Lor'themar Theron : Dans l'ombre du soleil
par Sarah Pine

La surface du bureau de Lor’themar avait disparu sous la quantité de papiers qui s’y accumulaient. Rapports, missives, ordres et inventaires formaient de hautes piles à l’équilibre précaire, qu’il avait depuis longtemps renoncé à organiser. Tous ces documents concernaient la guerre aussi courte que violente qui avait eu pour enjeu Quel’Danas et le Puits de soleil, et qui venait de prendre fin. Mais pour le moment, autre chose accaparait son attention.

Il tenait dans sa main une enveloppe encore cachetée. Apposé sur la cire violette : le grand œil, symbole de Dalaran. Il semblait lui jeter un regard accusateur, l’obligeant à se remémorer les autres lettres identiques à celle-ci qu’il avait reçues et ignorées. Lor’themar brisa le sceau et ouvrit le parchemin plié avec soin. Il reconnut instantanément l’écriture élégante et minutieuse qui couvrait la page.

L’archimage Aethas Saccage-soleil avait dernièrement envoyé plusieurs courriers visant à obtenir une audience auprès du seigneur régent, et Lor’themar avait délibérément choisi d’ignorer ses demandes. Il avait fait son possible pour oublier le reste du monde depuis les évènements de Quel’Danas, mais il avait compris que le monde finirait un jour ou l’autre par le rattraper.

Lor’themar soupira profondément en s’enfonçant dans son fauteuil. La lettre était sensiblement plus courte que celles qui l’avaient précédée. Cette fois-ci, au lieu de solliciter une audience comme il l’avait fait par le passé, Aethas avait simplement indiqué la date et l’heure de son arrivée. Lor’themar fit glisser son pouce le long du bord rugueux du papier. Il pensait savoir ce qu’Aethas voulait lui proposer, et il n’était pas encore certain de la réponse qu’il allait lui donner.

***

Le jour de l’arrivée d’Aethas, Lor’themar n’était pas plus avancé. Alors qu’il traversait la Flèche de Solfurie en direction de la haute salle où il allait recevoir l’archimage, Halduron l’accosta et lui tendit une étoffe pourpre en laine douce. Lor’themar la prit et la déplia, révélant un phénix régalien d’or sur fond rouge : le tabard de Lune-d’argent.

« Non, dit-il sèchement en rendant le vêtement à son ami.

— Tu devrais le porter, insista Halduron.

— Qu’est-ce que ça changerait ? répondit son ami en reprenant sa route. N’importe quel elfe au service de Lune-d’argent est en droit de le porter.

— C’est le symbole de l’État, lui lança Halduron. Un État dont tu es le chef. Il serait souhaitable que tu donnes l’impression de l'être.

— Je suis le seigneur régent, répliqua Lor’themar sans ralentir son allure. Pas le roi.

— Là n’est pas la question, Lor’themar. Tu as l’air d’un pérégrin. »

Lor’themar se figea sur place.

« Je suis un pérégrin ! répondit-il plus brusquement qu’il ne l’aurait souhaité.

— Tu étais un pérégrin, soupira Halduron. Mais tu ne pourras plus jamais le redevenir, Lor’themar. Nous le savons, aujourd’hui. »

Lor’themar baissa la tête et inspira profondément.

« Nous allons être en retard, Halduron »,

Il se remit en route et, au bout de quelques instants, entendit derrière lui le bruit des pas d’Halduron qui le suivait.

Rommath les attendait déjà dans la salle. Il était appuyé de tout son poids sur son bâton et regardait vers le mur au loin, l’air absent. Il jeta un coup d’œil à Lor’themar et Halduron lorsqu’ils entrèrent. Pendant une fraction de seconde, une grimace de désapprobation passa sur son visage, mais il se retourna sans dire un mot. À une époque il aurait montré sa désapprobation devant la décision de Lor’themar de se présenter sous l’apparence d’un forestier. Il y aurait mis encore plus de virulence qu’Halduron ne l’avait fait... mais les choses avaient changé. Même si Rommath lui avait souvent donné du fil à retordre par le passé, Lor’themar n’éprouvait désormais que de la pitié pour le mage. La trahison finale de Kael’thas avait porté un coup terrible à son plus loyal défenseur.

L’air se mit à scintiller autour d’eux avec des miroitements violets, signe caractéristique de la magie des Arcanes. L’instant d’après, un éclair d’un blanc bleuté illumina la salle et Aethas se matérialisa devant eux. L’archimage se redressa en époussetant sa robe et Lor’themar ne put s’empêcher de remarquer à quel point ce dernier avait l’air ridicule. L’élégante tenue tissée de pourpre des mages du Kirin Tor jurait horriblement avec sa chevelure cuivrée et s’ajustait bien mal à sa carrure trop mince. Après avoir lu les lettres d’Aethas et entendu certaines rumeurs, Lor’themar avait compris qu’il avait affaire à un idéaliste certes non dénué de perspicacité, mais beaucoup trop jeune pour la position dont il s’était emparée à Dalaran. Cependant, la plupart des anciens mages sin’dorei avaient péri. Tout compte fait, Lor’themar se disait que l’ambition d’Aethas était peut-être une bonne chose : elle signifiait qu’au moins l’un d’entre eux gardait encore espoir.

« Soyez le bienvenu dans votre patrie, Archimage Saccage-soleil », lança-t-il.

Aethas esquissa un sourire et s’inclina pour saluer :

« Merci, Seigneur Theron. Croyez bien que mon souhait serait de revenir ici pour m’installer.

— Naturellement, répondit Lor’themar avec diplomatie. Votre correspondance m’a permis de me familiariser avec l’objet de votre visite. Par ici, je vous prie. Mes conseillers et moi-même allons écouter votre requête. »

En temps normal, Lor’themar aurait conduit ses hôtes dans l’imposante salle d’audience située dans l’aile nord du palais. Il s’agissait d’une gigantesque pièce conçue spécifiquement pour cet usage. Mais aujourd’hui, le ciel était bien dégagé et l’horizon se distinguait très nettement. L’île serait forcément visible au milieu de la mer. Lor’themar en était presque venu à souhaiter ne jamais revoir Quel’Danas. Il les mena donc dans un renfoncement à l’est de la cour principale, qui surplombait les toits arrondis et ombragés de Lune-d’argent. Lorsqu’ils se furent assis, Aethas prit la parole :

« Je suis ici pour des questions de la plus haute importance... des questions qui nous concernent tous. Je pense que vous savez pour quelle raison le Kirin Tor a décidé de s’installer en Norfendre.

— Malygos, oui, répondit Lor’themar. Quelle est votre requête ? »

— La puissance du Vol bleu et la menace que celui-ci représente sont bien supérieures à ce que nous avions imaginé, répliqua Aethas en secouant la tête. Je souhaiterais en conséquence formaliser notre collaboration avec le Kirin Tor. Il est impératif que les mages de Quel’Thalas et de Dalaran puissent de nouveau travailler ensemble, comme ils l’ont fait durant de nombreuses années par le passé.

— Non. »

Aethas tressaillit. Il éprouvait une vive contrariété, comme en témoignaient la grimace aux commissures de ses lèvres et ses sourcils froncés. La voix qui venait d’exprimer son désaccord n’était pas celle de Lor’themar. Se tournant vers ce contradicteur, Aethas rétorqua :

« C’est au seigneur régent que je m’adressais. Pas au grand magistère. »

Rommath fut pris d’un rire si amer qu’on aurait dit une quinte de toux.

« Dans ce cas, je sollicite le seigneur régent de daigner m’accorder la parole.

— J’imagine qu’il nous faudra écouter votre opinion de toute façon, dit Lor’themar faisant de son mieux pour masquer l’ironie de sa voix. Très bien : la parole est à vous. »

Les yeux de Rommath brillaient d’un éclat que la forte lumière de la pièce ne parvenait pas à atténuer.

« C’est très généreux de votre part, Lor’themar, répliqua Rommath sans quitter Aethas du regard. (Sa voix était semblable à un serpent lové pour l’attaque : basse, dangereuse et implacable.) Modera vous a-t-elle envoyé des instructions avant votre départ, Aethas ? Vous ne vous exprimez pas comme à votre habitude... Vos paroles sont imprégnées de sa fausse diplomatie. Elle a au moins la présence d’esprit de ne pas se montrer ici en personne. Je suppose qu’il faut savoir apprécier ces petites attentions...

