Velen :La leçon du prophète
par Marc Hutcheson

Les énergies ondoyantes du Siège du naaru inspiraient aux pèlerins guerriers les plus sanguinaires une paix intérieure, et aux habitants les plus désabusés d’Azeroth une admiration mêlée de crainte. Pour la silhouette qui lévitait devant le Siège, cette colonne de lumière était depuis longtemps devenue une source de réconfort. Depuis sa chambre de méditation, Velen la scrutait en quête de connaissance... cherchant à établir des connexions qui lui permettraient de démêler la trame de l’avenir. Une trame qui lui avait paru ces derniers mois de plus en plus fragmentée...

Tandis que le Prophète des draeneï méditait, les mains posées sur ses genoux noueux, les cristaux qui concentraient ses énergies décrivaient une danse chaotique et lumineuse autour de lui. Et dans ses visions, il était assailli par une infinité de lendemains possibles.

Une gnome, lasse et dépenaillée, tirait une étrange machine dans la poussière d’Outreterre, laissant dans les dunes derrière elle deux sillons sinueux. Des Éthériens aux énergies enturbannées l’observaient s’échiner sans aucune intention de l’aider ou d’intervenir.

Le redresseur de torts Maraad combattait un ennemi invisible avec son énorme marteau cristallin, avant de tomber à genoux, la poitrine transpercée par une lance noire comme la nuit dont le tranchant dégageait une fumée poisseuse et huileuse.

L’imposante forme cuirassée d’Aile de mort survolait un monde calciné, avant de se poser sur un arbre brisé et carbonisé si gigantesque qu’il ne pouvait s’agir que de Nordrassil, tandis que des suppliants drapés de pourpre s’avançaient en longues files avant de se jeter dans une faille volcanique.

Les yeux de Med’an, Gardien de Tirisfal, s’embuaient de ces larmes qui rarement ruissèlent sur un visage orque – le regard si vulnérable et meurtri qu’il aurait brisé le cœur le plus dur.

Mais pas celui de Velen.

TLe Prophète avait depuis longtemps appris à rester insensible à ses visions qui l’auraient autrement rendu fou. Le troisième œil de la prophétie avait été son compagnon depuis si longtemps que les prémonitions étaient pour lui aussi naturelles que sa respiration. Les fragments de cristal d’Ata’mal l’avaient transformé en sentinelle observant des univers parallèles infinis, parfois jusqu’à leur disparition dans les ténèbres, la glace ou le feu. Ces avenirs n’éveillaient en Velen aucune émotion. Il ne pleurait pas leur anéantissement et ne s’exaltait pas devant leurs triomphes. Il se contentait de les étudier, d’observer leur trame complexe, cherchant les chemins qui menaient au triomphe ultime, où la vie et la Lumière repoussaient les ténèbres et sauvaient l’univers de l’annihilation. Que représentaient ces évènements mineurs que semblaient chérir la plupart des mortels – même ses propres draeneï – face à l’incommensurable responsabilité d’assurer la survie de la création ?

Velen fouillait ces images qui défilaient devant lui à vitesse vertigineuse, en quête d’un indice, d’un repère qui lui indiquerait la voie. Mais il ne trouvait rien.

* * *

Anduin Wrynn était agenouillé dans la terre meuble, les mains posées sur un flagellant – l’une des rares mutations restantes provoquées par l’arrivée de l’Exodar sur Azeroth. Sans violence, deux draeneï maintenaient la créature immobile pour le jeune prince afin qu’elle ne se libère pas pendant qu’il canalisait la puissance de la Lumière entre ses mains. Les draeneï s’étaient autrefois donnés pour mission de réparer la destruction provoquée par leur arrivée, mais leurs pouvoirs s’étaient ensuite avérés nécessaires à d’autres endroits, d’abord dans la guerre contre la Légion ardente, puis dans la marche vers le domaine glacé du roi-liche, et aujourd’hui... dans les conséquences du Cataclysme.

Certaines des monstruosités nées de l’accident avaient ainsi été oubliées dans la confusion. Elles erraient depuis dans la souffrance et la folie, ayant oublié leur rôle initial. La première fois qu’Anduin en avait aperçu une, son dégoût avait rapidement cédé la place au chagrin. Je dois l’aider. Je dois essayer... Dès la fin de ses premières leçons avec Velen, le prince était parti explorer les étendues sauvages de l’île de Brume-azur, suivi par son escorte de draeneï. À présent, ces derniers ne servaient plus que de liens de fortune tandis qu’il canalisait la Lumière pour soigner le mutant et calmer sa folie. Anduin ne comprenait pas quel était le problème de la créature. Il n’avait pas besoin de comprendre.

La Lumière savait. Son énergie parcourut le corps du jeune prince, devenu l’instrument de son pouvoir pour soigner la créature en souffrance. Après un acte de guérison, Anduin avait toujours le sentiment d’avoir trouvé sa place, son utilité. Son talent avait été pour lui une révélation depuis qu’il avait rejoint les draeneï. La tutelle de l’ancienne race, particulièrement celle de l’Éternel, le Prophète, lui avait apporté une grande confiance en lui. Père, que tu le comprennes ou non, j’avais raison. Magni avait raison. C’est ma vocation.

***

Cette pensée l’attrista. Il aimait son père, mais le gouffre de caractère et d’expérience qui existait entre Varian et Anduin était trop important. Pourquoi refuses-tu de le comprendre, Père ? Je suis différent. En quoi est-ce mal ? Ne peut-on rien apprendre de nos différences ? Ne puis-je rien t’apporter ?

Pour sa part, Anduin regrettait leur dispute. Son père insistait pour le traiter comme un enfant, alors que le Prophète, Magni et les autres le voyaient différemment et reconnaissaient sa valeur naissante. Anduin et son père s’étaient disputés pendant la réunion de l’Alliance à Darnassus, et Varian l’avait violemment empoigné par le bras jusqu’à lui faire mal. C’était juste après cet incident qu’Anduin avait connu l’instant de fierté le plus important de toute sa vie. Le Prophète s’était adressé à lui avec cette voix surnaturelle, l’invitant à venir étudier à l’Exodar sous sa tutelle.

Pourquoi n’as-tu pas compris que je devais partir, Père ? Pourquoi n’as-tu pas compris que cette invitation était un honneur ?

