Tout ce qui est, est vivant
par Micky Neilson

Tout ce qui est, est vivant.

Cette maxime était devenue un mantra dans son esprit, un rappel constant de sa récente compréhension du monde. Plus important encore, elle représentait une épiphanie, la clé qui lui ouvrait un nouvel univers de connaissances. Et cette épiphanie était la raison de sa venue en ces lieux.

Nobundo trouvait du réconfort dans ces mots, alors qu’il avançait laborieusement entre les champignons colossaux du marécage de Zangar, dont les spores luisaient d’une phosphorescence verte et rouge dans la brume matinale. Il traversa les ponts de bois branlants qui surplombaient les eaux boueuses du marais. Quelques instants plus tard, il était arrivé à destination, levant les yeux vers le ventre rayonnant d’un champignon qui éclipsait tous les autres par sa taille. Au sommet de son chapeau, la colonie draeneï de Telredor l’attendait.

Anxieux, il avança en s’appuyant lourdement sur sa canne, maudissant la douleur qui parcourait ses articulations. Il prit pied sur la plate-forme permettant de rejoindre le sommet. Il était inquiet, car il ne savait pas comment les autres allaient réagir. Il se souvenait d’une époque où ceux de son espèce n’étaient même pas autorisés à entrer dans les villages des épargnés.

Ils vont me rire au nez.

Il prit une profonde inspiration, humant l’air frais et brumeux du marais, et l’implora de lui donner le courage de surmonter le défi qui l’attendait.

Quand la plate-forme s’arrêta, Nobundo franchit d’un pas traînant et prudent l’arche d’entrée. Il descendit les quelques marches basses, et rejoignit la galerie qui surplombait la petite place du village, où l’assemblée s’était déjà réunie.

Il parcourut du regard les visages durs des différents draeneï, qui le contemplaient d’un air supérieur et méprisant.

Il était, après tout, un Krokul: un « Roué ».

Être un Roué faisait de vous un proscrit et un paria. C’était injuste et immérité, mais c’était une réalité qu’il devait accepter. Un grand nombre de ses frères et sœurs épargnés ne parvenaient pas à comprendre comment les Krokul avaient pu décliner, et surtout, dans le cas de Nobundo, comment quelqu’un de si doué et favorisé par la Lumière avait pu tomber si bas.

Même si Nobundo lui-même ne savait pas exactement comment cela lui était arrivé, il savait quand. Il se rappelait avec une clarté saisissante le moment exact qui avait marqué le début de sa déchéance.

Le ciel pleurait le jour où les orcs avaient mis le siège devant Shattrath.

Cela faisait de longs mois que la pluie n’avait pas honoré les terres de Draenor de sa présence, mais maintenant, de sombres nuages grondaient, comme s’ils protestaient devant la bataille imminente. Une averse commença à tomber sur la ville et l’armée qui attendait devant ses murs, devenant peu à peu un véritable déluge tandis que les deux camps s’observaient patiemment.

Ils doivent être près d’un millier, se disait lugubrement Nobundo depuis son poste haut perché sur les remparts intérieurs. Au-delà des fortifications extérieures, des ombres se déployaient parmi les arbres de la forêt de Terokkar éclairés par des torches. Peut-être que si les orcs avaient pris le temps d’élaborer plus soigneusement leurs plans, ils auraient abattu les arbres des environs pour préparer leur attaque. Mais ces derniers temps, les orcs se souciaient peu de stratégie. Ils ne songeaient qu’à l’excitation de la bataille et à la gratification immédiate des massacres.

Telmor était tombée, tout comme Karabor et Farahlon. Tant de villes draeneï autrefois majestueuses n’étaient plus que ruines aujourd’hui. Il ne restait plus que Shattrath.

Lentement, les orcs assemblés manœuvraient pour se mettre en position. Ils évoquaient à Nobundo un grand serpent venimeux, s’enroulant sur lui-même avant de frapper… une attaque qui annoncerait sûrement la mort des défenseurs de Shattrath.

Ce n’est pas comme si nous étions destinés à survivre, de toute façon.

Il savait parfaitement que tous ceux assemblés ici cette nuit, lui le premier, étaient voués au sacrifice. Ils s’étaient portés volontaires pour rester en arrière et livrer cette dernière bataille. Leur défaite inévitable apaiserait les orcs, qui considéreraient les draeneï comme un peuple décimé et pratiquement éteint. Ceux qui avaient cherché refuge ailleurs pourraient survivre pour combattre un autre jour, un jour où le rapport de forces serait plus équilibré.

Qu’il en soit ainsi. Mon esprit survivra, et ne fera plus qu’un avec la gloire de la Lumière.

Ragaillardi, Nobundo se redressa de toute sa hauteur, sa silhouette puissante et athlétique se préparant aux prochains évènements. Sa queue épaisse s’agitait anxieusement alors qu’il répartissait son poids sur ses deux jambes léonines, calant ses sabots contre la solide pierre des remparts. Il prit une profonde inspiration, affermissant sa prise sur le manche de son marteau de cristal béni par la Lumière.

Mais je ne partirai pas en douceur.

Lui et les autres redresseurs de torts, guerriers saints de la Lumière, combattraient jusqu’au dernier. Il regarda de chaque côté ses frères, stationnés par intervalles sur le chemin de ronde. Comme lui, ils se tenaient impavides et résolus, ayant fait la paix avec le destin qui les attendait.

Dehors, les machines de siège étaient arrivées : des catapultes, des béliers, des balistes… Des engins de toutes sortes que l’on apercevait brièvement à la lumière des torches. Leurs mécanismes puissants craquaient et grinçaient de façon sinistre tandis qu’ils étaient positionnés à distance de tir des remparts.

Des tambours de guerre résonnèrent, d’abord sporadiquement, puis rapidement, de plus en plus nombreux, jusqu’à ce que la forêt entière s’anime. Leur rythme commençait doucement, comme la pluie, pour devenir un grondement de tonnerre permanent. Nobundo murmura une prière, demandant à la Lumière de lui donner la force.

Le grondement du tonnerre et les mouvements dans les nuages sombres faisaient écho aux roulements frénétiques des tambours en contrebas. Pendant une seconde, Nobundo se demanda si la Lumière allait répondre à sa prière par une démonstration de puissance et de fureur dépassant de loin tout ce qu’il aurait pu espérer invoquer, comme un immense rayon de feu sacré qui éradiquerait en une vague magnifique l’armée sauvage et assoiffée de sang.

Il y eut bien une démonstration, mais pas des pouvoirs saints de la Lumière.

Les nuages tonnèrent, tourbillonnèrent et éclatèrent, transpercés par d’énormes projectiles enflammés qui se précipitaient à la vitesse d’un météore, avec une force qui ébranlait les os.

Un rugissement assourdissant assaillit les oreilles de Nobundo tandis que l’un des rochers passait dangereusement près de lui, oblitérant un contrefort et le bombardant de débris. Comme si elles attendaient ce signal, les troupes massées à l’extérieur s’élancèrent. Des cris de guerre à glacer le sang résonnèrent dans toute la ville alors qu’elles tendaient toutes leurs forces dans un seul objectif : détruire tout ce qui se trouvait sur leur passage.

L’intensité de la pluie augmenta alors que l’enceinte extérieure tremblait sous les coups des énormes pierres lancées par les catapultes rudimentaires. Nobundo savait que le premier rempart ne tiendrait pas longtemps. Il avait été construit trop précipitamment. Les murs qui s’étendaient au-dessus de la cuvette du cercle extérieur avaient été ajoutés l’année dernière, une défense rendue nécessaire par l’extermination méthodique de son peuple par les orcs. Ils avaient alors compris que cette ville serait leur dernier bastion.

Plusieurs ogres bestiaux commencèrent un travail de sape sur une partie du rempart déjà affaiblie par la pluie de météores. Deux autres de ces créatures massives manœuvraient un gigantesque bélier contre les portes principales de la ville.

Les frères de Nobundo lancèrent plusieurs contre-attaques, mais à chaque fois qu’un draeneï abattait un ennemi, deux autres prenaient la relève. La partie endommagée du mur avait commencé à s’effondrer complètement. Une vague d’orcs fous furieux hurlait de l’autre côté, se piétinant les uns les autres dans leur frénésie de sang.