— Modera partage mon point de vue sur ces questions, répondit Aethas avec raideur, refusant de céder aux provocations de Rommath.

— Elle partage votre point de vue... reprit Rommath d’un air songeur. Dites plutôt que vous partagez le sien, car je doute qu’ils vous aient envoyé parler en leur nom si vous aviez eu un point de vue différent.

— Par le Fléau, Rommath ! (Les limites de la patience d’Aethas venaient d’être franchies.) Avez-vous quelque chose de pertinent à dire, ou n’allons-nous entendre que des insultes personnelles ?

— Vous êtes aveugle, répondit Rommath d’une voix égale et assurée. Ils ont eu les yeux plus gros que le ventre et maintenant, ils doivent affronter en même temps Malygos et Arthas. Je comprends qu’ils aient peur ! Ils ont besoin d’aide car ils sont dépassés... Et vers qui se sont-ils toujours tournés pour l’utilisation des Arcanes ? Oh, vers nous, bien sûr. Les membres du Kirin Tor n’ont pas leurs pareils pour vous assurer que vous leur êtes indispensable et que vos talents ont une valeur inestimable. Mais dès que vous commencez à devenir gênant, ils se débarrassent de vous. (Il inclina la tête sur le côté, une de ses longues oreilles tressaillant de façon presque imperceptible. Son regard passa rapidement d’Halduron à Lor’themar.) Demandez-leur donc, ils ne le savent que trop. Mais pas aussi bien que moi. »

Aethas regardait Rommath d’un air interdit.

« Quel’Thalas et le Kirin Tor sont alliés depuis plus de deux mille ans, dit-il. Depuis que nous avons rejoint la Horde de façon officielle, nos relations ont été mises à rude épreuve, mais... »

Le rire de Rommath retentit de nouveau, plus fort cette fois.

« Depuis que nous avons rejoint la Horde, répéta-t-il. Bien sûr. Ce doit en effet être relativement délicat. Archimage Saccage-soleil, vous rappelez-vous précisément pourquoi nous avons cherché à rejoindre la Horde ? »

Aethas ne répondit pas. Il se contenta de regarder Rommath droit dans les yeux sans broncher.

« Une trahison inimaginable, souffla Rommath dans un quasi-murmure. (Ses yeux brillaient d’une rage que près d’une décennie n’avait pas réussi à apaiser.) À Dalaran, continua-t-il, juste sous les yeux toujours vigilants du Kirin Tor.

— Ils n’avaient absolument rien à faire avec...

— Vous voulez sans doute dire que les membres du Kirin Tor n’ont absolument rien fait, l’interrompit Rommath. Ni pour empêcher que cela arrive, ni pour l’arrêter. Au lieu de ça... (Le ton de sa voix commença à monter.) Ils nous ont laissé pourrir dans les prisons d’une ville que beaucoup d’entre nous considéraient comme leur foyer, au même titre que Lune-d’argent. Une ville que notre prince héritier avait servie avec la même fidélité que sa propre patrie, pendant plus d’années que n’en compte la vie d’un humain. Une ville pour laquelle nous avions combattu et sacrifié nos vies, à la demande du Kirin Tor. Une ville depuis laquelle ils nous auraient tous regardés en silence nous balancer au bout d’une corde. Leur ville.

— Le Kirin Tor se trouve désormais sous un nouveau commandement », répliqua Aethas.

Lor’themar trouva que l’intonation maîtrisée du jeune archimage jouait en sa faveur.

« C’est faux, et vous le savez pertinemment, déclara Rommath. Rhonin est peut-être leur nouveau chef, mais Modera et Ansirem font toujours partie du conseil. Ce sont les mêmes qui furent trop heureux de détourner le regard quand Garithos signa notre condamnation à mort. Ils peuvent tous aller pourrir en enfer ! Ou, mieux encore : dans l’armée d’Arthas, en rejoignant le Fléau ! fit-il plein de mépris.

— Il faut souhaiter qu’aucun membre du Conseil des Six ne tombe jamais sous l’emprise d’Arthas, Rommath, dit Halduron d’une voix posée.

— En dépit de votre dédain manifeste pour le Kirin Tor, vous semblez plutôt bien informé, grand magistère, fit Aethas.

— C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles je suis le grand magistère de Quel’Thalas et pas vous, rétorqua Rommath. Et sachez qu’en tant que grand magistère, je ne demanderai jamais à mes mages de se battre au nom du Kirin Tor. Jamais. »

Les doigts de Lor’themar se crispèrent sur la surface lisse de la table et son visage se durcit. Rommath avait souvent frôlé les limites, mais là, il les dépassait.

« Assez, intervint Lor’themar froidement. Vous n’êtes investi d’aucun pouvoir vous autorisant des affirmations aussi catégoriques. Si nous devons envoyer nos forces en Norfendre, ce sera ma décision... et si j’en décide ainsi, vous et vos mages serez tenus d’obéir aux ordres.

» Maintenant, dit-il en se relevant, il me semble que poursuivre cette discussion ne débouchera que sur d’autres disputes sans intérêt. Mais si tel est votre choix, ne vous gênez pas. En ce qui me concerne, je ne souhaite pas perdre davantage de temps et je suppose qu’il en va de même pour le général des forestiers.

» Je dois me rendre dans le sud, continua-t-il, et j’avais prévu de partir demain. Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de modifier ce programme. Vous êtes le bienvenu parmi nous si vous décidez de rester, archimage, mais sachez toutefois que je risque d’être absent pendant plusieurs jours. »

Aethas ne répondit pas, mais il ne parvint pas à dissimuler son irritation. Laisser l’archimage ainsi contrarié n’était pas pour déplaire à Lor’themar. Il se retourna pour partir.

Mais la voix d’Aethas résonna dans la pièce :

« Certains se rendront à Dalaran que vous le vouliez ou non, seigneur régent. (Lor’themar s’arrêta et fit volte-face alors que son interlocuteur poursuivait :) Accordez-moi au moins le privilège de m’exprimer au nom de la régence de Lune-d’argent, et je veillerai aux intérêts des Sin’dorei. »

En entendant ces mots, Rommath grogna, mais ne dit rien. Lor’themar considéra un instant la requête d’Aethas, mais le jeune elfe n’était pas en position de négocier. Ils savaient tous pertinemment que les qualités d’homme d’état d’Aethas étaient de loin inférieures à celles des autres dignitaires présents dans la pièce.

« Je vais charger un serviteur de vous mener à vos quartiers, archimage », conclut Lor’themar.

* * *

Aethas avait quitté la salle de manière très diplomatique, non sans décocher quelques regards noirs à Rommath. Le grand magistère s’était montré inébranlable, mais sa démarche hésitante et les profondes lignes de fatigue qui avaient marqué son visage à l’instant où Aethas avait quitté les lieux n’avaient pas échappé à Lor’themar. Ce dernier avait pris conscience de la fragilité de Rommath : il était possible de faire évoluer ses décisions.

Par le passé, Lor’themar aurait considéré ignoble le simple fait d’envisager d’utiliser ce type de procédé contre un individu. Mais aujourd’hui, il en reconnaissait la nécessité.

Il avait regagné ses quartiers et réfléchissait aux discussions de l’après-midi, assis près d’une fenêtre. Il contemplait les jardins de la Flèche tout en entortillant distraitement le long rideau entre ses doigts. La voix déterminée d’Aethas résonnait dans sa tête : Certains se rendront à Dalaran que vous le vouliez ou non. Lor’themar savait que l’archimage avait raison, même s’il partageait en privé le mépris manifesté par Rommath. Comment pouvait-il faire confiance à Aethas pour représenter la régence alors qu’il portait déjà les couleurs du Kirin Tor et qu’il utilisait leur sceau sur sa correspondance ? En tout cas, une chose était sûre : Aethas s’était engagé dans la guerre du Nexus. Combien d’autres parviendrait-il à convaincre de le suivre ? Et jusqu’où sa responsabilité de seigneur régent l’obligeait-elle à protéger son peuple, à partir du moment où celui-ci décidait de s’aventurer sur un terrain équivoque ?

