Gallywix : Les dessous de l'aristocratie marchande
par Gavin Jurgens-Fyhrie

Introduction de l'auteur

Ami lecteur, bonjour. C’est le prince marchand Gallywix qui te parle. Si tu tiens ce livre dans tes mains, c’est que tu aspires à devenir comme moi. Comme je te comprends. Aucun gobelin ici-bas n’est aussi puissant et dangereux que moi, et je suis tout disposé à te guider le long de la route fleurie qui mène à tous les succès.

Mais d’abord, permets-moi d’attirer ton attention sur quelques petites remarques légalement contraignantes, en toute amitié, naturellement.

Si tu lis ces lignes alors que tu n’as pas encore acheté mon bouquin, tu te rends coupable de vol ! Tu penses peut-être que feuilleter un livre sans l’acheter est une broutille sans conséquences ? Tu estimes que c’est ton droit le plus strict en tant que consommateur ? Hé ben t’as tort, espèce de crevard ! Ce sont les resquilleurs dans ton genre qui ont fait plonger ma marge bénéficiaire, l’année passée, et à cause de ça, je n’ai pas pu m’acheter le mobilier comestible dont je rêvais pour décorer la nouvelle aile de mon palais. Au lieu des canapés en chocolat massif garnis de coussins en pâte d’amandes qui seyent à mon rang, je dois me contenter de mobilier en vulgaire bois habillé de soie. Tu as déjà mangé de la soie ? Est-ce que tu sais seulement d’où ça provient ? Du cloaque d’un ver, voilà d’où ça sort ! T’as intérêt à réparer ton crime de lèse-prince marchand, mon pote. Tu vas acheter mon bouquin tout de suite et maintenant, sinon mes bazookassassins te traqueront jusqu’au bout du monde comme le sale rat d’égout fraudeur que tu es.

Quoi ? Tu ne me prends pas au sérieux ? C’est que tu ne m’as encore jamais rencontré. Sache qu’on ne devient pas prince marchand en proférant des menaces creuses. Je n’ai pas obtenu ce poste parce que mon papa l’avait avant moi, contrairement à ce planqué de roi des humains ! Si je te dis qu’en ce moment même, pas moins de trente-deux espions te regardent te mordre les lèvres de nervosité, je te conseille de le croire, l’ami.

Te fatigue pas à scruter les environs. Ils sont invisibles. Et arrête de me faire perdre mon temps tout en risquant ta vie. Vingt mille pièces d’or, c’est donné pour avoir le privilège de lire ma biographie. Et si malgré tout, tu continues à lire au-delà de cette ligne sans acheter mon bouquin, sois assuré que je consacrerai toutes les ressources de mon empire à te réduire en poussière. On s’est bien compris ?

Bien. Maintenant, tu vas être un gentil lecteur et tu vas passer à la caisse illico !

C’est fait ? Tu en es bien sûr ? Parfait. Bon, ben merci d’avoir acheté mon chef-d’œuvre, pigeon. Or donc, tu veux devenir prince marchand à la place du prince marchand ? Ben moi, je veux une armée de saccageurs gangrenés avec ma trombine tatouée sur leurs poings, mais les négociations avec la Légion ardente ont échoué, donc j’ai bien peur qu’aucun de nous deux n’obtienne ce qu’il veut.

Pourquoi tu ne peux pas devenir un prince marchand ? Mais, parce que toutes les places sont prises, et par des gobelins bien meilleurs que toi, voilà pourquoi. Tu n’es pas encore prêt, mais rassure-toi. Tu as demandé l’aide de la bonne personne.

Il y a pas mal de rumeurs qui circulent sur moi. Des rumeurs du genre : « Gallywix est devenu prince marchand en faisant éliminer tous ceux qui lui faisaient de l’ombre, en les dénonçant ou même en les vendant. Quand le mont Kajaro est entré en éruption, Gallywix était le seul à avoir un bateau et il a extorqué toutes les économies des réfugiés qui souhaitaient monter à bord. Il a entassé la fine fleur de l’aristocratie gobeline à fond de cale et a essayé de la revendre à l’esclavagiste le plus offrant. Cet ignoble usurier de Gallywix a trahi tous ses semblables pour mille milliards de radis. »

Bref, d’horribles rumeurs.

Tenez-vous bien… Ces rumeurs sont tout ce qu’il y a de plus vrai. Pourquoi m’en cacherais-je ? Je ne dissimule jamais les choses dont je suis fier. Si le monde devait exploser demain, j’achèterais la Porte des ténèbres, je collerais un péage dessus et je ferais cracher leur dernier bouton de culotte aux réfugiés qui voudraient passer. Je leur piquerais leurs dents en or, je leur volerais une bouchée de leur quatre heures et je leur ferais signer un contrat à vie les obligeant à me construire un palace orbital dans les cieux de Nagrand. On est comme ça, nous, les gobelins ! C’est la loi du marché ! Faut t’y faire !

Mais bon, t’as mis la main au portefeuille, et pour ça, t’as droit à ceci : les trois secrets du plus grand prince marchand que ce misérable caillou ait jamais porté. Ça tient en très peu de chose. En fait, si tu feuillettes le bouquin, tu te rendras compte que les trois cents dernières pages ne sont que des reproductions de vieux journaux et des recettes de petit salé aux lentilles.

Désolé, mec. Ne pas satisfaire, peut-être, rembourser, jamais !

