Outreterre, le clan avait appuyé son raisonnement. Kurdran revoyait encore la colère et la peine dans les yeux du grand thane après tout ce qui avait été dit, comme si Kurdran considérait que les vingt années durant lesquelles Falstad avait courageusement occupé la fonction de chef de clan n’avaient pas d’importance.

À présent, Kurdran réalisait la bêtise de ses actions. Pour la première fois, il souhaita que Falstad puisse prendre sa place au sein de la ville. Non pas parce qu’il voulait le voir subir la tension qui régnait à Forgefer, mais parce qu’il pensait que Falstad remplirait mieux cette tâche que lui.

Non, se ravisa Kurdran.

Faire appel à Falstad, malgré tout ce qui venait de se passer, serait un signe de faiblesse. Kurdran se rendit compte qu’il restait encore un moyen d’empêcher Forgefer d’anéantir tout ce qu’il avait de plus cher.

Il possédait encore quelque chose que la ville ne lui avait pas arraché.

****

Le Haut Siège était désert quand Kurdran le traversa en direction du trône de Muradin. À côté du fauteuil de pierre se trouvait l’imposant coffre de fer renfermant les trois éléments du marteau de Modimus. Chaque membre du conseil avait reçu une lourde clé aussi imposante que le coffre qu’elle ouvrait. Kurdran glissa la sienne dans la serrure.

Il souleva lentement le couvercle du coffre et en retira le sceptre de son clan. Il semblait nu, profané depuis qu’on en avait arraché les plumes de griffon et les brins d’herbe séchée en vue de la refonte.

« Je savais que tu le reprendrais, » dit une voix teintée de jubilation.

Kurdran fit volte-face. Moira se tenait au bas de la rampe menant aux trônes, toujours vêtue de sa tenue formelle et tenant Dagran dans ses bras. Un rai de lumière s’échappant par la porte ouverte de ses appartements au fond de la salle barra le Haut Siège.

« Je ne veux pas être mêlé à cette supercherie. »

Moira gravit la rampe avec grâce. « Tu me fais penser à Dagran qui s’agrippe de toutes ses forces à l’un de ses jouets et qui pique une colère quand j’essaie de le lui enlever. »

« Tu n’as jamais saisi ce que ce sceptre représentait pour moi… et tu ne le saisiras jamais. »

L’héritière de Forgefer s’avança jusqu’au trône de Kurdran et le toisa de haut en bas.

« J’ai toujours du mal à comprendre pourquoi tu es venu ici, » dit Moira. « Ni toi, ni ton clan n’avez votre place à Forgefer, et tu n’as pas non plus l’air très content d’être là, me semble-t-il. »

« On m’a dit de venir. »

« Ce n’était pas moi. »

C’était la vérité. Quand Moira était arrivée à Forgefer avec ses Sombrefers, elle avait littéralement pris la ville en otage. L’un des visiteurs qui s’y étaient retrouvés pris au piège était le prince Anduin de Hurlevent. En réaction, son père, le roi Varian, avait infiltré Forgefer avec un groupe d’assassins du SI:7 dans l’intention d’exécuter Moira pour ses méfaits. En fin de compte, il l’avait épargnée, mais à la condition de mettre sur pied le conseil des Trois marteaux afin de maintenir la paix. Ce faisant, il avait nommé Falstad en tant que représentant du clan marteau-hardi.

Pendant un moment, les deux nains se contentèrent de se fixer du regard, jusqu’à ce que Moira finisse par rompre le silence. « Je me demande quel goût peut avoir la défaite pour un nain comme toi, qui as gagné tant de batailles. »

« Qu’est-ce que tu veux dire ? »

Moira déposa Dagran près du trône de Muradin et le bébé escalada le fauteuil de pierre en gigotant, indifférent à la conversation qui se déroulait.

« Elle doit avoir un goût étrange et terrible. »

« Mais de quoi es-tu en train de parler ? » Demanda Kurdran de plus en plus agité.

Un sourire naquit sur le visage de Moira. C’était le même rictus étudié que Kurdran avait vu d’innombrables fois, mais dans la situation où il se trouvait, il avait un je-ne-sais-quoi de sinistre. Une révélation glacée commença à se faire jour dans son esprit.