La trame du rideau s’étirait et commençait à s’effilocher sous le rude traitement que lui faisait subir Lor’themar inconsciemment. Il ne le remarqua même pas.

* * *

« Je ne sais pas... » lui avoua Halduron plus tard dans la soirée.

Il avait trouvé le seigneur régent assis près de sa fenêtre, l’air maussade et le regard perdu vers le coucher de soleil. Un simple coup d’œil avait suffi pour l’envoyer vers le buffet à liqueurs, où il remplit généreusement un verre pour son vieil ami. Le général des forestiers s’assit ensuite en face de lui.

« Je crois que ses intentions sont honnêtes, poursuivit Halduron. Ce que j’ignore, c’est jusqu’où nous pouvons nous permettre de nous fier à des intentions honnêtes, même chez les nôtres. »

Lor’themar se leva et se dirigea vers le buffet pour y remplir de nouveau son verre.

« Si nous l’autorisons à agir en notre nom, j’ai peur qu’il ne promette, délibérément ou non, quelque chose que je ne suis pas disposé à donner. (Lor’themar fit une pause et leva les yeux vers le plafond ouvragé.) D’un autre côté, si un certain nombre de sin’dorei décidaient de le suivre à Dalaran, il finirait par devenir leur chef de facto et je refuse de lui laisser une telle responsabilité sans qu’il n’ait de comptes à rendre à la cou... à Lune-d’argent.

— Si seulement Rommath n’était pas si têtu, songea Halduron. Il a longtemps vécu à Dalaran et comme tu le sais, il porte lui aussi le titre d’archimage. L’expérience dont il dispose lui permettrait de composer efficacement avec les différents membres du Kirin Tor, et sa loyauté envers son pays est bien suffisante pour que nous lui fassions confiance. Il ferait une liaison idéale pour Aethas. »

Lor’themar eut un léger sourire en entendant les paroles d’Halduron :

« Ma foi, quelle surprise de t’entendre dire du bien de Rommath !

— Il est vrai que je n’ai jamais approuvé ce qui s’était passé avec M’uru, ni la formation des chevaliers de sang, admit Halduron. Mais tout cela appartient désormais au passé, et nous n’avons plus de raison de douter de lui. S’il avait voulu nous trahir, il l’aurait fait quand Kael’thas... »

Les mots moururent dans la gorge d’Halduron. Les deux elfes restèrent silencieux pendant un long moment.

« Enfin... finit-il par ajouter. Il l’aurait fait à ce moment-là.

— Au final, qu’est-ce que tu penses de tout ça ? (Lor’themar changea de sujet et regagna son siège près de la fenêtre.) Quelle est ton opinion au sujet d’Aethas et de Dalaran ?

— Aethas se considère désormais comme un membre du Kirin Tor, lui répondit Halduron. Et j’en connais d’autres qui seraient ravis de pouvoir de nouveau porter la même tenue. Si le Kirin Tor veut accueillir des elfes de sang, nous ne pouvons rien faire pour les en empêcher.

— Non, tu as raison, répondit Lor’themar. (Il resta un instant silencieux.) Cependant, mon instinct me dit que nous devrions éviter toute implication officielle dans la guerre du Nexus. Aethas devra nous faire des rapports réguliers et nous lui expliquerons clairement les limites à ne pas franchir. Mais ceux qui souhaitent offrir leurs services devront le faire sous la bannière du Kirin Tor... pas de Quel’Thalas. »

Le coin de la bouche d’Halduron se leva pour former un petit sourire sardonique. Lor’themar continua comme s’il n’avait pas remarqué l’ombre qui passait dans le regard de son ami.

« Que disais-tu, déjà, ce matin, au sujet d’être un pérégrin ? Tu te comportes chaque jour un peu plus comme un roi, Lor’themar », observa Halduron.

D’où il était assis, Halduron ne put voir les doigts de Lor’themar se crisper autour de son verre.

* * *

Quelques jours plus tard, monté sur son faucon-pérégrin, Lor’themar avançait avec précaution dans les contreforts septentrionaux des Maleterres de l’Est. Il plissa les yeux pour mieux observer le paysage. C’était un elfe, un forestier qui plus est... un fils des bois accueillants, de l’eau claire et des feuilles mordorées. La vue du sol crevassé et mousseux de la partie orientale de Lordaeron, sur lequel ne subsistaient que des arbres flétris, fut une véritable torture et lui donna presque des haut-le-cœur. Il savait que sans la vigilance permanente de son peuple, Quel’Thalas connaîtrait le même sort.

Lor’themar jeta un rapide coup d’œil derrière lui. Les trois gardes d’honneur pérégrins qu’Halduron et Rommath l’avaient obligé à accepter comme escorte le suivaient toujours.

« Je t’assure, lui avait dit Halduron, il n’y a vraiment aucune raison pour que tu y ailles... J’étais persuadé que tu abandonnerais cette idée stupide, et il a fallu qu’Aethas décide de nous rendre visite... Mais comme je vois que rien de ce que je pourrais dire ne te fera changer d’avis, tu vas me faire le plaisir de prendre une escorte. Et ne discute pas ! »

Rommath avait voulu le faire accompagner de quelques chevaliers de sang, ce qui était absolument hors de question.

« Ils ne seront pas les bienvenus », avait fait remarquer Lor’themar.

Et moi non plus, avait-il ajouté dans sa tête. Heureusement, Rommath n’avait pas cherché à insister.

La crête qu’il cherchait apparut finalement devant eux. À première vue, il ne s’agissait de rien d’autre que d’un simple décrochement faisant saillie sur un versant rocheux, mais il savait ce qu’il y avait derrière. Il fit prendre un virage brusque à sa monture et, reconnaissant la route, la remonta à vive allure. Il était inutile de chercher à se dissimuler, car les éclaireurs les avaient certainement déjà repérés.

Comme il s’y attendait, lorsqu’ils eurent parcouru la moitié du chemin sinueux, deux silhouettes émergèrent soudainement de derrière les rochers. Ils leur barrèrent la route en faisant s’entrechoquer leurs épées, l’écho du bruit de leurs lames se répercutant violemment dans le silence inquiétant des Maleterres.

« Qui souhaite se rendre au gîte de Quel’Lithien ? » demanda l’un des éclaireurs.

Lor’themar lui jeta un regard méprisant.

« Ne faites pas l’idiot. Vous savez parfaitement qui je suis. »

L’autre éclaireur le regarda droit dans les yeux.

« Vous n’êtes pas pour autant le bienvenu ici, seigneur Theron. »

Lor’themar sortit de leurs fourreaux les deux épées qu’il portait dans le dos. Les mains des gardes de Quel’Lithien se crispèrent sur leurs armes et il en vit un remuer légèrement les doigts, prêt à donner le signal de l’attaque à ses nombreux camarades qui, il en était persuadé, étaient cachés tout autour d’eux. Sans un bruit, le seigneur régent jeta ses épées au sol avant de faire de même avec son arc et son carquois. Il invita les gardes de son escorte à l’imiter et une fois qu’ils se furent exécutés, il leva le sourcil.

« Cela suffit-il à vous convaincre de ma bonne foi ? »

Le premier éclaireur lithien reprit la parole.

« Quelles sont les raisons de votre présence ici ?

— J’apporte des nouvelles au seigneur forestier Eperlance et à la grande prêtresse Mandeciel, répondit-il. Au sujet... (Il s’éclaircit la gorge.) Au sujet du prince Kael’thas. »

Les gardes prirent un moment pour réfléchir, échangeant des regards furtifs, mais leurs yeux ne quittèrent presque jamais Lor’themar. Des yeux d’un bleu pur, ne put s’empêcher de remarquer ce dernier. Finalement, un des gardes indiqua la crête d’un mouvement de tête.

« Très bien, dit-il. Le seigneur forestier décidera quoi faire de vous. Suivez-moi. »

Le deuxième éclaireur claqua des doigts et, comme Lor’themar l’avait suspecté, une demi-douzaine d’éclaireurs lithiens sortirent de plusieurs ravines et fissures dans la roche environnante, pour ramasser les armes que ses gardes et lui avaient déposées. Lor’themar les suivit en silence.