Secret 1 : Ne laisse personne te tirer ton yop

Le jour de mes dix ans, j’ai repris l’entreprise de bricolage familiale ET le syndicat du crime de ma bourgade. C’était plus facile que de vendre un miroir à un elfe de sang. Écoute comment je m’y suis pris…

Le jour de mon dixième anniversaire a commencé comme tous les autres : mon vieux avait encore manqué de me tuer.

Pas qu’il en ait eu l’intention, non, en fait, c’était un peu ça le problème, avec lui : rien de ce qu’il bricolait ne fonctionnait jamais comme il le voulait. Et quand tu fais dans l’explosif, ce n’est pas recommandé. La seule affaire qu’il ait jamais réussi à faire tourner était située tellement loin dans le fin fond des bas quartiers de Trimeville que même les collecteurs d’impôts du prince marchand Maldy n’osaient pas s’y aventurer. Le dernier à s’être risqué s’est fait insulter, agresser, plumer comme un poulet, on l’a ficelé à un baril de poudre et on l’a renvoyé rouler aux pieds du vieux père gobelin avec une gentille lettre de contestation fourrée entre les dents.

Mon paternel considérait l’absence d’impôts à payer comme un avantage en nature. Moi, tout ce que je voyais, c’était les rues boueuses jonchées de déchets toxiques. Même les rats fuyaient le quartier. Mon vieux persistait à croire qu’il finirait par toucher le gros lot grâce à une invention révolutionnaire. Pour ma part, je savais que ce n’était qu’une question de temps avant qu’il nous fasse tous sauter, donc, la veille de mon anniversaire, j’avais décidé de prendre la poudre d’escampette pour embrasser la carrière de pirate, comme ma maman.

J’avais passé toute la nuit à préparer ma fuite et mon balluchon. Les cinq radis planqués dans la semelle de ma botte gauche me faisaient l’impression d’une vraie fortune. Le jour J, mon père s’était levé à l’aube et avait commencé à farfouiller dans son atelier en parlant tout seul. Son processus de recherche et développement comportait trois étapes : l’optimisme, le doute, puis la panique. La dernière étape pouvait vous coûter quelques doigts et de vilaines brûlures. À l’instant où je ficelai mon balluchon et le planquai sous mon matelas moisi, il en était à l’étape deux virgule neuf.

« Allez », l’entendis-je grommeler à travers les maigres murs de notre taudis. « Ça doit être un peu plus serré… encore un quart de tour… Oups ! Holà, non, NON ! STOP ! Fiston ! Lève-toi et cours te mettre à l’abri ! »

Je me mis machinalement à couvert derrière mon oreiller équipé d’une taie en plomb, tout comme je l’aurais fait avec un ours en peluche orange, et un visage mécanique creva le mur de ma chambre et s’immobilisa devant moi. Il me regarda, émit un sifflement strident, et explosa en une gerbe de shrapnels en fusion.

Des pas rapides remontèrent le couloir miteux et mon père fit irruption dans ma chambre sans même frapper à la porte. Non pas parce qu’il était pressé, mais parce que du napalm l’avait fait fondre un mois auparavant.

« Tout va bien, fiston ? Alors, tu as vu ça ? L’essai parfait ! Combustion horizontale, acquisition de la cible, rotation gyroscopique et détonation ! Les confrères disaient qu’utiliser des microbombes pour la navigation et du carburant solide pour la propulsion pulvériserait tout le quartier, mais voilà qui va leur clouer le b… »

Je balançai par terre mon oreiller blindé criblé d’impacts.

« C’était le seul prototype, hein, papa ? »

« Euh, oui, mais… »

« Et les plans ont été… ? » Demandai-je en le laissant finir la phrase. J’avais l’habitude de ce genre de discussion.

« Volés par un poulet mécanique. »

Ça, c’était nouveau, mais je n’allais pas le laisser me décontenancer.

« Donc, tu ne pourras plus en construire, c’est ça ? »

Il ouvrit la bouche, prêt à me lancer une répartie cinglante, mais il écarquilla subitement les yeux, frappé d’horreur. La routine matinale était complète. Le moment de prendre le petit déjeuner, puis la route, était venu.

« Ça ne fait rien, fiston. J’ai compris le principe, maintenant. Le marché des jouets pour le premier âge bourrés d’explosifs est totalement vierge. Nous allons être riches ! »

« Papa, le seul moyen pour nous sortir de la pauvreté, ce serait que tu nous fasses tous sauter », rétorquai-je.

« Ne sois pas si dur, Jastor. Ce n’est qu’une question de temps. »

« Tu sais quoi ? Tu as raison. Tu finiras par tous nous tuer, papa. Pour ça, je te fais confiance. »

« Dis donc ! Dans ce quartier, il y a plein d’enfants gobelins qui aimeraient que leurs parents soient bricoleurs. Quand j’avais ton âge, mon rêve le plus cher était que… »

« Encore cette vieille histoire, papa ? Sérieusement… »

« …que mes parents arrêtent de curer les égouts et se mettent à faire exploser des trucs. Tu m’inquiètes beaucoup quand tu dis que tu as peur des explosions. Ce n’est pas très gobelin. »

« Non ! Je vais te dire ce qui n’est pas gobelin ! C’est de tout le temps dire à son fiston d’ « aller jouer ». Tu sais c’est quoi, le problème ? Il n’y a personne avec qui jouer ! Mon copain Jelky est obligé de passer ses journées à tresser des mèches pour explosifs. Druz se lève à l’aube pour faire du mortier. Est-ce que tu sais combien c’est embarrassant d’avoir un père qui ne m’oblige pas à travailler pour lui ? »

Papa leva les bras au ciel et retraversa le couloir qui menait au magasin.

