Tyrande et Malfurion : Les racines de la foi
par Valerie Watrous

Elle donnait l’impression d’être assoupie. Les traits du visage de l’elfe de la nuit étaient complètement détendus, hormis sa bouche qui semblait légèrement tordue, comme si ses rêves tenaient plutôt du cauchemar. Son corps était intact et quasiment dépourvu de blessures, contrairement aux nombreux autres cadavres croisés au cours de ces derniers jours. Tyrande Murmevent s’agenouilla à côté de la dépouille pour l’examiner de plus près. Du varech ensanglanté était entortillé dans les cheveux de la défunte. Elle dégageait une forte odeur d’air marin, qui se mêlait à celle de la lente décomposition du cadavre. Morte depuis plusieurs jours. Elle avait probablement été l’une des premières victimes du Cataclysme, emportée par le raz-de-marée. Aucune prêtresse d’Élune n’aurait le pouvoir de la faire revenir, à présent.

« Tyrande ! » La grande prêtresse redressa brusquement la tête au son de la voix de Mérende, l’une de ses plus proches confidentes. Parcourant des yeux les rives du village de Rut’theran, elle aperçut Mérende consolant une jeune prêtresse qui sanglotait dans sa robe blanche. En arrivant à leur hauteur, Tyrande en comprit vite la raison. Le corps meurtri d’une jeune elfe de la nuit était étendu devant elles.

Sa sœur, articula Mérende en silence, désignant la prêtresse accablée de douleur. Tyrande hocha la tête puis leur fit signe de s’écarter. La voie enfin libre, elle tourna son regard en direction du cadavre. Elle sut immédiatement qu’il n’y avait plus aucun espoir : ses membres étaient vrillés dans des angles à vous soulever le cœur et ses plaies étaient exsangues. Cependant, les elfes de la nuit n’avaient pas pour coutume d’abandonner leurs morts. Son corps serait nettoyé, ses blessures maquillées et ses membres ressoudés avant qu’elle ne soit rendue à la terre.
Tyrande s’accroupit et commença à essuyer la boue qui recouvrait le visage de la jeune fille, murmurant de douces prières à destination de la déesse de la lune, afin qu’elle guide l’esprit de la défunte et qu’elle apaise la douleur de sa sœur. La peau, une fois nettoyée, révéla sa teinte d’un violet pâle sous les ondulations d’une chevelure bleu foncé. Les yeux en amande étaient encore ouverts, comme hypnotisés par le ciel couvert. Ce visage était en tout point semblable à celui qu’elle avait vu pour la première fois il y a des millénaires. Tyrande ferma les yeux pour retenir ses larmes.
Shandris… Si seulement je pouvais recevoir de tes nouvelles…

* * * * *

« Jusqu’où as-tu réussi à aller, Morthis ? », demanda Malfurion Hurlorage, tendant une tasse de cidre fumant à l’éclaireur. Ce dernier l’avala avec gratitude, puis réprima un frisson. Au retour de sa patrouille, l’elfe de la nuit était trempé jusqu’à l’os, mais son confort pouvait attendre qu’il ait partagé ses découvertes. Les deux druides s’abritèrent dans la pièce la plus élevée de l’Enclave Cénarienne.

« Les vents étaient terribles. Je n’ai pu atteindre que le poste de Maestra, qui avait quant à lui reçu des rapports en provenance d’Astranaar et de Féralas. » L’éclaireur s’installa sur l’un des bancs en bois de la pièce, observant avec anxiété les branches des arbres de Darnassus qui oscillaient au dehors.

« Astranaar est toujours debout ? » La voix de Malfurion s’emplit de soulagement. Cela faisait des jours qu’il organisait des patrouilles d’éclaireurs et, malgré des efforts considérables, la moitié des druides ne pouvaient atteindre ne serait-ce que le continent. Coupés du monde, beaucoup avaient craint le pire.

« Oui, elle a été épargnée, tout comme la Combe de Nijel. En revanche, le sort a été plus dur avec nos colonies le long du littoral. »

« Que veux-tu dire par là ? »

« Sombrivage est inaccessible. Aucun des druides envoyés sur place n’en est revenu. » Le chagrin emplit la voix de l’éclaireur. Certains de ses amis faisaient partie des disparus. « J’ai dû la contourner pour éviter de me faire happer par les bourrasques de vents. »

« Qu’en est-il du bastion de Pennelune ? », demanda Malfurion. Au moment même où il finit de poser sa question, la silhouette svelte de Tyrande apparut dans l’embrasure de la porte.

« Pennelune ? » Morthis lança un regard interrogateur en direction de l’archidruide, comme s’il lui demandait la permission de continuer son rapport. « Les éclaireurs ont été incapables d’entrer en contact avec qui que ce soit là-bas. De loin, ils ont pu apercevoir une mer agitée et… des nagas. » Sa voix sombra dans un murmure lorsqu’il remarqua Tyrande qui s’approchait d’eux. « … des centaines de nagas. » Les monstrueuses créatures serpentines avaient déjà monté des attaques sur le bastion de Pennelune par le passé, mais jamais un assaut d’une telle envergure.