Au bout du chemin, niché entre les rochers et les broussailles sèches, le gîte de Quel’Lithien s’élevait devant eux. Son revêtement de bois précieux avait perdu ses couleurs et comportait de nombreuses cicatrices, certainement suite aux ravages de la peste. Les pérégrins avaient camouflé ses poutres avec du feuillage en décomposition. À mesure qu’ils approchaient du gîte, une étrange sensation étreignait Lor’themar. Il essaya de ne pas se remémorer l’époque où ce paysage était d’un vert luxuriant et ses visiteurs accueillis par des cris de joie plutôt que par des lames agressives. Cette époque était désormais révolue.

Il remit son faucon-pérégrin à l’une des éclaireurs. Elle le récupéra et s’éloigna en lui lançant un regard suspicieux. Un des forestiers qui lui avaient barré la route un peu plus tôt les avait précédés et avait gagné le gîte. Lor’themar le vit revenir vers lui, suivi de deux elfes qu’il n’avait pas eu l’occasion de voir depuis de nombreuses années.

« Lor’themar Theron. (La voix de la grande prêtresse Aurora Mandeciel était mesurée et empreinte d'une certaine animosité.) Je dois dire que je suis surprise de vous voir.

— Tu ne manques pas d’audace pour oser te montrer ici, ajouta Renthar Eperlance d’une voix féroce. Je devrais donner l’ordre à une dizaine de mes archers de vider leurs carquois sur toi. »

Ces paroles blessèrent Lor’themar, même s’il s’y attendait. Il ferma son œil valide et le rouvrit lentement.

« J’apporte des nouvelles, dit-il simplement. Des nouvelles dont vous devez prendre connaissance.

— Et tu n’aurais pas pu envoyer une missive, plutôt ? répliqua Renthar d’un ton sarcastique.

— L’auriez-vous seulement lue ? répondit Lor’themar. (L’imperceptible tremblement au coin des lèvres d’Aurora et la colère grandissante qui pouvait se lire sur le visage de Renthar lui confirmèrent ce qu’il savait déjà : ils ne l’auraient pas fait.) Je n’ai pas fait tout ce chemin pour vous entretenir de futilités, finit-il par ajouter. Prendrez-vous au moins la peine d’écouter ce que j’ai à dire ? »

Renthar et Aurora l’observèrent sans dire un mot, puis se retournèrent et se dirigèrent vers le gîte. Lor’themar leur emboîta le pas, sentant peser sur lui le regard de dizaines de hauts-elfes.

Les avant-postes pérégrins des royaumes de l’Est n’avaient jamais été fastueux, mais l’austérité de Quel’Lithien donnait à réfléchir. Plusieurs murs arboraient de profondes entailles, comme s’ils avaient été lacérés par une immense lame, et les taches sombres qui maculaient le plancher étaient certainement du sang. Cela n’empêchait pas les elfes de tirer une grande fierté de l’entretien du gîte : les rideaux par exemple, bien qu’usés, présentaient tous un ourlet soigneusement brodé. Clouée au mur, une ancienne carte de la région orientale de Lordaeron avait été recouverte d’annotations rédigées d’une écriture élégante. Pas une seule tache d’encre ne venait souiller le parchemin jauni. En découvrant chacun de ces détails, Lor’themar ressentit une étrange douleur ténue dans la poitrine, comme s’il venait de retrouver une lettre d’amour oubliée. Il avait lui aussi été un pérégrin, dans un passé qui semblait aujourd’hui si lointain qu’il lui paraissait irréel.

« Par ici, grogna Renthar, indiquant du pouce une petite pièce dont il ouvrit la porte d’une forte poussée. Et referme derrière toi », dit-il à Lor’themar sans même le regarder.

Lor’themar s’assit en face d’Aurora. Renthar balaya de la main quelques morceaux d’armure de cuir ensanglantés sur la table étroite avant de s’asseoir à côté d’elle. La façon dont ils le toisaient, semblables aux juges d’un tribunal, fit presque sourire Lor’themar.

La voix de Renthar brisa le silence :

« Tu disais que tu avais quelque chose à nous annoncer... Eh bien, parle.

— Il y a quelques semaines, une partie des forces solfurie est revenue rejoindre nos forces. »

Les yeux de Renthar et d’Aurora s’arrondirent d’incrédulité, ce qui procura à Lor’themar un petit sentiment de satisfaction, mais bien creux.

« Par le Puits de soleil, murmura Aurora. Je dois dire que je n’aurais jamais pensé qu’ils le feraient.

— Cela signifie-t-il... (Le regard de Renthar brillait d’un éclat étrange. Il rappelait presque à Lor’themar celui de Rommath.) Que le prince t’a envoyé nous présenter des excuses officielles ?

— Cela aurait pu être le cas, répondit Lor’themar, s’il avait été encore en vie. »

Si les deux hauts-elfes qui se tenaient devant lui avaient pu paraître surpris auparavant, ce n’était rien en comparaison de leur expression une fois qu’ils eurent entendu sa réponse. Leurs visages pâlirent en l’espace d’un instant.

« Explique-toi, enfin ! » le pressa Renthar.

Lor’themar prit une profonde inspiration et se mit à raconter les évènements qui s’étaient produits récemment. Il n’avait pas vraiment imaginé à quel point il allait lui être difficile de relater l’histoire, en particulier à deux individus qui le méprisaient à ce point. Il dut extirper les mots de sa gorge un par un, en se faisant violence parfois. Il lui fallait les cracher à travers la pièce pour qu’ils acceptent de sortir de son corps. Lorsqu’il eut enfin terminé, il cligna des yeux une fois, comme s’il venait de se réveiller.

« Le Puits de soleil nous est donc restitué, dit Aurora en tournant le visage vers la fenêtre.

— Oui », répondit Lor’themar.

Le silence de mort des Maleterres s’abattit autour d’eux. Lor’themar baissa la tête, revivant le moment où lui-même avait compris, lorsque la poussière des derniers combats était retombée sur Quel’Danas et que le Puits de soleil avait recommencé à briller, aussi majestueux que par le passé. Il avait regardé à l’intérieur avec la même expression pétrifiée qui venait de se graver sur les visages de Renthar et d’Aurora, et n’avait éprouvé aucune joie en contemplant sa lumière. Il n’avait jamais imaginé que le prix à payer pour le récupérer puisse être aussi élevé.

La voix d’Aurora le fit sursauter :

« Je me demandais pourquoi la sensation de manque était devenue plus supportable depuis quelque temps. Je n’ai pas eu besoin... d’aide... pour la surmonter.

— La nature de la magie du Puits de soleil n’est plus la même désormais, dit Lor’themar. Il se peut qu’un temps d’adaptation soit nécessaire à certains.

— À certains, oui. (Aurora leva la main en l’air et fit mine d’attraper quelque chose que Lor’themar ne pouvait pas voir, l’enroulant entre ses doigts comme s’il s’agissait d’un long ruban.) Je suis une prêtresse de la Lumière. Cette magie m’est familière.

— C’était un présent de grande valeur », s’entendit dire Lor’themar. Aurora lui lança un regard oblique et il sentit que son manque de conviction n’était pas passé inaperçu.

« Si le prince est mort, dit Renthar, que va-t-il advenir de la couronne de Quel’Thalas ?

— Kael’thas lui-même avait décrété qu’Anasterian resterait à jamais le dernier roi de Quel’Thalas. Jusqu’ici, la couronne n’a été réclamée par personne. »

Renthar plissa les yeux.

« Et si quelqu’un venait à le faire ?

— Tous ceux qui en auraient eu le droit sont aujourd’hui morts. »

Renthar le fixa droit dans les yeux. Lor’themar lui rendit un regard d’une égale intensité. Renthar Eperlance pouvait douter de lui sur bien des sujets, mais pas sur celui-ci.

Aurora reprit la parole :

« J’imagine que c’est ce que vous aviez à nous dire ?

— Oui, répondit Lor’themar.

— Dans ce cas, personne ne te retient », fit Renthar.

Lor’themar ferma son œil valide.