« Tu sais quoi ? » me lança-t-il. « Pourquoi tu ne me laisses pas gérer le magasin, et moi, je laisse traîner ce biscuit de chez Doublesucre pour que le premier petit gobelin dont c’est l’anniversaire aujourd’hui puisse le prendre ? »

« Pour avoir un magasin, il faudrait d’abord vendre quelque chose, de temps en temps ! » répondis-je, mais cette fois, le cœur n’y était plus. Un biscuit de chez Doublesucre ! Des provisions pour la route !

« Tu penses que tu ferais mieux que moi ? » dit-il du fond du magasin. « Mais je t’en prie, tu peux essayer quand tu v… Oh, bien le bonjour, messieurs. »

Mon père avait des clients, à ce que j’entendais. Je pris ça comme un bon présage pour ma fugue. Si mon père arrivait à vendre quelque chose aujourd’hui, aussi improbable que ce soit, je n’aurais aucun mal à trouver un bateau qui quitte Kezan. En fait, je pourrais aussi bien trouver un requin apprivoisé qui m’amène sur une île magique où il pleut des brioches en platine massif. Je fonçai dans le couloir pour aller chercher mon biscuit.

Aujourd’hui, la pâtisserie Doublesucre n’existe plus. Quelques années avant que les orcs n’arrivent en Azeroth, l’échoppe du coin avait été légèrement endommagée lors de la deuxième guerre commerciale, réduite en un tas de ruines pendant la quatrième guerre commerciale, et les ruines ont été complètement pulvérisées lors de la guerre pour la paix. Ça a senti le caramel et les membres carbonisés dans tout le quartier pendant un mois. Mais la morale, c’est que si t’as jamais mangé de biscuit de la pâtisserie Doublesucre, t’as jamais mangé de vrai biscuit. Point final.

Ils étaient un peu brunis sur les bords et tellement énormes qu’il fallait les tenir à deux mains. Dedans, il y avait des pépites de chocolat grosses comme des poings d’ogre. Ils mettaient aussi une touche de cannelle et du sucre perlé, dedans. Je n’en recevais qu’un par an.

Je me figeai juste avant de déboucher dans le magasin et me cachai dans la pénombre du couloir. J’aurais dû m’en douter. Ce n’étaient pas des clients. C’était Skezzo et ses hommes de main qui essayaient encore de racketter mon père.

À Trimeville, même les criminels étaient dans la dèche, et la bande des casseurs de la rue du Cuivre ne faisaient pas exception à la règle. Je revois encore la tête de cet imbécile de Skezzo avec ses fausses boucles d’oreille en or et son costume puant en patchwork. En fin de compte, la seule chose positive qu’il ait jamais faite, c’était de me chercher des embrouilles.

Il empoigna mon père et le colla contre son établi bancal. À l’autre bout du meuble, je vis notre unique assiette sur laquelle trônait mon biscuit vaciller et manquer de tomber par terre. Je retins mon souffle, mais si j’avais dû, j’aurais mangé le biscuit à même le sol. Vous aussi, vous l’auriez fait. Croyez-moi.

« Mais qu’est-ce qu’on va faire de toi, Luzik ? » demanda Skezzo. « Tu ne nous paies jamais dans les temps. En fait, tu ne nous paies jamais tout court. Ça ne me plaît pas, mais je vais être forcé de t’envoyer Lumpo demain pour qu’il fasse sauter… » Skezzo laissa sa phrase en suspens car il était incapable de trouver quoi que ce soit de valeur dans le magasin, à part un bâton de dynamite, qui, comme chacun sait, est censé exploser de toute manière.

« Écoutez, je suis désolé, monsieur Skezzo » balbutia mon père. « Les affaires sont très calmes en ce moment. Je peux à peine acheter mes fournitures ! »

« Des fournitures et des biscuits, on dirait » remarqua Skezzo, tout en tendant le bras pour…

Attraper.

Mon.

Biscuit.

« Tu paies ton dû avant ce soir, » dit-il en engloutissant la pâtisserie, de précieuses miettes dévalant sur le revers graisseux de son costume, « ou je réduis ton magasin en cendres et je te fais payer les torches. »

Il m’aperçut dans l’encoignure de la porte du couloir, me fit un clin d’œil, et s’en alla crânement en gaspillant le reste du biscuit.

C’en était trop. S’il n’y avait pas eu de biscuit, je me serais sauvé et aujourd’hui, je serais un gagne-petit, le roitelet d’une bande de pirates des mers du Sud, et le monde serait bien différent de ce qu’il est.

Je titubai en entrant dans le magasin. Papa semblait me parler, mais le sang cognant à mes oreilles m’empêchait d’entendre ce qu’il me disait.

Si j’avais voulu, j’aurais quitté Kezan, mais là n’était pas le problème. Mon père avait laissé des malfrats sans envergure le dérober. Je leur avais laissé me voler mon biscuit. C’était ça, le problème. C’était la raison pour laquelle nous étions pauvres. Bien sûr, Skezzo avait une bande à lui, des armes et des hommes de main. Mais moi, j’avais quelque chose qui enflait dans ma tête comme une escadrille de zeppelins bombardant une hutte gnolle : un code aux rouages bien huilés et aux principes on ne peut plus clairs. Ce magasin appartenait à mon père, mais c’était aussi le mien. Le biscuit était le mien. Je n’en voulais pas à Skezzo d’avoir essayé, mais quel que soit le prix à payer, personne n’allait plus jamais prendre ce qui était à moi.