« J’étais inquiète quand tu as rejoint le conseil. On m’avait parlé d’un nain solide, résolu, à la volonté de fer, qui avait tout sacrifié pour protéger notre monde. Et quand tu es finalement arrivé, j’ai remarqué combien tu tenais à ce vieux bout de métal. C’était un spectacle étrange… Comme si d’une certaine manière, tu avais mis toute ta fierté dans ce seul objet. »

Kurdran écoutait à peine Moira. Les pensées fusaient dans son cerveau. Les étranges rumeurs sur les Marteaux-hardis, la montée continue de la tension créée par l’apparition du parchemin falsifié dans la bibliothèque. Même Moira prenant la défense du clan de Kurdran. Tous ces éléments avaient contribué à faire passer les Marteaux-hardis pour des marginaux et à miner méthodiquement leur réputation, avec pour résultat que l’attention de Forgefer s’était détachée de sa bête noire habituelle : les Sombrefers.

La simplicité de ce raisonnement emplit Kurdran d’un terrible sentiment d’incompétence qui accompagnait toujours le fait d’être battu par un adversaire plus fort que soi. C’était bien le genre de comportement retors dont il s’attendait de la part de Moira, mais il n’avait pas voulu suivre son intuition.

« Alors, c’est toi qui as caché le parchemin dans la bibliothèque ? Ou tu as chargé ce rat de Drukan de le faire ? »

L’héritière de Forgefer sourit simplement et tapota le dos de Dagran en éludant la question. « J’ai posté des gardes à l’entrée de la bibliothèque. Je peux t’assurer que pareille chose ne se reproduira pas. »

« Réponds à la question ! » rugit Kurdran en dégainant son marteau-tempête et en le pointant vers Moira.

Celle-ci le regarda sans se laisser impressionner d’un air inexpressif. « Tu as tué des dragons avec ce marteau, n’est-ce pas ? D’innombrables orcs aussi, je suppose ? Je n’imagine même pas ce qu’il pourrait me faire. »

« Il t’ouvrirait le crâne en deux avant même que tu aies pu t’en rendre compte. »

Moira réprima un pouffement. « Et mon sang répandu sur ce sol n’aurait pas le temps de refroidir que mon clan se soulèverait et mettrait le feu à la ville. Toi et ton clan seriez les premiers jetés dans les flammes. »

« Si tu avais ne fut-ce qu’une once d’honneur, tu admettrais ton méfait. »

« C’est terminé, Kurdran. Tu es un nain d’action et non de paroles. Hélas, à Forgefer, les paroles sont tout ce qui importe. Nous ne sommes pas en Outreterre, où la victoire se mesure aux litres de sang versés. Ici, elle se mesure au nombre de cœurs que tu gagnes à ta cause et à ce jeu, tu as essuyé une défaite spectaculaire. Peut-être qu’en fin de compte, Falstad aurait été plus à même de représenter ton clan. »

« Tout ce temps, tu nous as rabâché les oreilles avec ton couplet sur l’unité, » dit Kurdran en resserrant sa poigne sur le manche du marteau-tempête. « Tu ne sais même pas ce que tu veux. »

Le faciès de Moira se raidit et elle lutta pour continuer à sourire.

« Je sais exactement ce que je veux, » siffla-t-elle. « Toi, tu n’as jamais été disposé à tendre la main aux Sombrefers pour faire la paix avec eux. Ton opinion était déjà arrêtée quand tu es arrivé ici, toute voilée qu’elle était par de vieilles rancœurs. »

« Donc, tu nous as sacrifiés, mon clan et moi, pour que les Sombrefers ne soient plus traités comme la vermine qu’ils sont ? » demanda Kurdran.

« J’ai fait ce que j’ai fait pour l’avenir. Pour que le jour où mon fils s’assoira sur ce trône, il n’ait pas hérité d’une ville qui le traite en paria à cause du sang qui coule dans ses veines. »

« Si seulement Magni te voyait aujourd’hui. Je ne peux qu’imaginer la douleur qu’il ressentirait en voyant le trogg dégénéré qui lui sert de fille détruire tout ce qu’il s’était décarcassé à édifier. »

« Ne me parle pas comme si tu connaissais mon passé ou celui de Magni. » Explosa Moira submergée de rage. « Toi et ton clan êtes des invités dans cette ville. Plus tôt vous la quitterez, mieux ce sera ! » Moira pressa inconsciemment le bras de Dagran et le bébé se mit à geindre.