« Une dernière chose... »

Lor’themar arrivait au passage le plus difficile.

« Ah oui ? demanda Renthar d’une voix inexpressive. Laquelle ?

— Maintenant que les Solfurie nous ont rejoints, commença Lor’themar, et que notre situation dans les Terres fantômes est plus... sûre... les pérégrins sont soumis à une pression moins importante qu’auparavant. Ils... je... pourrais vous faire ravitailler régulièrement. »

Lor’themar s’était habitué à subir les railleries de ceux qu’il ne parvenait pas à contenter, mais il n’avait pas pleinement anticipé la douleur aiguë que le rire de Renthar lui infligea. Même le visage d’Aurora, d’habitude si serein, rougit d’un mépris non dissimulé.

« Ça fait cinq ans que nous pourrissons ici, chassés de nos foyers sur tes ordres parce que nous nous refusons à absorber la magie des êtres vivants comme des vampires... (Renthar se leva à moitié de sa chaise et se pencha au-dessus de la table, tremblant littéralement de rage.) Et c’est maintenant que tu veux nous offrir ton aide ? Après tout ce que nous avons enduré, tu ne viens que maintenant ? Après ce que la Horde nous a infligé au nom de ce bâtard d’humain qui se faisait appeler forestier ? Me crois-tu aveugle à ce point, Lor’themar ? Je devrais te tuer ! Te tuer et envoyer ta tête à Sylvanas ! »

De l’explosion de colère de Renthar, Lor’themar n’avait retenu qu’un seul mot. Forestier, avait-il dit, et pas n’importe lequel : un forestier humain. À la connaissance de Lor’themar, il n’y en avait eu qu’un seul jusqu’ici.

« Je pensais... commença-t-il lentement, que Nathanos Marris avait succombé au Fléau ? »

Aurora et Renthar se tournèrent lentement vers lui, leurs visages froids comme le marbre. Pour la première fois depuis le début de la confrontation, Lor’themar entendait son cœur tambouriner dans ses oreilles. Et le nœud qu’il avait dans la gorge l’empêchait de déglutir correctement.

Aurora parla la première.

« Oui... », dit-elle.

Lor’themar scrutait attentivement le visage d’Aurora. Il sentait qu’ils lui cachaient des choses, comme si une ombre était tapie dans un coin de la pièce, et il se jura de découvrir ce dont il s’agissait avant de partir.

« Mais il n’a pas rejoint le Fléau, termina Aurora.

— Sylvanas a toujours manifesté une étrange fierté à son égard, murmura Renthar en détournant le regard. Il n’est guère surprenant qu’elle l’ait pris à son service avant qu’Arthas ne puisse infléchir sa volonté.

» “Nous venons au nom du champion de la reine banshee”, cita-t-il. Ce furent leurs paroles lorsqu’ils arrivèrent. “Vous détenez quelque chose qui lui appartient.” (Renthar se tourna de nouveau vers Lor’themar.) Cette chose, c’était une copie du registre qui précisait l’admission de Marris au sein des pérégrins. Ils s’en emparèrent de force et massacrèrent jusqu’au dernier forestier qu’ils purent trouver. C’étaient des soldats de la Horde, Lor’themar. Avec des Réprouvés. Les sujets de Sylvanas. Tes alliés. »

Lor’themar était incapable de parler. Il savait que s’il le faisait, il ne pourrait empêcher sa voix de trembler.

« Par le passé, j’aurais été heureux de mettre ma vie au service du général des forestiers s’il me l’avait demandé. (La voix de Renthar s’emplit d’une amertume insoutenable.) Nous ne sommes plus ses sujets. Pas plus que nous ne sommes les tiens.

— Renthar, commença Lor’themar, en dépit de tout ce qui nous sépare, tu sais que jamais je n’aurais... »

Renthar l’interrompit d’un grand éclat de rire.

« Lorsque nous sommes devenus gênants, tu nous as envoyés ici pour qu’on nous oublie et maintenant, tu oses t’émouvoir de nos souffrances ? Il n’existe pas de termes assez ignobles pour te décrire, Lor’themar. Je sais très bien à qui appartiennent les troupes basées à Tranquillien, seigneur régent. Je me demande combien des tiens, les forestiers sin’dorei, ils ont déjà tué sous ton nez. Tu peux bien pactiser avec le diable si tu veux, j’espère juste que tu recevras le châtiment que tu mérites.

» Va-t’en maintenant, ajouta-t-il d’une voix calme. Envoie-nous du ravitaillement si tu y tiens. Mais ne t’étonnes pas si je te renvoie le cœur de tes serviteurs enveloppé dans leur tabard. »

Lor’themar se leva et se tourna vers la sortie. Ils l’avaient pris de court, et les murs qui l’entouraient n’étaient plus un gage de sécurité. Aurora se leva et le regarda fixement, le menton relevé en signe de défi. Ni elle ni Renthar ne prononcèrent un mot de plus : ce fut comme si la seule force de leur haine poussait Lor’themar à quitter la pièce.

Il n’avait aucune raison de les affronter. Il aurait sans doute pu leur tendre les mains en signe de pénitence, mais ils lui auraient sans doute craché dessus. Et à bien y réfléchir, il ne pouvait pas les blâmer. S’il avait caressé un instant l’espoir de se voir pardonner, comme cela avait sans doute été le cas, la désolation des Maleterres avait étouffé cet espoir, comme elle le faisait avec toute forme de vie et de rêve. Il avait lui-même gâché ses chances il y a bien longtemps.

Ses trois gardes étaient assis dans la salle principale, entourés par des forestiers quel’dorei qui les tenaient en joue de leurs flèches. Il se dirigea directement vers la sortie du bâtiment ; ses forestiers lui emboîtèrent le pas en silence.

Dans la cour, un éclaireur lithien tenait les rênes de leurs faucons-pérégrins et un autre apporta leurs armes. Lor’themar récupéra son équipement, se mit en selle et se tourna vers Renthar et Aurora. Il voulait dire quelque chose, n’importe quoi, qui eut permis de combler l’abîme qui les séparait, mais les mots mouraient sur ses lèvres. Il fit tourner bride à son faucon-pérégrin et partit sans jeter un regard en arrière.

* * *

Quelques heures plus tard, alors qu’ils remontaient la route traversant la passe Thalassienne, la neige se mit à tomber. Ils franchirent les portes qui marquaient la frontière méridionale de Quel’Thalas presque sans y prêter attention. Par le passé, les arches blanches et dorées s’élevaient vers le ciel, donnant l’impression de jaillir de la roche elle-même, et redescendaient vers le sol, semblables à une cascade de marbre et d’ambre. Comme tout le reste, elles avaient été dévastées par Arthas. Les sombres bannières du Fléau flottaient encore au-dessus des remparts, le vent de la montagne les faisant claquer avec force au-dessus de leurs têtes.

« Seigneur Theron, l’interpella un des gardes, vous devriez porter votre cape, par ce temps. »

Lor’themar ne répondit pas. Il se sentait tellement glacé que le froid ne pouvait l’affecter davantage. Les flocons de neige lui fouettaient le visage et mettaient sa peau à vif.

* * *

Lorsque Lor’themar regagna Lune-d’argent, Halduron et Rommath l’attendaient. Aethas également, à la grande déception de Lor’themar. Quand Halduron s’adressa à lui et lui demanda : « Alors ? », il n’eut pour toute réponse qu’un mouvement négatif de la tête. Halduron leva les sourcils, comme pour dire À quoi est-ce que tu t’attendais ? Rommath évita son regard.

« Quelle a été leur réaction ? » demanda Aethas.

Lor’themar se tourna vers lui et le fixa.

— Il y a cinq ans de cela, je les ai chassés des foyers pour lesquels ils s’étaient battus aussi vaillamment que n’importe quel elfe vivant aujourd’hui à Quel’Thalas, répondit-il. Comment ont-ils réagi, d’après vous ? »

Le visage d’Aethas se crispa.

« Vereesa Coursevent est l’épouse du nouveau chef du Kirin Tor. Elle ne m’apprécie pas, pas plus que ceux que je représente. J’espérais que... comme vous aviez été forestier... déclara Aethas en haussant les épaules. Je pensais que vous auriez pu nous aider à surmonter nos différends. Je suppose que c’était une erreur. »

Lorsqu’il entendit le nom de Vereesa, Lor’themar se renfrogna.