L’heure était venue. Nobundo leva son marteau au ciel, ferma les yeux, et chassa de sa conscience le vacarme étourdissant de la bataille. Son esprit lança un appel, et son corps ressentit la chaleur familière de la Lumière qui l’envahissait. Le marteau brilla. Il concentra son attention et dirigea ses pouvoirs sacrés et purificateurs sur les ogres, en contrebas.

Un éclair aveuglant illumina brièvement le champ de bataille, accompagné des braillements étonnés de la première ligne d’orcs. La brûlure de la Lumière sacrée les balaya, les réduisant à un silence stupéfait, et les arrêtant suffisamment longtemps pour que plusieurs guerriers draeneï parviennent à abattre l’un des ogres gigantesques.

Le bref sentiment de soulagement de Nobundo fut rapidement anéanti par un bruit de bois éclaté : un dernier coup du bélier avait réussi à abattre les portes principales. Il vit les défenseurs de la Ville basse se précipiter vers la marée d’orcs et d’ogres, et se faire abattre en quelques secondes. Nobundo fit une nouvelle fois appel à la Lumière, dirigeant ses pouvoirs de guérison sur tous ceux qui passaient à sa portée, mais leurs adversaires étaient trop nombreux. À peine un draeneï blessé était-il soigné, qu’il recevait quelques secondes plus tard de nouvelles attaques brutales.

De nouveaux ogres s’attaquaient à la section affaiblie du rempart extérieur, et réussissaient maintenant à se frayer un chemin. Les défenseurs, en nombre inférieur, se retrouvaient assaillis des deux côtés.

Les orcs étaient fous de rage, enivrés par leur soif de sang. Nobundo entrevit leurs yeux alors qu’ils envahissaient le cercle extérieur : ils brûlaient d’une fureur écarlate, hypnotique et terrifiante. Nobundo et les autres redresseurs de torts changèrent de tactique. Ils cessèrent leurs soins et revinrent au feu purificateur. Une fois encore, la ville fut baignée par un rayonnement intense, lorsque des dizaines d’orcs furent frappés par la Lumière. La lueur écarlate disparut brièvement de leurs yeux, tandis qu’ils titubaient, pour être rapidement achevés par les guerriers draeneï survivants.

Kra-koum !

Le mur trembla, et les sabots de Nobundo glissèrent sur la pierre trempée. Il retrouva son équilibre, regarda en bas, et découvrit que l’un des ogres était en train de marteler la base du contrefort de gauche avec une massue de la taille d’un arbre. Il leva son marteau au ciel, ferma les yeux, mais sa concentration fut brisée par un nouveau bruit…

Kra-KABOUM !

Ce n’étaient pas les ogres, cette fois, mais une explosion venant d’en bas, loin de son champ de vision, et qui renversa Nobundo. Il roula sur le côté, regarda par-dessus le rebord et vit une fine brume rouge envahir la Ville basse. Les rares défenseurs survivants commencèrent à étouffer puis à vomir… Ils se plièrent en deux, lâchant presque tous leurs armes. Les orcs barbares se débarrassèrent rapidement des guerriers malades, se délectant du carnage.

Quand ils eurent achevé le massacre, ils levèrent leurs yeux mauvais, pleins du désir rageur d’attraper les défenseurs juchés sur la muraille pour leur arracher les membres. Quelques orcs se hissèrent sur les épaules des ogres et tentèrent de franchir l’à-pic à mains nues. Ils étaient stupéfiants d’agressivité et de férocité débridée. La brume s’était répandue à travers l’ensemble de la Ville basse et commençait à s’élever, recouvrant le tumulte.

Nobundo entendit un brouhaha derrière lui. Quelques orcs étaient parvenus à passer au travers des défenses du cercle interne et prenaient d’assaut les hauteurs.

Kra-koum !

Le mur tressaillit une fois de plus, et Nobundo maudit les ogres qui, en bas, avaient indubitablement recommencé à pilonner le contrefort. Une seconde salve de météores enflammés se mit à tomber du ciel pendant que Nobundo se préparait à contenir le choc des assaillants.

Il orienta la fureur de la Lumière directement sur le premier des orcs. La lueur dans les yeux de la créature verte s’affaiblit, et il s’effondra. Nobundo asséna la tête de cristal du marteau au sommet du crâne de l’orc, puis la dirigea vers le haut pour frapper à gauche, ce qui provoqua un plaisant craquement lorsque les côtes de l’orc éclatèrent. D’une torsion il ramena le marteau vers le bas et la jambe d’un autre orc, dont il brisa le genou. La bête hurla de douleur et s’écroula vers l’avant, tombant du rempart.

La brume s’était maintenant élevée jusqu’à l’éminence, où elle se répandait en couvrant la pierre comme un tapis qui se déroule. Nobundo et les autres redresseurs de torts continuaient à se battre pendant que la brume montait jusqu’à leurs poitrails, puis à leurs visages, piquant leurs yeux et brûlant leurs poumons.

Nobundo entendit les cris d’agonie de plusieurs de ses compagnons, mais il les avait perdus de vue dans l’épais brouillard rouge. Par bonheur, le combat de son côté semblait s’être calmé ; il recula d’un pas, résistant à une brusque nausée. Il lui semblait que sa tête allait exploser d’un instant à l’autre.

Puis un épouvantable cri de guerre fendit la brume et le glaça jusqu’aux os.

Une ombre se rapprochait. Nobundo faisait des efforts pour la distinguer malgré les spasmes qui le secouaient. Il essayait désespérément de retenir sa respiration lorsque surgit de la brume une horreur tatouée aux yeux de feu… un orc gigantesque, couvert du sang bleu caractéristique des draeneï, hors d’haleine, et faisant tournoyer une méchante hache à deux mains. Une toison noire comme le jais était plaquée sur son torse épais et sur ses épaules massives, et sa mâchoire inférieure avait été teinte en noir, ce qui donnait à son visage l’aspect d’une tête de mort.

Derrière lui, des douzaines d’orcs se précipitaient le long de la pente. Nobundo comprit que la fin était proche.

Kra-koum !

Le mur trembla une fois de plus. L’orc cauchemardesque chargea. Nobundo feinta vers l’arrière, mais la lame de la hache creusa un sillon sur sa poitrine, déchirant son armure et engourdissant tout son côté gauche. Il répliqua d’un coup de marteau qui écrasa les doigts de la main droite de l’orc, rendant sa gigantesque hache inutilisable. Puis Nobundo fut horrifié de voir la créature monstrueuse se mettre à sourire.

L’orc l’agrippa de sa main valide, et la double fournaise de ses yeux plongea en lui… à travers lui. Nobundo dut reprendre son souffle. Ce faisant, il sentit fondre sa volonté comme un vernis qui se désagrège. Comme si une magie obscure et démoniaque était à l’œuvre, comme si une partie de sa propre essence était en train de disparaître. C’était une attaque à laquelle il ne savait comment répondre.

Kra-boum !

Nobundo vomit un flot de sang épais au visage et à la poitrine de l’orc. Il ferma les yeux et fit frénétiquement, désespérément appel à la Lumière, lui enjoignant de neutraliser l’orc assez longtemps pour lui permettre de se défendre. Il lança son appel…

Et pour la première fois depuis le jour où il avait pris contact avec la Lumière et reçu la grâce de son rayonnement…

Il n’y eut pas de réponse.

Horrifié, il ouvrit les yeux et les plongea dans le brasier de folie du regard de l’orc, qui ouvrit sa bouche immense et poussa un cri noyant tout autre son et menaçant de faire exploser les tympans de Nobundo. Il lui sembla soudain être plongé dans un rêve terrible et silencieux. La créature eut un mouvement de recul puis expédia sa tête dans la figure de Nobundo. Ce dernier tituba en arrière et, battant l’air de ses bras, fouetté par la pluie et transpercé par les yeux brûlants, il tomba… encore et encore, à travers la brume, jusqu’à s’abattre sur un grand corps qui s’effondra en grognant sous l’impact.

Toujours prisonnier de son cauchemar silencieux, Nobundo vit l’orc disparaître du bord du rempart. Près de lui, le contrefort mis à mal céda et un grand pan du haut de l’enceinte s’abattit, l’isolant de la pluie et du ciel, l’enfermant dans un monde de sereine obscurité.