Anduin se concentra de nouveau sur le présent, cessant de s’apitoyer pour se concentrer sur le flagellant. Dans son cœur, il fit le vœu de ne jamais oublier l’incroyable expérience qu’il vivait. La guérison était trop souvent considérée comme un acte routinier, un miracle devenu banalité, mais Anduin savait que la source de ce pouvoir, la Lumière, ne le voyait pas ainsi. Chaque vie, toute vie, était un miracle.

Aux pieds du prince se trouvait à présent une magnifique créature végétale à larges pétales, violette et verte, droite et forte. Les draeneï la libérèrent. L’un d’entre eux inclina la tête en signe de reconnaissance.

Entendant un bruit derrière lui, Anduin sursauta, sortant totalement de la transe de guérison pour se rendre compte que son royal séant baignait dans la boue. La dignité incarnée, pensa-t-il. Père serait ravi.

Le prince se releva. Devant lui se tenait un grand draeneï portant une lourde armure – un Bouclier, l’un des gardes personnels de Velen. « Le Prophète sollicite votre présence, prince Anduin », dit-il.

* * *

Les réfugiés étaient d’abord arrivés un par un, ou deux par deux, dans des barques prenant l’eau et des embarcations de fortune, bravant l’inconnu pour fuir l’horreur. La rumeur s’était répandue que les draeneï avaient le pouvoir de résister à la destruction du monde et qu’on pouvait trouver refuge sur l’île de Brume-azur. Et pour tous ces exilés, la rumeur valait mieux que la réalité de leur vie. Au début, les draeneï avaient offert leur aide, trouvant pour les réfugiés un lieu près de l’Exodar, en les soignant et en partageant leur eau et leur nourriture. Mais les exilés avaient contacté leurs amis et leurs familles, et la nouvelle circulait dans tout Kalimdor : Le Prophète protège Brume-azur. Le Prophète a prédit le Cataclysme et il nous sauvera tous. Les réfugiés arrivèrent alors par dizaines, par vingtaines... puis par centaines. Aujourd’hui, le refuge abritait un millier d’exilés, et les draeneï se retrouvaient débordés par leurs besoins.

Les chuchotements dans le camp finirent par prendre un ton plus sinistre. Le Prophète refuse de nous recevoir. Les draeneï le cachent dans les salles de leur vaisseau. Ils ressemblent vraiment à des démons avec leurs sabots, non ?

Anduin avait passé du temps parmi les réfugiés, les soignant, encourageant la foi en la Lumière éternelle, agissant avec un calme qui impressionnait les adultes en sa présence... et qui les laissait perplexes dès qu’il partait. Le prince avait demandé plusieurs fois à ces âmes perdues pourquoi ils n’avaient pas cherché la protection de son père, ou celle de Hurlevent. Ils répondaient sans oser le regarder, prétendant que son père était un grand roi mais que contrairement au Prophète, il ne voyait pas l’avenir. Nous ne voulons pas vous faire de peine, semblaient-ils dire, mais votre père n’est qu’un homme. Le Prophète n’est pas un simple mortel. Après avoir réfléchi à ces discussions comme s’il résolvait une énigme, Anduin avait réalisé que les actes des réfugiés n’étaient pas simplement basés sur la foi en un prophète qu’ils n’avaient jamais rencontré. Ces gens vivaient en marge de la société. Pour eux, l’ordre de l’autorité était une chose à craindre, pas une protection. Le prince avait ensuite cessé de poser des questions.

Quand il traversa le camp pour aller voir Velen, escorté par les draeneï, il était un visage familier. Pourtant il n’était pas des leurs. Il ressentait cette distance, ce gouffre né de son sang royal, de sa maîtrise de la Lumière et du traumatisme de son enfance. Parfois, il aurait souhaité être plus... normal. Mais alors que les épreuves et les énergies étranges de l’adolescence approchaient, il commençait à comprendre que ces différences étaient une nécessité. Il avait un rôle unique à remplir : diriger et protéger son peuple. Et ce n’était ni un privilège, ni une source de pouvoir personnel. C’était un devoir.

Les réfugiés étaient tous humains. Sans doute les nains étaient-ils trop fiers pour abandonner leurs foyers ; les elfes de la nuit, eux, demeuraient imperturbables même face à la rage d’Aile de mort ; quant aux gnomes, ils se comportaient... comme des gnomes. Pourquoi craindre le feu et les séismes quand une explosion était pour eux un risque quotidien ?

Les réfugiés avaient peur, ils avaient faim et ils étaient malades. Le campement était régulièrement ravagé par les maladies, et le jeune prince usait de ses talents de guérisseur à chaque épidémie. Vu ses efforts, il lui fut impossible de ne pas se sentir blessé par les commentaires qu’il surprit alors qu’il passait près d’un groupe de réfugiés assis en cercle, occupés à de vaines conversations. « Le favori de l’étranger. » « Le Prophète reçoit l’enfant, mais il refuse de nous voir ? » Passant son chemin, il n’entendit pas le reste de l’échange. Anduin consacrait beaucoup de temps à observer les gens et il savait lire leurs pensées rien qu’en regardant leur visage. Et aujourd’hui, il voyait dans les regards de bon nombre d’exilés les accusations dont il venait tout juste de faire l’objet. L’hostilité du campement était évidente, et cacher son ressentiment devenait difficile. J’ai fait tout mon possible pour les aider, pensa le prince.

Puis un horrible doute l’assaillit. Pourquoi Velen refuse-t-ilde les voir ?

* * *

Le chevaucheur de griffon finit par oublier la morsure du froid et le souvenir du nord moribond dans les chaudes régions de Kalimdor. Le fardeau du griffon était plus lourd et plus silencieux que ce à quoi l’animal était habitué. Généralement, ceux qui étaient liés à la terre étaient soit émerveillés par le nouveau point de vue que leur offrait le vol, soit terrorisés par les manœuvres aériennes familières aux créatures volantes. Même quand le voyageur ordinaire ne bronchait pas, ses exclamations et la tension dans ses jambes étaient toujours révélatrices pour le griffon sensible et observateur. À l’inverse, la sérénité et l’immobilité étaient... naturelles pour son cavalier actuel.

