Sylvanas Coursevent : À l'orée de la nuit
par Dave Kosak

La Couronne de glace

Sylvanas Coursevent flotte dans un océan de confort, la pureté de l’émotion remplaçant toute sensation physique. Elle peut effleurer la béatitude, voir la joie, entendre la paix... Ceci est l’après-vie, sa destinée. L’océan éternel dans lequel elle s’est trouvée, après avoir péri en défendant Lune-d’argent. Elle s’y sent chez elle. Chaque fois qu’elle essaie de se remémorer cet endroit, ce souvenir s’estompe. Les sons s’éloignent davantage, la chaleur s’évanoui lentement... Cette vision revêt la pâleur d’un rêve à moitié oublié, si ce n’est pour l’horrifiante clarté de son dénouement : l’esprit de Sylvanas est violemment arraché. La douleur est si intense qu’elle laisse son âme meurtrie à jamais. Le rictus sur le visage d’Arthas Menethil, avec son sourire en coin et ses yeux morts qui se posent sur elle, tandis qu’il la ramène dans le monde... Qu’il la violente. Son rire... ce rire creux... Son seul souvenir lui donne la chair de poule !

***

« Sale fils de chien putride ! » hurla Sylvanas, repoussant d'un coup de pied un fragment disloqué de l’armure gelée du roi-liche. Sa voix, vide et terrifiante, s’était brisée sous le poids de sa haine. Son écho se répercuta entre les pics de la Couronne de glace en déferlant dans les vallées, telles les brumes écœurantes qui hantent depuis toujours ce cadre horrifique.

Elle s’était aventurée jusqu’ici, seule, là où se tenait cet ancien siège de pouvoir. Au sommet de la citadelle de la Couronne de glace, où un trône gelé dominait un plateau de glace blanche. Rien d’étonnant à ce que ce petit gamin égocentrique qu’elle avait connu soit venu s’installer ici, assis au sommet du monde. Mais où se trouvait-il à présent ? Éparpillé... Elle n’arrivait plus à ressentir sa malveillance rôder aux frontières de sa conscience. Son armure brisée gisait en morceaux sur le pic blanc devant son trône, entourée d’amas noircis de chair gelée, restes de ceux qui étaient finalement parvenus à le mettre à genoux.

Sylvanas regrettait de ne pas avoir été là pour le voir tomber. Elle ramassa un gantelet fracassé, celui de la main qui avait autrefois brandi Deuillegivre. Il est enfin mort. Mais pourquoi ressentait-elle un tel vide à l’intérieur ? Pourquoi vibrait-elle encore de rage ? Elle lança violemment le morceau d’armure du haut du pic et le regarda disparaître dans les brumes tourbillonnantes.

Elle n’était pas seule. Neuf esprits chatoyants encerclaient le pinacle, leurs visages masqués tournés vers elle, leurs formes éphémères soutenues par de gracieuses ailes sans substance. C’étaient les val’kyrs, les jeunes filles guerrières des temps anciens, autrefois soumises à la volonté d’Arthas. Pourquoi demeuraient-elles en ce lieu ? Sylvanas n’en savait rien, et peu lui importait. Elles se tenaient à l’écart, totalement muettes, immobiles, même au plus fort des hurlements et de la rage de Sylvanas. Étaient-elles en train de l’observer ? De la juger ? Elle les ignora et s’avança dans la neige crissante, jusqu’au siège du pouvoir d’Arthas.

Quelqu’un d’autre était assis sur le trône.

Sylvanas pensa d’abord qu’il s’agissait du cadavre d’Arthas, exposé de manière moqueuse en ce lieu d’honneur et enfermé dans un bloc de glace, mais la silhouette ne correspondait pas. Elle approcha du trône et balaya de la main la surface de la glace, essayant d’identifier la silhouette distordue piégée à l’intérieur. Un humain, oui... Elle reconnut la forme d’une plaque d’épaule de l’Alliance. Mais le corps était très gravement brûlé, la chair exposée sous la peau craquelée, comme un morceau de viande rôtie. Il portait la couronne d’Arthas, et ses yeux... cette lueur de conscience...

Ils l’ont remplacé. Un nouveau roi-liche siégeait sur le trône !

À nouveau, Sylvanas rugit, le choc se changeant en une rage explosive. Elle frappa d’abord la paume de sa main sur la glace, puis avec le poing serré. La glace se lézarda. Le visage immobile à l’intérieur s’ouvrit en deux, derrière une toile de fissures. Son hurlement s’éteignit, disparaissant dans les brumes qui enveloppaient le pic. Ils l’ont remplacé. Cela veut-il dire qu’il y aura éternellement un roi-liche ? Bande d’idiots. Présumer naïvement que leur marionnette de roi ne se mettrait pas un jour à pervertir le monde pour servir ses propres desseins... Ou pire, qu’il ne devienne l’arme émoussée de quelque chose de bien plus terrible...

C’était une amère surprise. Elle avait espéré s’aventurer ici triomphante, et non pas découvrir une nouvelle défaite. La victoire était creuse. Mais elle s'éloigna du trône, se redressa et accepta que le cycle soit voué à continuer. Arthas était mort. Quelle importance si un autre cadavre occupait son trône vacant ? Sylvanas Coursevent avait obtenu sa vengeance. La vision qui les avait guidés, elle et son peuple pendant des années, s’était enfin concrétisée. Et pas une seule fibre de sa carcasse desséchée réanimée ne se souciait de ce qu’il pourrait advenir du monde à présent.