« N’y avait-il plus âme qui vive sur l’île ? Aucun rescapé ? », demanda brusquement la grande prêtresse.

L’éclaireur hocha la tête : « Non, aucun rescapé. » Le visage de Tyrande afficha une expression si douloureuse que Morthis n’eut aucun mal à ressentir l’affliction qui avait envahi le cœur de la grande prêtresse. « Mais il faisait si sombre et il pleuvait à verse. Je doute que le général ait… » Il s’arrêta, se ravisant sur les propos qu’il allait tenir : « Je veux dire… On ne peut douter des compétences des Sentinelles du bastion de Pennelune, grande prêtresse. »

Tyrande soupira et posa la main sur son épaule pour le rassurer. « Ton courage et ta résolution nous ont apporté ces nouvelles, Morthis. Nous t’en remercions. C’est la première fois que le contact est rétabli avec le continent depuis cette terrible tragédie. Nous n’exigerons plus rien de ta part, désormais. Prends du repos, je t’en prie. »

L’éclaireur acquiesça d’un signe de tête, puis sortit de la chambre d’un pas lourd et lent.

Malfurion se tourna vers son épouse. Son beau visage, admirablement épargné par le temps, était frappé par l’inquiétude, la peur et une trace de cette détermination inébranlable qu’il avait appris à reconnaître chez elle au fil des longues années durant lesquelles il l’avait courtisée.

« J’ai compté cinq victimes à Rut’theran », dit-elle. « Et je n’ai pas pu en sauver une seule. »

« Tyrande... » Malfurion prit ses mains dans les siennes en signe de réconfort.

« Je dois la rejoindre, Mal’. Shandris est comme ma propre fille. » Elle marqua un temps d’arrêt. « Peut-être la seule fille que j’aurai de toute ma vie. »

Ses mots firent mouche. Il fut un temps où l’avenir était sans limite pour les elfes de la nuit, mais le sacrifice des bénédictions de Nordrassil, l’Arbre-Monde, avait entraîné la fin de ce doux rêve. Les conséquences de la récente mortalité des elfes n’étaient pas encore très claires, mais beaucoup ressentaient cette peur insidieuse suspendue au-dessus de leur tête. Les enfants des étoiles n’étaient plus aussi éternels que leur nom le laissait penser.

« Je comprends bien, mais pourquoi maintenant ? Comment sais-tu que le sort du bastion n’est pas déjà scellé ? », demanda-t-il, le front ridé par l’inquiétude.

« Je n’arrête pas de penser à Shandris depuis que tout cela a commencé. Je ne peux pas te dire comment je le sais, mais je peux te dire que j’en suis certaine. »

« Tu as eu une vision, alors ? » Malfurion savait qu’Élune, la déesse de la lune, en avait déjà partagé avec Tyrande, par le passé.

« Non, pas cette fois-ci. Élune ne s’est pas manifestée, ces derniers temps. Mes visions proviennent de mon for intérieur… Une mère sait quand son enfant court un danger. » Comme il la regardait avec scepticisme, elle marqua une pause. « Tous les liens ne sont pas de sang, Mal’. »

« Mais depuis cette tragédie, nous avons intimé à notre peuple de demeurer à Teldrassil, de ne pas partir à la recherche de leurs parents résidant sur le continent, de peur qu’ils n’y trouvent que la mort. »

« Crois-tu que je cours à ma perte, alors ? » Son regard scintillait comme de la glace.

« Non », admit-il. Il ne faisait aucun doute que la grande prêtresse jouissait de la prédilection d’Élune et qu’elle était une guerrière redoutable. « Mais je ne quitterai pas Darnassus dans des temps si troublés. Je sais pertinemment que je n’ai été que trop absent autrefois et cela me déchire le cœur. J’aurais souhaité être présent lorsque Teldrassil fut érigé, ou lorsque mon frère trouva la mort en Outreterre… » Il poussa un soupir. « Cependant, le passé ne peut être changé. Il faut vivre dans le présent. » Et c’est à tes côtés que j’aimerais le vivre, aurait-il ajouté, si l’expression de sa bien-aimée ne l’avait rendu silencieux.

« Le sort réservé à Illidan est regrettable, Mal’. Et nous étions tous impuissants. Sa folie l’a submergé jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de lui. » Elle se souvenait encore de son apparence étrange, presque d’un autre monde, lorsque Sargeras lui avait brûlé les yeux, il y a des milliers d’années de cela. « Nous devons concentrer nos efforts sur ceux qui peuvent être sauvés… Autrement, nous regretterons nos choix encore et toujours. »

Elle se retourna puis prit la porte, sa robe couleur ivoire accompagnant son mouvement, telle une soudaine bourrasque de vent.