« Je me suis toujours attendu à ce que… » Kurdran s’arrêta net. Une pensée terrible lui vint soudainement. Il fit un pas en direction de Moira, le marteau-tempête à une poignée de centimètres à peine de son visage. « C’est… C’est toi qui as tué Ciel’ree. Tu as envoyé tes Sombrefers pour déclencher l’incendie. »

« Non, » s’offusqua Moira, « ne m’accuse pas d’une chose dont tu es responsable. J’ai puni les Sombrefers qui ont été mêlés à la bagarre, mais d’après ce qu’ils m’ont dit, c’est toi qui as frappé le premier. »

Kurdran sentit la culpabilité sourdre en lui. Depuis l’incendie qui avait eu lieu plus tôt dans la journée, il avait essayé d’oublier qu’il aurait pu empêcher que la bagarre ait lieu. Son bras mollit et il baissa le marteau-tempête.

« Prends ton sceptre et va-t-en, » dit Moira en fixant la relique des Marteaux-hardis. « Ou remets-le dans le coffre. »

Elle prit Dagran dans ses bras et descendit la rampe sans se retourner vers Kurdran.

« Quoi que tu choisisses de faire, nous procéderons à la refonte. Demain matin, ce sera un Sombrefer qui unifiera les clans, » dit Moira en rentrant dans ses appartements privés et en claquant la porte derrière elle.

La vérité que renfermaient les paroles de Moira était lourde de sens. L’ennemie que Kurdran avait voulu voir s’était enfin montrée, mais il ne pouvait rien tenter contre elle sans mettre toute la ville en danger. Il était aussi impuissant que la statue de cristal qui avait jadis été Magni. Tout à coup, un sentiment étrange de défaite le submergea.

De la sueur commença à ruisseler sur tout son corps. Son souffle semblait fait de chaleur épaisse et non d’air. Kurdran fourra le sceptre sous son armure par une ouverture dans son plastron située près du bras. Avec la relique dans son giron, il se rua hors de la salle et se précipita vers les portes de Forgefer comme si les murs de la ville se refermaient sur lui.

****

Les portes de la ville franchies, Kurdran prit une profonde inspiration et sentit l’air frais emplir ses poumons. La sueur couvrant son corps se refroidit au contact de la nuit glacée et il frissonna.

Au loin, à travers un rideau de neige, des silhouettes éclairées par la lumière s’échappant des portes ouvertes de la ville déchargeaient des caisses d’un chariot. L’une des silhouettes leva le regard en direction de Kurdran et crapahuta dans la neige pour le rejoindre.

C’était Muradin.

« Je te cherchais, bonhomme, » dit le Barbe-de-bronze en époussetant la neige de l’armure de ses épaules. « Tu ne peux pas savoir combien la nouvelle à propos de Ciel’ree m’a désolé. Elle est morte comme elle a vécu, libre de toute peur. En se battant pour ce qui était le plus important : sa progéniture. Son avenir. »

« Son avenir a péri avec elle, » dit Kurdran. Il poussa un profond soupir, son souffle produisant un nuage de buée blanche dans la froidure.

Muradin resta un instant sans rien dire. « Oui, mais j’aimerais mieux mourir pour mes semblables dans une lutte perdue d’avance que ne pas me battre du tout. Enfin, j’imagine que de toute manière, tu ne peux pas vraiment comprendre ça, n’est-ce pas ? »

Les yeux de Kurdran se plissèrent à cet affront, mais il se sentait affaibli après la joute verbale qu’il avait eue avec Moira. « Je me bats pour mes semblables depuis l’instant où j’ai posé pied à Forgefer. »

« Ne confonds pas l’obstination et le courage. Ce sont deux choses différentes, » répliqua Muradin.

« Tu ne pourrais pas comprendre. Tu es bien comme Moira. »
Muradin soupira en courbant la tête. « Quand tu as rejoint le conseil, je me suis dit « Voilà un nain qui va pouvoir mettre un terme aux querelles de cette ville. » Au lieu de cela, tu as fait pire que mieux. »

« Oui, parce que je me suis retrouvé isolé. Tu m’as accueilli à bras ouverts, mais dès que j’ai voulu défendre une cause en laquelle je croyais, tu m’as laissé tomber. »

« Combien de fois encore devrai-je te répéter que cette histoire de marteau était une cause perdue ? J’ai arrêté de gaspiller mon souffle quand j’ai vu qu’il était évident que tu n’entendrais jamais raison, » rétorqua Muradin.

Au bénéfice du Barbe-de-bronze, Kurdran se souvenait de nombreuses fois au cours des jours précédents où Muradin l’avait pris en aparté pour le convaincre de se défaire du sceptre des Marteaux-hardis, mais chacun de ces entretiens lui avait plus fait l’effet d’une attaque personnelle que d’un conseil d’ami.