C’était terminé désormais. Une partie d’elle était même un peu surprise de se trouver encore là, sans cette présence persistante qui rôdait sans cesse derrière ses pensées. Elle s’éloigna du trône et se tourna lentement pour couvrir du regard le monde gris et froid qui l’entourait. Ses pensées retournèrent vers ce lieu de béatitude, vers cet aperçu à demi oublié de ce qui se trouvait au-delà... Chez elle. L’heure était venue.

Lentement, elle se fraya un chemin jusqu’au rebord déchiqueté de la plateforme de glace. À mille pieds en contrebas, couverte par les nuages, se trouvait la forêt de fragments de pointes de saronite qu’elle avait parcourue un peu plus tôt. La chute seule ne serait pas en mesure de la tuer : sa chair inanimée était quasiment indestructible. Mais les pointes, le sang durci d’un Dieu très ancien, pourraient non seulement déchirer son corps en lambeaux, mais également anéantir son âme. Elle n’aspirait qu’à cet instant... Un retour à la paix. L’œuvre qu’elle avait entamée dans les forêts de Lune-d’argent s’était enfin achevée avec la mort d’Arthas.

Elle saisit son arc dans son dos et le jeta au sol. Il heurta la glace irrégulière en produisant un bruit sec. Elle enleva ensuite son carquois. Les flèches se renversèrent, dégringolant le long du flanc de la citadelle de la Couronne de glace, puis disparaissant une par une dans la brume. Le carquois vide tomba sans un bruit sur le sol à ses pieds.

Sa cape sombre et élimée, libérée de l’étreinte des armes qu’elle venait d’abandonner, se mit à voltiger autour de son cou, soulevée par le vent cinglant. Elle ne ressentait pas le froid, à peine une sourde douleur. Bientôt, elle ne sentirait plus rien. Elle pouvait déjà percevoir son esprit atteindre un lieu de quiétude, pour la première fois depuis près d’une décennie. Son poids bascula vers l’avant et le vide. Elle ferma les yeux.

D’un seul mouvement, les val'kyrs se tournèrent en silence pour lui faire face.

Gilnéas

« En av... » cria le maréchal, son ordre coupé net par la balle de mousquet qui lui emporta la mâchoire inférieure. La muraille devant lui était ébréchée, mais offrait toujours une couverture aux tireurs embusqués sous la pluie battante. Le ciel lourd venait littéralement de se crever au-dessus de leurs têtes, détrempant aussi bien les attaquants que les défenseurs. Le maréchal s’effondra, dégringolant le long d’un tas de gravats comme un sac de bois mort, avant d’arrêter sa course dans la boue épaisse en contrebas. Ses troupes, aussi embourbées que les démolisseurs et les chariots à viande de son artillerie, n’avancèrent pas d’un pouce. Tout homme normal serait mort pour moins que ça, mais le maréchal étant déjà mort, il s’extirpa tant bien que mal de la boue, vomissant du sang coagulé et de l’ichor par ce qui restait de son visage.

Au nord, près d’une longue étendue de champs en friche et de l’autre côté du rideau de pluie vaporeux, Garrosh Hurlenfer tentait de comprendre ce qui était en train de se produire au front. Il pouvait apercevoir la silhouette grise de la grande muraille gilnéenne, fendue par d’énormes failles obliques, là où le cataclysme l’avait largement déchirée. Si ses kor’krons s’étaient trouvés sur le front, ils auraient foncé droit au travers. Il grogna, tandis qu’un groupe d’éclaireurs des Réprouvés s'approchaient dans la boue, débraillés et malmenés. Même dans la victoire, les Réprouvés ressemblaient à des cadavres. Dans la défaite, c’était forcément pire.

« Vos éclaireurs ne servent à rien. Je les ai envoyés harceler les défenses de la muraille et ils reviennent en rampant comme des chiens battus. », Garrosh renifla, sans même jeter un regard à son compagnon. Le grand orc à la peau brune était harnaché de sa plus menaçante tenue de bataille et ses biceps tatoués aux veines saillantes dépassaient de ses épaulières ornées de défenses acérées. Même s’il se tenait juste devant sa tente, il refusait de reculer d’un pas pour s’abriter de la pluie, qui ruisselait le long de son visage renfrogné et à la mâchoire noircie.

À côté du grand orc, et abrité sous la marquise de la tente, le maître apothicaire Lydon avait vraiment l’air chétif. Son visage vérolé se crispa sous la pagaille emmêlée gris-violacé qui lui tenait lieu de chevelure, tandis qu’il essayait de formuler une réponse qui ne lui vaudrait pas une autre salve d’injures de la part du chef de guerre. « Je peux vous assurer qu’ils infligent tout autant qu’ils subissent », risqua-t-il sur un ton mesuré, de sa voix rêche et caverneuse. « Les défenses gilnéennes sont très certainement en pleine déroute. »

« Alors pourquoi est-ce que vos éclaireurs se replient en boitant, au lieu de pousser en avant ? », Garrosh renversa un tonneau d’un coup de pied. Derrière lui, ses troupes se profilaient sous la pluie : quatre compagnies d’orcs et de taurens d’élite soigneusement sélectionnés, soutenues par cinq bataillons de robustes guerriers d’Orgrimmar. Les troupes s’étalaient sur les champs des Pins-Argentés, telle une mer de visages verts et bruns, se détachant sur un fond de bannières rouge vif. « Et où sont les régiments de Lordaeron qu’on m’avait promis ? Ils sont censés submerger la brèche. Nous perdons du temps. »

Lydon savait qu’il valait mieux éviter de débattre de tactique avec le chef de guerre borné, mais il avait senti le désespoir fondre sur lui, au fur et à mesure que l’heure de l’attaque approchait. Il passa sa langue violacée sur ses lèvres grises et essaya de répondre nonchalamment, tout en espérant arriver à susciter un peu de discernement. « Ralentis par la pluie, sans doute... Mais ils ne devraient plus tarder. Il s’agit... vraiment... de l’élite de Lordaeron. Le cœur même de notre infanterie, et l’épine dorsale de tout notre effort de guerre... ».