Le général Shandris Pennelune se remit d’aplomb afin de garder son équilibre sur les poutres trempées du toit de l’auberge. Une dizaine de Sentinelles étaient perchées autour d’elle, toutes meurtries et contusionnées, mais déterminées à poursuivre le combat. Elle leva la main d’un geste maintes fois répété.
« Salve ! » Les archers décochèrent leurs flèches en direction de l’armée des nagas qui grouillait en contrebas. Elles étaient éreintées. Seule la moitié des flèches tirées tuèrent leur cible, y compris celle de Shandris qui perça l’œil d’une sirène naga. Pendant quelques secondes, celle-ci se débattit avec vigueur avant que sa silhouette reptilienne ne disparaisse sous les vagues. Malheureusement, des dizaines d’autres en surgirent pour prendre sa place. Les nagas se trouvaient dans leur élément dans l’océan, et il arrivait toujours plus de renforts que le nombre de victimes tombant sous les attaques de Shandris et ses Sentinelles.

« Accrochez-vous ! », ordonna Shandris alors qu’un mur d’eau s’élevait depuis l’océan déchaîné. La vague vint s’écraser contre la façade branlante de l’auberge, trempant jusqu’aux os le général et ses forces. Nélara, la Sentinelle sur sa gauche, prit la déferlante de plein fouet et glissa sur la moitié du toit avant que Shandris ne parvienne à bondir pour l’agripper par le bras. Non sans effort, le général la remonta puis l’aida à se remettre sur pied. Donnant un rapide coup d’œil en contrebas, elle remarqua que le niveau inférieur de l’auberge se remplissait rapidement d’eau.

« Nous devons évacuer les survivants et nous réfugier en altitude », ordonna Shandris. « Ce bâtiment menace de s’effondrer. Nélara, emmenez-les jusqu’à la tour ! Les soldats à ma droite, suivez-la ! » Elle fit un signal à la moitié de ses Sentinelles. « Nos chances seront meilleures là-haut. » Nélara signifia son accord d’un signe de tête, se faufila jusqu’au bord du toit, puis virevolta pour atterrir sur le balcon en dessous. Les autres la suivirent et Shandris grimaça en remarquant la fatigue qui s’exprimait dans chacun de leurs pas.

« Quant au reste d’entre vous, nous allons provoquer de tels ravages dans leurs rangs que nos ennemis ne remarqueront même pas que nos sœurs ont quitté les lieux. Ash karath ! », cria le général, levant son arc et décochant quelques flèches à une vitesse folle. Elle savait que ses forces ne tenaient qu’à un fil. Un instant d’inattention et ce serait la mort pour le reste d’entre elles.

À son grand soulagement, les elfes se ressaisirent. Une pluie de flèches cribla l’eau, repoussant les nagas qui se dispersèrent, poussant des sifflements de frustration. Les assauts des envahisseurs s’espacèrent, comme s’ils étaient en train de se replier. Quelques instants plus tard, il n’y avait plus aucune trace d’eux, excepté leurs ombres qui ondulaient sous la surface. Shandris lança un regard furtif derrière l’auberge. La majeure partie de l’île était maintenant recouverte d’eau, mais les Sentinelles et les civils avaient presque atteint la tour. C’est lorsqu’elle posa à nouveau son regard sur la mer qu’elle comprit où les nagas étaient passés.

Leurs guerriers avaient récupéré un coquillage, dont la taille imposante permettait à plus d’une dizaine d’entre eux de s’abriter et dont ils se servirent pour se protéger des flèches tout en gagnant du terrain. Shandris fit signe à ses Sentinelles de cesser le feu. « Rejoignez les autres. Je me charge du reste. » Ses camarades elfes de la nuit échangèrent quelques regards incrédules et commencèrent à se retirer avec hésitation. « Rejoignez Nélara, allez ! », ajouta-t-elle.

Sans attendre la confirmation de ses troupes, Shandris sauta du toit pour atterrir dans l’eau. Les nagas se tournèrent vers elle et se ruèrent dans sa direction avec férocité. Elle ne put s’empêcher de penser à leur passé, aussi lointain que douloureux. Dans leur folie, les Bien-nés, issus de l’aristocratie et menés par la reine Azshara, avaient invoqué la Légion ardente et laissé les démons dévaster ce monde, jusqu’au jour où ils furent vaincus par une armée composée d’une coalition d’elfes de la nuit et d’autres races. En conséquence de cette guerre, les Bien-nés ayant survécu furent exilés au fond des océans, où leur forme d’elfe évolua de manière hideuse pour devenir ceux que l’on appelle maintenant les nagas.

Shandris était toute jeune à l’époque, ce qui ne l’avait pas empêché de rejoindre l’armée pour combattre aux côtés de Tyrande lors de cette guerre. Les nagas n’avaient jamais réussi à reconquérir la gloire de leurs ancêtres, mais elle les haïssait avec une férocité qui lui faisait serrer les dents. Pourtant, elle les laissa s’approcher, attendant patiemment le moment opportun. Elle ferma les yeux et commença à murmurer une prière ancestrale en hommage à Élune, chacune de ses paroles aussi imprégnée de foi que de dévotion, conformément à ce que Tyrande lui avait jadis enseigné quand elle l’avait formée pour devenir une prêtresse de la déesse de la lune. Les serpents encerclèrent le général des elfes de la nuit, qui entendit même des rires gras fuser parmi ses assaillants tandis qu’elle terminait de prononcer les paroles sacrées.