Il demeurait là, pensant à ceux qui étaient partis pour vivre cachés, ceux pour le salut desquels il priait, ceux qu’il aimait et respectait, ceux pour qui il avait donné sa…

Vie. Étonnamment, il était toujours en vie.

Nobundo ne revint à la conscience que pour se trouver bloqué dans un espace confiné, obscur et étouffant. Sa respiration était haletante et douloureuse, et pourtant il était en vie. Il n’avait aucune idée du temps qui avait pu s’écouler depuis… depuis la chute du mur, depuis…

Il tendit son esprit. Sûrement, dans le tumulte du combat, avait-il juste manqué de concentration pour atteindre la Lumière. Mais maintenant, il allait pouvoir établir le contact, maintenant sûrement il pourrait…

Rien.

Il ne reçut pas de réponse.

Nobundo ne s’était jamais senti aussi irrémédiablement perdu et absolument seul. Si la Lumière était hors d’atteinte et qu’il venait à mourir ici, que deviendrait son esprit ? La Lumière pourrait-elle le recevoir ? Son essence serait-elle condamnée à errer dans le vide pour l’éternité ?

Il avait vécu sa vie honorablement. Pourtant… s’agissait-il d’une forme de punition ?

Pendant que sa tête cherchait des réponses, ses mains exploraient son environnement et se heurtaient à la pierre froide. Il prit lentement conscience de l’inconfort de sa position, de l’autre masse plus molle serrée contre lui dans la cavité de pierre, et du fait que sa jambe gauche était très certainement brisée.

Il pivota sur sa droite et prit une profonde inspiration, en essayant d’ignorer la douleur qui lui transperçait les côtes et la jambe. Incapable de recourir à la Lumière, il ne pouvait se soigner, il lui faudrait donc s’habituer à vivre avec la douleur pour le moment. Au moins les sensations commençaient-elles à revenir dans son côté gauche. Et même… il entendait les bruits étouffés causés par ses mouvements, ce qui voulait dire que sa surdité n’avait été que passagère.

Le fait qu’il soit capable de respirer indiquait que de l’air pouvait l’atteindre. Comme ses yeux continuaient à s’adapter, il finit par percevoir un minuscule point, non pas de lumière, mais d’une obscurité légèrement moins absolue que celle qui l’entourait. Il s’efforça de l’atteindre, et sa main rencontra un objet cylindrique qui lui était familier : le manche de son marteau.

Avec le peu de force dont il disposait, Nobundo saisit le marteau à la base de sa tête, le souleva et poussa en direction du point. Des fragments de maçonnerie cédèrent, révélant un étroit passage formé par les immenses blocs de pierres et leurs différents angles de chute.

Ses oreilles lui rapportèrent aussitôt les sons des hurlements étouffés, des cris de pure terreur qui retentissaient dans le lointain. Il se servit de son marteau pour hisser son torse à travers le trou qu’il venait d’ouvrir et dans l’espace étroit au-delà. Ce faisant, il entendit un profond gémissement venant du tas de gravats derrière lui.

Dans un sursaut d’énergie, il acheva de se hisser dans le passage, en réprimant les cris qui lui montaient à la gorge lorsque sa jambe cassée heurtait les arêtes de pierres, lui envoyant des piques de douleur dans tout le corps. Les gémissements laborieux se poursuivaient. Les pierres qui l’entouraient commençaient à glisser, laissant couler du sable et de la terre entre leurs interstices. Il se hissa rapidement jusqu’à un petit palier biscornu d’où il put percevoir un soupçon de lumière devant lui.

À entendre les gémissements de l’être pris dans les débris, il devait s’agir d’un ogre, qui essayait désespérément de se dégager. Pendant que Nobundo se mettait sur le dos, progressait en prenant appui sur ses épaules, et parvenait à sortir dans l’air nocturne, l’ogre se lançait dans un nouvel effort. Nobundo pouvait maintenant voir l’ensemble du monticule de débris. L’ogre poussa un dernier cri de rage et toute la masse de pierre acheva de s’effondrer, faisant jaillir un nuage de poussière dans toutes les directions et coupant net le hurlement.

Un autre cri lui succéda aussitôt, mais provenant de plus loin et en hauteur : le cri d’effroi d’une femme.

Nobundo se retourna et vit une chose qu’il ne devait plus jamais oublier, malgré tous ses efforts.

L’ensemble de la Ville basse, éclairée par la lune et par les reflets des feux brûlants dans les hauteurs, était devenu un gigantesque dépotoir pour les corps des draeneï massacrés. Et même si la pluie avait cessé de tomber, les monticules de cadavres étaient encore trempés de vomissures, de sang, et de toutes sortes de déchets.

Nobundo sentit son cœur se contracter en voyant les enfants parmi les cadavres. Malgré leur jeune âge, beaucoup s’étaient courageusement portés volontaires pour rester avec leurs parents, qui savaient pertinemment qu’une ville draeneï sans enfants aurait rendu les orcs soupçonneux et les aurait poussés à continuer la traque jusqu’à l’extinction des leurs. Malgré tout, une part de Nobundo continuait d’espérer et de prier à toute force que les enfants restants pourraient être défendus, que leurs cachettes creusées à la hâte dans les montagnes ne seraient pas inquiétées. Il savait que c’était un espoir absurde, mais il s’y accrochait quand même.

Pouvait-il y avoir plus insensé que le meurtre d’enfants ?

Il entendit à nouveau les cris d’une femme, accompagnés de railleries et de moqueries. Les orcs faisaient la fête, célébrant leur victoire. En regardant vers le haut, il put localiser la source des cris : loin en hauteur, sur une saillie dans les falaises de la Barrière, les draeneï avaient bâti l’Éminence de l’Aldor. C’est là que des orcs étaient en train de torturer une pauvre draeneï.

Je dois tenter de les arrêter.

Mais comment ? Seul avec une jambe brisée, à un contre plusieurs centaines… abandonné par la Lumière et armé de son seul marteau. Comment pouvait-il espérer faire cesser la folie qui se déroulait là-haut.

Je dois trouver un moyen !

Il se traîna par-dessus les corps, glissant sur les fluides répandus, s’efforçant de chasser de son esprit la puanteur des viscères éparpillés. Il progressait le long du cercle extérieur de la Ville basse, vers la base des falaises, là où les murailles rejoignaient la montagne. Là-bas, il trouverait un moyen de monter. Là-bas, il…

Les cris cessèrent. Il leva les yeux pour apercevoir des silhouettes obscures dans le clair de lune. Elles portaient une forme inerte. Arrivées au bord du surplomb, elles jetèrent leur fardeau dans le vide. Le corps fit un bruit mat en atterrissant non loin de l’endroit où se tenait Nobundo, immobile.

Il s’avança précautionneusement, cherchant à percevoir le moindre signe de vie chez… Shaka, parvint-il à déterminer lorsqu’il fut suffisamment proche pour distinguer ses traits. Il l’avait croisée à de nombreuses reprises, même s’ils ne s’étaient que rarement et brièvement adressé la parole. Il l’avait trouvée agréable et engageante. Maintenant elle était meurtrie et tuméfiée, sa gorge tranchée et son sang répandu. Au moins, elle avait cessé de souffrir.

Un autre cri retentit dans les hauteurs, une autre voix féminine. Nobundo sentit la rage monter en lui. La rage, la frustration, et une irrésistible soif de vengeance.

Tu ne peux rien y faire.

En agrippant désespérément le manche de son marteau, il tenta une nouvelle fois d’invoquer la Lumière. Avec elle, il pourrait peut-être intervenir, faire quelque chose… mais une fois de plus, il ne reçut que le silence pour réponse.

Une part de lui-même lui intimait de partir aussi vite que possible, de se mettre à la recherche des autres, de vivre… pour accomplir un plus grand dessein dans l’avenir.

C’est de la lâcheté. Je dois trouver un moyen, il le faut.

Mais au fond de lui, Nobundo savait que la bataille était terminée. Si vraiment un plus grand destin l’attendait, il fallait qu’il parte immédiatement. S’il tentait de monter vers l’éminence, il ne ferait qu’aller au devant d’une mort inutile. La nuit fut à nouveau percée par des cris de souffrance. Nobundo se retourna vers une section du mur extérieur à moitié en ruine. L’obstacle était encore de taille, mais pas insurmontable ; et surtout, il n’était pas gardé.