« Vous supposez bien », répondit-il.

* * *

Cette même après-midi, Lor’themar relata à Halduron les détails de son voyage à Quel’Lithien, entre deux gorgées de vin des Chants éternels.

« Évidemment qu’ils t’ont traité avec mépris. Tu savais pertinemment ce qui t’attendait, le réprimanda le général des forestiers. Honnêtement, je ne comprends pas pourquoi tu as tenu à y aller quand même.

— Tu aurais fait la même chose à ma place, répondit Lor’themar. Halduron fronça les sourcils.

— Tu me connais trop bien, finit-il par dire. Il s’affala ensuite sur sa chaise et regarda par la fenêtre.

— Ils ignoraient tout, pour le Puits de soleil, continua Lor’themar. C’est une bonne chose que j’y sois allé.

— Qui essaies-tu de convaincre ? demanda Halduron sur un ton déconcerté.

— Halduron, continua Lor’themar, te souviens-tu de Nathanos Marris ?

— Bien sûr, répondit son ami en fronçant de nouveau les sourcils. Pourquoi ?

— Aurora m’a dit qu’il avait été transformé en mort-vivant, continua Lor’themar. Sylvanas l’a pris à son service. Il est désormais le champion de la reine banshee. »

Halduron renversa sa chaise en arrière et commença à se balancer, les mains croisées derrière la tête.

« Ça alors, c’est amusant, dit-il. Autrefois, Sylvanas prenait toujours fait et cause pour lui. Kae... euh... certains... ne voyaient pas d’un bon œil le fait qu’un humain puisse s’entraîner aux côtés des pérégrins. Moi y compris.

— Les forestiers de Quel’Lithien ont été attaqués par un groupe de soldats de la Horde agissant au nom du champion de la reine banshee, finit par dire Lor’themar. (Il vida le contenu de son verre avant de le poser sur son bureau.) Un grand nombre d’entre eux ont été tués. »

Les pieds de la chaise d’Halduron retombèrent sur le sol dans un grand bruit.

« Pour quelle raison aurait-il attaqué Quel’Lithien ? »

Lor’themar haussa les épaules.

« Quel’Lithien détenait une copie du registre thalassien dans lequel Sylvanas approuvait son intégration parmi les pérégrins. Apparemment, il tenait à la récupérer.

— Et donc, il a envoyé ses subordonnés les attaquer ? Pour un simple livre ? lança Halduron, incrédule.

— C’est ce qu’ils m’ont dit.

— Et s’ils t’avaient menti ?

— J’y ai pensé, admit Lor’themar, mais s’il y a une chose qu’on peut reconnaître à Renthar Eperlance, c’est d’avoir des principes.

— Et je ne crois pas qu’Aurora puisse être malhonnête, ne serait-ce qu’une fois, ajouta Halduron. (Il eut un long soupir.) Penses-tu que Sylvanas soit au courant ? »

Lor’themar secoua la tête.

« Je n’en sais rien.

— Crois-tu qu’elle se sentirait concernée, si elle l’apprenait ? »

Lor’themar redoutait cette question plus que tout.

« Je n’en sais rien non plus. Et si ce n’était pas le cas ? (Il se prit le visage entre les mains.) C’étaient ses forestiers.

— C’étaient les tiens avant que tu ne les envoies en exil, dit doucement Halduron.

— Si on y réfléchit bien, c’étaient les tiens »,rétorqua Lor’themar.

Il resta un instant tendu par la colère, puis ses épaules retombèrent. Les paroles de Renthar résonnaient dans sa tête comme celles d’un fantôme. Tu nous as envoyés ici pour qu’on nous oublie et maintenant, tu oses t’émouvoir de nos souffrances ?

« Je n’ai jamais souhaité leur mort, finit par dire Lor’themar, gêné d’entendre ce plaidoyer dans sa bouche, mais je ne pouvais pas me permettre de diriger une nation divisée... »

Le poids d’une main sur son épaule lui fit lever la tête.

« Je sais, dit Halduron en plaçant un verre plein devant lui. Ressaisis-toi. (Sa voix était bourrue, mais dénuée de toute agressivité.) Nous savions depuis le début que faire confiance aux Réprouvés représentait un risque. Mais qui d’autre s’est proposé pour défendre Quel’Thalas ? »

Lor’themar leva son verre. Le soleil de l’après-midi brillait au travers et donnait à son contenu une couleur rouille identique à celle du sol des Maleterres.

* * *

Lor’themar pianotait sur son bureau, relisant avec lassitude les notes prises lors de ses nombreuses réunions avec Aethas. Il allait devoir donner une réponse définitive à l’archimage le jour même ou le lendemain. Il se pinça l’arête du nez entre le pouce et l’index, et lança un regard à la bouteille de vin posée sur l’étagère. Une série de coups sur la porte interrompit ses réflexions.

« Oui ? » répondit-il.

L’estafette fit un salut rapide avant de s’adresser à lui.

« Seigneur Theron, votre présence est requise dans le hall. »

Lor’themar fronça les sourcils. Halduron et Rommath seraient venus le voir eux-mêmes et Aethas sans doute également, à ce stade.

« Je ne suis pas disponible, répondit-il, impassible.

— Seigneur, insista l’estafette, la reine banshee n’est pas disposée à patienter. »

Lor’themar sentit son estomac lui remonter dans la poitrine. Il se leva.

« Non, dit-il doucement, bien sûr... Mène-moi à elle. »

L’estafette fit demi-tour, non sans avoir lancé un regard inquiet au seigneur régent. Lor’themar lui emboîta le pas tout en se préparant mentalement.

Il profita du trajet jusqu’à la haute salle pour réfléchir. Au cours de ses années de régence à Quel’Thalas, il avait constaté que la façon dont il revêtait le manteau de l’autorité s’apparentait presque à un processus physique. Il pouvait sentir le changement qui s’opérait en lui de la tête aux pieds. Pour affronter Sylvanas, il lui faudrait toute la détermination qu’il pourrait rassembler.

Halduron et Rommath se joignirent à lui en cours de route. Le visage du général des forestiers était tendu. Rommath semblait quant à lui plus détaché : il savait à quoi s’attendre, mais l’horreur qu’il éprouvait était lointaine et impersonnelle, à la différence de Lor’themar et d’Halduron. Pour ces derniers, le sort de Sylvanas était une blessure qui se rouvrait à chaque fois qu’ils la voyaient et dont la douleur était toujours aussi vive.

Dans le hall où se tenait la reine banshee, la lumière semblait décliner. Ce n’était pas comme si elle diminuait ou qu’elle était atténuée, mais plutôt comme si elle était aspirée dans l’espace qu’elle occupait, comme si même la lumière même du soleil vacillait autour d’elle. Le terrible éclat blanc de ses yeux accentuait encore davantage le relief de la peau blême de son visage émacié. Elle était escortée de ses fidèles gardeffrois royaux, leurs mains décharnées serrant le pommeau de leurs épées noircies.

L’écho de ses propres pas fut le seul bruit que Lor’themar entendit lorsqu’il pénétra dans le hall, et même ce bruit semblait s’évanouir de façon anormalement rapide en présence de la reine banshee.

« Qu’est-ce qui vous amène à Lune-d’argent, Sylvanas ? demanda-t-il.

— Je reviens tout juste d’Orgrimmar, répondit-elle. (Sa voix raclait contre les murs du hall. Lorsque sa bouche bougeait, Lor’themar pouvait voir la chair se déchirer et se détacher comme une vieille peau de serpent.) Arthas a eu l’outrecuidance de frapper au cœur de la Horde. »

La bouche de Lor’themar s’assécha et il commença à sentir un atroce malaise emplir sa poitrine. Sylvanas marqua une pause, scrutant son visage dans l’attente d’une réaction. Il serra les dents, mais conserva le silence.