Garrosh se frotta la joue. Il observa le terrain et positionna mentalement l’infanterie et la cavalerie en approche, tandis que Lydon s’exprimait.

« Mais vous ne pouvez pas simplement les envoyer à travers la brèche centrale de la muraille », continua Lydon. « C’est un... un point d’étranglement. Bien fortifié, étroitement surveillé. Des troupes lourdes montées ne pourraient pas manœuvrer à travers la brèche. Elles se feraient faucher par les tirs de mousquets depuis les décombres. Vous comprenez forcément que... ».

« Évidemment que je comprends ! », répondit Garrosh. « La porte est enfoncée. Il ne reste plus qu’à y coller un bon coup de pied. C’est en cela que les vôtres sont compétents. » Le chef de guerre regardait désormais fixement le maître apothicaire, son regard froid rivé sur la pâle lueur jaune qui emplissait les orbites de ce dernier. « Vous êtes déjà des cadavres, quasiment impossibles à tuer. Vous submergez le point d’étranglement, vous ouvrez la voie pour le reste de la Horde, fraîche et avide. Nous chargerons sur un pont de corps disloqués, si c’est nécessaire ! C’est ainsi qu’on brise des fortifications ! C’est ainsi qu’on gagne des guerres ! »

Le maître apothicaire leva deux doigts osseux. « Mais si nous pouvions simplement utiliser... une petite pincée de peste... Histoire d’ouvrir une brèche... Même pas assez pour faire le moindre... Juste un soupçon ! Plus pour causer la peur et la panique que pour faire de réels... »

Le revers de la main de Garrosh fendit le ciel, éclaboussant la tente d’une gerbe de pluie scintillante, avant de venir s’écraser sur la joue de Lydon. Le maître apothicaire tituba comme si un cheval venait de lui donner un coup de sabot, et seule la force de sa volonté lui permit de ne pas perdre l’équilibre, en dépit de la puissance de l’impact.

« Si vous suggérez d’utiliser ne serait-ce qu’un grain de cette saloperie que vous cachez encore je ne sais où, je vous ferai brûler, vous et toute votre cité-égout », gronda Garrosh. Puis, il se tourna à nouveau pour observer l’action.

Humilié, le maître apothicaire Lydon marmonna un « Oui, chef de guerre », à peine audible à travers ses dents serrées. Puis, il prit un instant pour enfouir sa colère au plus profond de lui. Où est donc passée la Dame noire, Sylvanas ? se demanda-t-il, en levant ses orbites vides vers le ciel grisâtre. Pourquoi n’est-elle pas là pour contrer cet animal ?

La Couronne de glace

Sylvanas chancelait au bord du pic de la Couronne de glace, les yeux fermés. Elle étendit les bras. En dépit du vent et du froid mordant, elle ne ressentait qu’une sourde douleur.

Elle sentit une présence à proximité et ouvrit les yeux. Les val’kyrs avaient flotté jusqu’à elle, suffisamment près pour qu’elle puisse voir leurs armes scintiller le long de leurs cuisses fantomatiques. Que lui voulaient-elles ?

Sans prévenir, une vision emplit son esprit. Un souvenir. Elle se trouvait dans une chambre chaleureuse, baignée par le soleil. Des rais de lumière dorée dardaient au travers de la fenêtre, illuminant d’inoffensifs grains de poussière et projetant des motifs élaborés sur le sol. C’était sa chambre. Dans une autre vie. Elle n’avait pas encore vu passer son vingtième automne, mais déjà la jeune Sylvanas était la chasseresse la plus prometteuse de sa famille. Elle enfilait ses longues bottes de cuir jusqu’à mi-cuisse, alignant soigneusement leur laçage pour le nouer de manière décorative. Elle ajustait la broderie à motif de feuilles, puis se relevait d’un bond de son lit, afin d’admirer son reflet dans le miroir. Sa longue chevelure blonde flottait comme de l’eau, parfaitement translucide à la lumière du soleil. Elle se penchait devant le miroir, afin d’arranger ses cheveux, jusqu’à ce qu’ils se mettent en place à la perfection autour de ses longues oreilles gracieuses. Il ne lui suffisait pas d’être la meilleure chasseresse de la famille. Il fallait aussi qu’elle soit belle à couper le souffle pour tous ceux qui auraient l’honneur de la croiser. Elle était d’une telle vanité...

C’était un souvenir étrange et oublié. Et il ramena Sylvanas au bord du pic. Qu’est-ce qui avait bien pu faire remonter ce souvenir ? Cette existence était pourtant définitivement perdue.

Un autre souvenir submergea ses sens. Elle était à présent accroupie derrière un affleurement de roche lisse du bois des Chants éternels. Le feuillage d’automne bruissait au-dessus d’elle, masquant le bruit des pas de son compagnon qui se précipitait vers elle, avant de plonger pour se cacher à ses côtés. « Ils sont trop nombreux ! », aboya-t-il, avant de faire silence alors qu’elle levait un doigt. « Nous n’avons que deux douzaines de forestiers là-haut », dit-il, sa voix se réduisant à un murmure. « Ils n’y survivront pas ! », Sylvanas ne détournait pas le regard de la masse sombre de cadavres titubants qui se frayait un chemin vers le gué de la rivière. C’était un moment clé de la Troisième Guerre, quelques heures à peine avant la chute de Lune-d’argent face à l’armée d’Arthas.