Assez perdu de temps, tu dois faire un choix.

Il s’agissait d’une chance. Une chance de survivre pour pouvoir, un autre jour, influer sur l’avenir.

Tu dois survivre à tout ceci. Tu ne dois pas abandonner.

Le long hurlement retentit à nouveau, mais fut cette fois miséricordieusement coupé net. Puis des éclats de voix d’orcs parvinrent à ses oreilles, provenant de derrière l’arrondi du mur intérieur. Un groupe semblait être en train de fouiller parmi les cadavres, à la recherche de quelque chose ou de quelqu’un. Le temps pressait.

Nobundo reprit son marteau. Au prix d’un temps et d’un effort considérable, qui sapèrent le peu de force qu’il lui restait, il parvint à franchir les corps et les débris de maçonnerie pour s’engouffrer dans la brèche de la muraille.

Alors qu’il avançait péniblement, douloureusement, dans la forêt de Terokkar, les hurlements émanant de l’Éminence de l’Aldor recommencèrent.

« Ta survie est forcément un signe, un message de la Lumière. »

Rolc était un prêtre et un ami de longue date. Il avait soigné les blessures de Nobundo et était réellement heureux de le revoir, mais il peinait à comprendre pourquoi ce dernier persistait à affirmer qu’il avait perdu les faveurs de la Lumière.

“« Elle bénit chacun de nous d’une façon différente. Quand le moment sera venu, tu la retrouveras.

- Je souhaite que ce soit vrai, mon vieil ami. Mais je… je me sens différent. C’est comme si quelque chose avait changé en moi.

- Balivernes. Tu es épuisé et désorienté, et après tout ce que tu as traversé, on ne saurait t’en blâmer. Repose-toi. »

Rolc sortit de la caverne. Nobundo reposa sa tête et ferma les yeux…

Des cris. Les suppliques désespérées des femmes…

Nobundo ouvrit soudainement les yeux. Il était ici depuis plusieurs jours, dans l’un des rares camps occupés par ceux qui étaient partis se cacher avant la bataille. Et pourtant il ne pouvait se soustraire aux hurlements déchirants des femmes qu’il avait laissé mourir. Elles l’appelaient à chaque fois qu’il fermait les yeux, le suppliant de les aider, de les sauver.

Tu n’avais pas le choix.

Mais était-ce bien la vérité ? Il n’en était pas si sûr. Ces derniers temps, Nobundo avait de plus en plus de mal à y voir clair dans ses pensées. Les idées s’empêtraient, désorganisées. Il poussa un profond soupir et quitta sa couche, une simple couverture sur le sol de pierre, sous les protestations de ses articulations douloureuses.

Il sortit dans l’air brumeux du marais et chemina à travers un lit de roseaux détrempés. Le marécage de Zangar n’était pas un terrain très hospitalier, mais pour le moment au moins, c’était leur demeure.

Les orcs avaient toujours évité cette contrée humide, et avec raison. Toute la région était couverte d’une fine couche d’eau saumâtre ; à moins d’être préparé correctement, l’essentiel de la faune et de la flore était empoisonné ; et la plupart des créatures du marais avaient tendance à dévorer tout ce qui n’avait pas les moyens de les dévorer d’abord.

Tandis qu’il progressait en tournant entre plusieurs champignons géants, il entendit des éclats de voix : il y avait de l’agitation près du bord du camp.

Il se pressa pour voir de quoi il s’agissait. Trois draeneï éclopés, deux hommes et une femme, se faisaient aider par des gens du camp pour traverser le périmètre de garde. Un autre, inconscient, se faisait porter derrière eux.

Nobundo lança un regard interrogatif à l’un des gardes, qui répondit à sa question muette : « des survivants de Shattrath. »

Électrisé, Nobundo suivit le groupe jusqu’aux cavernes, où les survivants furent précautionneusement installés sur des couvertures. Rolc posa ses mains sur celui qui était inconscient, mais il fut incapable de le réveiller.

La femme, apparemment en état de choc, marmonnait : « Où sommes-nous ? Que s’est-il passé ? Je ne me sens pas – quelque chose a… »

Rolc intervint pour la calmer. « Soyez tranquille. Vous êtes avec des amis maintenant. Tout va bien se passer. »

Nobundo se le demandait. Est-ce que tout allait vraiment bien se passer ? Les groupes de chasse des orcs avaient déjà découvert un des camps et avaient exterminé tous ses occupants. Et ces quatre-là, comment avaient-ils survécu ? De quelles horreurs cette femme avait-elle été témoin ? Qu’est-ce qui avait fait sombrer le quatrième dans cet état catatonique ? Et même, dans leur apparence et leur façon de bouger… Il lui semblait que leurs blessures n’étaient pas seulement physiques, ils avaient l’air vidés, abattus.

Ils ressemblaient à ce que lui, il ressentait.

Plusieurs jours après, les survivants avaient suffisamment récupéré pour que Nobundo se sente capable de les interroger sur Shattrath.

La femme, Korin, fut la première à parler. Sa voix se brisa au cours de son récit. « Nous avons eu de la chance. Nous sommes restés au plus profond de la montagne, dans l’une des rares cachettes qui sont restées inviolées… ou presque. »

Nobundo eut l’air perplexe.

« À un moment, un groupe de monstres à peau verte nous a trouvés. La bataille qui s’ensuivit a été… Je n’avais jamais rien vu de pareil. Quatre des hommes qui s’étaient portés volontaires pour défendre notre groupe se sont fait massacrer, mais ils ont aussi tué un grand nombre d’orcs. À la fin, il n’y avait plus que Herac et Estes. Ils ont tué les créatures qui restaient. C’étaient des bêtes sauvages. Et leurs yeux, leurs terribles yeux… » Le souvenir faisait frissonner Korin.

Estes reprit la parole : « Il y a eu une explosion. Quelques instants plus tard, un gaz nauséabond s’est mis à filtrer dans notre refuge, et il nous a rendus malade comme jamais nous ne l’avions été. »

Nobundo pensa à la brume rouge et repoussa promptement le terrible souvenir. Herac intervint : « C’était comme si nous étions en train de mourir. Nous avons presque tous perdu connaissance. À notre réveil, c’était le matin. Les niveaux supérieurs étaient déserts. Nous sommes passés à travers la Barrière, et de là dans le Nagrand, où on nous a retrouvés bien plus tard.

- Combien étiez-vous ? »

Herac répondit : « Une vingtaine, peut-être plus. Surtout des femmes, quelques enfants. D’autres se sont joints à nous après quelques jours, comme celui qui est inconscient dans la caverne… Ils nous ont dit qu’il s’appelle Akama. Il paraît qu’il a respiré plus de gaz que les autres. Rolc ne sait toujours pas s’il finira par reprendre… » Sa voix se brisa et il se tut.

Estes reprit, « Plus tard nous avons été séparés et envoyés dans des camps différents répartis entre le marécage de Zangar et le Nagrand. Une précaution, pour que nous ne soyons pas tous tués si l’un des camps tombait aux mains des orcs.

- Y avait-il des prêtres ou des redresseurs de torts parmi vous ? Des servants de la Lumière ? »

Les trois hochèrent la tête. « Nous ne pouvons pas parler pour Akama, mais Estes et moi-même étions de simples artisans, peu accoutumés au maniement des armes. C’est pourquoi nous avions été envoyés dans les cavernes : pour constituer une ultime ligne de défense. »

Korin demanda à Nobundo, « Lorsque vous vous êtes échappé, étiez-vous seul ? Y a-t-il eu d’autres survivants ? Nous avons entendu les orcs dans les niveaux inférieurs, mais nous n’avons pas voulu prendre le risque d’être découverts, alors nous avons fui. »

Nobundo pensa aux piles de cadavres de la Ville basse… Il entendit de nouveau les supplications qui résonnaient dans l’Éminence de l’Aldor, et se força à chasser les cris des suppliciés de son esprit.

« Non, répondit-il. Pas que je sache. »

Les saisons passèrent.