La réponse d’Élune ne se fit pas attendre. Des flots d’énergie terrassèrent tous les nagas qui l’entouraient alors que leurs bouches béantes trahissaient la stupéfaction. Quand le dernier de leurs râles se fit entendre, Shandris passa les corps en revue avec une satisfaction macabre.
« Vous n’avez jamais eu la foi, pourritures de Bien-nés ! »

La manœuvre était risquée, mais elle avait porté ses fruits. Même si elle n’avait pas atteint la moitié de la puissance de son mentor Tyrande, Shandris n’avait pas oublié sa jeunesse passée au temple. Sa formation lui avait conféré des pouvoirs bien plus grands que ceux détenus par une Sentinelle ordinaire, ainsi qu’une alternative efficace lorsque les arcs, les flèches et les glaives ne suffisaient plus. Mais cette prière l’avait vidée de ses forces : elle ne pouvait y avoir recours sans en payer le lourd tribut.

Luttant contre le courant, Shandris nagea vers la rive jusqu’à trouver pied, puis marcha pour rejoindre les civils et les Sentinelles qui avaient pris la fuite. Mais quelque chose ne tournait pas rond : ils n’avaient guère progressé depuis la dernière fois où elle avait vérifié leur position. Tandis qu’elle se rapprochait, elle aperçut Nélara et ses compagnons aux prises avec un groupe de myrmidons visiblement en surnombre. Les résidents de Pennelune couraient paniqués, cherchant désespérément à se mettre à couvert. Chacun d’entre eux était pour elle un être cher et précieux.

Le chercheur Quintis Gentecime se lança devant les autres, se jetant dans une brèche étroite entre les Sentinelles et un second groupe de myrmidons qui approchait alors qu’il cherchait à s’abriter. Shandris se souvenait des longues conversations qu’elle avait eues avec Quintis au sujet de Fandral Forteramure. Ils avaient tous deux vainement espéré que Tyrande réprimanderait Forteramure de façon officielle pour ses activités obscures, mais la grande prêtresse s’était contentée de leur rappeler que le Cercle cénarien opérait en dehors de son autorité. Pourtant, Quintis avait fait preuve d’assez de perspicacité pour détecter avant tout le monde les ténèbres qui grandissaient en Forteramure et d’une sagesse plus grande encore en comprenant que l’archidruide ne pourrait lui nuire tant que Shandris serait en poste au bastion.

Mais le bon sens de Quintis ne pouvait lui être d’aucun secours dans cette situation. Le chef des myrmidons repéra l’elfe de la nuit qui filait à toute allure et brandit son arme. Shandris poussa un cri pour mettre en garde Quintis, mais celui-ci leva la tête trop tard pour éviter le trident du naga qui s’enfonça dans son dos. Le regard de Gentecime se figea dans la direction de Shandris, exprimant une incrédulité désespérante, puis son corps s’effondra, tandis que son sang obscurcissait l’eau, et finit par disparaître lentement sous les flots.

* * * * *

Les premières lueurs de l’aube étaient masquées par les cieux orageux, mais les citoyens de Darnassus continuaient à se retirer dans leurs quartiers à l’heure habituelle. C’était sans doute pour certains un moyen de trouver un réconfort dans une routine familière qui persistait malgré les turbulences engendrées par la catastrophe. Pour d’autres, c’était un prétexte pour se retrouver seuls et faire face à leur deuil. Et pour Tyrande, c’était le moment idéal pour s’enfuir.

La grande prêtresse jeta un œil alentour, puis sortit furtivement du temple, se dirigeant vers un chemin tranquille qui passait à l’ombre des structures proéminentes de Darnassus. Cet itinéraire n’était pas des plus directs, mais ce jour-là, elle se préoccupait davantage de ne pas être vue. En tournant au coin de la rue, elle finit par atteindre les appartements modestes qu’elle partageait avec son époux.

Tyrande ouvrit la porte et un rayon de lumière éclaira progressivement les lattes sombres du plancher. L’appartement était désert. Elle présuma que Malfurion se trouvait toujours à l’Enclave et se mit à préparer ses bagages pour entreprendre son périlleux voyage. Il ne fallut qu’un court instant à Tyrande pour troquer la robe qu’elle portait habituellement au temple pour une armure en plates similaire à celles des Sentinelles. Elle ne conserva que son modeste diadème en forme de croissant de lune comme symbole de son rang.

Farfouillant à l’intérieur d’un coffre de grande taille, Tyrande en sortit son arc et son carquois, puis brandit son glaive lunaire, confectionné de main de maître. La faible lumière ambiante fit étinceler les trois lames de l’arme au moment où elle la retira de sa gaine, et elle constata que les bénédictions qu’elle avait reçues n’avaient rien perdu de leur intensité. Si les renseignements de Morthis étaient justes, elle en aurait besoin. Elle devait mettre tous les atouts de son côté pour mener à bien sa mission.