Pour quelqu’un qui avait visité bien des mondes et combattu la Légion ardente dans un conflit sans fin, un vol au-dessus d’Azeroth n’avait rien d’intimidant. Le redresseur de torts Maraad était trop préoccupé pour se soucier de la beauté du paysage. Le nord était en sécurité ; le roi-liche avait été vaincu. Il était temps pour lui d’utiliser ses énergies ailleurs. Il avait entendu parler du retour du Destructeur, de la dévastation qui menaçait Azeroth, mais il était draeneï : en quoi était-il concerné par les problèmes d’un monde unique ? La Légion arpentait toujours le Néant distordu, détruisant probablement toute forme de vie que l’armée démoniaque rencontrait.

Survolant Brume-azur au clair de lune, il fut surpris de voir des myriades de lumières, miroir imparfait du ciel étoilé. Un instant, comme sous l’effet d’un étrange caprice de ses pensées, Maraad vit dans chaque lumière un monde miniature, mais il releva aussitôt la tête. Le ciel était son domaine. À jamais.

Était-ce une armée qui campait près de l’Exodar ? Pourquoi ne lui avait-on rien dit ?

Le griffon traversa un portail métallique dans la coque de l’Exodar. Stephanos, maître des hippogriffes, l’attendait. Stephanos s’inclina.

« Mes félicitations pour votre victoire dans le nord, redresseur de torts. Je suis ravi de vous voir de retour chez nous.

— Chez nous ? Nous n’avons aucun foyer, mon frère. Pas véritablement. Nous sommes des vagabonds de l’univers, les exilés de l’Argus perdu. Jamais nous ne devons l’oublier. Quels sont ces feux de camp que j’ai aperçus en arrivant ? Une armée oserait-elle attaquer notre île ?

— Non, redresseur de torts. Ce sont des réfugiés qui fuient les horreurs du Cataclysme. Ils espèrent que le Prophète pourra les sauver. »

Maraad plissa le front, une expression insolite sur son visage. « Comme nous tous, mon frère. »

Le redresseur de torts n’attendit pas la réponse. Il prit rapidement la direction du Siège puis, sans s’arrêter, bifurqua vers les appartements de Velen. Ses sabots résonnaient à chaque pas sur le sol cristallin. Lorsqu’il passa devant les deux Boucliers qui montaient la garde à l’entrée, Maraad les scruta, comme pour tester leur vigilance. Plus jamais, pensa-t-il. Draenor a suffi.

C’est seulement à l’entrée de la salle d’audience du Prophète qu’un des gardes s’avança pour lui barrer la route. Il n’en attendait pas moins.

***

« Je suis le redresseur de torts Maraad, ancien commandant de l’Alliance à Norfendre », annonça-t-il sur un ton quasi rituel. « Je désire une audience avec le Prophète.

— Le Prophète ne reçoit personne, redresseur de torts Maraad. Je suis désolé de devoir vous refuser cette requête après votre long voyage. »

Ça, il ne s’y attendait pas.

« Il est pourtant tôt. Vous voulez dire que le Prophète refuse de me voir ? Je suis venu de Norfendre pour le voir, et vous ne lui avez même pas posé la question. »

Le Bouclier était visiblement mal à l’aise. « Une fois encore, mes excuses, redresseur de torts. Il ne reçoit personne pour le moment.

— Et si je reviens demain matin ?

— Cela ne fera aucune différence, redresseur de torts. Le prophète n’a reçu personne depuis des semaines, à l’exception du prince humain. Mais je l’informerai de votre visite et je vous convoquerai s’il modifie ses instructions. »

Maraad fixa le Bouclier quelques instants, ne laissant rien transparaître de ses pensées, puis il s’en retourna d’où il était venu.

* * *

Anduin se tenait devant son mentor dans un silence contemplatif. Il était impossible de vraiment concevoir l’âge et la sagesse de Velen. Comme la plupart des jeunes, le prince l’acceptait simplement comme une force de la nature, au même titre que le soleil ou les lunes. Le Prophète lui tournait le dos. Velen était en lévitation, en position de méditation, comme le jeune garçon l’avait si souvent vu ces dernières semaines.

« Pourquoi ne pas avoir prévenu le monde au sujet du Cataclysme ? » demanda soudain Anduin.

Velen ne bougea pas. Aucun mouvement ne trahissait les pensées du Prophète, mais le silence qui s’ensuivit parut soudain particulièrement pesant.

« Je dois trouver la voie pour que la Lumière nous illumine au-delà de la Légion et de sa mission de destruction. Je suis le seul à pouvoir la voir, à pouvoir la révéler aux forces de la Lumière. »

Anduin réfléchit un instant. « Ce doit être un terrible fardeau. »

Toujours en lévitation, le Prophète se retourna lentement vers le prince. « C’est la raison pour laquelle j’arpente les routes de demain. La Légion et les Dieux très anciens fragmentent la trame de l’avenir, mais si je parviens à trouver ces failles, si je peux réunir les peuples mortels, nous parviendrons peut-être à éviter le désastre.

— Et si vous échouez ? »

Le visage serein de Velen laissa place pendant un instant à un masque de douleur et de chagrin, rendu d’autant plus effrayant par sa disparition tout aussi soudaine.

« Laisse-moi te montrer quelque chose », murmura le vieux draeneï. Il se redressa et s’approcha. Toujours flottant à quelques centimètres des plaques de métal de l’Exodar, le Prophète plaça une main sur le front du prince.

« Je suis désolé. Mais il le faut », dit-il.

L’Exodar disparut, remplacé par d’immenses étendues noires ponctuées de lumières et d’énergies mystiques. Puis, après une soudaine accélération, Anduin se retrouva dans un lieu étrange, sous un ciel inconnu. Quatre lunes semblaient vouloir capter son attention. Une atmosphère ambrée et des formations rocheuses bleutées se tordaient dans toutes les directions. Anduin ne vit pas d’eau, pourtant la roche colorée lui donna comme l’impression de vagues s’entrechoquant, soudain figées par le caprice d’un artiste divin. Autour de lui, des créatures extraordinairement variées parcouraient le ciel et la terre, dont certaines, si insolites, défiaient toute tentative de description. Des couleurs, différents moyens de locomotion, silhouettes formées par la danse, le jeu ou la guerre... Rien de tout cela ne semblait avoir de sens, et Anduin avait du mal à appréhender la moindre vision dans ce formidable tourbillon d’abstractions chaotiques.

Et la Lumière ! Il se sentit enveloppé par l’aura qui émanait avec brillance de toutes ces créatures étranges, aussi puissante que partout ailleurs en Azeroth.