Velen, le prophète dirigeant, leur avait rendu visite il y a deux jours… ou était-ce quatre jours ? Nobundo avait de plus en plus de mal à se souvenir de certaines choses. Velen venait d’un camp voisin. Sa position exacte restait un secret étroitement gardé, au cas où l’un des leurs serait pris vivant et torturé. Les draeneï ne pouvaient pas donner d’informations qu’ils ne possédaient pas. Quoi qu’il en soit, Velen leur avait parlé de l’avenir. Ils devraient rester cachés pendant longtemps, peut-être des années, à attendre, à observer et à voir comment évolueraient les orcs.

D’après Velen, les peaux-vertes s’étaient lancés dans la construction de quelque chose qui absorbait tout leur temps et les ressources. Ce projet les avait détournés de la chasse aux draeneï survivants, du moins pour l’instant. Il s’agissait d’une sorte de porte, située non loin de leur citadelle principale dans les terres calcinées.

Velen semblait en savoir beaucoup plus long qu’il n’en disait, mais après tout, c’était un voyant, un prophète. Nobundo se disait que le noble sage connaissait bien des choses que lui et les autres n’étaient tout simplement pas assez sages pour comprendre.

Nobundo regarda Korin s’avancer dans l’eau, son harpon à la main. Elle avait quelque chose de différent. Il avait l’impression que son apparence s’était modifiée au cours de ces dernières semaines. Ses avant-bras étaient plus larges, ses traits tirés, et son maintien s’était modifié. Aussi improbable que cela puisse paraître, elle donnait l’impression d’avoir rétréci.

Herac et Estes s’approchaient. Nobundo aurait juré qu’ils présentaient des transformations similaires. Il regarda ses avant-bras. Était-ce un effet de son imagination, ou étaient-ils vraiment enflés ? Il ne s’était pas senti bien depuis… depuis cette nuit-là. Mais il avait toujours été convaincu qu’il irait mieux avec le temps. À présent, il commençait à s’inquiéter.

Korin le rejoignit. « J’ai terminé pour aujourd’hui. J’ai besoin de m’allonger. » Elle tendit le harpon à Nobundo.

- Ça va ? demanda-t-il.

Korin risqua un sourire dépourvu de conviction – Je suis juste fatiguée, répondit-elle. ».

Les yeux fermés, Nobundo se tenait au sommet des montagnes qui dominaient le marécage de Zangar. Il se sentait épuisé, vidé jusqu’à la moelle. Il était venu ici pour être seul. Il n’avait pas vu Korin depuis plusieurs jours. Avec les deux autres, elle était partie se réfugier dans une des cavernes. Lorsqu’il s’était enquis de leur état, il n’avait eu pour réponses que des haussements d’épaules. Quant à celui que l’on appelait Akama, il était toujours inconscient, à peine vivant en dépit des efforts constants de Rolc.

Quelque chose n’allait vraiment pas. Nobundo le sentait. Les autres changeaient, y compris Akama. Il changeait. Le reste du camp le savait. On leur adressait de moins en moins la parole. Même Rolc. Et l’autre jour, lorsque Nobundo était revenu au camp avec quelques petits poissons, ils lui avaient dit qu’il pouvait les manger lui-même, que les autres en avaient assez… comme si ce qui les affectait pouvait contaminer la nourriture qu’il touchait.

Nobundo était écœuré. Ses services comptaient-ils pour rien ? Il avait pris l’habitude de passer de longues heures au sommet des collines, plongé dans une contemplation silencieuse, forçant son esprit à se concentrer, essayant désespérément d’obtenir l’impossible : accéder à la Lumière. C’est comme si une porte s’était fermée en lui, comme si la partie de son esprit qui pouvait la toucher ne fonctionnait plus, ou pire, n’existait plus.

Même des réflexions aussi simples que celles-ci lui faisaient mal à la tête. Il avait de plus en plus de mal à formuler ses pensées. Ses bras avaient continué à enfler sans qu’il ne puisse rien y faire, et ses sabots étaient en train de se fendre. Il en avait même perdu des morceaux, et ils n’avaient pas repoussé. Quant aux cauchemars… ils étaient toujours là.

Au moins, les patrouilles orques se faisaient rares. À en croire les derniers rapports, la chose que les orcs étaient occupés à construire était presque achevée. Comme l’avait prédit Velen, c’était une sorte de porte.

C’est bien, se dit Nobundo. J’espère qu’ils vont la franchir et que cela les conduira directement à leur mort.

Il se leva. D’un pas lent, il se remit en route pour le camp. Son marteau était devenu si lourd, ces dernières semaines, qu’il le portait la tête en bas, et s’en servait de plus en plus souvent comme d’une canne.

Il mit plusieurs heures à atteindre sa destination. Une fois arrivé, il décida d’aller voir Rolc. Ensemble, ils exigeraient une réunion générale et évoqueraient l’intolérance croissante dont…

Nobundo s’arrêta net à l’entrée de la caverne de Rolc. Korin était là, couchée sur une couverture. Elle ne ressemblait presque plus à une draeneï, mais plutôt à une caricature de ce peuple. Elle était maladive et émaciée. Ses yeux étaient laiteux, et ses avant-bras enflés et massifs. Ses sabots avaient disparu, remplacés par des protubérances osseuses jumelles, et sa queue était réduite à une petite bosse. Malgré son état de grande faiblesse, elle se débattait dans les bras de Rolc.

« Je veux mourir ! Je veux juste mourir, je veux que la douleur disparaisse ! »

Rolc la tenait fermement. Nobundo s’approcha aussi vite qu’il le pouvait.

« Ne sois pas idiote ! » Il regarda Rolc. « Est-il possible de la guérir ? »

Le prêtre fronça les sourcils. « J’ai essayé.

- Laissez-moi partir ! Laissez-moi mourir ! »

Les mains de Rolc se mirent à luire, apaisant Korin, la calmant jusqu’à ce qu’elle cesse complètement de s’agiter. Elle se mit à pleurer, des sanglots déchirants, et se roula en position fœtale. D’un signe de tête, Rolc fit comprendre à Nobundo qu’il fallait sortir de la caverne.

Une fois à l’extérieur, Rolc lui décocha un regard dur. « J’ai fait tout mon possible. C’est comme si son corps avait été brisé, comme sa volonté.

- Il doit y avoir une solution… un moyen de… » Nobundo avait du mal à exprimer ses pensées. « Nous devons faire quelque chose ! » finit-il par s’exclamer.

Rolc resta silencieux pendant un moment. « Je m’inquiète pour eux. Je m’inquiète pour toi. Nous avons reçu des rapports des autres camps. Leurs survivants de Shattrath changent aussi. Quoi que ce soit, cela ne répond à aucun traitement, et cela ne passe pas. Les nôtres s’inquiètent. Ils pensent que si nous ne prenons pas des mesures, nous allons tous être atteints. »

- Qu’est-ce que tu es en train de dire ? Que s’est-il passé ? »

Rolc soupira. « Pour l’instant, ce ne sont que des mots. J’ai essayé d’être la voix de la raison, mais je ne pourrai pas vous défendre très longtemps. Et pour être franc, je ne suis pas sûr de le devoir. »

Nobundo fut amèrement déçu de voir son ami, la seule personne en qui il avait confiance, succomber à la même paranoïa bornée que tous les autres.

Les mots lui manquèrent. Il se détourna et partit.

L’état de Korin continua à empirer. La décision que redoutait Nobundo, et à laquelle Rolc avait fait allusion, fut prise quelques jours plus tard.

Nobundo, Korin, Estes et Herac comparurent devant les membres du camp. Certains avaient l’air lugubre, d’autres triste, quelques-uns étaient indéchiffrables. Quant à Rolc, il avait l’air déchiré mais résolu, comme un chasseur qui préférerait ne pas tuer, mais qui sait qu’il doit manger et qui se prépare à achever sa proie.

Le camp avait choisi Rolc comme porte-parole. « Ce n’est pas facile pour moi. Ce n’est facile pour aucun de nous… » Il montra l’assemble muette derrière lui. « Mais nous avons parlé aux représentants des autres camps, et ensemble nous sommes parvenus à une décision. Nous pensons qu’il serait dans l’intérêt de tous que ceux qui ont été… atteints vivent ensemble mais… à l’écart de ceux d’entre nous qui sont toujours en bonne santé. »

Korin, l’air désespéré, murmura d’une voix rauque : « Vous nous bannissez ? »

Avant que Rolc eût le temps de protester, Nobundo intervint. « C’est bien de cela qu’il s’agit. Ils ne peuvent pas résoudre notre problème, alors ils… ils espèrent arriver à l’ignorer. Ils veulent juste que nous disparaissions !