« Tu ne vois donc rien, mon ami ? » Continua Muradin. « Ce vieux bout de ferraille est un boulet à ton pied qui t’empêche d’avancer. Qui empêche toute la ville d’avancer. Plus tu t’y accroches, plus la situation devient intenable. »

« Et qu’est-ce qui se passerait si je refusais de participer à la refonte, demain ? » éructa Kurdran. Au moment même où il formulait ces mots, il sentit le sceptre caché sous son armure lui brûler les côtes.

Le front de Muradin se fendit de rides. Il regarda Kurdran avec dédain. « Magni appréciait les récits de tes exploits avec Ciel’ree en Outreterre. Aujourd’hui, je suis bien content qu’il ne soit plus là pour voir quel imbécile tu es vraiment. »

Kurdran avait pensé parler à Muradin de sa conversation avec Moira. Toutefois, il se demandait désormais si Muradin n’était pas en cheville avec la fille de Magni. Muradin dégageait quand même une impression d’intégrité qui apaisait les craintes de Kurdran. Et qui rendait les paroles du Barbe-de-bronze d’autant plus douloureuses à entendre.

« Ce sceptre a maintenu l’âme de mon clan en vie en Outreterre ! » Cria Kurdran.

« L’âme de ton clan, elle est en toi ! » Muradin haussa le ton pour correspondre à celui de Kurdran. « Elle était en Ciel’ree et dans tous les Marteaux-hardis de cette ville, qui doivent endurer chaque seconde où tu continues à t’obstiner. J’essaie de faire avancer cette ville, pas de la maintenir dans le passé en divaguant sur un vieux bout de fer. »

« Avancer ? » Manqua de s’étouffer Kurdran. « Le marteau n’était pas le bon moyen de faire avancer la ville quand on pensait qu’il était authentique, et encore moins maintenant qu’on sait que c’est du pipeau. »

Muradin inspira profondément et posa sa main sur l’épaule de Kurdran. « Oublie ce sceptre, l’ami. On n’obtient jamais rien de bon sans sacrifice. Tu sais ça mieux que nous tous. »

Kurdran repoussa le bras du Barbe-de-bronze. « C’est pour me dire ça que tu me cherchais ? Pour m’apprendre comment gouverner mon clan ? »

Le visage de Muradin se tordit de colère. Il jeta un regard derrière lui, vers les silhouettes indistinctes travaillant dans la nuit. Les autres nains continuaient de décharger des caisses, ignorant l’altercation entre Kurdran et Muradin. Quand le Barbe-de-bronze tourna à nouveau la tête, il envoya sa main droite en plein dans la figure de Kurdran, le choc le faisant reculer de quelques pas.

« Ne le prends pas mal, l’ami. Je voulais juste savoir où était la limite entre la réalité et la fiction. »

Quand l’effet de la gifle fut dissipé, Muradin était déjà en train de rejoindre le chariot. Kurdran se tenait immobile devant les portes de la ville, regardant hébété dans la nuit noire.

Le sceptre des Marteaux-hardis se fit étrangement pesant sous sa tunique. Quantité de ses souvenirs en Outreterre y étaient liés, mais avant cette époque, il n’attachait que très peu de valeur sentimentale à cette relique. En fait, il se souvenait avoir failli ne pas l’emporter quand il s’était mis en route pour la terre des orcs. Le sceptre ramassait la poussière, accroché à un mur, quand il avait décidé de l’ajouter à son paquetage sur un coup de tête.

Tout à coup, il se sentit ridicule d’avoir repris le sceptre dans le Haut Siège. Que pourrait-il faire avec ? Quitter la ville et renoncer à ses obligations en tant que membre du conseil, ternissant par là son honneur, celui de Falstad et celui de tout son clan dans la foulée ?

Kurdran rumina la question tout en retraversant les portes vers la tiédeur de Forgefer. Tandis qu’il errait sans but le long du cercle extérieur de la ville, il entendit une voix l’appeler par son prénom.

Eli accourait vers lui en tenant dans ses mains un paquet de fourrures.

« Je ne suis pas d’humeur, » marmonna Kurdran.

« Oui, oui. Je sais ce que tu ressens, mais je me disais que tu aurais envie de voir ça, mon vieux ! » Dit Eli en se vautrant presque sur le sol.