Dix minutes plus tard, j’étais à l’autre bout de la ville, face à l’un des usuriers de Skezzo, cerné par la fumée de cigare et des gorilles goguenards.

« Laisse-moi récapituler, » dit l’usurier en ricanant dans sa barbe. « Tu dois de l’argent au patron, et tu veux lui en emprunter pour le rembourser, c’est ça ? »

« Oui, » répondis-je.

« Avec des intérêts ? » demanda l’usurier, les lèvres tremblant sous l’effort qu’il faisait pour ne pas éclater de rire.

« Si vous considérez que c’est bien, » dis-je, impassible.

« Très bien, l’avorton, » dit-il en comptant les billets, « mais je crois savoir pourquoi ton vieux est dans le pétrin. Dans votre famille, on ne doit pas du tout avoir le sens des affaires. »

Dans la société gobeline, la seule chose qui se répande plus rapidement qu’une traînée de poudre, hormis le nouveau calendrier des Dynamiteuses, c’est la possibilité d’une humiliation publique. Skezzo est revenu au magasin le soir même, flanqué de toute sa bande, usuriers compris. Dans toute la rue du Cuivre, nos gentils voisins avaient ouvert leur porte en grand pour être certains de ne pas rater une miette du spectacle du bricoleur et de son attardé de fils perdant tout ce qu’il leur reste et se faisant chasser de la ville. Seulement, j’étais tout seul pour les recevoir. Papa était sorti acheter un autre biscuit. C’était bien mon père, ça : bien intentionné, mais à côté de la plaque. Ce n’était plus du biscuit qu’il s’agissait.

Skezzo et sa clique se plantèrent face à moi, les poings sur les hanches.

« T’as mon argent, gamin ? » demanda-t-il, ses gorilles se penchant par-dessus son épaule pour voir si j’allais être assez bête pour lui tenir tête.

« Avec les intérêts », répliquai-je.

Skezzo m’arracha le sac des mains, me tapota la tête et s’éloigna tranquillement dans la rue avec sa bande. Comme je te le dis. Il n’a même pas pris la peine de compter l’argent. J’ai toujours pas compris comment ce gars avait réussi à gérer autre chose qu’une baraque à frites.

« C’était sympa de faire affaire avec toi, gamin, » lanca-t-il par-dessus son épaule. « Lumpo, porte le sac, il est vachement lourd. »

« Ça doit être à cause de la dynamite, » remarquai-je.

Les appareils photos ne feraient pas leur apparition avant plusieurs années, mais encore aujourd’hui, je tuerais pour avoir une photo de Skezzo et ses acolytes me regardant bouche bée une fraction de seconde avant que la bombe planquée sous les billets n’explose.

Quand la fumée se dissipa, toute la bande avait disparu. Dans un mouvement d’une étonnante coordination, mes voisins sidérés tournèrent leur tête vers le cratère fumant, puis vers moi.

Je leur adressai un sourire et pointai un doigt vers le ciel. Des centaines d’yeux se levèrent.

Skezzo, ses complices et les billets enflammés retombaient en une pluie bienfaisante.

Je traversai la rue pour me rendre chez Bezok le briquetier, les cris d’admiration de mes voisins me faisant marcher comme sur un nuage. D’accord, tout l’argent de mon père y était passé pour recouvrir la dynamite, mais d’ici la fin de la semaine, ces quatre cents radis n’allaient plus représenter que de la roupie de sansonnet.

« Hélà ! Doucement ! » cria Bezok alors que des gobelins se déversaient de chaque porte et de chaque ruelle louche pour participer à la chasse au trésor la plus dégoûtante qu’il m’ait été donné de voir et tenter de récupérer des radis pas trop abîmés par l’explosion. « Tu leur as donné une sacrée correction, gamin ! On est libres ! »

« Ça ne durera pas, » dis-je en évitant une chaussette enflammée. « Il y a un vide, maintenant. Dès que les autres gangs apprendront que Skezzo a disparu, ils se précipiteront pour prendre sa place. Nous devons organiser notre sécurité. Établir des routes commerciales et les protéger. »

« Ouais ! » dit Bezok, les yeux pleins d’étoiles. « C’est une idée géniale ! Peut-être qu’un jour, on pourra… »”

« Y a pas de « peut-être qu’un jour » qui tienne » dis-je. « Passe au magasin demain matin et j’aurai préparé un contrat. Tu peux continuer à assurer la production, n’est-ce pas ? Moi, je m’occuperai de tout le côté financier ennuyeux. »

« Hein ? » balbutia Bezok en clignant des yeux. Depuis quelques secondes, il lorgnait un nuage de radis enflammés qui dérivait lentement mais sûrement vers le toit de son entrepôt. « Attends, tu crois que tu peux gérer mes affaires ? Écoute bien, fiston, tu… »

« Boum. », fis-je.

« Boum ? Quoi, boum ? » demanda Bezok en hésitant.

« Ben, boum. »

« Mais pourquoi est-ce que tu dis « boum » ? »

« J’aime bien dire « boum », c’est tout, » dis-je avec un aplomb inquiétant dont seuls les enfants sont capables. « Écoute, contente-toi de venir demain matin. Tu ne t’apercevras même pas que c’est moi qui tire les ficelles jusqu’à ce que tu te rendes compte des sommes d’argent que tu empoches. »

Bezok n’était pas un poltron. Il avait du mal à payer ses factures, et les gens comme ça sont toujours à l’affût d’un moyen de faire fortune de manière inattendue et rapide.