- Nous ne pouvons pas vous aider ! s’écria Rolc. Nous ne savons pas si votre état est contagieux ou non, et entre votre faiblesse physique et vos capacités mentales diminuées, vous représentez un risque que nous ne pouvons pas nous permettre de prendre. Nous sommes trop peu nombreux pour ça !

- Qu’allez-vous faire de l’autre, Akama ? demanda Korin.

- Il restera ici jusqu’à ce qu’il s’éveille, répondit Rolc avant d’ajouter : si il s’éveille.

- Comme c’est généreux de votre part », murmura Nobundo d’une voix sarcastique.

Rolc vint se planter devant lui et le toisa d’un air de défi. En dépit de sa santé chancelante, Nobundo se redressa et regarda Rolc droit dans les yeux.

« Tu as déclaré que tu te demandais si, par son silence, la Lumière te punissait de ton échec à Shattrath.

- J’ai tout donné à Shattrath ! J’étais prêt à mourir pour que vous puissiez vivre, toi et tous les autres !

- Certes, mais tu n’es pas mort.

- Es-tu en train de dire que j’ai déserté ?

- Je pense que si la Lumière t’a abandonné, elle l’a fait pour une raison. Qui sommes-nous pour remettre en question les voies de la Lumière ? » Rolc se retourna vers les siens, quêtant leur appui. Certains regardaient ailleurs, mais ce n’était pas la majorité. « Quoi qu’il en soit, il est temps que vous acceptiez votre nouvelle place dans l’ordre des choses. Il est temps que vous preniez en compte le bien des autres… »

Rolc se pencha et arracha son marteau à Nobundo.

« Et je pense qu’il est temps que vous cessiez d’essayer d’être ce que vous n’êtes pas. »

C’était une erreur de venir ici. Rien n’a changé. Tu es toujours Krokul – toujours Roué.

Non. Ils écouteront. Il les fera écouter. Il y avait eu, après tout, cette épiphanie. Nobundo détourna les yeux de la foule et regarda la fontaine, au centre de la petite place. Il demanda à l’eau de lui accorder sa clarté.

Il sentit ses pensées devenir plus claires. Il remercia l’eau puis, appuyé de tout son poids sur son bâton, il se força à regarder l’océan de regards désapprobateurs en dessous de lui. Il y eut un moment de silence gêné.

Il entendit quelqu’un murmurer « C’est absurde ».

Lorsqu’il essaya de parler, sa voix sonna faible et enrouée. Même à ses propres oreilles, elle paraissait lointaine. Il s’éclaircit la gorge et reprit, plus fort : « Je suis venu pour… pour vous parler de…

- Nous perdons notre temps. Qu’est-ce qu’un Krokul pourrait bien avoir à nous dire ? »

D’autres voix mécontentes se firent entendre. Nobundo faiblit. Sa bouche s’ouvrait, mais il n’arrivait plus à parler.

J’avais raison. C’était une erreur.

Nobundo se détourna pour partir, et croisa le regard paisible du prophète, de leur chef, Velen.

Le voyant examina Nobundo d’un œil critique. « Tu vas quelque part ? »

Nobundo était assis au sommet de l’une des falaises qui dominait les terres calcinées. Elles n’avaient pas tellement changé en… combien de temps depuis sa première visite ? Cinq ans ? Six ?

Lorsqu’ils avaient été chassés et envoyés au nouveau camp pour les Krokul, ainsi qu’on avait fini par les appeler, Nobundo était furieux, frustré et déprimé. Il était parti le plus loin possible dans la seule direction qui lui soit permise. Il avait toujours voulu explorer les collines qui encerclaient le marécage de Zangar, mais à leur base, on trouvait les camps des « intouchés », et la région était interdite aux « gens comme lui ».

Il s’aventura donc dans la chaleur étouffante, vers les pics qui dominaient la région la plus désolée de Draenor. Ces terres ravagées par les maléfices corrompus des démonistes étaient autrefois des clairières verdoyantes, avant que les orcs ne s’embarquent dans leur campagne de haine et de génocide.

Les orcs n’étaient plus un problème aussi grave, désormais. Il restait des patrouilles, et ils continuaient à tuer les draeneï à vue, mais ils étaient moins nombreux. Beaucoup de sauvages à la peau verte avaient franchi le portail, des années plus tôt, et n’étaient pas revenus.

Du coup, Nobundo avait entendu dire que son people construisait une nouvelle ville, quelque part dans le marécage Aucune importance, pensait-il. Je n’y serai jamais le bienvenu.

Nobundo et les autres continuaient à changer. Des appendices, des taches, des bubons et des excroissances étranges étaient apparus. Leurs sabots, l’une des caractéristiques les plus remarquables des draeneï, étaient tombés, remplacés par des pieds difformes. Les transformations n’étaient pas seulement physiques. Leurs cerveaux avaient de plus en plus de mal à formuler des pensées cohérentes. Certains s’étaient complètement perdus, devenant des coquilles vides qui erraient sans but, discutant avec un auditoire qui n’existait que dans leur esprit. Certains Perdus se réveillaient un jour, s’en allaient et ne revenaient jamais. Estes avait été l’un des premiers à disparaître ainsi. Korin n’avait plus qu’un seul des compagnons avec lesquels elle avait affronté les ténèbres de Shattrath.

Ça suffit, se dit-il. Arrête de traîner. Fais ce que tu es venu faire.

Il avait tardé en partie parce qu’il savait que ce ne serait pas différent. Mais il allait le faire quand même, comme il l’avait fait chaque jour pendant toutes ces années… parce qu’une partie de lui gardait espoir.

Il ferma les yeux, chassa toutes les pensées parasites de son esprit, et tenta d’atteindre la Lumière. Je vous en prie, juste pour cette fois… laissez-moi me baigner dans votre gloire radieuse.

Rien.

Essaye encore. Plus fort.

Il rassembla toute la concentration dont il était encore capable.

« Nobundo. »

Il faillit bondir de surprise. Il ouvrit les yeux et tendit la main pour se stabiliser. Son regard fouillait le ciel.

« Je t’ai trouvé ! »

Il se retourna, vit Korin, et laissa échapper sa respiration en secouant la tête.

Tu ne devrais pas penser que les faveurs de la Lumière pourraient te revenir si aisément.

Elle vint s’asseoir à côté de lui. Elle avait l’air fatiguée, abattue et un peu troublée.

« Comment vas-tu ? » lui demanda-t-il.

« Pas plus mal que d’habitude. »

Nobundo attendait qu’elle en dise plus, mais Korin se contentait de regarder le paysage désolé.

À leur insu, une silhouette se glissa derrière un monceau de pierres déchiquetées tout proche, les observant, les écoutant.

« Tu voulais me dire quelque chose ? »

Korin réfléchit un moment. « Oh oui ! » finit-elle par dire. « Des nouveaux sont arrivés au camp aujourd’hui. Ils ont dit que les orcs étaient… se regroupaient. Ils se préparent à quelque chose. Ils sont dirigés par un des nouveaux… comment s’appellent-ils ? Ceux qui font la magie noire ?

- Démoniste ?

- Oui, je crois que c’est ça. » Korin se releva et avança jusqu’au bord du précipice. Elle resta un long moment silencieuse.

Non loin, la silhouette derrière les pierres repartit aussi silencieusement qu’elle était arrivée.

Le regard de Korin semblait perdu dans le lointain, ainsi que sa voix rauque quand elle reprit la parole, comme si elle n’était pas totalement présente. « Que crois-tu qu’il arriverait si je continuais à avancer ? »

Nobundo hésita, incapable de savoir si elle plaisantait ou pas. « Je crois que tu tomberais.

- Oui, mon corps tomberait. Mais parfois je pense que mon esprit pourrait… voler ? Non, ce n’est pas le terme exact. Comment dire… quand on monte sans cesse, comme en volant ? »

Nobundo réfléchit. « S’élever ?