Tyrande était sur le point de se retourner pour partir quand un objet familier attira son attention. Sur l’étagère juste devant elle, une grande plante trônait dans son pot, arborant des feuilles cordiformes qui s’entortillaient le long de tiges gracieuses. Elle portait le nom d’alor’el, ou « feuille des amoureux », et bien qu’elle fût très répandue depuis des millénaires, cette plante était en train de disparaître lentement de la surface de Kalimdor.

Shandris avait réussi à s’en procurer un spécimen et en avait fait cadeau à Tyrande et Malfurion le jour de leurs noces. Souriant d’un air entendu, la fille adoptive de Tyrande n’avait été que trop heureuse de raconter à tous les invités que, selon une légende kaldorei certes ancienne mais complètement infondée, l’alor’el ne fleurissait qu’en présence d’un couple qui vivait un amour parfait. Naturellement, elle était persuadée que Malfurion et son épouse seraient les candidats idéaux pour vérifier l’authenticité de cette légende. Le reste des invités avaient porté un toast en leur honneur et les avaient acclamés, mais la plante, elle, n’avait pas encore eu le moindre bourgeon.

Pourtant, c’était le genre de cadeau dont Shandris avait le secret. Et Tyrande avait dans l’espoir que ce n’était pas son dernier.

« Je ne te laisserai pas mourir ici, pas aujourd’hui. J’en fais le serment. » Shandris agrippa de plus belle le poignet de Vestia Lancelune, mais la prêtresse ne faisait que redoubler de larmes.

« Latro… il n’a pas pu nous rejoindre ! Ô, Élune, puisses-tu veiller sur lui. Il s’en est allé, il n’est plus... » Elle se remit à pleurer et Shandris remarqua les quelques réfugiés restants qui s’activaient fiévreusement. Tous refoulaient les mêmes vagues d’émotions tandis qu’ils luttaient pour quitter l’île déchirée par la guerre.

« Ton mari n’aurait pas voulu que tu abandonnes, Vestia. Tu dois le faire pour lui. Pour tous ceux qui ont donné leur vie ici, aujourd’hui. Je t’en supplie. » Shandris implorait du regard l’elfe de la nuit encore réticente. Elle sentait que la tour-arbre était en train de se dérober sous leurs pieds et que ses racines faiblissaient : il ne leur restait guère de temps.

À son grand soulagement, Vestia sécha ses larmes et autorisa Shandris à la guider jusqu’à son hippogriffe. Le plumage bleu marine de la créature semblable à un oiseau avait pris une teinte presque noire à cause de la pluie, mais son regard était resté brillant et alerte.

« Emmène-la jusqu’au continent. Fais attention aux vents », conseilla Shandris, rendant grâce à l’intelligence considérable de l’hippogriffe. Aucun volatile ordinaire ne pouvait voler dans un ciel si turbulent, mais la noble créature qui se tenait devant elle avait une chance.

Vestia avait disparu sur le dos de son hippogriffe et dans les nuages vaporeux quand Nélara arriva au sommet de la rampe en courant. « Général ! On a besoin de vous en bas : les nagas tentent d’abattre la tour ! »

« Escorte le reste des survivants jusqu’au continent, Nélara. Il y a assez d’hippogriffes pour toi et la plupart des Sentinelles. Va demander de l’aide à Thalanaar dès que tu le pourras. »

À sa grande surprise, Nélara se rebella : « Pas question que je vous laisse seule. Même vous, vous ne pourrez vaincre tous ces nagas sans aide... »

« Tu as fait ton devoir, Sentinelle », lui répondit Shandris d’un ton sec. « Replie-toi, c’est un ordre ! »

« Vous ne reviendrez pas sur votre décision, n’est-ce pas… ? » Nélara baissa la tête et Shandris crut deviner une larme se mélanger aux gouttes de pluie qui roulaient le long de sa joue.

« Un jour où tout me semblait perdu, quelqu’un m’a sauvé la vie », dit lentement le général. « Ce serait le plus grand des honneurs pour moi de faire ce don à quelqu’un d’autre. » Elle commença à redescendre la rampe en direction des fracas de la bataille. « Ande’thoras-ethil, Nélara. »

« Je vous renverrai un hippogriffe dès que nous serons arrivés ! », cria-t-elle. « Tenez-vous au sommet de la tour ! »

Cela avait été difficile pour Shandris de ne pas révéler à la jeune Sentinelle que ce plan ne tenait pas debout, mais après un moment, elle entendit Nélara ordonner le départ des derniers hippogriffes et décida qu’il valait mieux de pas la déranger.

Maintenant qu’elle était assurée que ses derniers ordres seraient exécutés, Shandris plongea dans le chaos de la bataille qui faisait rage au pied de la tour. De par l’étroitesse de son architecture, le bâtiment représentait un goulot d’étranglement naturel et, jusqu’à maintenant, une poignée de Sentinelles avait suffi pour protéger l’édifice de l’intérieur en barricadant un côté du hall d’entrée et en arrosant de flèches les nagas qui tentaient une percée par l’autre côté.