Le ciel s’assombrit. D’abord, un rouge rageur annonciateur de mort emplit les cieux d’ambre. Quelques instants plus tard, la couleur commença à virer au vert nauséeux. Le ciel malade vomit alors des comètes de feu qui s’écrasèrent au sol, dispersant les pauvres créatures prises de panique. Les comètes, énormes et menaçantes, sortirent ensuite de leurs cratères, semant la mort autour d’elles avec une efficacité impitoyable. Près du prince, l’air se déchira pour déverser une véritable vision d’horreur : des démons ailés et des succubes brandissant un feu jaune-verdâtre et déchaînant une puissante magie se mirent à tout détruire sur leur passage. Quand l’armée des ténèbres eut fini de se déployer, une forme gigantesque émergea à son tour de la faille. Anduin remarqua tout de suite qu’elle ressemblait à un draeneï.

Cet être désintégra les sculptures de roche qui l’entouraient, créant ainsi un espace lui permettant de s’agenouiller dans la poussière de sa destruction pour dessiner des symboles de puissance maléfique de son doigt griffu. Quand il eut terminé, il y eut un instant de silence parfait. Le massacre cessa, le monde entier retint son souffle, comme paralysé par l’horreur.

Puis une explosion retentit.

Les énergies soudain libérées fracassèrent la surface du monde. Anduin hurla, terrorisé, et leva les bras pour se protéger. Mais la magie le traversa sans le blesser. La Légion retraversa le portail pour retourner dans le domaine des démons. Derrière eux, il ne restait... plus rien. Du moins, rien de vivant. Même les incroyables formations rocheuses – Anduin ne saurait jamais si elles étaient naturelles ou sculptées par les formes de vie étrangères qu’il avait vues – avaient été annihilées. Il ne restait que poussière et matière désintégrée. Même le ciel était empli de nuages, voilant la vision des quatre lunes.

Puis, heureusement, la vision s’estompa.

Anduin était à nouveau face au Prophète et malgré ses efforts pour se retenir, il se mit à pleurer, furieux de sa propre faiblesse.

« Il n’y a aucune honte à pleurer un tel gaspillage de vie », dit Velen avec douceur.

« Quel était ce monde ? Quand est-ce arrivé ? » demanda le prince, entre deux sanglots.

« J’ignore son nom. Ses habitants ne communiquaient pas d’une façon intelligible pour nous, et aucune des races mortelles de ce monde ne connaît cet endroit. Je l’ai appelé Fanlin’Deskor : Ciels d’Ambre et Roches des Merveilles. Comme je doute que la Légion garde archive de ses victimes, ou daigne même se les rappeler, nous sommes probablement les deux seuls dans l’univers à savoir que ce monde a existé. »

« Comme c’est triste », murmura Anduin.

« Oui. Si la Lumière le veut, quand l’ultime victoire sera nôtre, je construirai une tour sur un de ces mondes perdus, et je les archiverai tous pour ma pénitence.

— Pénitence ? Mais pour quoi ? Vous avez tout fait pour nous aider, Velen !

— Il y a fort longtemps, je n’ai pas pu convaincre mes frères de changer d’avis, et la création en a payé le prix. » Velen revint ensuite sur la raison qui l’avait poussé à montrer cette vision à Anduin. « Mon but était de te montrer les conséquences d’une défaite. Aussi redoutable que soit le Cataclysme ou Aile de mort, notre guerre est bien plus importante. Ce n’est pas un seul monde que nous défendons, mais tous. »

Anduin savait que ses leçons touchaient à leur fin lorsque le Prophète reprit sa méditation, le regard perdu dans les énergies du Siège. Alors qu’il ouvrit la porte de la chambre pour prendre congé, le prince entendit une dernière fois le Prophète.

« Oui, mon enfant, c’est un terrible fardeau. »

* * *

Les dernières paroles du Prophète hantèrent Anduin pendant le restant de la journée, et jusque tard dans la nuit. Troublé, il se retournait dans son lit, ne parvenant pas à trouver le sommeil réparateur dont il avait besoin. Quand il s’endormit enfin, il fut assailli par des rêves aussi clairs que saisissants.

***

Des feux démoniaques et des mondes fracassés tournoyaient dans un ciel noir sans soleils ni lunes. Toutes les lumières de l’univers étaient éteintes, telles les bougies d’un sanctuaire qui auraient été soufflées par le froid baiser du vent. Et pourtant, bien plus que l’absence de lumière, c’était le silence qui perturbait le plus Anduin. Il était insupportable, inconcevable même, qu’un univers vivant fut aussi silencieux.

La première pensée qui lui traversa l’esprit, alors qu’il assistait à la fin du monde, fut qu’il ne reverrait plus jamais son père... et qu’il n’aurait jamais l’occasion de combler le gouffre qui les séparait désormais. Et c’est alors qu’il réalisa qu’aucun fils dans l’univers ne pourrait plus jamais dire à un père à quel point il l’aimait, ou prononcer les mots réconfortants : « Je suis désolé ». Au-delà du silence et des étoiles éteintes, c’était la mort des probabilités et de l’espoir qui le remplissait le plus d’horreur.

Puis il perçut un bruit. Ce ne fut d’abord qu’une vibration dans la nuit, et pourtant cette légère perturbation de l’air paraissait si pure et si forte. Une lueur apparut, puis plusieurs. La vibration se multiplia, sur différentes octaves, les lumières et les sons fusionnant en une véritable marée ascendante de couleurs et de mélodies. Des êtres de Lumière entouraient Anduin, le sauvant des ténèbres en lui chantant un hymne d’espoir, en un chœur qui allait sauver l’univers.

Au milieu de cette symphonie apparut le visage d’un des réfugiés, un homme que le prince avait vu à plusieurs reprises, mais dont il ignorait le nom. Les êtres psalmodièrent en chantant : « Chaque vie, un univers. »

Il s’éveilla, les cheveux collés par la sueur tant le rêve avait été intense. Vision, c’était une vision... Pourtant, ce qu’il avait vu l’avait réconforté. Il se rendormit, et cette fois, heureusement, ne rêva que de choses sans importance.

* * *

Maraad se tenait dans une grande salle circulaire aux murs gravés de runes luisantes. Trois ancêtres draeneï se trouvaient au centre de la salle, portant de belles armures étincelantes aux formes gracieuses. Ils étaient entourés d’un groupe de paladins et de redresseurs de torts, tous membres d’une hiérarchie qui ne tolérait aucun ego, que ce soit à sa base ou à son sommet.