Le soigneur des griffons déposa la boule de fourrure sur le sol de pierre et s’agenouilla à son chevet. Kurdran fit de même et regarda avec une extrême attention Kurdran ouvrir le paquet.

« C’est l’un des siens, » dit Eli. Un sourire fendait son épaisse barbe d’une oreille à l’autre.

Kurdran s’approcha encore des fourrures, l’air sceptique. Niché au creux des fourrures reposait un œuf couvert de suie.

« Comment… ? » Les mots manquaient à Kurdran.

« Je l’ai trouvé près d’un autre griffon qui se cachait sur une corniche dans la grande forge. Il a dû saisir l’œuf pendant l’incendie. Ciel’ree était la seule à couver des œufs, » dit Eli. « Je t’ai cherché partout dès que j’ai vu ça. »

Kurdran finit par se souvenir qu’au milieu du chaos de feu, de cendre, de plumes et de cris déchirants, il avait vu un griffon à côté de Ciel’ree prendre son envol, les pattes étroitement ramassées sous son corps. Kurdran releva la tête et vit les yeux d’Eli se remplir de larmes. Le soigneur les écrasa rapidement.

« Ne dis ça à personne. Si les gars apprennent que j’ai pleuré, ils vont me chambrer jusque sur mon lit de mort. »

« Ce serait pas la première fois que tu te mets à pleurer comme une madeleine ! » Un rire monta du plus profond de Kurdran alors qu’il émettait ces mots. Cependant, sa joie se teinta de colère quand son regard se reposa sur l’œuf. C’était un évènement inespéré, mais s’il avait eu le choix, il l’aurait gaîment échangé contre Ciel’ree elle-même.

« Ça ne me rendra pas Ciel’ree… » Dit Kurdran.

« Oh, une telle pensée ne peut que te faire du mal, mon vieux. Oublie-la tout de suite ou tu passeras le reste de ta vie à attendre quelque chose qui ne viendra jamais. » Eli saisit l’avant-bras de Kurdran. « Cet œuf n’est pas Ciel’ree et il ne le sera jamais, » continua-t-il, d’un air extrêmement sérieux que Kurdran ne lui connaissait pas. « Mais c’est sa chair et son sang, c’est le cadeau qu’elle t’a laissé et je peux te garantir qu’un jour, le griffon qui s’y trouve deviendra aussi exceptionnel que sa mère. »

« Oui… » dit Kurdran la gorge serrée.

Il plaça timidement la paume de sa main sur l’œuf. Il émettait une sorte de chaleur, mais la sensation était différente de la fournaise accablante de Forgefer. La chaleur se propagea dans les veines de Kurdran et il eut l’impression de se tenir sous le ciel bleu des Hinterlands, baigné par la lumière du soleil. À cet instant, tout s’éclaircit. Il sut ce qu’il avait à faire, quelles qu’en soient les conséquences, pour honorer le roi Magni et remplir son devoir en tant que membre du conseil des Trois marteaux.

****

La grande forge était bondée de nains serrés comme des sardines quand Kurdran arriva. Presque toute la ville s’était pressée pour assister à la refonte du marteau de Modimus. Même une poignée de gnomes, de draeneï et d’autres races de l’Alliance étaient présents, bien qu’ils se tiennent éloignés des nains massés au pied de la gigantesque enclume trônant au cœur de la forge.

Un cordon de gardes de Forgefer délimitait un périmètre autour de l’enclume où seuls Moira, Muradin et un forgeron sombrefer se trouvaient. De nombreux nains de l’assistance étaient armés et pleins d’une colère contenue. Les Marteaux-hardis s’étaient rassemblés à l’entrée du Haut Siège, loin du perchoir des griffons, leur place habituelle. Après l’incendie, ils avaient transféré tous leurs compagnons ailés hors de la ville. Le perchoir, nettoyé et regarni de paille fraîche, n’abritait plus que les griffons résidents de Forgefer.

Kurdran se fraya péniblement un chemin à travers la forge bondée. Une grande clameur s’éleva de la foule autour de lui, et au milieu du brouhaha incompréhensible, il distingua le mot « voleur » à plusieurs reprises. Alors qu’il s’approchait du centre de la salle, il aperçut Moira juste en retrait des gardes au moment où elle s’adressait à l’auditoire.

« Nous avons nos soupçons quant à celui qui a volé le manche du marteau de Modimus, » déclara Moira. « Une enquête va être ouverte. Toutefois, nous n’allons pas laisser ce vol hypothéquer notre action. Nous procéderons à la refonte comme… » Moira s’interrompit brusquement à la vue de Kurdran fendant le cordon de sécurité qui cernait la grande enclume.