« Il faudrait simplement qu’ils les retardent, le temps que nous puissions fortifier les défenses du Puits de soleil », répondit-elle, sur un ton mesuré.

« Ils mourront ! »

« Ils ne sont que des flèches dans notre carquois », répondit Sylvanas. « Ils nous seront utiles si nous voulons remporter ce combat. »

Était-elle sans cœur ? Vide ? Non... Elle était une combattante. Avec un cœur de guerrier.

Puis, aussi soudainement que le précédent, un troisième souvenir s’imposa. « Héritiers légitimes de Lordaeron ! », clama Sylvanas en brandissant son arc. Son avant-bras, toujours svelte et musclé, arborait désormais une teinte bleu-gris. Mort. La scène était très différente à présent. Cette vision baignait dans la lueur froide d’un souvenir vécu après la mort. Devant elle attendait une masse grotesque et tremblante de cadavres, leurs armures en lambeaux, leurs corps brisés, dégageant une puanteur inimaginable. Leurs regards, plaintifs et désespérés, lui rappelaient subitement ceux d’enfants. Ils la dégoûtaient... Mais leur besoin lui offrait du pouvoir. « Le roi-liche vacille. Votre volonté vous appartient. Comptez-vous désormais devenir des parias sur vos propres terres ? Ou bien accepterons-nous les cartes cruelles que le destin nous a distribuées, afin de reprendre notre place en ce monde ? »

Ses questions furent accueillies par des gargouillements, puis une clameur rauque, presque désespérée. Des poings osseux se levèrent vers le ciel. Ces pauvres gens... Des paysans, des fermiers, des prêtres, des guerriers, des seigneurs et des nobles... Ils n’avaient pas encore compris ce qui leur était arrivé. Il suffisait que quelqu’un, qui que ce soit, leur affirme qu’ils avaient leur place quelque part, pour qu’ils soient submergés par une sensation électrisante. « Nous sommes abandonnés. Nous sommes... réprouvés. Mais quand le soleil se lèvera demain, la capitale sera nôtre », énonça-t-elle. Et voilà qu’à présent, ils rugissaient.

« Mais... et les humains ? », demanda un jeune alchimiste, alors que le vacarme s’atténuait. Sylvanas l’avait déjà vu au cours des combats de la nuit précédente. Une froide intelligence luisait dans ses orbites... Il s’appelait Lydon. Il avait déjà appréhendé sa situation, en faisant référence aux humains comme à une race séparée. C’est là qu’elle s’était dit qu’elle pourrait lui trouver une utilité.

« Les humains joueront leur rôle », répondit-elle, son esprit calculateur déjà en branle. « Ils pensent qu’ils vont libérer la cité. Laissez-les se battre en notre nom et s’épuiser pour notre bénéfice. Ils ne sont... », elle hésita sur une analogie dont elle avait déjà fait usage, «...que des flèches dans notre carquois. »

La masse houleuse de morts-vivants applaudit, toussa et s’époumona joyeusement en signe de consentement. Sylvanas balaya froidement la foule du regard. Tout comme vous, se dit-elle. Des flèches que je pointerai vers le cœur d’Arthas.

Toujours un cœur de guerrier ? Elle était devenue glaciale. Non, elle n’avait pas changé. Dans la mort comme dans la vie.

Sylvanas secoua la tête pour éclaircir sa vision. Il s’agissait de ses souvenirs, mais ce n’était pas elle qui s’en souvenait. On était en train de les lui arracher. Les val’kyrs étaient en train de les lui arracher. Les esprits muets flottaient autour d’elle, l’observant en silence. Elles sont en train de me sonder, s’aperçu-t-elle. De me juger !

Elle inspira l’air glacé dans ses poumons, les yeux soudain débordants de vie. « On ne me jugera pas ! », lança-t-elle, en se détournant du rebord pour faire face à ses accusatrices. « Ni vous, ni personne. » Sa furie montait au fond d’elle. Sa complainte de la banshee serait-elle efficace contre ces... choses ?

Mais elle n’avait pas besoin de se battre. Elle en avait terminé. « Reculez », ordonna-t-elle. « Et sortez de ma tête ! »

Sylvanas recula, le vent fouettant sa chevelure et faisant claquer sa cape effilochée. Les souvenirs de celle qu’elle avait été et de ce qu’elle était devenue, formaient un nœud dans son estomac, et elle se mouvait à présent dans le but de le dénouer. Elle ne serait plus la maîtresse vengeresse d’une race bâtarde de cadavres pourris. Son travail était terminé et le prix qui lui avait été si longtemps refusé l’attendait désormais. N’aspirant plus qu’à la béatitude de l’oubli, elle se laissa tomber en arrière depuis le sommet de la citadelle de la Couronne de glace. Le vent grondait à ses oreilles, tel une lamentation croissante. Le pinacle, et les val’kyrs silencieuses à son sommet, disparurent...

Son corps explosa sur les fragments de saronite en contrebas, dans un écrasement irrévocable.

Gilnéas

Comme dans un rêve, le cœur de l’armée de morts-vivants de Lordaeron s’écrasa sur la ligne de front. Les ordres criés semblaient étrangement étouffés. La cavalerie lourde fonça à travers la brèche, les sabots squelettiques parvenant tant bien que mal à trouver des prises sur les débris effondrés de la muraille. Les Réprouvés luttaient pour passer, la brèche étant parfois juste assez large pour être franchie par quatre cavaliers de front.