« Tu sais quoi, gamin ? Pourquoi pas ? Si je veux, je pourrai toujours me rétracter plus tard, non ? »

« Bien sûr, je ferai des avenants aux contrats pour ça, » répondis-je. Il lui suffisait de ne plus s’occuper de son entreprise, de me verser une commission de gestion annuelle et d’enfiler un costume d’ours trois jours par semaine pour vanter la nouvelle gamme de peluches explosives de papa.

Je rentrai à la maison fier comme un paon, et laissai Bezok sortir une échelle pour aller récupérer le tas de radis enflammés qui s’était posé sur son toit. Quand mon père rentra, j’étais en train de rédiger mon premier contrat en caractères si petits que même un moucheron à lunettes n’aurait pas pu les lire. Un contrat, c’est facile à écrire si on se concentre sur la meilleure manière d’arnaquer le pauvre inconscient qui le signera, et si on n’oublie pas que la plupart des gens croient que les mentions en petits caractères sont là pour être survolées avant de signer, et pas montrées à dix avocats du droit du travail, soumises à un tribunal, démontées mot par mot et vaporisées dans un environnement clos.

Mon père approcha en traînant les pieds et se racla la gorge.

« Je peux faire mieux que toi, » dis-je avant même qu’il ait pu placer un mot. Je n’avais pas besoin de voir son visage pour savoir qu’il avait entendu parler de la bombe.

« Que… Quoi ? » Bredouilla-t-il. Il froissa le sac en papier qu’il tenait à la main.

« Tu m’as demandé si je pourrais gérer ton magasin mieux que toi. Hé bien je peux. À partir de demain matin, nous aurons accès au fond de commerce de Bezok, puis à beaucoup plus, mais il faut que tu signes tous les documents pour moi. »

Il resta silencieux un long moment. J’en profitai pour coucher quelques lignes de plus.

« Tu tiens vraiment de ta mère, » finit-il par dire. « Bon, je te donne une semaine pour faire tes preuves. Si d’ici là on n’a pas assez d’argent pour racheter de la dynamite, je reprendrai les rênes, d’accord ? »

Il pensait que je courais à l’échec et que ça me servirait de leçon, mais il me laissa quand même avec mon biscuit et une affaire à gérer. Au troisième brouillon du contrat, le biscuit avait séché. J’ai décidé de le garder en souvenir de mes débuts, et je l’ai encore, aujourd’hui.

Au moment où l’échéance fixée par mon vieux arriva, la moitié des commerces du quartier avait rejoint mon conglomérat de la rue du Cuivre. J’avais déjà quitté la maison, mais je lui ai quand même envoyé trois caisses de dynamite, une combinaison de protection ainsi qu’une prime en espèces.

D’accord, t’as raison, c’était un peu maigrichon comme résultat, mais j’avais à peine dix ans, gros malin. À l’époque où t’attrapais la sklaz en nageant dans l’étang de cambouis toxique derrière l’usine de petits pots pour bébés de Garzak Grillavoine, je m’étais déjà fait mon premier million de radis.

En plus, c’était mon père, et je prends soin des choses qui sont à moi.

Secret 2 : On peut être soit agressif, soit agressé. Jamais les deux.

Les années passèrent. Je vais pas te faire la liste complète de toutes les entreprises que j’ai montées, reprises, vendues ou détruites. J’ai réussi, c’est tout. J’ai toujours obtenu ce que je voulais.

Et non, la chance n’a rien à voir là-dedans. La chance, c’est une vaste blague, c’est pour les perdants. Si tu fais les choses en grand, rapidement et sans te laisser marcher sur les pieds, et que tu finis par te tailler une place au soleil, tout le monde baissera son froc pour te donner satisfaction, juste parce que ça les excite de contribuer à ta réussite.

Enfin, presque tout le monde. De temps en temps, il arrive qu’on doive se frotter à d’autres caïds prêts à t’abattre tel un groupe de bûcherons de la KapitalRisk avec un arbre sacré si tu ne leur fais pas subir le même sort en premier.

Pendant la deuxième guerre, j’étais l’étoile montante de Kezan, le président du tout-puissant conglomérat de la rue du Cuivre, conseiller auprès de l’union des bricoleurs, l’enfant chéri de la Coalition commerciale, et le deuxième gobelin le plus riche du Cartel Baille-Fonds. Le prince marchand Maldy décida qu’il voulait regarder son concurrent potentiel en face, donc il m’envoya une invitation à la fête d’anniversaire de sa fille, dans son manoir.

Le vieux père gobelin était aussi populaire qu’une savonette sur un bateau pirate. La rumeur courait selon laquelle le prince marchand Gentepression s’en mettait plein les fouilles grâce à son contrat d’exclusivité avec la Horde. Maldy, lui, pensait que si les choses tournaient au vinaigre pour la Horde, on serait les prochains sur la liste de l’Alliance. Il avait ralenti le commerce à l’extrême et s’était assuré que Baille-fonds avait assez de fournitures et d’argent en réserve pour soutenir un blocus économique et mettre les autres cartels en position d’infériorité.

Une stratégie de bon père de famille, mais il y a un « mais » : le gobelin lambda n’aime pas la prudence. La prudence, c’est barbant. Les nababs et les grands argentiers de Baille-fonds avaient décidé de remplacer Maldy par un prince marchand plus jeune et aux dents plus longues. Devinez qui…

Ça faisait six mois que je tuyautais en coulisse dans l’attente de cette soirée-là, bien avant que Maldy ne m’envoie l’invitation. J’avais tout prévu, graissé toutes les pattes. Même les autres princes marchands m’avaient donné leur consentement secret, ne fut-ce que parce que ça les arrangeait d’avoir un concurrent inexpérimenté. Ma réussite était inexorable : au lever du soleil, je serais prince marchand.