« L’attaque a été repoussée, continua-t-elle. Mais Arthas ne fait que jouer avec nous... Nous devons à tout prix le combattre sur son territoire. Le chef de guerre Thrall découvre enfin ce que nous savions depuis longtemps. (Ses yeux brillaient dangereusement sous l’excitation.) La Horde se prépare à partir en guerre. Et les Sin’dorei, Lor’themar, font partie de la Horde. »

Ses paroles le frappèrent comme une volée de flèches. Il savait parfaitement ce qu’elle était en train de lui demander. Il avait toujours su que ce jour arriverait. Et maintenant, alors qu’il prenait soudainement conscience de son insignifiance dans l’immensité de la salle, il était incapable de lui répondre.

« Lor’themar. (La voix impatiente de Sylvanas déchira le silence autour de lui.) Nous allons détruire Arthas... une bonne fois pour toutes. »

Lor’themar secoua lentement la tête.

« Je comprends que le chef de guerre Thrall et vous souhaitiez que nous rejoignons vos troupes sur le front initial en Norfendre, mais nous ne sommes malheureusement pas en mesure de vous aider. Nous avons déjà reçu une requête similaire du Kirin Tor, mais en toute bonne foi, je ne peux pas envoyer nos troupes au nord. Depuis les évènements de Quel’Danas...

— Il ne s’agit pas d’une requête, Lor’themar, l’interrompit-elle. (Ses yeux s’enflammèrent de colère.) Vous allez envoyer des troupes, et elles accompagneront les Réprouvés.

— Sylvanas, répondit calmement Lor’themar, nous sortons tout juste d’une guerre civile. Quelles forces pourrions-nous dépêcher ?

— Avez-vous oublié qui est responsable de l’état actuel de Quel’Thalas ? À qui revient la faute, au final ? (Elle scruta le visage de Lor’themar à la recherche d’une réponse et, voyant qu’il n’en avait aucune à donner, elle poursuivit.) Eh bien, je n’ai pas oublié ! J’aurai ma vengeance, et vous enverrez ce que j’exige de vous : les forestiers et magi sin’dorei, ainsi que les chevaliers de sang !

— Nous ne pouvons pas nous le permettre, Sylvanas. »

Ses lèvres déchirées se tordirent en un rictus sarcastique.

« Dans ce cas, libre à vous de rester terré ici tel un chien battu, Lor’themar. Mais vous êtes bien naïf si vous pensez que ce type d’attitude peut vous apporter quoi que ce soit de bon. Croyez-vous qu’Arthas va se contenter de vous ignorer pendant que vous restez ici pour lécher vos blessures ? Croyez-vous que je vais tolérer une telle lâcheté ? Je vous avertis : ceux qui ne sont pas du côté des Réprouvés sont leurs ennemis. Et les ennemis des Réprouvés ne s’opposent pas à eux très longtemps... »

Cela fait maintenant longtemps que mes sujets protègent ces terres, et c’est grâce à moi si vous avez réussi à intégrer la Horde. Si vous refusez de nous aider dans le Norfendre, je cesserai de vous apporter mon aide à Quel’Thalas. »

Les elfes de sang ne pouvaient pas se permettre de perdre le soutien des troupes de Sylvanas, en particulier dans le sud, près des Maleterres, là où le Fléau était toujours actif de l’autre côté de la Malebrèche en dépit de tous leurs efforts. Il n’avait pas menti à Aurora et Renthar lorsqu’il leur avait dit que leur situation dans les Terres fantômes était plus sûre, mais il n’était pas assez naïf pour croire qu’elle pouvait être défendue par les seules forces thalassiennes. Sans l’aide des Réprouvés, Tranquillien tomberait. Et qui pouvait savoir ce qui suivrait ?

Pour la deuxième fois depuis son retour de Quel’Lithien, il entendit les paroles de Renthar Eperlance résonner dans sa mémoire :

Nous ne sommes plus ses sujets.

Si Lor’themar était honnête envers lui-même, il ne pouvait pas nier qu’il l’avait su tout du long.

« Envoyer mes sujets épuisés aux devants de la mort en Norfendre, ou risquer de perdre une nouvelle fois Quel’Thalas face au Fléau. (Il entendit son propre rire comme s’il venait de très loin, et il lui rappela un de ceux de Rommath.) Il n’y a là aucun choix à faire, Sylvanas. »

La reine banshee le regarda froidement.

« J’attendrai vos forces à Fossoyeuse dans deux semaines, Lor’themar, répondit-elle. Ne me décevez pas.

— Oui, ma Dame. »

Elle fit demi-tour et s’apprêta à partir.

« Comment pouvez-vous faire ça ? »

Lor’themar fut à peine surpris par la colère désespérée qui animait la voix de Rommath. Le grand magistère semblait encore croire qu’il était possible de négocier avec Sylvanas.

« C’est du chantage ! continua Rommath. (Ses poings se crispaient autour de son bâton.) C’est vous qui nous avez suppliés de nous aider ! Nous ne vous avions pas demandé votre assistance, vous nous l’avez offerte de votre propre chef ! Comment pouvez-vous vous prétendre nos alliés et prendre nos terres en otage l’instant suivant ? »

Sylvanas le considéra un instant, réussissant on ne sait comment à le prendre de haut alors qu’il était plus grand qu’elle.

« Je ne vous ai jamais forcés à accepter mon offre, dit-elle. C’est vous qui avez choisi de le faire. Tout ce que je vous demande maintenant, c’est la volonté et la puissance nécessaires pour vaincre notre plus grand ennemi. »

Rommath lui lança un regard rempli de haine, mais Lor’themar prit la parole avant lui.

« Y a-t-il autre chose dont vous souhaitez discuter, Sylvanas ? »

En s’entendant parler, il avait l’impression d’être vaincu, dépourvu de volonté et de passion. Discuter, se moquait une petite voix. Comme s’il était possible d’avoir une discussion avec la reine banshee.

« Non. J’ai terminé, Lor’themar.

Shorel’aran, Sylvanas », conclut-il.

Un éclair traversa les yeux de Sylvanas lorsqu’elle entendit le salut thalassien, mais elle resta silencieuse. Lor’themar la regarda partir sans grand intérêt : il ne la suivit du regard que parce qu’il n’y avait rien d’autre à voir. Il se sentait aussi fragile qu’un brin d’herbe face au gel.

En se retournant, Lor’themar constata avec déplaisir qu’Aethas avait fait son apparition au cours de l’entrevue. Il se sentit vexé que l’archimage ait assisté à son humiliation, mais il ne lui restait plus assez d’énergie pour se soucier de son orgueil. Malgré la confusion qui l’habitait, son esprit était déjà en train d’établir des listes. Il avait l’habitude des guerres. Halduron ferait venir le capitaine Signesol et le lieutenant Coursaurore. Rommath avertirait les mages. Il pourrait en outre représenter les chevaliers de sang le temps que Liadrin soit informée. Aethas aurait enfin l’occasion de faire ses preuves. Lor’themar déambulait dans le corridor, comme perdu dans un rêve.

« Lor’themar ! »

Il s’arrêta et se tourna vers l’endroit d’où provenait la voix, tout en tentant de maîtriser l’expression de son visage afin de paraître attentif ou intéressé. Car la vérité était toute autre : il était littéralement épuisé. Il n’avait qu’une envie : regagner son bureau et être seul, afin de pouvoir s’occuper l’esprit avec des tâches nécessaires et ne demandant pas trop de réflexion, et oublier ne serait-ce que quelques instants les conséquences de cette entrevue.

Mais comme à son habitude, Rommath ne l’entendait pas de cette oreille.

« Lor’themar, répéta-t-il en arrivant à la hauteur du seigneur régent. Vous ne pensez pas sérieusement... Nous ne pouvons pas...

— Vous l’avez entendue, Rommath, l’interrompit Lor’themar. Soit nous partons pour le Norfendre, soit nous perdons le soutien des Réprouvés… et probablement du reste de la Horde par la même occasion. Alors, nous y allons, dit-il en s’apprêtant à le laisser.

— Les hôpitaux de Quel’Danas sont encore pleins de soldats blessés ! continua Rommath. Nous n’avons même pas pris le temps d’organiser un service funèbre décent pour nos morts… Par le Puits de soleil, Lor’themar !