Ces trois ancêtres formaient le Triumvir de la Main – Boros, Kuros et Aesom. Les autres personnages représentaient l’élite draeneï : la Main d’Argus. Depuis son retour, Maraad avait appris que, comme lui, le Triumvir était revenu à bord de l’Exodar afin de reprendre contact avec les frères d’Azeroth et de décider quels seraient les prochains objectifs de leur peuple après les évènements récents.

Cela faisait trop longtemps que Maraad avait participé au conseil du gouvernement draeneï en présence du Triumvir. Il avait oublié à quel point leur discours pouvait être ordonné et mesuré, à quel point le rythme raisonné des conversations pouvait être réconfortant après les joutes verbales et les réactions imprévisibles des autres peuples de l’Alliance. Ce contraste devint encore plus flagrant lorsque la longue discussion concernant la situation des réfugiés fut calmement interrompue par le redresseur de torts Romnar. Romnar dirigeait les opérations de réparation du vaisseau dimensionnel draeneï, l’Exodar, et quand le débat sur la façon de gérer l’arrivée des étrangers sur l’île commença à se perdre en vaines, mais courtoises, circonvolutions, il déclara :

« Tout cela pourrait se révéler inutile d’ici peu. L’Exodar est quasiment réparé. »

Si elle avait été faite à bord du Brise-ciel aux dirigeants de l’Alliance à Norfendre, une annonce d’une telle importance aurait provoqué un tonnerre de discussions et de commentaires. Ici, la nouvelle fut accueillie avec des sourires satisfaits, et une main se posa sur l’épaule de Romnar. Bravo, semblait dire l’humeur de la salle.

« Qu’entendez-vous par "quasiment" ? » demanda Maraad.

« Une semaine. Nous avons déjà réparé tous les systèmes principaux. Il ne reste plus qu’à nettoyer et à renforcer les secteurs qui affichent des faiblesses.

— Nous pourrions réveiller notre vaisseau dans moins d’une semaine ? Qu’en pense le Prophète ? » continua Maraad.

Un silence embarrassant lui répondit.

« Il n’en sait rien ? » s’étonna-t-il, incrédule.

« Il refuse de nous recevoir », répondit Aesom. « Nous avons laissé un message aux boucliers, mais nous attendons toujours une réponse.

— Suis-je le seul que cela trouble ? » demanda Maraad, regrettant ses paroles alors même qu’il les prononçait. Je suis resté trop longtemps loin des miens et del’Exodar. Bien sûr qu’ils étaient tous troublés. Leur silence n’indiquait pas leur approbation, mais leur inquiétude.

Que faire quand le Prophète semble s’être égaré ?

Un draeneï dont Maraad ignorait le nom intervint avant que quelqu’un puisse répondre.

« Les réfugiés sont à nos portes. Ils exigent de voir le Prophète. »

Comme nous tous, pensa Maraad avec une ironie amère.

* * *

Pourquoi ne pas avoir prévenu le monde au sujet du Cataclysme ? La simple question pleine de bon sens d’un enfant mortel résonnait telle une accusation dans la salle silencieuse, brisant sa contemplation de la Lumière. Velen avait esquivé les questions, embrouillé une situation qu’il aurait dû éclairer. Il était lui-même surpris par sa réaction. Suis-je encore capable de tromper le monde ? Même après tout ce temps ? Non seulement les autres, mais aussi moi-même ?

Pourquoi un prophète ne préviendrait-il personne d’une calamité ?

Il l’avait vue clairement : l’ombre cuirassée de la nuit recouvrant Azeroth, étouffant le monde dans le feu et la souffrance. Il avait vu Azeroth anéantie des dizaines de fois par l’apocalypse, mais aussi mille petites victoires et défaites dans tous les avenirs de ses visions. Et la Lumière, son aimant, la boussole qui l’aidait à naviguer les mers incertaines de ses visions, ne l’avait pas guidé directement vers le Cataclysme ; elle n’avait indiqué le retour destructeur d’Aile de mort que comme une possibilité parmi tant d’autres. À quoi servait un prophète qui ne savait plus faire la différence entre une véritable et une fausse vision ?

Velen essaya de bannir la question de l’enfant de son esprit et de se concentrer à nouveau à recouvrer sa capacité à discerner la vérité dans ses visions innombrables... avant de succomber à la folie, ou bien qu’il ne soit trop tard. Lorsque le bouclier qui gardait ses appartements le supplia d’accepter une audience pour le Triumvir, le prophète ne l’entendit même pas.

Il avait vu l’Exodar réparé plonger dans le Néant, avalé par les ténèbres sans espoir de retour.

Il l’avait vuexploser lors de son lancement, tuant la plupart des draeneï et calcinant Brume-azur.

Il l’avait vuse poser sur Outreterre, et les draeneï soigner leur ancienne terre d’exil.

Il avait vu les draeneï réparer leur vaisseau dimensionnel pour le laisser amarré sur Azeroth. Parfois, la trame de ces avenirs menait aux ténèbres, et d’autres fois, non.

Velen refusait de faire des suppositions, même les mieux informées. Sans la Lumière pour le guider, il se sentait impuissant. Le Triumvir décidera, pensa-t-il.

Enfin libéré de ces distractions extérieures, il retourna à sa méditation, cherchant désespérément la voie.

* * *

Maraad se tenait à l’écart et tentait de cacher son dégoût. La plupart de ses contacts avec les humains s’étaient faits jusqu’alors avec des héros de Norfendre parfois impétueux, mais toujours courageux. Il lui était difficile de croire que ces créatures loqueteuses – à qui il manquait des dents, la politesse et un semblant d’intellect – appartenaient à la même race que ces humains aux côtés desquels il avait été fier de combattre.

***

« On veut voir le Prophète », grogna l’un d’eux, le visage malformé, dans un Commun à peine reconnaissable. « Il réglera tout ça.

C’est votre porte-parole ? », Maraad ne put s’empêcher de demander à haute voix. Son insulte à peine voilée ne fut ni entendue, ni remarquée.

« Le Prophète ne reçoit personne, l’ami. Nous aussi avons besoin de ses sages conseils en cette période noire. Il nous parlera quand il le choisira », dit un garde-paix de l’Exodar.

« Mensonge. Il voit le prince de Hurlevent !