Je gravissais le sentier menant au manoir de Maldy quand j’entendis Chardonne Cloudacier, mon assistante personnelle, courir derrière moi pour arriver à ma hauteur. Des années plus tard, j’allais devoir la limoger pour avoir payé des assassins chargés de me tuer dans ma piscine. Elle était magnifiquement compétente.

« J’ai pénétré… dans le bureau de Maldy, monsieur, » ahana-t-elle. « La clé… était planquée sous une statue de faucon. J’ai trouvé ses dossiers secrets… sur les manigances des autres princes marchands. »

« Grandiose, » exultai-je. Maldy se ramollissait bel et bien pour laisser traîner ce genre d’informations. « Qu’est-ce qu’ils ont l’intention de faire ? Nous devons copier sur eux si nous voulons rester compétitifs. »

Chardonne feuilleta les documents.

« Lever des armées de mercenaires. »

« Pratique. Envoyez un panier de pièces d’or aux Flibustiers des mers du Sud. »

« Les pièces, en chocolat ou en vrai or, monsieur ? »

« En chocolat. De toute façon, ils vont mordre dedans pour voir si c’est du toc, donc autant que ça leur serve de friandise. Quoi d’autre ? »

« Du parfum. »

« Du parfum ? »

« Le prince marchand Donais, c’est son truc, monsieur. »

« D’accord. Je vais te faire gagner du temps. Tu vois tout ce qu’il y a sur cette liste ? Il faut que quelqu’un s’en occupe. Maintenant, disparais. Il y a une fête qui m’attend. »

Chardonne acquiesca et disparut. Le temps de faire trois pas de plus vers le manoir et Chorébus, le directeur de l’union des bricoleurs, surgit d’un buisson.

« Vous vous souvenez du plan ? » chuchota-t-il.

« C’est moi qui l’ai écrit, » dis-je en essayant de ne pas grincer des dents. Je l’avais basé sur le principal point faible de Maldy : il aimait paternellement sa fille. Quand t’es prince marchand, tu peux pas te permettre d’avoir de la famille ou des amis proches. C’est pas pour rien que « famille », ça rime avec « bisbille. » Bien sûr, mon père faisait exception à la règle. Comme il avait l’ambition d’une huître asthmatique, il n’était pas dangereux. En outre, tous ceux qui ont essayé de l’enlever pour me faire chanter connaissent aujourd’hui la réponse à la question : « Est-il possible de faire rentrer un gobelin dans un canon et de l’expédier en toute sécurité de Kezan à Baie-du-Butin ? »

« Ne ratez pas votre coup, Gallywix, » me dit Chorébus en retournant dans son buisson. « Et ne vous faites pas d’illusions. Vous deviendrez peut-être prince marchand, mais c’est pour nous que vous travaillerez, compris ? »

« Cinq sur cinq, patron. » Dans tes rêves les plus fous, gros naze.

Le gorille au bord de la piste de danse me fit signe de passer d’un air complice. Ça faisait deux mois que je remplaçais au fur et à mesure les gardes du corps de Maldy par des hommes à moi. Je m’avançai dans la foule.

Vous êtes déjà arrivé à une fête où tout le monde vous accueille en héros ? Je vous le recommande chaudement. Une bonne centaine de gobelins a dû essayer de croiser mon regard ou de m’offrir un verre. Je les ignorai superbement et pris une poignée de feuilletés au homstrok dans un plateau qui passait. J’avais une mission à accomplir.

Je n’avais jamais vu Nessa, la fille du prince marchand. Mon indic m’avait dit que pour la fête, elle avait acheté une robe bleue et une pince à cheveux en diamants en forme de libellule. Il n’avait pas manqué d’ajouter qu’elle était « renversante ». Je n’ai pas manqué de le licencier, naturellement. Quand j’ai aperçu Nessa à travers la foule, je me suis rendu compte que pour la première fois de ma vie, je devais des excuses à quelqu’un.

Elle était tellement magnifique qu’on aurait dit qu’elle était payée en heures sup’ pour le faire. Une peau d’un vert aussi vert que le vert de la mer, des yeux noirs comme une mine d’émeraude en pleine nuit. La brillance de ses cheveux faisait passer les diamants pour de la vulgaire pacotille.

Une main invisible m’avait saisi par les tripes et m’attirait inexorablement vers elle à travers la foule. Je ne pouvais plus m’arrêter. Je savais que je devais reprendre le contrôle, car le plan A consistait à l’éloigner suffisamment de l’assemblée pour que l’équipe des kidnappeurs puisse faire son boulot et que Maldy rende les armes sans discuter..

« Vous m’accordez cette danse ? » lui demandai-je, jetant par là-même le plan A aux orties.

« Pourquoi pas ? » répondit-elle. Je me rendis compte qu’elle m’avait regardé venir à elle depuis l’entrée de la salle. Gallywix, t’assures à mort. « Nandirx est d’un ennui mortel, de toute façon. »

Je l’enlevai à l’abject petit banquier qui l’assommait et nous glissâmes jusqu’au milieu de la piste de danse. Nous discutâmes tout en dansant, mais je ne saurais plus dire de quoi. J’étais comme ivre. Mes ambitions étaient sacrément remises en question. Si je me mettais son petit papa à dos, ça me casserait tout mon coup, et je te prie de croire de près, sa beauté était encore plus époustouflante. Je devais y aller tout en finesse.