Shandris empoigna son arc et commença à tirer à un rythme soutenu, démontrant toute son expertise en la matière. « Sentinelles, je vous relève de vos positions ! Dirigez-vous vers le sommet de la tour, des hyppogriffes vous y attendent. »

Il était hors de question pour ses subordonnées, dans leur état de fatigue et de santé, de transgresser ses ordres. Cela faisait de la peine à Shandris de voir que certaines d’entre elles étaient tombées et que leurs corps gisaient sur le sol, se rigidifiant déjà. Une à une, les elfes qui étaient encore en vie quittèrent les lieux, laissant à chacun de leurs pas de fines traînées de sang. Cependant, en les voyant s’enfuir, Shandris se sentait renforcée. Désormais, une flèche équivalait à une vie : un naga mort signifiait quelques secondes de répit pour les résidents qui fuyaient le bastion de Pennelune.

Elle savait pertinemment que les défenses de la tour ne tiendraient plus longtemps. Les assauts répétés des nagas entamaient inexorablement la barricade et un éclair de lumière jaillit lorsqu’une sirène lança un sort dans la direction de Shandris. La barrière se brisa en mille morceaux et le général poussa un juron kaldorei en se protégeant le visage des éclats de bois qui volaient à travers toute la pièce. Lorsqu’elle abaissa le bras, la sirène se tenait devant elle, flanquée de deux myrmidons imposants. Son fin diadème royal, un signe de sa condition élevée, étincelait dans la lumière diffuse. De plus en plus de nagas s’amassaient derrière eux.

« Vous devez être le général. Je suis au service de dame Szenastra », entonna-t-elle. « C’est un plaisir. »

Shandris resserra le poing sur son arc. « Ne parlez pas trop vite ! »

Le commandant naga l’examina d’un œil hautain. De la crête à la queue, son maniérisme était une imitation si parfaite de la condescendance typique des Bien-nés que le sang du général se glaça. « Nous ne sommes pas forcées de mener ce combat à son terme… Ma supérieure m’a autorisée à vous proposer un traité de paix si vous acceptez nos exigences. »

« Quelle générosité de sa part ! Et que désire-t-elle en échange ? »

« Ramenez-nous la tête de votre maîtresse, la reine usurpatrice, Tyrande. »

Shandris tira une flèche qui effaça le sourire flagorneur des lèvres de la naga. Portant les mains à son cou, la créature se tordit de douleur, mais en guise de hurlements, elle vomissait des gerbes de sang. Incapable de respirer, elle s’écroula sur le sol.

Shandris lança un regard froid en direction de ses gardes : « C’est ma réponse. Apportez-la donc à votre dame. »

Une seconde plus tard, ils fondaient déjà sur elle. Tirant son glaive de son fourreau, Shandris se débarrassa facilement des deux plus proches myrmidons, mais un trident vint frapper son bras et envoya son arme voler dans la pièce. Une seconde lame vint se plonger dans son flanc, lui coupant brusquement le souffle et la repoussant quelques pas en arrière. Les nagas grouillaient autour d’elle et redoublaient de violence, il ne restait donc plus qu’une chose à faire pour s’en sortir.

Shandris fit appel à Élune et infusa ses dernières forces vacillantes dans sa prière, mais celle-ci ne fut qu’un soubresaut qui mourut en elle comme une bougie qu’on mouche.

« Je ne te laisserai pas mourir ici, pas aujourd’hui. J’en fais le serment. » Shandris agrippa de plus belle le poignet de Vestia Lancelune, mais la prêtresse ne faisait que redoubler de larmes.

« Latro… il n’a pas pu nous rejoindre ! Ô, Élune, puisses-tu veiller sur lui. Il s’en est allé, il n’est plus... » Elle se remit à pleurer et Shandris remarqua les quelques réfugiés restants qui s’activaient fiévreusement. Tous refoulaient les mêmes vagues d’émotions tandis qu’ils luttaient pour quitter l’île déchirée par la guerre.

« Ton mari n’aurait pas voulu que tu abandonnes, Vestia. Tu dois le faire pour lui. Pour tous ceux qui ont donné leur vie ici, aujourd’hui. Je t’en supplie. » Shandris implorait du regard l’elfe de la nuit encore réticente. Elle sentait que la tour-arbre était en train de se dérober sous leurs pieds et que ses racines faiblissaient : il ne leur restait guère de temps.

À son grand soulagement, Vestia sécha ses larmes et autorisa Shandris à la guider jusqu’à son hippogriffe. Le plumage bleu marine de la créature semblable à un oiseau avait pris une teinte presque noire à cause de la pluie, mais son regard était resté brillant et alerte.

« Emmène-la jusqu’au continent. Fais attention aux vents », conseilla Shandris, rendant grâce à l’intelligence considérable de l’hippogriffe. Aucun volatile ordinaire ne pouvait voler dans un ciel si turbulent, mais la noble créature qui se tenait devant elle avait une chance.