« Kurdran, » dit Moira d’un ton neutre, comme si leur échange de la veille n’avait jamais eu lieu, « il y a un voleur parmi nous. »

L’héritière de Forgefer désigna la grande enclume où la tête du marteau des Barbes-de-bronze et la gemme des Sombrefers reposaient en évidence.

« Daignerez-vous nous éclairer sur ce méfait ? » lança-t-elle suffisamment fort pour que l’assemblée entende.

Sous son masque d’affabilité, Kurdran pouvait sentir Moira savourer chaque seconde de ce qu’elle considérait certainement comme sa domination sur le représentant des Marteaux-hardis.

« Absolument, » répondit Kurdran en jetant un regard fugace à Muradin. Le Barbe-de-bronze fixa Kurdran avec dégoût, mais sans mot dire.

Kurdran approcha du bord de la grande enclume. Là, il extirpa la relique des Marteaux-hardis de sous son armure et brandit haut le sceptre en direction des nains présents.

« Forgefer ! » Clama-t-il. « C’est moi qui ai pris le morceau du marteau ! »

Des cris s’élevèrent de la foule et des nains se mirent à pousser contre le cordon de gardes entourant la grande enclume. D’autres se rapprochèrent des Marteaux-hardis postés à l’entrée du Haut Siège.

Muradin approcha de l’enclume et saisit le bras libre de Kurdran. « Kurdran ! » siffla le Barbe-de-bronze. « Tu vas provoquer une guerre civile ! »

« Tu disais que je pourrais être celui qui mettrait un terme aux querelles de cette ville. Eh bien, c’est ce que je vais faire. »

« Mais comment ? » s’enquit Muradin.

« En brisant la chaîne, mon vieux. »

Les sourcils de Muradin se plissèrent de confusion, mais finalement, Kurdran eut l’impression que le Barbe-de-bronze avait compris ce qui allait se passer. Muradin fit face à la foule et tonna, « Laissez-le dire ce qu’il a à dire ! »

Quand la foule se tut, Kurdran continua. « Pendant de nombreuses années, j’ai été piégé en Outreterre en ne sachant pas si je reverrais un jour mon foyer. Durant tout ce temps, ce bout de fer nous a donné l’espoir à moi et mes camarades. Il nous a rappelé qui nous étions et ce pour quoi nous nous battions ! »

Kurdran regarda la relique. La nuit précédente, tandis qu’il contemplait l’œuf de Ciel’ree, il s’était finalement rendu compte de ce que le sceptre était vraiment : un vieux bout de ferraille. Un morceau de fer forgé qui avait monté les nains les uns contre les autres et fait naître la peur et la haine dans le cœur même de Kurdran. Il avait réagi comme la foule stupide et vindicative qui s’étendait devant lui à présent. En nain qui a peur de l’inconnu, réfractaire au progrès s’il demandait de se défaire de vieilles habitudes. Néanmoins, il s’en était défait en Outreterre. Il avait renoncé à son titre de grand thane au profit de Falstad. Il avait sacrifié des années de sa vie à Nid-de-l’Aigle pour assurer un avenir paisible à sa communauté. En comparaison, le sceptre avait bien piètre figure.

« Mais nous ne sommes pas en Outreterre, » reprit Kurdran, « et cette ville n’est pas la Forgefer de nos ancêtres. Donc, pourquoi essayons-nous de reforger ce marteau pour retrouver cette ville disparue ? Ceci est la nouvelle Forgefer. Elle ne retrouvera jamais son statut d’antan et reforger le marteau de Modimus n’y changera rien ! » Kurdran plaqua la relique des Marteaux-hardis sur l’enclume. « Mon clan et moi ne participerons pas au début de cette nouvelle ère en nous enchaînant à un marteau ! »

L’agitation de la foule se fit incertaine. Dans la pénombre de la grande forge, les nains ressemblaient à un organisme unique se contractant et se relâchant, prêt à tomber en pièces à tout instant.

« Il va reprendre sa partie du marteau ! »

« Les Marteaux-hardis tombent le masque ! »

Sans plus un mot, Kurdran dégaina le marteau-tempête de son dos. D’un mouvement rapide, il leva l’arme bien haut et l’abattit de toutes ses forces sur le sceptre dans un éclair de lumière. Le bruit de tonnerre produit par le coup fit siffler les oreilles de Kurdran, bien qu’il utilisât ce marteau depuis des décennies. La relique explosa en une pluie de limaille de fer.