« Épousez-moi, » m’entedis-je dire.

Elle pouffa. « Mais je vous connais à peine, monsieur Gallywix. »

« Ça peut s’arranger facilement. Je suis… »

« Le président du tout-puissant conglomérat de la rue du Cuivre, conseiller auprès de l’union des bricoleurs, l’enfant chéri de la Coalition commerciale, et le deuxième gobelin le plus riche du Cartel Gentepression, » acheva-t-elle avec un sourire en coin.

Elle avait lu mon communiqué de presse !

« Mais je ne peux pas vous épouser, » continua-t-elle. « D’accord, vous avez réussi quelques coups fumants, mais moi, j’aime les gobelins impitoyables, téméraires, ceux qui savent prendre des risques. »

Ça me laissa bouche bée quelques secondes. Rester bouche bée, c’est pas mon truc, donc je retombai facilement sur mes pattes.

Je lui parlai de mes débuts dans le métier. Je lui agitai sous le nez des coupures de presse relatant des cas mystérieux d’hôpitaux incendiés, de pauvres orphelins rackettés, je lui donnai plusieurs indices à propos des endroits où les cadavres étaient enterrés. Après cette mise en bouche, je rentrai dans le vraiment sordide.

Elle écouta, la tête légèrement inclinée de côté, en souriant de temps en temps.

Une fois le récit de mes exploits terminé, elle haussa les épaules et m’asséna : « J’imagine que c’est un bon début. »

Quel tempérament, pas vrai ? Jusque-là, je m’étais senti coupable par avance – et là, je suis sérieux – à propos du plan B, mais tout à coup, j’étais certain que c’était grâce à ce plan que je la séduirais. Elle voulait un gobelin impitoyable, c’est comme si elle m’avait donné sa bénédiction !

Je n’avais pas remarqué l’agitation qui grandissait derrière moi quand je sentis une canne me tapoter l’épaule. Je me retournai pour faire face à… oups.

« Alors, c’est donc vous qui monopolisez ma fille, jeune Gallywix ? » plaisanta le prince marchand Maldy en s’appuyant sur son épaisse canne. Sa main, qui disparaissait sous les lourdes chevalières en or, se contracta sur le pommeau qui ressemblait étrangement à la garde d’une épée.

Un silence de plomb s’abattit sur l’assemblée. Tous les gobelins présents avaient assisté à suffisamment de réglements de comptes sordides entre gens de la haute pour savoir que quelque chose allait se produire. « Ravi d’enfin vous rencontrer. Maintenant, ôte tes sales pattes de la marchandise. ».

« Excusez-moi, monsieur, » dis-je en m’éloignant de Nessa.

« Merci, petit. J’ai entendu dire que mon service d’ordre a réduit ton usine de contrefaçon en cendres, le mois dernier. J’espère que tu ne l’as pas pris personnellement. C’était juste les affaires. »

« Vous ne devriez pas dire « juste », monsieur, » rétorquai-je en souriant. « On pourrait croire que vous vous excusez pour ce que vous avez fait. »

Son visage tanné criblé de rides se fendit d’un large sourire. « Je savais que j’aimerais ton style, » dit-il. « Elle te plaît, la fête de ma fille ? »

« La fête de votre fille ? » dis-je en faisant signe aux gardes. « Ce n’est plus sa fête. Maintenant, c’est la mienne. »

« Quoi ? » aboya Maldy en plissant le front.

« Aujourd’hui, au coucher du soleil, je détiens la majorité de tes actifs dans la Coalition commerciale grâce à un habile montage financier d’une centaine de sociétés-écrans. Tu peux vérifier, mais j’ai racheté tout ton service administratif pour une croûte de pain, donc si j’étais toi, je ne lui ferais pas confiance. Je contrôle aussi ton service d’ordre, j’ai volé le terrain sur lequel ce manoir est bâti, et tu as loué ces bagues à tes doigts dans l’un de mes magasins. Tu es fini, Maldy. Tu es fini et tout le monde le sait. »

Quelque part au loin, un perroquet poussa un cri au milieu du silence de mort. Le visage de Maldy passa du vert au rouge, puis au violacé, alors qu’il cherchait un allié aux alentours et que tout ce qu’il voyait, c’était mes lieutenants qui se rassemblaient pour former un mur autour de nous. Je leur fis signe de rester tranquilles. Pour impressionner Nessa, je devais ajouter une touche personnelle à la suite du programme.

« Ma cargaison, » grogna-t-il. « En ce moment, la moitié de ma flotte lève l’ancre avec ses soutes remplies d’armes pour l’Alliance. Ça va me rapporter une fortune et je rachèterai tout ce que tu m’as pris. »

« Justement, je suis content que tu en parles » dis-je en sortant une télécommande de ma poche. « J’ai préparé un petit spectacle pour tes invités, Maldy. Appuie donc sur ce bouton. »

« Non ! »

« Quoi, tu n’aimes pas les surprises ? Tu as peur ? Je pensais que les princes marchands étaient censés avoir des tripes ! Appuie sur le bouton, Maldy ! »

En montrant les dents comme un vieux lion blessé, Maldy écrasa son doigt sur le gros bouton rouge.

Dans le port en contrebas, chacun des navires de sa flotte commerciale explosa en une boule de feu rugissante, et par ordre alphabétique, s’il vous plaît.