- Oui ! Mon corps tomberait, mais mon esprit pourrait s’élever. »

Quelques jours plus tard, Nobundo s’éveilla avec le crâne douloureux et l’estomac vide. Il décida de sortir pour voir s’il restait un peu de poisson du repas de la veille.

En sortant de la caverne, il remarqua que les autres étaient rassemblés et regardaient vers le haut, en protégeant leurs yeux avec leurs mains. Il avança hors du couvert des champignons géants, leva les yeux, et fut contraint de les couvrir lui aussi. Il resta bouche bée.

Une faille était apparue dans le ciel cramoisi du petit matin. C’était comme si une couture s’était défaite dans l’étoffe du monde, permettant à d’aveuglantes lumières et à une sorte d’énergie brute et incroyablement puissante de s’y infiltrer. La faille vacillait et dansait comme un immense serpent de lumière primordiale.

Le sol se mit à trembler. La pression montait dans la tête de Nobundo, à tel point qu’il craignait que ses oreilles n’explosent. L’air crépitait de décharges d’électricité statique, tous les poils de son corps se dressaient, et pendant une courte et folle seconde il sembla que l’ensemble de la réalité allait se décomposer.

Pendant un très court instant, Nobundo vit les Roués assemblés se scinder en de multiples images miroir : certaines plus âgées, d’autres plus jeunes, d’autres encore qui n’étaient pas Rouées mais semblaient être des draeneï en parfaite santé. Puis l’illusion passa. Le sol fit un brusque mouvement, comme si Nobundo était debout sur un chariot qui venait de démarrer. Lui et les autres furent projetés dans la boue, où ils restèrent pendant que les tremblements se poursuivaient.

Après de longs moments, les vibrations se calmèrent et finirent par cesser. Korin avait les yeux rivés sur la faille, qui était en train de se refermer. « Notre monde est en train de prendre fin », murmurait-elle.

Leur monde ne prit pas fin. Mais il n’en avait pas été loin.

Quand Nobundo revint à son endroit de prédilection au sommet des pics montagneux le lendemain, il put contempler un horizon devenu fou. Des volutes de fumée tournoyaient dans le ciel, projetant de noirs nuages sur le sol. L’air était brûlant dans ses poumons. Une fissure géante était ouverte en bas de la falaise sur laquelle il se tenait, d’où jaillissait de la vapeur. En se penchant sur l’à-pic, Nobundo put voir une faible lueur qui émanait des profondeurs de la terre.

D’énormes fragments du sol désertique avaient été arrachés et flottaient inexplicablement dans les airs. Et certaines parties du ciel lui-même semblaient presque être devenues des fenêtres vers… autre chose. Nobundo avait l’impression d’apercevoir d’autres mondes à travers ces fenêtres, parfois distantes, parfois toutes proches. Il était incapable de déterminer si ces visions étaient réelles ou de simples illusions liées à la catastrophe.

Et partout, partout régnait un silence tangible, comme si toutes les créatures de la terre étaient mortes ou s’étaient réfugiées dans un abri lointain. Malgré cela, Nobundo n’avait pas l’impression d’être seul. Pendant un bref instant, il crut voir un mouvement rapide à la périphérie de son champ de vision. Il inspecta les environs, s’attendant à trouver Korin.

Rien. Seulement son esprit brouillé qui se jouait de lui.

Nobundo contempla à nouveau le paysage de cauchemar qui s’étendait devant lui, et il se demanda si l’avenir n’allait pas apporter prochainement la fin de tout ce qu’il avait connu.

Mais le temps passa et la vie continua, du moins pour ce qu’il en restait. Des rapports finirent par arriver au camp annonçant que des régions entières avaient été détruites. Pourtant le monde survivait.

Fracassé, tordu, tourmenté… le monde survivait, tout comme les Roués. Ils mangeaient des fruits secs et des racines, ainsi que les rares poissons qu’ils pouvaient trouver dans le marécage. Ils faisaient bouillir de l’eau et cherchaient des abris pour survivre à des tempêtes plus violentes que toutes celles qu’ils avaient connues, mais ils survivaient. Au fil des saisons, certains animaux revinrent. Parmi eux des espèces qui n’avaient jamais existé auparavant, mais les animaux revenaient. Quand les Roués avaient la chance de réussir une chasse, ils mangeaient de la viande. Ils survivaient.

La plupart d’entre eux, au moins. Herac avait disparu à peine quelques jours plus tôt. Il avait été distant et troublé depuis de longs mois, et même si Korin refusait d’en parler, elle savait aussi bien que Nobundo qu’il était près de rejoindre les rangs des Perdus. Herac était le dernier des défenseurs de Korin à Shattrath, et Nobundo la plaignait pour cette nouvelle perte.

Et même si Nobundo refusait d’en parler, il se demandait si lui-même ne finirait pas un jour par perdre tout contrôle sur son esprit et par s’aventurer dans l’inconnu, pour ne jamais revenir et ne laisser qu’un souvenir incertain.

Il poursuivait ses observations quotidiennes, effectuant le pèlerinage vers le sommet de la montagne, espérant malgré tout qu’un jour, quand sa pénitence aurait assez duré pour qu’il mérite la grâce, la Lumière reviendrait le baigner.

Chaque jour il rentrait déçu au camp.

Et chaque nuit le même horrible cauchemar revenait le hanter.

Nobundo se tenait devant Shattrath, frappant de ses poings les portes closes pendant que les cris des mourants perçaient l’air nocturne. Son esprit éveillé savait que ce n’était qu’un autre rêve, un autre cauchemar, et se demandait distraitement si ce serait encore le même que toutes les autres nuits.

Il martelait sans répit les panneaux de bois, jusqu’à ce que ses mains se mettent à saigner. À l’intérieur, femmes et enfants périssaient dans de longues et horribles agonies. Un par un, les hurlements cessèrent, ne laissant derrière eux qu’un long gémissement tourmenté. Il reconnut ce dernier cri : c’était la voix qui avait résonné entre les arbres de la forêt de Terokkar pendant qu’il s’enfuyait de la ville.

Bientôt même ce cri se fit plus faible, et il ne resta que le silence. Nobundo fit un pas en arrière, délaissant les portes pour baisser les yeux sur son corps déformé, frêle, inutile. Il frissonnait et pleurait, attendant son inévitable réveil.

Dans un craquement, les portes s’écartèrent et s’ouvrirent lentement. Nobundo releva des yeux écarquillés. Ça n’était jamais arrivé auparavant, c’était nouveau. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ?

Les portes massives révélaient une Ville basse complètement déserte, les murs intérieurs et les remparts illuminés par un unique brasier situé au bord du cercle intérieur.

Nobundo passa la porte, attiré par la chaleur des flammes. En regardant autour de lui, il vit qu’il n’y avait pas de corps, ni aucun autre signe du carnage qui s’était déroulé ici, à part quelques armes abandonnées en cercle à quelques mètres du feu.

Il y eut un léger grondement de tonnerre, et Nobundo sentit une goutte de pluie lui tomber sur le bras. Il fit un nouveau pas en avant et entendit les portes se fermer derrière lui.

Alors il entendit des bruits, des sons de pas traînants venant de derrière le brasier et se rapprochant. Il ne portait pas d’arme, pas même son bâton de marche, et le fait de savoir qu’il ne s’agissait que d’un rêve ne faisait rien pour amoindrir l’impression de danger qu’il ressentait. Il se préparait à saisir un rondin de bois enflammé lorsqu’il vit la draeneï avancer dans la lumière.

La pluie continuait à tomber par saccades.

Il commença par sourire, ravi de constater que l’une des victimes avait survécu, mais son sourire se figea quand il vit l’entaille sanglante en travers de sa gorge et les hématomes qui lui couvraient le corps. Son bras gauche pendait, inerte. Elle le fixait avec des yeux vides, et pourtant il y avait dans sa posture quelque chose… d’accusateur. Comme elle s’approchait, il la reconnut : c’était Shaka. Elle fut bientôt rejointe par d’autres, des douzaines d’autres qui arrivaient de part et d’autre, les yeux vitreux, leurs corps atrocement blessés progressant d’une démarche traînante.