— Le prince Anduin étudie le pouvoir de la Lumière sous la tutelle du Prophète. Vous devriez être honorés, voire emplis d’humilité, que l’Éternel s’intéresse à l’un des vôtres. Qui sait quelle bénédiction votre peuple pourra en tirer ?

— Quelle arrogance ! Qui es-tu pour nous dire qu’on a besoin d’humilité, hein ? Qui es-tu ? Un démon à sabots, moi je dis ! »

Il n’y avait pas pire insulte que de rappeler aux draeneï leur parenté avec les érédars de la Légion. Les yeux du garde-paix s’étrécirent dangereusement ; sa main approcha de l’épée cristalline brillante qu’il portait au flanc. Voyant ce geste, Maraad empoigna le manche de son grand marteau. Plusieurs autres draeneï se dressèrent, comme pour avancer vers la « délégation ». Les humains reculèrent instinctivement. Leur semblant de cerveau était peut-être stupide, mais l’animal en eux comprenait la situation.

Réalisant la frayeur des réfugiés, le garde-paix se détendit et leva la main pour indiquer qu’il n’allait pas attaquer. « Je sais que vous êtes loin de chez vous. Vous avez faim et l’avenir est incertain. Dans de telles conditions, demander conseil à notre prophète est sage. Croyez-moi, l’ami, quand je dis que j’aimerais qu’il réponde à vos inquiétudes. Mais comprenez aussi ceci : ses voies sont infinies. Il viendra vers vous ou pas, mais personne ne peut influencer ses décisions. Je vous demande de rentrer chez vous, au campement.

— Chez nous ? On n’est pas chez nous », répondit l’homme d’un ton désabusé. Néanmoins, le contingent fit demi-tour en grommelant, l’air morne. Les humains avaient été à deux doigts de se battre contre leurs hôtes, et tous le savaient.

« De quel droit osent-ils nous parler d’exil ? » dit le garde-paix.

« De quel droit en effet ? » répondit Maraad.

* * *

À nouveau réuni avec la Main d’Argus et le Triumvir, Maraad fit ouvertement part de son opinion.

« Le prophète refuse de nous offrir sa sagesse. La décision nous appartient. Portons la guerre à la Légion ! Ou retournons en Outreterre pour terminer notre mission et lui rendre ce que nous lui devons. Notre second foyer a besoin de nous, tout comme les Perdus qui errent encore dans le désert. »

Le Triumvir resta silencieux, mais le langage corporel furtif des dirigeants trahissait leurs pensées, et Maraad savait qu’ils étaient d’accord avec lui. Cependant, il y avait aussi un sentiment de malaise dont le redresseur de torts n’ignorait pas l’origine... parce qu’il le partageait. Le Prophète devrait être présent pour bénir notre résolution.

« Dans une semaine, nous testerons les pistons de phase de l’Exodar. Et si le Prophète ne s’adresse pas à nous d’ici là, nous abandonnerons Azeroth ! »

* * *

« Comment évoluent tes leçons, Anduin ? Comprends-tu mieux le monde qui t’entoure ? »

Depuis des mois, le prince avait été satisfait de l’attention qu’on lui portait, excité par la chance de recevoir l’enseignement de l’être le plus proche de la Lumière de tout Azeroth. Mais aujourd’hui, le ton tranquille des questions de Velen l’enrageait.

« Savez-vous seulement ce qui se passe dehors ? » rétorqua Anduin.

« Il se passe toujours quelque chose dehors », répondit le draeneï. Calmement. Mais on pouvait déceler un certain tranchant dans sa voix. « Je ne m’intéresse qu’à la voie.

— Mais qu’est-ce que cette voie ? Une guerre sur un monde éloigné ? C’est ici qu’on a besoin de vous. Et maintenant. Est-ce la raison pour laquelle vous n’avez jamais prévenu personne au sujet du Cataclysme ? Parce que ce n’était pas suffisamment important pour vous ? Nous considérez-vous comme des insectes ? Ou pire, de simples pions ? »

Cela faisait une éternité que personne n’avait osé réprimander le Prophète. Il se retourna brusquement vers le prince, surpris, comme souvent par les humains, par la rapidité avec laquelle l’enfant semblait devenir un homme et par le raisonnement adulte de ses paroles. Et dès qu’Anduin entra dans son champ de vision, le monde se transforma.

Un guerrier se tenait à la place du prince, son armure de plaques et son heaume rutilants paraissant forgés dans l’essence de la Lumière elle-même. Perché sur un affleurement, il brandissait une épée forgée de la même matière... Velen ne parvenait pas à déterminer si le paysage appartenait à Azeroth ou un autre monde. Et soudain, le ciel noir au-dessus de lui se déchira pour livrer passage à la cavalerie réunissant tous les peuples d’Azeroth. Elfes de sang, orques, trolls, taurens, et même les maudits morts-vivants et les gobelins comploteurs, tous chevauchaient des destriers volants de toutes sortes et de toutes formes. Ils étaient cuirassés et équipés d’armes magiques d’une puissance si intense qu’elle brûlait les yeux de Velen quand il les regardait. Au côté des légions de la Horde, les elfes de la nuit ancestraux chargeaient avec les humains, les nains et les gnomes, dont les ancêtres avaient formé la première Alliance, rejoints par les forces métamorphes des worgens. Les propres draeneï de Velen les accompagnaient, cuirassés de métaux inconnus et armés de masses et d’épées cristallines.

Mais l’Alliance et la Horde n’étaient pas seules.

Des formations de dragons transformaient le ciel enune immense aile reptilienne multicolore. Leur taille et leur nombre obscurcissaient l’horizon et, lorsqu’ils rugirent en signe de défi, ce ne fut pas seulement le sol sous les pieds de Velen qui trembla, mais l’univers tout entier.

Pourtant, en dépit du vertige d’une telle vision, le Prophète fut encore plus sidéré par ce qu’il vit flotter au-delà de l’armée de dragons. Les naaru partaient eux aussi en guerre, en nombres si importants que Velen ne comprenait pas comment la création pouvait les accueillir. La puissance de ces êtres de Lumière emplit d’espoir le cœur de Velen, balayant des siècles de solitude, le laissant rêver que le désespoir ne pourrait jamais prévaloir et que les ténèbres, aussi redoutables soient-elles, ne pourraient jamais régner.

Mais une ombre s’abattit sur ce spectacle.