Tout en jetant un clin d’œil à Maldy, en état de choc, je lui arrachai sa canne de la main et dégaîna l’épée dont mes conseillers m’avaient dit qu’elle y était dissimulée. Je la pointai au visage de Nessa sans même regarder vers elle.

« Récapitulons. Tu as une heure pour disparaître de la surface de Kezan avant que je ne pulvérise ta fille et que je te balance dans le mont Kajaro, » dis-je d’un air rayonnant à Maldy. Je me tournai ensuite vers Nessa. « C’est assez impitoyable pour toi, poupée ? »

Bigre. Son visage était si pâle qu’on aurait pu voir à travers.

« Trop impitoyable, peut-être ? » dis-je en plissant les yeux.

Elle se jeta sur moi en écartant l’épée et m’allongea une gifle en plein visage, puis elle prit son père par les épaules et l’emmena à travers la foule médusée.

Je lâchai l’épée et brandis bien haut quatre doigts en formant des « V », ce qui, chez les gobelins, représente le symbole traditionnel d’une victoire totale et écrasante. Les invités… mes invités… rugirent d’approbation et se précipitèrent autour de moi pour me flatter l’encolure et me glisser subrepticement cartes de visite et pots de vin. Je n’en regardai pas un seul dans les yeux.

Ce que je regardais, c’était Nessa en train de soutenir son père tout au long de la descente abrupte qui quittait le manoir.

Secret 3 : Si ton plan d’épargne retraite ne comprend pas un palais, c’est que tu t’es planté

C’était il y a plus de vingt ans. Tu te demandes peut-être si j’éprouve des regrets. Évidemment, j’ai banni l’amour de ma vie dix minutes après l’avoir rencontré et par la suite, j’ai organisé la mort totalement accidentelle de celui qui ne serait jamais mon beau-père. Tous ceux que je connais ont essayé de me trahir. Tous sans exception. Je suis seul.

HA! J’adore ça ! Ouiiin, mon pouvoir et ma fortune gigantesques sont tout ce que j’ai ! Comme c’est tragique ! Envoyez-moi vos dons pour me consoler !

Juste pour ton édification personnelle, chaque année, j’envoie à Nessa un portrait de moi profitant de ma fortune. Elle m’envoie des colis piégés bourrés d’explosifs. Qui a dit « loin des yeux, loin du cœur » ?

Après des années passées à écrire en petits caractères, j’attrape vite des crampes aux mains, donc à partir d’ici, je vais résumer. Tu connais pas mal de mes secrets, maintenant, mais faut pas te leurrer, t’arriveras jamais à me battre. Tous les pièges qu’on m’a tendus, je les ai tournés à mon avantage. Même quand ce gobelin dont je tairai le nom pour ne pas qu’il se sente visé a essayé de me faire zigouiller par cette brute de Thrall, j’ai dominé de la tête et des épaules.

Littéralement. T’as vu ma nouvelle chaumière ? Un palais perché sur une montagne en Azshara ? Avec vue sur l’océan ? Un parcours de golf à grenades ? Une cave à digestifs secrète ? Une piscine à bombasses ? Bien sûr que tu ne l’as pas vue. Les perdants, on leur tire dessus sans sommation, dans ma propriété.

Mais je ne suis pas dupe. Je sais que je ne suis pas éternel. T’as regardé par la fenêtre, récemment ? Les coutures de cette planète craquent les unes après les autres. Azshara pourrait se retrouver sous eau pas plus tard que demain.

T’as acheté mon bouquin, et ça fait de nous des amis, j’ai pas raison ? Si ! Donc dans l’hypothèse peu probable où tu ferais de plus vieux os que moi, il y a une seule chose que tu doives faire pour conquérir la race gobeline.

Gagner.

Ça s’arrête là, vraiment. Je t’ai dit que tu devais protéger ce qui t’appartient, être impitoyable et avoir un palace pour pouvoir être impitoyable dedans, mais si tu veux devenir comme moi, blanc-bec, tu dois considérer que tout t’es dû et te revient de droit. Et tu dois tout faire pour l’obtenir.

Alors sors-toi les doigts et gagne. Gruge tes amis et ta famille, exploite les gens qui te font confiance et vole un beau petit domaine où lancer ton activité. Maximise les profits de toutes les manières.

« Mais comment je fais pour devenir riche, prince marchand Gallywix ? » Bonne question, l’ami. Malheureusement, c’est une toute autre question, et comme t’as peut-être compris, j’ai pas l’habitude de faire des cadeaux.

Je vais te dire une bonne chose. T’as qu’à envoyer tout ton argent, tes bijoux, tes friandises passées à la friture et tes animaux exotiques à mon palais des plaisirs. Quand je jugerai que tu as suffisamment payé, je t’enverrai par retour du courrier un exemplaire de Comment devenir riche comme Gallywix. Et tu as ma parole de gobelin qu’il n’y a pas d’arnaque aux recettes de cuisine dans ce bouquin-là*.

Dans l’attente de faire affaire avec toi, l’ami.

* Le sens du mot « arnaque » aparaissant ci-après en tant que « le mot », est la propriété exclusive du prince marchand Gallywix. Toute tentative d’en découvrir la définition ou de la créer vous expose à des sanctions pénales. Toute plainte concernant cet ouvrage ou les recettes de soupe à l’aileron de murloc, aux yeux de murloc, aux écailles de murloc, ou aux « je ne sais quoi » de murloc vous expose à des sanctions pénales. Toute sanction pénale infligée par le lecteur sera contrée par des représailles dévastatrices. Me cherche pas, camarade. Chez moi, j’ai une fosse à scorpides, et toi, pas.