Puis, l’artillerie des défenseurs fit feu, dans un craquement sourd qui sembla se répercuter alentour. Cavaliers et montures explosèrent en un nuage de poussière et de chair, là où les projectiles avaient fait mouche. Les tirs de mousquets claquaient, comme les grondements de tambours distants. Ligne après ligne, les troupes s’effondraient. Mais ces vétérans avaient survécu aux horreurs de la Couronne de glace. Ils se déversaient à travers la brèche, en un flot incessant, afin d’amener le combat jusqu’aux défenseurs en position de l’autre côté. La seconde vague arriva, projetant des grappins vers le sommet des remparts, tandis que de l’huile se déversait sur eux. D’un seul coup, le front tout entier se changea en brasier. Et toujours les tirs continuaient. Et toujours, les Réprouvés chargeaient.

Certains parvinrent à atteindre le sommet des remparts, pour y être aussitôt terrassés. Les défenseurs n’étaient pas humains. Ces créatures lupines enragées qui rôdaient à travers toute la forêt des Pins-Argentés, constituaient une force combattante organisée. Là où les mousquets et les épées échouaient, les crocs et les griffes déchiraient l’armée des morts-vivants.

Les Réprouvés déferlèrent à nouveau, leurs armes couvertes de sang, tout en pataugeant sous la pluie. Les silhouettes qui combattaient étaient grises dans la brume et leurs cris tels des échos silencieux lorsqu’elles se faisaient réduire en pièces. À présent, même les défenseurs commençaient à chanceler. Ils en avaient tué tellement... Se pouvait-il qu’il en reste encore ?

La première vague d’orcs prit les Gilnéens par surprise. Les forces de la Horde s’élancèrent sur un tapis de cadavres, la soif de la victoire dans les yeux et la gorge. Tout était silencieux désormais. Puis ce fut terminé.

À la place se dressait la Barricade, les fortifications à moitié achevées qui bordaient la frontière entre Lordaeron et ce qu’on appelait désormais les Maleterres. Le maître apothicaire Lydon était là, son bras gauche manquant, le visage lacéré par une énorme balafre. Il parlait dans l’urgence avec les siens, mais aucun son n’était audible. Il orchestrait des défenses de dernière minute de la Barricade et il ne disposait que de très peu de temps. Le cœur de l’armée des Réprouvés avait été sacrifié à Gilnéas.

Le peu qui restait affrontait une force organisée d’humains et de nains marchant vers l’ouest, galvanisée par sa victoire à Andorhal. Les troupes épuisées encore en poste à la Barricade n’avaient que peu d’espoir de vaincre. Le reste de la Horde était introuvable.

Ce n’est pas réel, réalisa Sylvanas, soudain consciente qu’elle observait des évènements fantomatiques qui se déroulaient sous ses yeux. Elle était morte. Elle le sentait. Mais son esprit était piégé dans les limbes. Qu’est-ce que cela veut dire ?

La dernière chose dont elle se souvenait, c’était d’être en train de tomber vers une mort certaine. Ces visions... Elles ressemblaient à des souvenirs d’évènements qui ne s’étaient pas encore produits. D’où venaient-elles ? Où était-elle à présent ?

La capitale se retrouva soudain assiégée. Le roi Wrynn se tenait non loin des décombres en flammes de la tour des zeppelins et il dessinait des schémas de Fossoyeuse pour ses généraux. Il avait déjà mené un assaut contre la cité. Il avait foi en sa victoire.

Partout dans l’enceinte de la cité, des bûchers grondaient. Sylvanas bouillonnait de colère... L’Alliance était déjà en train de brûler les cadavres. Non... Un instant... Elle essaya de trouver un sens à la vision indistincte. Les rares Réprouvés survivants sont en train de se jeter eux-mêmes dans les bûchers, réalisa-t-elle, plutôt que d'affronter leurs exécuteurs.

« Ce n’est pas réel ! », lança Sylvanas, sa voix résonnant dans sa tête et ressemblant à celle qu’elle avait eue quand elle était en vie. Son peuple était-il vraiment si faible ? Non... non ! Garrosh n’avait fait qu’assassiner l’élite de ses troupes pour ses propres campagnes dénuées d’intérêt. Le commandement des Réprouvés avait été éventré. Voilà ce que les visions lui montraient.

Les brumes se refermèrent complètement, tandis que l’avenir se faisait indistinct. Sylvanas ne pouvait plus sentir son corps. Elle flottait dans des sortes de limbes. Elle prit conscience qu’elle pouvait se voir et leva les mains, avec une stupéfaction silencieuse. Sa chair était à nouveau d’un rose doré, ferme et lumineuse, telle qu’elle avait été au cours de sa vie. Mais elle n’était pas seule ici.

Le souffle coupé, elle se rendit compte qu’elle était encerclée. Neuf guerrières planaient en cercle autour d’elle et leur beauté éclipsait même la sienne. Les val’kyrs lui apparaissaient telles qu’elles avaient été vivantes. Certaines avaient une chevelure noir de jais qui tombait le long de visages hâlés, aux yeux bleus brillant comme des joyaux. D’autres étaient dotées de crinières blondes, de la couleur pâle et brillante du soleil se reflétant sur la neige. Leurs visages étaient doux, mais leurs mâchoires carrées. Leurs bras étaient lisses et musclés. Leurs cuisses larges et fortes. Chacune brandissait une arme différente : une lance, une hallebarde, une immense claymore à deux mains, qui s’étendait du menton jusqu’au sol, baignant dans une aura étincelante d’acier poli. Chacune était la plus grande guerrière de sa génération.

Elles étaient toutes comme moi, constata Sylvanas. Vaniteuses, victorieuses et fières.