— Nous n’avons pas le choix, Rommath. Ne le voyez-vous pas ? Si nous ne faisons pas ce que Sylvanas demande, nous risquons de perdre la partie de Quel’Thalas au sud de l’Elrendar !

— Eh bien, oubliez-la ! » finit par crier Rommath

Lor’themar se figea, stupéfait. Il se retourna lentement et vit le visage d’Halduron. Celui-ci était marqué par la même expression d’effarement.

« L’oublier ? (Sa voix commença à s’élever.) Savez-vous combien d’elfes, aussi bien sin’dorei que quel’dorei, ont perdu la vie en protégeant ces terres ? Et combien continuent de se sacrifier pour elle encore maintenant ? Et selon vous, je devrais juste l’oublier ? Avez-vous perdu la raison ?

— S’ils avaient su qu’à cause de leur sacrifice, vous deviendriez la marionnette d’un... d’un monstre, je suis sûr qu’ils auraient préféré mourir en vain plutôt que d’avoir donné leurs vies pour ce résultat ! »

Lor’themar n’arrivait pas à croire ce qu’il entendait. Le regard de Rommath ne contenait ni colère ni mépris, mais un désespoir brut qui ne lui ressemblait absolument pas. Tout au long de son mandat de régent, même si Rommath et lui s’étaient accrochés à plusieurs reprises, l’archimage n’avait jamais perdu son calme ni sa retenue. Mais là, son corps était comme agité de soubresauts. Du coin de l’œil, Lor’themar remarqua qu’une petite foule s’était rassemblée autour d’eux et il n’avait aucune envie de se donner en spectacle.

« Ne vous laissez pas impressionner par ses menaces, dit Rommath à voix basse. (Lor’themar réalisa avec effroi que le magistère était en train de l’implorer.) Elle ne fera que vous utiliser. »

Lor’themar serra les poings de colère.

« Je ferai tout ce qu’il faudra pour protéger Quel’Thalas et ses habitants, expliqua-t-il, même si cela signifie qu’il faut accepter d’être utilisé. Et vous obéirez à mes ordres, suis-je assez clair ?

— Et combien de temps pensez-vous pouvoir jouer à ce petit jeu ?

— Aussi longtemps qu’il le faudra », répondit Lor’themar, impassible.

Rommath s’était heurté à son obstination, et il ne pourrait pas facilement l’emporter sur le seigneur régent. Ce dernier se redressa et plongea ses yeux dans ceux de Rommath. Le magistère soutint son regard un instant, puis son corps tout entier parut s’affaisser. Il ferma les yeux.

« Un autre chef sin’dorei m’a un jour tenu un discours très similaire à celui-ci, Lor’themar, dit-il doucement en détournant le regard. À l’époque, je n’avais pas cherché à lui faire entendre raison. Bien au contraire, j’avais pensé que c’était lui qui était dans le vrai. »

Lor’themar sentit son sang se glacer dans ses veines.

« Il est aujourd’hui enterré sur Quel’Danas, continua Rommath. (Il eut un long soupir.) J’informerai dame Liadrin et le magistère Ligessang de votre décision, seigneur régent. Je vous ferai mon rapport dès que j’en saurai plus sur leurs préparatifs. »

Sur ces paroles, Rommath s’éloigna, les épaules voûtées.

À peine capable de réfléchir, Lor’themar regarda d’un air absent la silhouette du grand magistère s’éloigner jusqu’à disparaître au coin d’un mur.

« Lor’themar. »

La voix grave d’Halduron le ramena à la réalité. Lorsqu’il se tourna vers son ami, il remarqua que le général des forestiers le regardait étrangement, comme s’il le rencontrait pour la première fois. Lor’themar voulut le secouer, lui hurler d’arrêter de le regarder de cette manière.

« Quels sont les ordres du seigneur régent ? » s’enquit Halduron.

Sa roideur était déconcertante.

« Préviens la retraite des Pérégrins et l’enclave des Pérégrins, lui répondit-il. Informe-les de ce qui a été décidé. »

Halduron acquiesça et s’en alla après lui avoir lancé un dernier regard indéchiffrable.

Lor’themar regarda autour de lui et renvoya d’un froncement de sourcils les serviteurs et gardes du palais à leurs tâches respectives. Seul Aethas Saccage-soleil restait encore dans le hall et refusait d’être ignoré.

« Si vous vous rendez en Norfendre, apporterez-vous également votre soutien au Kirin...

— Le Kirin Tor peut bien faire ce qui lui chante, cela ne me concerne en rien, dit Lor’themar d’un ton brusque. Mais vu qu’un certain nombre de forces sin’dorei vont prendre prochainement la route du nord, il n’est pas déraisonnable de penser que vous allez bientôt voir arriver bon nombre d’entre elles à vos portes. Vous devrez faire de votre mieux pour les aider, Aethas. Maintenant, allez chercher Rommath. Je suis sûr qu’il n’aura aucun problème à vous trouver quelque chose à faire. (Le mépris de Lor’themar avait finalement eu raison de lui.) J’imagine que ce résultat vous satisfait, archimage. »

Aethas secoua la tête :

« Il est vrai que je voulais obtenir votre soutien en Norfendre, seigneur régent, mais pas de cette manière. Je vous prie de me croire lorsque je dis que j’aurais préféré que vous eussiez accepté de votre propre chef, et pas à cause de...

— Ma volonté est intacte, merci de votre sollicitude, l’interrompit de nouveau Lor’themar qui encaissait mal la pique dans les paroles d’Aethas. Et pour votre information, c’est toujours ma volonté qui gouverne Quel’Thalas jusqu’à nouvel ordre.

— Naturellement, Seigneur », répondit Aethas en s’inclinant légèrement en signe de conciliation. Mais lorsqu’il releva la tête, Lor’themar put voir que ses yeux n’exprimaient aucun sentiment d’excuse. Bouillonnant, Lor’themar fit demi-tour et laissa l’archimage seul sous les lourdes bannières rouge et or.

* * * * *

Journal du seigneur régent, 83e note.

Depuis le jour où j’ai été obligé d’entrer en politique, je ne me souviens pas d’une fois où j’ai dû proférer un mensonge aussi éhonté. Et pourtant, j’ai menti à Aethas et il le sait aussi bien que moi. Comme le sait quiconque ayant entendu ce que je lui ai dit… Ma volonté n’a en vérité que peu de poids. J’ai beau prétendre que mon pouvoir est réel, il ne s’agit en définitive que d’un numéro, un numéro exempt de toute honnêteté. Je peux choisir de me laver les mains de la situation, jouer le martyr, me poser comme victime et ne rien accomplir, ou je peux me battre et faire à mon tour des victimes, ce qui revient à devenir exactement ce contre quoi je me suis toujours battu. Si j’ai un jour justifié mes choix en appliquant une autre logique, je pense que je me mentais à moi-même. Eperlance avait raison : je dois parfois faire des pactes avec le diable, mais le Puits de soleil n’aurait peut-être jamais été restauré si nous n’étions pas descendus si bas. Aurora et lui peuvent continuer à dormir tranquilles, certains de ne pas avoir compromis leur éthique… Mais s’ils nient le fait qu’ils ne vivent que grâce à ceux qui ont eu à la sacrifier, alors ils se font autant d’illusions que moi.

Je n’ai jamais été si près de penser que la fin justifie les moyens. Mais les ruines de la terrasse des Magistères me hantent et me rappelleront à jamais le destin qu’une telle pensée peut entraîner. Voici donc la conduite que je suis, sachant qu’au final, les décisions que je dois prendre contraint et forcé n’en sont pas moins indéfendables. Il m’est impossible de concilier ces deux vérités et pourtant, il m’arrive parfois de les considérer l’une à côté de l’autre et presque de comprendre. Je pourrais qualifier cette révélation de profonde, si j’étais assez naïf pour ne pas prendre conscience que je ne fais que découvrir ce que Kael’thas, et Anasterian avant lui, avaient appris au cours de leurs règnes. Nous ne pouvons que suivre la route qui s’ouvre à nous avec toute la dignité dont nous sommes capables, aller chacun vers notre gloire ou notre fin et prier pour qu’il reste quelque chose de nos cœurs au bout du compte. Par le Puits de soleil, j’espère qu’il restera quelque chose du mien.