Une ombre immense, vide et qui absorbait toute lumière entrant à son contact. Velen savait que si elle n’était pas arrêtée, elle consumerait tout jusqu’à se dévorer elle-même, grignotant à jamais le néant dans la Ténèbre de l’Au-delà, anéantissant pour toujours la beauté de l’univers, de la symphonie la plus déchirante au coucher de soleil le plus spectaculaire. C’était chose trop horrible à contempler, à concevoir. Et pourtant l’armée fonça droit sur elle. Et la lumière commença à se dissiper...

Devant le Prophète se tenait un enfant humain, aux grands yeux passionnés. Il lui disait quelque chose d’inintelligible.

Velen tourna le dos à Anduin, plongeant son âme dans la Lumière, s’accrochant à la vision avant qu’elle ne lui échappe, espérant qu’elle lui révèle enfin la voie parmi tous les avenirs fracturés. Le souvenir des semaines qui avaient précédé le Cataclysme lui revint en force. Il ne remarqua même pas que le prince avait quitté ses appartements.

* * *

La semaine passa dans une tension grandissante pour les réfugiés. Les draeneï étaient préoccupés par leurs propres problèmes. Ils préparaient les tests de leur précieux vaisseau, et le silence du Prophète les inquiétait de plus en plus. Les exilés ne manquèrent pas de remarquer cette recrudescence d’activité ; ils sentaient que quelque chose se préparait. Leur ignorance ne fit qu’alimenter leurs pensées les plus négatives ainsi que les rumeurs. Quelques voix se firent bien entendre pour rappeler la bonté des draeneï, mais la suspicion et la crainte de l’inconnu étaient malheureusement dans la nature des mortels, qui prêtaient plus attention aux sabots et à la peau bleue de leurs protecteurs qu’à la nourriture et aux soins qu’ils leur avaient offerts. Même avant de s’endormir sous la protection de l’île de Brume-azur, très peu de réfugiés se demandèrent comment les draeneï auraient été accueillis s’ils avaient demandé de l’aide aux autres peuples de l’Alliance.

Ainsi, quand l’énorme structure appelée l’Exodar commença à gronder et à vibrer, et que l’air autour d’eux se chargea d’électricité, les réfugiés comprirent d’instinct ce qui se passait : le vaisseau fonctionnait.

***

Les draeneï nous abandonnent ! pensèrent un grand nombre d’entre eux, créant la panique dans tout le camp. Ils emportent le Prophète avec eux !

Pour les réfugiés, l’invisible était devenu le sauveur et le Prophète, un talisman à brandir contre les horreurs du Cataclysme. Comme souvent, la foule n’avait aucun meneur, et il fut impossible de déterminer le moment où la peur et l’inquiétude cédèrent la place à l’action. Et pourtant, c’est presque tout le campement qui se précipita vers l’Exodar.

* * *

Comment répondre à l’appel des siècles ? Comment voir chaque jour comme un renouveau, et non comme une répétition de platitudes qui ne pouvait se solder que par le chagrin ? La solitude née d’une conscience supérieure était le fardeau le plus lourd pour celui qui avait été d’abord Velen, puis le Prophète – une force, un mythe, une abstraction. Il ne pourrait jamais oublier ce qu’il avait vu. Et c’était cette lassitude, ce manque de conviction quotidienne qui était l’arme la plus puissante que ses frères d’autrefois pouvaient retourner contre lui.

Es-tu fatigué de la mort que tu apportes à tous ces mondes ? s’interrogea Velen au sujet de son vieil ami Kil’jaeden. T’arrive-t-il de douter, dans la noirceur de ton âme, des choix que tu as faits ?

Mais il ne faisait que ruminer d’anciennes questions, d’anciens problèmes.

Dans un avenir possible, il avait vu un successeur du roi-liche se lever du Trône de glace, plus redoutable encore qu’Arthas ou Ner’zhul, et déferler sur la terre, des milliers de guerriers squelettes dans son sillage. La Légion revenait alors sur un monde déjà mort et les démons, amusés, jouaient avec ces draeneï levés de leurs tombes par une impie sorcellerie, punissant ainsi Velen pour les avoir contraints à le pourchasser dans tout l’univers.

Il avait vu le Garde-terre dément, le Destructeur, calciner le monde, puis songer à massacrer ses propres enfants du Vol draconique noir pour étancher sa soif maladive d’annihilation.

Par pitié, supplia-t-il la Lumière. Montre-moi la voie.

* * *

La foule, innombrable, avait perdu tout sens commun, tout semblant de raison dans sa passion. Les draeneï voulurent parlementer, mais rien n’y fit. Lorsque l’alerte retentit, l’arrivée des paladins, des redresseurs de torts, des prêtres et des mages pour repousser la cohue eut une conséquence tragique et malheureusement prévisible. Les défenseurs étaient face à un choix impossible : repousser la foule et risquer de se faire tuer par un ennemi inférieur, ou bien tuer les alliés mêmes qu’ils avaient voulu protéger. Les draeneï se souvinrent que la guerre se devait d’être un engagement total, alors que le redresseur de torts Romnar était avalé par la vague de réfugiés tandis qu’il venait aux portes, se demandant quels troubles ses tests avaient provoqués. Il fut grièvement blessé avant que ses frères ne puissent le mettre à l’abri derrière leurs lignes de défense.

La chute de Romnar rappela soudain à Maraad le souvenir d’un combat contre des morts-vivants. Enragé, il ne se contenta plus de parer les coups avec son marteau cristallin. Il se mit à l’abattre avec force sur les envahisseurs. Les autres draeneï l’imitèrent rapidement et, sans la tempérence de la compassion, la querelle se transforma rapidement en un bain de sang pour les réfugiés.

* * *

« Prophète ! Vous devez intervenir ! Il le faut ! » s’écria soudain Anduin, interrompant la méditation de Velen. La panique dans la voix du jeune garçon interrompit ses visions. De retour dans le présent, le Prophète se tourna vers son disciple.

« Qu’est-il arrivé ? » demanda Velen de sa voix sans âge.

« Les réfugiés sont aux portes de l’Exodar. Votre peuple les attaque ! Ils massacrent des innocents. »

Soudain, Velen la reconnut. La voie. Il se trouvait à une bifurcation, et l’enfant le conduisait dans une direction. Au bout de l’autre chemin, il n’y avait qu’obscurité. Un tel fardeau... comment tant de choses pouvaient-elles dépendre de si petits choix ? Était-ce là la signification de sa vision précédente ? Que l’étape qui conduirait Velen à nouveau sur la voie de la Lumière passait par l’enfant ?