La foule se figea subitement de stupeur, la confusion se lisant sur le visage tendu des nains.

« La nouvelle Forgefer naît aujourd’hui. Posez-vous la question : voulons-nous l’inaugurer en reforgeant ce marteau pour qu’un jour, il puisse être brisé à nouveau ? Les Marteaux-hardis ont choisi de faire un pas en avant, pas en arrière. Qui d’entre vous veut nous emboîter le pas ? »

Alors que Kurdran se retournait vers les autres membres du conseil pour leur tendre le manche de son marteau-tempête, il fut surpris de voir que Muradin s’approchait déjà de l’enclume.

« Les Barbes-de-bronze sont avec vous ! » cria Muradin, et il saisit le marteau-tempête d’une main.

Comme un seul homme, Muradin et Kurdran regardèrent en direction de Moira, accompagnés en cela par toute l’assemblée de la grande forge. Elle était isolée.

L’héritière de Forgefer scruta la foule du regard comme à la recherche d’une échappatoire. Quand le silence de la salle commença à se faire long, elle s’approcha finalement de l’enclume d’une démarche insolite, comme si son esprit et son corps étaient en désaccord. Les yeux rivés sur Kurdran, elle plaça sa main sur le manche du marteau-tempête, au-dessus de celle de Muradin.

De sa main libre, Kurdran rapprocha la tête du marteau des Barbes-de-bronze et la gemme des Sombrefers au centre de l’enclume monumentale. Comme un seul homme, les membres du conseil abattirent l’arme. Un nouveau coup de tonnerre retentit et les reliques restantes volèrent en éclats, de même que la supercherie.

Ceci fait, les trois nains restèrent près de l’enclume, chacun brandissant bien haut le marteau d’une main. La foule lança une salve d’applaudissements bientôt accompagnés de vivats. Tout ce temps, Moira fixait Kurdran du regard, comme dans l’attente d’une parole de sa part. Il ne dit mot.

****

Dès la semaine suivante, la tension interclanique était redevenue une braise couvant sous la cendre. Elle était toujours présente, mais une flambée de violence ne paraissait plus imminente. Kurdran en était à sa deuxième chope de bière à la taverne de Brûlepierre. Il était assis seul à une table dans un coin de l’établissement. Toutefois, sa solitude n’était pas due à la colère ou la culpabilité. Il attendait quelqu’un avec une impatience nerveuse.

Est-ce que je pourrais lui en vouloir s’il ne vient pas ? Se demandait Kurdran.

Comme en réponse à son questionnement intérieur, Falstad Marteau-hardi entra dans la taverne, ses cheveux roux rassemblés en un catogan, tout comme Kurdran. Il se tint dans l’encadrement de la porte, fouillant des yeux la pièce obscure jusqu’à ce qu’il trouve Kurdran. Sans un sourire ni un signe de tête, Falstad gagna la table de Kurdran et y prit place.

« Ça fait plaisir de te voir, vieille branche, » dit Kurdran.

« C’est réciproque, » répondit Falstad d’un ton monocorde.

Un instant de silence embarrassant s’écoula. Kurdran avait invité Falstad à le rejoindre à Forgefer peu après la destruction du sceptre des Marteaux-hardis, sans savoir comment son ami réagirait à cette demande. Maintenant que Falstad était en ville, Kurdran était à la fois soulagé et dubitatif.

« T’es pas obligé de faire ça. Tu mérites plus cette place au conseil que moi, » dit Falstad.

« Non, » répliqua Kurdran. « Ça fait vingt ans que tu es le grand thane des Marteaux-hardis. La seule chose qui ait changé récemment, c’est qu’un nain à l’esprit borné a cru qu’il était meilleur que toi pour ce boulot… »

« J’ai parlé à Eli, il y a un moment. On dirait que tu as déjà fait parler de toi à Forgefer. »

« Tout ce que j’ai fait, c’est nettoyer une pagaille que j’avais semée moi-même. Une pagaille qui ne serait pas arrivée si tu avais été là. »

Falstad fixa intensément Kurdran, les lèvres plissées. Kurdran se prépara à l’orage, s’attendant à ce que son ami le fustige pour son arrogance, voire jubile du chaos qu’il avait causé à Forgefer.

« Si tu ne le fais pas pour moi, » ajouta Kurdran précipitamment, « remplace-moi au conseil pour le bien de tout le clan. »

Falstad se rencogna dans sa chaise en croisant les bras, le regard toujours rivé à Kurdran.