Vestia avait disparu sur le dos de son hippogriffe et dans les nuages vaporeux quand Nélara arriva au sommet de la rampe en courant. « Général ! On a besoin de vous en bas : les nagas tentent d’abattre la tour ! »

« Escorte le reste des survivants jusqu’au continent, Nélara. Il y a assez d’hippogriffes pour toi et la plupart des Sentinelles. Va demander de l’aide à Thalanaar dès que tu le pourras. »

À sa grande surprise, Nélara se rebella : « Pas question que je vous laisse seule. Même vous, vous ne pourrez vaincre tous ces nagas sans aide... »

« Tu as fait ton devoir, Sentinelle », lui répondit Shandris d’un ton sec. « Replie-toi, c’est un ordre ! »

« Vous ne reviendrez pas sur votre décision, n’est-ce pas… ? » Nélara baissa la tête et Shandris crut deviner une larme se mélanger aux gouttes de pluie qui roulaient le long de sa joue.

« Un jour où tout me semblait perdu, quelqu’un m’a sauvé la vie », dit lentement le général. « Ce serait le plus grand des honneurs pour moi de faire ce don à quelqu’un d’autre. » Elle commença à redescendre la rampe en direction des fracas de la bataille. « Ande’thoras-ethil, Nélara. »

« Je vous renverrai un hippogriffe dès que nous serons arrivés ! », cria-t-elle. « Tenez-vous au sommet de la tour ! »

Cela avait été difficile pour Shandris de ne pas révéler à la jeune Sentinelle que ce plan ne tenait pas debout, mais après un moment, elle entendit Nélara ordonner le départ des derniers hippogriffes et décida qu’il valait mieux de pas la déranger.

Maintenant qu’elle était assurée que ses derniers ordres seraient exécutés, Shandris plongea dans le chaos de la bataille qui faisait rage au pied de la tour. De par l’étroitesse de son architecture, le bâtiment représentait un goulot d’étranglement naturel et, jusqu’à maintenant, une poignée de Sentinelles avait suffi pour protéger l’édifice de l’intérieur en barricadant un côté du hall d’entrée et en arrosant de flèches les nagas qui tentaient une percée par l’autre côté.

Shandris empoigna son arc et commença à tirer à un rythme soutenu, démontrant toute son expertise en la matière. « Sentinelles, je vous relève de vos positions ! Dirigez-vous vers le sommet de la tour, des hyppogriffes vous y attendent. »

Il était hors de question pour ses subordonnées, dans leur état de fatigue et de santé, de transgresser ses ordres. Cela faisait de la peine à Shandris de voir que certaines d’entre elles étaient tombées et que leurs corps gisaient sur le sol, se rigidifiant déjà. Une à une, les elfes qui étaient encore en vie quittèrent les lieux, laissant à chacun de leurs pas de fines traînées de sang. Cependant, en les voyant s’enfuir, Shandris se sentait renforcée. Désormais, une flèche équivalait à une vie : un naga mort signifiait quelques secondes de répit pour les résidents qui fuyaient le bastion de Pennelune.

Elle savait pertinemment que les défenses de la tour ne tiendraient plus longtemps. Les assauts répétés des nagas entamaient inexorablement la barricade et un éclair de lumière jaillit lorsqu’une sirène lança un sort dans la direction de Shandris. La barrière se brisa en mille morceaux et le général poussa un juron kaldorei en se protégeant le visage des éclats de bois qui volaient à travers toute la pièce. Lorsqu’elle abaissa le bras, la sirène se tenait devant elle, flanquée de deux myrmidons imposants. Son fin diadème royal, un signe de sa condition élevée, étincelait dans la lumière diffuse. De plus en plus de nagas s’amassaient derrière eux.

« Vous devez être le général. Je suis au service de dame Szenastra », entonna-t-elle. « C’est un plaisir. »

Shandris resserra le poing sur son arc. « Ne parlez pas trop vite ! »

Le commandant naga l’examina d’un œil hautain. De la crête à la queue, son maniérisme était une imitation si parfaite de la condescendance typique des Bien-nés que le sang du général se glaça. « Nous ne sommes pas forcées de mener ce combat à son terme… Ma supérieure m’a autorisée à vous proposer un traité de paix si vous acceptez nos exigences. »

« Quelle générosité de sa part ! Et que désire-t-elle en échange ? »

« Ramenez-nous la tête de votre maîtresse, la reine usurpatrice, Tyrande. »

Shandris tira une flèche qui effaça le sourire flagorneur des lèvres de la naga. Portant les mains à son cou, la créature se tordit de douleur, mais en guise de hurlements, elle vomissait des gerbes de sang. Incapable de respirer, elle s’écroula sur le sol.

Shandris lança un regard froid en direction de ses gardes : « C’est ma réponse. Apportez-la donc à votre dame. »

Une seconde plus tard, ils fondaient déjà sur elle. Tirant son glaive de son fourreau, Shandris se débarrassa facilement des deux plus proches myrmidons, mais un trident vint frapper son bras et envoya son arme voler dans la pièce. Une seconde lame vint se plonger dans son flanc, lui coupant brusquement le souffle et la repoussant quelques pas en arrière. Les nagas grouillaient autour d’elle et redoublaient de violence, il ne restait donc plus qu’une chose à faire pour s’en sortir.