« Quelle importance a votre guerre pour ceux qui se battent dehors ? » s’écria le garçon. Puis, se rappelant son rêve, il ajouta, « Chaque vie est un univers ! »

Ai-je vraiment oublié qui j’étais ? se demanda Velen. Dois-je écouter les leçons d’un enfant mortel ?

Et la réponse jaillit des profondeurs de son âme : les leçons de la Lumière sont une bénédiction, quelle que soit leur origine.

« J’arrive », dit Velen.

* * *

Les adversaires étaient prisonniers d’une lutte désespérée sans aucune échappatoire. Les réfugiés savaient qu’ils avaient commis une grave erreur et il était trop tard pour revenir en arrière. Ils combattaient pour survivre, pour rectifier leur erreur. Quant aux draeneï, ils étaient en proie à une furie irrationnelle, réalisant avec horreur qu’ils massacraient non seulement des alliés, mais également des faibles placés sous leur protection. Seul un coup de théâtre inespéré pouvait mettre un terme au carnage.

Velen fit soudain son entrée.

Le monde sembla alors exploser en une gerbe de lumière tonitruante, aveuglant la foule et les défenseurs. Une décharge solaire géométrique et runique illumina la silhouette suspendue en son centre. Le cristal du Prophète brillait d’un éclat incandescent, et la force de sa voix fit tomber certains des combattants à genoux.

« Cessez ! »

Les draeneï s’immobilisèrent, soulagés pour la plupart. Certains d’entre eux jetèrent leurs armes de dégoût. Les réfugiés se figèrent devant la vision de ce Prophète mythique qui venait de se matérialiser devant eux.

Velen approcha de la foule, flottant à quelques centimètres de la surface ensanglantée de Brume-azur.

« Est-ce ainsi que nous traitons nos frères ? » demanda-il à son peuple d’une voix remplie de tristesse. Honteux, nombre de draeneï sanglotèrent à ses reproches. Maraad resta de marbre. « Et vous, qui profitez de notre aide, de notre hospitalité, vous attaquez vos camarades sans raison ? » Comment les combattants pouvaient-ils supporter les accusations de ce regard éternel ?

Le Prophète ne flottait plus ; ses sabots s’enfoncèrent lentement dans le sol boueux et piétiné.

Un mélange de terre et de sang entacha l’ourlet de sa robe, et les draeneï ne purent réprimer une exclamation. Velen s’agenouilla dans la saleté près d’une des victimes et prit le corps brisé dans ses bras. Une main enveloppée de Lumière caressa la poitrine fracassée, et le Prophète fut peiné lorsqu’il reconnut la marque familière d’un marteau de cristal. Il canalisa alors le pouvoir de la Lumière pour soigner la blessure. L’humain ouvrit les yeux, sauvé d’une mort probable.

Anduin avait raison. Quel espoir restait-il à l’univers si Velen était incapable de préserver chaque vie du mieux qu’il le pouvait ? Les draeneï gagneraient-ils la guerre au prix de tout ce qui était important ?

Velen se releva, sa robe souillée n’appelant aucune autre explication. Il s’adressa à ses frères, à ses enfants.

« Nous allons vivre parmi les mortels d’Azeroth, nos alliés, et nous les aiderons à soigner le monde du Cataclysme. »

Ce fut Maraad qui parla le premier. Personne d’autre n’aurait osé.

« L’Exodar est enfin réparé, Prophète. Nous devrions porter la guerre à la Légion. Ou retourner en Outreterre pour sauver notre foyer en exil.

— Chacun a sa propre conscience », répondit le Prophète. « Mais entendez ceci : notre guerre est partout. Dans chaque action, dans chaque souffle. Notre rôle est de préparer les peuples de ce monde à s’unir. Nous devons leur servir d’exemple pour qu’ils se rallient contre le mal. Nos devons les réveiller pour qu’ils forment l’alliance ultime qui détruira les ténèbres. Aidez ces gens, sauvez-les des souffrances du Cataclysme et donnez-leur la force d’affronter l’avenir. »

***

Les autres draeneï, profondément affectés par les paroles du Prophète, allèrent aider les réfugiés blessés. Anduin entreprit de mettre ses propres talents naissants à contribution, et Velen ne put s’empêcher d’observer le prince à plusieurs reprises, impressionné par l’homme qu’il était déjà en train de devenir.

* * *

Pour les draeneï, l’Exodar n’était pas une simple machine, mais un être vivant, un frère dans un sens que les autres peuples ne comprendraient jamais. Ses souffrances avaient été soulagées et son essence, soignée. Le Prophète célébra ce triomphe avec les membres de son peuple.

Les réfugiés, rassemblés en groupes grandissants autour des collines à proximité du val d’Ammen, avaient organisé leur propre conseil et avaient fini par décider que leur place était parmi les leurs. Exaltés par l’apparition dramatique de Velen, bon nombre d’humains décidèrent de rejoindre les ordres et de rallier Hurlevent pour réparer la destruction causée par Aile de mort. Lorsqu’ils parlaient de leur expérience des draeneï, les réfugiés affirmèrent jusqu’à la fin de leur vie qu’ils avaient toujours eu raison et que le Prophète leur avait donné la clé qui les délivrerait du Cataclysme.

Le devoir.

Mais les plus affectées par l’attaque tragique des réfugiés étaient l’Éternel lui-même et l’humain qui un jour serait appelé à être roi. Lorsque plus tard, Anduin rendit visite à son mentor pour ses leçons, il trouva le Prophète devant lui, sabots au sol.

« Merci de m’avoir rappelé la juste voie. Tu m’as demandé pourquoi je n’avais jamais prévenu personne au sujet du Cataclysme. Je n’ai pas su reconnaître la menace, car j’étais trop concentré sur mes propres méditations... qui m’ont détaché de moi-même, d’une certaine manière. J’en ai oublié le monde présent, ses individus et leurs besoins, et c’est la raison pour laquelle la Lumière m’a abandonné. Si je ne suis plus en contact avec les êtres de ce présent, comment puis-je naviguer les courants de leurs avenirs ?

Un jour, tu seras un prêtre puissant, prince Anduin. Et un roi sage. »

Anduin souhaita que son père ait pu entendre ces paroles.