« Alors comme ça, tu me demandes de te pardonner et de te remplacer au conseil… sans même m’offrir une pinte de bière fraîche ? » Demanda Falstad, un large rictus s’étirant sur son visage.

Kurdran éclata d’un rire sincère, comme si un poids écrasant lui avait été retiré des épaules. Maintenant, il se rendait compte de la grande sagesse de Falstad et de sa miséricorde. C’étaient des facultés qui mèneraient le clan marteau-hardi à de grandes destinées, même dans le climat d’incertitude créé par la formation du conseil.

Après que Kurdran eut commandé une pinte pour Falstad, les deux nains levèrent leur chope.

« Au conseil, » trinqua Falstad.

« Au grand thane des Marteaux-hardis, » répondit Kurdran.

« À Ciel’ree. » Glissa Falstad en portant sa chope à ses lèvres avant que Kurdran ait pu porter un autre toast. Eli avait certainement dû apprendre la mort de Ciel’ree à Falstad. Kurdran apprécia la brièveté de son ami, car il savait, tout comme Falstad et les autres chevaucheurs de griffons, que les condoléances interminables ne faisaient rien pour apaiser la douleur causée par la perte d’une amie telle que Ciel’ree.

Falstad reposa sa chope sur la table dans un bruit sourd et demanda, « Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant, alors ? »

« Je vais peut-être me rendre à Hurlevent. J’ai eu de bons contacts avec les humains dans le passé et j’aimerais bien rencontrer ce roi Varian. En plus… J’ai entendu dire qu’on m’avait élevé une statue funéraire juste aux portes de la ville pour honorer ma mort en Outreterre. » Ricana Kurdran.

« Ouais… C’est moi qui ai écrit la plaque. C’était pas rien de trouver quelque chose de positif à dire, » railla Falstad en gloussant.

Au fur et à mesure de la nuit, d’autres nains se joignirent à la table de Kurdran et Falstad. Ils parlèrent des grands changements politiques ayant lieu dans tous les royaumes d’Azeroth, ainsi que des catastrophes naturelles qui avaient remodelé le monde à la suite du cataclysme. Parmi les sujets qui intéressèrent le plus Kurdran se trouvait une discussion sur une colonie isolée de nains marteaux-hardis vivant dans les hautes-terres du Crépuscule. Farouchement indépendants, ils avaient longtemps vécu en marge du gouvernement de Nid-de-l’Aigle. Cependant, une rumeur récente racontait que quelque maléfice s’était implanté dans les vertes collines des terres du nord.

Quand la conversation des nains glissa vers d’autres sujets, l’esprit de Kurdran se mit à vagabonder. Une semaine auparavant, il se serait inquiété de ce que sa démission du conseil affaiblirait sa position au sein de son clan. Aujourd’hui, cela n’avait plus guère d’importance. Dans le sacrifice, dans la volonté de faire passer son confort personnel après celui de son clan, il y avait quelque chose qui remplissait Kurdran d’ardeur. C’était la même ardeur qui l’avait mené en Outreterre, puis qui avait guidé son bras pour briser le sceptre des Marteaux-hardis. Son destin n’était pas à Forgefer, ni de rester les bras croisés à Nid-de-l’Aigle. Son destin était çà et là : une vie vécue au gré des vents. Dans cet aspect imprévisible se trouvait la force de relever n’importe quel défi, de tenir bon face aux difficultés les plus insurmontables et de se battre pour les espoirs les plus ténus. Telle était la volonté d’un Marteau-hardi.

Pour la première fois depuis qu’il était arrivé en ville – depuis qu’il était revenu d’Outreterre, en fait – il se sentait libre, comme s’il volait dans les nuages avec Ciel’ree. Dans sa tête, c’est ce qu’il était en train de faire. Kurdran était en osmose avec l’esprit du griffon, évoluant dans une immensité bleue que nul nuage ne venait ternir. Loin devant se trouvait quelque chose d’indéfinissable et vaporeux comme un mirage. Dans son cœur, il savait que c’était la paix pour Nid-de-l’Aigle et tous les Marteaux-hardis. Il était impossible de prédire – et absurde de s’acharner à le faire – si cette paix mettrait un jour, une semaine ou dix ans à venir. D’un geste déterminé et résolu, il flatta vigoureusement l’encolure de Ciel’ree et laissa le vent les porter vers l’horizon.