Shandris fit appel à Élune et infusa ses dernières forces vacillantes dans sa prière, mais celle-ci ne fut qu’un soubresaut qui mourut en elle comme une bougie qu’on mouche.

Un sanglot resta coincé dans la gorge de Tyrande quand elle se précipita aux côtés de l’elfe blessée. Elle tomba à genoux et commença à prier, son chagrin étant trop vif pour qu’elle se souvienne correctement des paroles. « Élune, ne m’accordez rien d’autre que ceci : épargnez-la ! Je vous en supplie… c’est ma fille. Elle croit que je lui ai sauvé la vie, mais en réalité, c’est elle qui a sauvé la mienne… et qui la sauve tous les jours que vous faites. Ma vie ne serait qu’une coquille vide, sans elle. » Des ruisseaux de larmes s’écoulèrent le long de ses joues, brillants comme une pluie d’étoiles filantes.

Malfurion arriva en courant derrière elle, mais elle était trop affolée pour remarquer sa présence jusqu’à ce que ses mains ne saisissent les siennes. Ce simple geste la ramena sur terre et elle sentit que ses pouvoirs se combinaient aux siens pour tenter de guérir Shandris.

Ils l’observèrent pendant un long moment, retenant leur respiration. Puis Shandris se mit à battre des cils et finit par ouvrir les yeux, encore engourdie par son profond sommeil. Tournant la tête sur le côté, elle essaya de se concentrer sur les silhouettes qui flottaient devant elle, des silhouettes qui lui semblaient familières. « Min’da ? An’da ? », demanda-t-elle le regard trouble et le front sillonné de rides de confusion.

Tyrande était sans voix. Ses larmes s’écoulaient sur le plancher, assombrissant encore le bois déjà taché de sang. Elle posa sa main sur l’épaule de Shandris et prit une grande respiration. « Tes parents reposent toujours dans les bras d’Élune, Shandris. Mais ton heure n’est pas venue, grâce soit rendue à Malfurion. »

« Tyrande savait depuis le début que tu courais un grave danger. Elle n’arrivait pas à penser à autre chose », ajouta Malfurion.

Shandris les fixa du regard. « Eh bien, je ne devais pas être bien loin de paraître devant Élune », dit-elle d’un rire interrompu par une soudaine douleur. « Elle… Elle s’est décidée à exaucer mes prières, finalement. »

Tyrande leva les yeux en direction de Malfurion. « Et je crois qu’elle s’est également décidée à exaucer les nôtres. »

***

Shandris se réveilla au son d’une marche funèbre immémoriale. Se redressant avec précaution, elle regarda par la fenêtre la plus proche, celle qui donnait sur le centre de Darnassus. Les cours d’eau qu’elle connaissait bien étaient illuminés par des chandelles, dont la petite flamme ronde se reflétait sur la surface lisse comme un miroir, telles des feux follets batifolant dans la forêt. Malfurion et Tyrande se tenaient de manière solennelle au cœur de la cérémonie tandis que le peuple de Darnassus et les réfugiés de Kalimdor étaient rassemblés autour d’eux.

De nombreux elfes de la nuit avaient le visage tuméfié et rougi par les pleurs. Certains semblaient ne pas avoir dormi depuis des jours. Shandris ne savait que trop bien ce qu’ils ressentaient. Scrutant la foule du regard, elle aperçut même Vestia qui se tenait à l’écart, en marge du rassemblement. Tant de leurs proches étaient tombés. Quasiment tout le monde avait dans ses connaissances quelqu’un qui avait péri durant les dernières semaines de troubles.

Des cercueils furent glissés sur des chariots, chacun tiré par deux sabres-de-nuit qui peinaient à supporter le poids des défunts. Tyrande s’avança pour les bénir une dernière fois avant leur mise en terre. Plus aucun son ne retentissait, hormis la triste et envoûtante mélodie qui s’échappait des lèvres de la prêtresse.

Ce spectacle était pénible à regarder, mais la guérison ne pouvait intervenir si le chagrin n’était pas évacué. Shandris savait pertinemment que son peuple avait besoin de temps avant de pouvoir relever les défis qui l’attendaient. Elle posa de nouveaux les yeux sur Malfurion et Tyrande qui semblaient se dresser contre cette vague de douleur et de tristesse. Loin dans le ciel, les nuages laissèrent place à un clair de lune qui illumina leur visage de sa douce lueur. Élune sait reconnaître les siens, pensa Shandris. Nous ne sommes pas seuls dans ce combat.

Rassurée, elle se leva et traversa sa chambre en boitant pour prendre une dose du remède à base de plantes médicinales que Malfurion avait laissé pour elle. La grande plante qu’elle avait offerte en cadeau de mariage au jeune couple, dénommée alor’el, avait poussé de manière extraordinaire depuis la dernière fois qu’elle l’avait vue, et l’une de ses vrilles dégringolait même par-dessus l’étagère où elle était posée. Elle remarqua avec joie qu’elle était recouverte de bourgeons sur le point d’éclore.