« Oui, nous l’étions », dit la val’kyr blonde armée de la claymore, répondant à Sylvanas comme si elle avait parlé tout haut. Sa voix était enveloppante et pleine de force. Je suis Annhylde l’Invocatrice, et voici mes sœurs vierges combattantes. Nous sommes les neuf dernières encore en existence. Nous avons servi les guerriers du nord au cours de notre vie et nous avons choisi de continuer à servir dans la mort. »

« Pour servir le roi-liche. »

La vision d’Annhylde parut affectée. « Avez-vous pu choisir de servir le roi-liche ? », demanda-t-elle.

« Qu’est-ce que c’est ? Que sont ces visions ? », demanda Sylvanas.

« Des visions de l’avenir », expliqua Annhylde. « Toute vie laisse un sillage derrière elle en s’éteignant. Voici le vôtre. »

« Pas besoin d’une boule de cristal pour voir Hurlenfer dilapider les ressources de la Horde et la réduire en charpie dans sa soif de conquête. » Sylvanas ressentit la vieille rancœur refaire surface, sans pour autant sentir la réaction de son corps. Elle ne sentait vraiment rien. « Où m’avez-vous emmenée ? Je devrais être morte. »

« Vous l’êtes », répondit une autre val'kyr à la chevelure de la couleur du charbon.

« J’ai déjà goûté à l’oubli », protesta Sylvanas. « Vous me retenez dans les limbes. Pourquoi ? »

Annhylde resta patiente, parlant d’une voix apaisante et mesurée. « Pour vous montrer les conséquences de votre disparition, et pour vous offrir un choix... »

« J’ai déjà fait mon choix », l’interrompit Sylvanas.

« Votre peuple va périr ! », lança la val’kyr aux cheveux noirs. Elle avait clairement été la plus jeune des vierges combattantes de son vivant et semblait être la moins patiente dans la non-mort.

Sylvanas pensa aux siens. Ils avaient tant accompli depuis leurs funestes origines, cette meute déconcertée et alanguie de cadavres, regroupée autour des ruines de la capitale dévastée de Lordaeron... Les Réprouvés étaient devenus une vraie nation, désormais. Une masse hideuse, fétide et pourrissante de carcasses sans vie, douée pour le combat, dévastatrice de par sa maîtrise des arts des arcanes, et ne s’encombrant pas des entraves de la moralité. Ils avaient été aiguisés pour devenir l’arme ultime. Son arme. Et ils avaient porté le coup décisif pour lequel elle les avait conçus. Elle n’avait que faire de leur destinée.

« Qu’ils périssent ! », gronda Sylvanas. « J’en ai terminé avec eux ! »

Annhylde leva une main pour apaiser sa jeune sœur d’armes. « Silence, Agatha. Elle ne sait pas. Elle doit en voir plus. » La chef des val’kyrs riva l’éclat de ses yeux verts dans ceux de Sylvanas, le regard empli de tristesse. « Sylvanas Coursevent, l’oubli auquel vous aspirez vous appartient. Nous ne vous arrêterons pas. »

Les yeux d’Annhylde se fermèrent et aussitôt les visages disparurent en se fondant dans leurs formes spectrales sans visage.

Alors, Sylvanas se sentit projetée en arrière, en perdant tout repère sensoriel. Tout disparu et le temps s’arrêta.

« Elle est perdue ! », se lamenta Agatha.

Gilnéas

La pluie continuait de tomber, incessante, transformant le terrain au pied de la muraille gilnéenne en marécage. Tandis que Garrosh passait en revue les rangs des Réprouvés, les pattes de son grand loup de guerre s’enfonçaient profondément dans la boue. L’eau de pluie ruisselait sur son visage et se vaporisait sur le chaume de son crâne rasé.

« Les Gilnéens se recroquevillent derrière leurs grands murs de pierre », aboya le chef de guerre, sa voix profonde surpassant le grondement de la pluie et du tonnerre. « Vous, citoyens de Lordaeron, vous connaissez leur histoire. Quand leurs alliés humains ont eu besoin d’eux, qu’ont-ils fait ? Ils se sont emmurés et se sont cachés. ».

Les épées frappèrent les boucliers. Tous les Réprouvés ne se raccrochaient pas aux souvenirs de leur ancienne vie, mais ceux dont c’était le cas ne nourrissaient aucune affection pour le royaume qui avait tourné le dos au monde en son heure la plus noire.

Garrosh continua, la tête haute, tandis que ses mots retentissaient. « Ils vivent dans le déshonneur. Comment pensez-vous qu’ils combattront ? Avec honneur ? » Un rire guttural s’ensuivit. « Non, ils connaîtront la mort des couards et on se souviendra d’eux comme tels ! Mais votre gloire vivra, par les mots et les chants. » Garrosh Hurlenfer se tourna pour faire face au rempart brisé de Gilnéas, saisissant la légendaire hache Hurlesang dans son dos, puis pointant sa lame dentelée vers les parapets effondrés. « Les murs tombent, mais l’honneur est éternel ! »

Le maître apothicaire Lydon fit courir ses doigts osseux dans sa chevelure enchevêtrée. Le rugissement des orcs, des taurens et des Réprouvés couvrait le grondement du tonnerre. Comment fait-il ? se demanda Lydon. Mes frères Réprouvés applaudissent leur anéantissement imminent !

Lydon essaya désespérément de former les mots, une dernière supplique de bon sens allant à l’encontre du plan de Garrosh. Il essaya d’imaginer ce que la Dame noire aurait dit, comment elle aurait tempéré sa soif de sang. Sa mâchoire s’ouvrit, mais aucun mot n’en sortit.

Un chahut distant se déclencha à l’arrière des troupes des Réprouvés.

Garrosh éperonna son loup de guerre vers le flanc de l’armée, afin de libérer le champ pour la charge. « Héros des Réprouvés ! Vous êtes la pointe de ma lance. Élevez vos bras. Élevez vos voix. Et n’arrêtez pas avant d’avoir élevé la bannière de la Horde sur ces murs. » Hurlesang s’abattit. « Chaaaaaargez ! »

« ANNULEZ CET ORDRE ! », hurla une voix venue du nord. L’appel de la reine banshee convoyait une telle puissance et une telle pureté que la pluie elle-même sembla s’arrêter de tomber à son ordre. Un éclair déchira le ciel et le tonnerre retentit comme un marteau sur la pierre. Tous les visages se tournèrent vers elle, la Dame noire chevauchant sa monture squelette, sa cape noire claquant dans la furie de sa charge, les yeux masqués par une capuche ruisselante d’eau de pluie. En la voyant, les Réprouvés laissèrent tomber leurs armes dans la boue, baissèrent la tête et s’agenouillèrent.

Le maître apothicaire Lydon ne tomba pas à genoux, même si ces derniers manquèrent de le trahir à la vue de la libératrice des Réprouvés. Il s’avança maladroitement, sa longue robe traînant mollement dans la boue, et saisit les rênes de la monture lorsqu’elle s’arrêta enfin. « Dame noire », murmura-t-il, le souffle coupé par le soulagement.

Puis il cligna les yeux d’étonnement. Dame Sylvanas était escortée de chaque côté par d’abominables val’kyrs, leurs corps chatoyants portés dans les airs par des ailes translucides.

Garrosh approchait à présent sur la route creusée d’ornières, l’armée silencieuse et agenouillée des Réprouvés s’étendant tout autour de lui, comme des milliers de statues silencieuses. La soif de sang brillait dans ses yeux. Lydon ne put s’empêcher de reculer, en se recroquevillant sur lui-même.

Mais Sylvanas ne cilla pas. Et elle ne releva pas non plus sa capuche en signe de respect. Elle leva le menton, en un geste subtil. Ses mots résonnèrent de manière tonitruante. Ils étaient destinés à Garrosh, mais prononcés assez fort pour que tous puissent les entendre.

« Hurlenfer. Gilnéas va tomber. Et la Horde remportera sa récompense  », fit-elle. « Mais si vous voulez vous servir de mon peuple, nous le ferons à ma manière. » Elle releva sa cape par-dessus son épaule, révélant sa peau grise pommelée et les plaques ornées de plumes de son armure noire sophistiquée. « Mes trois navires les plus rapides ont déjà été envoyés vers la côte sud pour détourner l’attention de la capitale gilnéenne. Et je rassemble en ce moment même des renforts depuis le Glas. »

L’apothicaire Lydon tourna la tête d’un air interloqué en entendant cette remarque énigmatique. Pour autant qu’il se souvienne, il ne restait rien du Glas, à part un vieux cimetière...

Plus important encore, quelque chose avait changé dans la présence de sa souveraine. Sa voix, toujours terrifiante, semblait désormais plus tranchante, comme si elle parlait avec la force irrévocable des dieux. Et que penser de ces val’kyrs qui flottaient silencieusement à ses côtés ?

« Ma dame », murmura Lydon. « Où étiez-vous passée ? »

Elle baissa les yeux vers son sujet et l’apothicaire Lydon ne put que reculer, les rênes de la monture échappant à ses mains tremblantes.

Les ténèbres

Dame Sylvanas Coursevent tombait en chute libre. Mais non pas physiquement... car son corps avait été anéanti au pied de la citadelle de la Couronne de glace. C’était son esprit qui tombait, perdu, comme un vaisseau sans gouvernail en pleine tempête.

Comment était-elle arrivée là ? Elle ne s’en souvenait pas. Avait-elle été tuée par Arthas ? S’était-elle suicidée ? Avait-elle été soumise au jugement des val’kyrs ? Le temps n’avait aucun sens ici. Sa vie entière ne lui apparaissait pas comme une série d’évènements, mais comme un seul instant, une étincelle de conscience au cœur d’un vide infini.

Elle ne voyait que les ténèbres.

Et puis, elle ressentit... vraiment, quelque chose, pour la première fois depuis bien longtemps. Elle se recroquevilla, souffrant le martyre.

Elle était là. Elle sentait son esprit à nouveau entier, mais ce n’était que pour souffrir. Elle ressentait à nouveau, mais rien qu’une douleur abjecte. Le froid. Le désespoir.

La peur.

Elle n’était pas seule dans les ténèbres. Il y avait des choses qu’elle ne reconnaissait pas, car rien d’aussi terrible ne pourrait exister dans le monde des vivants. Des griffes la déchiraient, mais elle n’avait pas de bouche pour hurler. Des yeux l’observaient, mais elle n’avait aucun moyen de les voir.

Les regrets.

Elle perçut une présence familière. Elle la reconnut. La voix sarcastique qui l’avait autrefois tenue à sa merci. Arthas ? Arthas Menethil ? Ici ? Son essence fondit sur elle, désespérée, puis se déroba, horrifiée en la reconnaissant. Le gamin qui allait devenir le roi-liche. Ce n’était qu’un garçonnet blond terrifié, subissant les conséquences de toute une vie d’erreurs. S’il y avait eu une seule partie de l’âme de Sylvanas qui n’avait pas été à cet instant déchirée et tourmentée, elle aurait pu ressentir, pour la première fois, une minuscule ébauche de pitié pour lui.

Au sein du grand paysage des souffrances du monde et de tous les maléfices de l’infini, le roi-liche semblait... insignifiant.

À présent, les autres la tenaient. Ils l’encerclaient. Exultant, la tourmentant, arrachant sa conscience, se repaissant de sa souffrance.

L’épouvante.

Telle allait être son éternité. Le vide sans fin, l’obscurité, le royaume inconnu de l’angoisse.

S’écoula-t-il un instant, ou une vie, avant qu’un simple rayon de lumière ne vienne déchirer les ténèbres ? C’est là qu’elles vinrent à elle, les bras grands ouverts. Les neuf val’kyrs, d’une beauté impossible après un lieu aussi sombre, enveloppant Sylvanas dans un halo de lumière.

Elle se sentait toute petite et nue. Elle se recroquevilla. Quand elle parvint enfin à retrouver sa voix, elle ne put que sangloter. Sylvanas Coursevent était brisée. Mais pourtant, les val’kyrs ne la jugeaient pas.

« Dame Sylvanas», glissa Annhylde d’une voix apaisante. Elle caressa la joue de la forestière elfe. « Nous avons besoin de vous. »

« Que... que voulez-vous ? »

« Nous sommes soumises à la volonté du roi-liche endormi, emprisonnées au sommet de la Couronne de glace, peut-être pour l’éternité. Nous avons soif de liberté, tout comme vous avez pu avoir soif de la vôtre. » Annhylde s’agenouilla à côté de Sylvanas, les autres val’kyrs se rassemblant autour d’elles, les mains jointes. « Il nous faut un réceptacle... Une personne qui soit telle que nous... Une sœur de guerre... Forte... Qui comprenne la vie et la mort... Qui ait vu la lumière et l’ombre... Quelqu’un de fiable, digne de pouvoirs sur la vie et sur la mort. »

« Nous avons besoin de vous », répéta Agatha, sa chevelure noire flottant librement dans la lumière.

« Mes sœurs seront libres, affranchies du roi-liche à jamais, mais leur âme sera liée à la vôtre », poursuivit Annhylde. « Sylvanas Coursevent, Dame noire, reine des Réprouvés... vous pourrez à nouveau marcher parmi les vivants par l’intermédiaire des sœurs val’kyrs. Tant qu’elles vivront, vous vivrez également. Liberté, vie... et pouvoir sur la mort. Tel est notre pacte. Acceptez-vous notre présent ? »

Sylvanas ne répondit pas immédiatement. L’oubli qui rôdait non loin l’emplissait de terreur. Elle pouvait encore sentir sa tempête faisant rage autour d’elle. C’était sa seule échappatoire. Mais elle se refusait à accorder son consentement poussée par la peur. Elle attendit de ressentir une motivation plus forte. Un lien... Une parenté... Des sœurs. Séparées, elles étaient toutes prises au piège. Mais ensemble, elles étaient libres... Et avec elles, elle pourrait retarder son destin.

« Oui », répondit-elle. « Scellons ce pacte. »

Annhylde opina sombrement, puis se leva, sa silhouette se faisant floue et fantomatique. « Le pacte est conclu, Sylvanas Coursevent », dit-elle. « Mes sœurs sont vôtres et vous exercerez votre domination sur la vie et la mort. » Une longue pause s’ensuivit. « Et je prendrai votre place. »

La lumière fut éblouissante.

Ensuite, Sylvanas s’éveilla, le corps perclus mais entier, l’énorme colonne de la citadelle de la Couronne de glace se dressant devant elle comme une pierre tombale.

Annhylde avait disparu. Sylvanas était entourée par les huit val’kyrs restantes.

Tant qu’elles vivraient, elle vivrait également.

Gilnéas

« Qui êtes-vous donc pour contredire mes ordres ? », demanda Garrosh, en menant son loup de guerre dans sa direction. La masse impressionnante de l’orc pénétra dans son espace, se plaçant juste à côté d’elle avec un regard mauvais.

Sylvanas ne bougea pas et ne se laissa pas effaroucher. « J’ai été comme vous autrefois, Garrosh », répondit-elle d’une voix calme et résolue, juste assez fort pour que seul le chef de guerre puisse l’entendre. « Ceux qui m’ont servie n’étaient que des outils. Des flèches de mon carquois. » Elle se redressa et releva lentement sa capuche, puis plongea son regard sombre dans ses yeux. Ses yeux étaient vivants, d’immenses pupilles noires dilatées et livides de rage, au plus profond desquelles luisaient des braises rougeâtres.

À ce stade, plus personne n’osait regarder Sylvanas Coursevent dans les yeux. Plus personne, à l’exception de Garrosh Hurlenfer.

Ce qu’il vit fut un grand vide noir, des ténèbres infinies. Il y avait de la peur dans ces yeux, mais aussi autre chose... Quelque chose qui terrifia même le grand chef de guerre. Son loup se mit à reculer instinctivement.

« Garrosh Hurlenfer. J’ai parcouru le royaume des morts. J’ai vu les ténèbres infinies. Rien... de ce que vous pourrez dire... ou faire... ne sera en mesure de m’effrayer. »

L’armée de morts-vivants qui encerclait et protégeait la Dame noire lui appartenait toujours, corps et âme. Mais ses membres n’étaient plus des flèches dans son carquois, désormais. Ils étaient un rempart contre l’infini. Il fallait en user judicieusement et elle ne laisserait pas un orc stupide les gaspiller... Pas tant qu’elle ferait encore partie du monde des vivants.

Le chef de guerre replaça sa hache dans son fourreau sur son dos, sa monture s’écartant de celle de Sylvanas. Après un long moment, il décrocha finalement son regard de ses yeux.

« Très bien, Dame noire », concéda-t-il tout haut, afin que tous entendent. « Nous prendrons Gilnéas... à votre façon. »

Il éperonna sa monture pour la faire avancer, se dirigeant aux pas à travers la boue en direction de ses propres troupes. Mais je vous aurai à l’œil, se dit-il intérieurement.

Les yeux de Hurlenfer sont rivés sur vous, plus que sur tout autre.