Le vent se leva, attisant le feu. La pluie devint une bruine continue. L’une après l’autre, les femmes se penchaient pour récupérer les différentes armes qui jonchaient le sol de terre, tout en avançant vers lui. Nobundo saisit une torche dans le brasier.

Je voulais vous sauver ! Je ne pouvais rien faire, voulait-il crier, mais les mots ne parvenaient pas à ses lèvres. Ses mouvements lui semblaient lents et pénibles.

Le vent forcit à nouveau, éteignant la torche qu’il portait. Les mortes se rapprochaient, levant leurs armes dans sa direction pendant que la violence du vent fouettait les flammes du brasier jusqu’à l’éteindre lui aussi. Nobundo fut plongé dans une obscurité totale.

Il attendit en écoutant… essayant de distinguer les bruits de leur approche sous le fracas de la pluie battante.

Soudain, une main glacée se referma sur son poignet. Nobundo poussa un cri…

Et se réveilla. Il se sentait vidé, plus fatigué encore que lorsqu’il s’était endormi. Les rêves lui coûtaient.

Il pensa que l’air matinal pourrait lui faire du bien. Peut-être que Korin était éveillée, et qu’il pourrait lui parler.

Il sortit et se rendit là où certains de ses congénères étaient rassemblés pour prendre leur repas du matin. Il s’enquit de Korin auprès de l’un des derniers arrivants.

« Elle est partie.

- Partie ? Où ça ? Quand ça ?

- Il y a un petit moment. Elle n’a pas dit où elle allait. Elle se comportait bizarrement… elle a dit qu’elle allait… comment disait-elle ? »

Le Roué fit une pause, pensif, puis opina comme le souvenir lui revenait.

« C’est ça. Elle a dit qu’elle allait « s’élever ». »

Nobundo courait aussi vite que ses jambes pouvaient le porter. Lorsqu’il atteignit les cimes de la montagne, ses poumons étaient en feu, il toussait un épais mucus verdâtre et se jambes tremblaient de façon incontrôlable.

Il la vit sur le plateau menant au précipice. Elle se tenait sur le bord et regardait vers le bas.

« Korin ! Arrête ! »

Elle regarda en arrière, lui fit une ombre de sourire avant de se retourner et d’avancer, basculant vers l’avant et disparaissant dans un épais nuage de vapeur.

Nobundo atteignit le bord et se pencha, mais il ne vit rien d’autre que la faible lueur, loin, très loin, tout en bas.

Tu es arrivé trop tard.

Il avait échoué, une fois de plus. Tout comme il avait échoué à Shattrath en ne sauvant pas les femmes qui s’y trouvaient. Nobundo ferma les yeux et appela la Lumière avec son esprit. Pourquoi ? Pourquoi m’as-tu abandonné ? Pourquoi continues-tu à me tourmenter ? Ne t’ai-je pas servi fidèlement ?

Toujours pas de réponse. Seule une douce brise vint sécher les larmes qui coulaient le long de ses joues.

C’était peut-être Korin qui avait raison. Tout au fond de lui, Nobundo savait parfaitement pourquoi elle avait fait ce qu’elle venait de faire : elle n’avait pas voulu finir comme les Perdus, et elle avait peut-être trouvé la seule issue.

Ce monde ne contenait plus rien pour lui. Ce serait si facile de faire ces derniers pas, de marcher au-delà du bord et de mettre fin à ses souffrances.

Non loin, une silhouette surgit de derrière les rochers, prête à appeler.

Mais même maintenant, rejeté par son propre peuple, ignoré par la Lumière, tourmenté par les âmes de celles qu’il n’avait pu sauver… Nobundo comprit qu’il ne pouvait pas abandonner.

Alors la brise s’intensifia, dispersant des nuages de vapeurs et frappant Nobundo avec tant de force qu’il fut repoussé à distance du précipice. Dans son souffle il entendit distinctement un mot : Tout…

Nobundo tendit l’oreille. Il devait être arrivé au bout de sa raison, et son esprit commençait à lui jouer des tours.

La silhouette près des rochers se remit à l’abri, reprenant sa surveillance silencieuse.

Le vent se releva pour un nouveau souffle. Tout ce qui est…

D’autres mots. Quelle folie était-ce là ? Ce ne pouvait être l’œuvre de la Lumière. Jamais la Lumière ne « parlait » : elle était une chaleur envahissant tout le corps. Il s’agissait là de quelque chose de nouveau, de différent. Une dernière rafale de vent passa sur le plateau, le forçant à s’asseoir.

Tout ce qui est… est vivant.

Après toutes ces années de prières, Nobundo avait enfin reçu une réponse. Une réponse qui ne venait pas de la Lumière…

Mais du vent.

Il avait entendu parler des pratiques orques qui reposaient sur les éléments : la terre, le vent, le feu et l’eau. Les siens avaient été témoins des pouvoirs que détenaient les « chamans » avant la campagne meurtrière des orcs, mais ces choses étaient complètement étrangères pour les draeneï.

Au cours des jours qui suivirent, Nobundo revint sur la falaise où il entendait les murmures du vent : la confirmation du fait qu’il n’était plus seul, des promesses, et des allusions alléchantes aux nombreuses connaissances qui l’attendaient. Parfois la voix du vent était calme et apaisante ; d’autres fois elle était insistante et puissante. Et toujours subsistait dans un coin de son esprit un doute insistant qui lui rappelait qu’en fin de compte, il était peut-être simplement en train de devenir fou.

Au cours du cinquième jour, alors qu’il se trouvait près du précipice, il entendit un grondement semblable au tonnerre malgré la clarté du ciel dégagé. Il ouvrit les yeux et vit une immense colonne de feu qui montait le long du précipice, surgissant de la fissure située à sa base. Les flammes s’élargirent, et il put voir des traits changeants dans leur sarabande. Quand le feu prit la parole, sa voix était pareille au grondement d’une immense tempête.

Va dans les montagnes de Nagrand. Dans les sommets, entre les pics les plus élevés, tu trouveras un endroit… où commencera ton véritable voyage.

Nobundo y réfléchit et répondit : « Pour aller là-bas, je vais devoir passer par les camps des intouchés, qui sont interdits à ceux de mon espèce. »

Le feu s’étendit rapidement, et il sentit la chaleur sur son visage. Ne mets pas en doute l’opportunité qui t’est offerte !

Les flammes se calmèrent.

Marche la tête haute, car tu n’es plus seul.

Non loin, celui qui l’observait depuis si longtemps se renfonça dans sa cachette. Et même s’il ne pouvait pas entendre les éléments comme Nobundo, il avait vu les flammes et les traits du visage dansant au sein du brasier. Si Nobundo avait pu croiser le regard de l’observateur, il n’aurait pas été surpris d’y voir la stupéfaction la plus complète.

Pendant les deux jours qui suivirent, Nobundo effectua le laborieux périple avec le vent toujours dans son dos, et ses murmures toujours à ses oreilles. Il apprit que les chamans orcs communiaient avec les éléments, mais que leur connexion avait été rompue quand les orcs s’étaient tournés vers la pratique de la magie corrompue. Il aurait pu en apprendre plus, mais il lui était souvent difficile de comprendre, comme si la communication était filtrée ou assourdie.

Plusieurs fois au cours de sa route, il lui sembla entendre des bruits de pas derrière lui. Mais chaque fois qu’il se retournait, il lui semblait que l’être ou la chose qui le suivait venait de disparaître hors de sa vue. Il se demandait si c’était une manifestation des éléments. Ou un produit de son imagination.

Quand il parvint enfin aux camps des intouchés, le soleil avait disparu depuis longtemps derrière l’horizon. Cependant, les sentinelles avaient dû suivre son approche, car deux gardes l’attendaient quand il atteignit l’orée du campement.

« Qu’est-ce que tu viens faire ici ? » demanda le plus massif des deux gardes.

« Je souhaite simplement passer au-delà de la montagne. »

D’autres occupants du camp étaient sortis et observaient Nobundo avec méfiance.

« Nous avons des ordres stricts. Aucun Krokul ne peut entrer dans les camps. Tu devras aller ailleurs.

- Je ne souhaite pas rester dans votre camp, seulement le traverser. » Nobundo fit un pas en avant.

Le plus grand des gardes leva la main et poussa Nobundo en arrière. « Je t’ai dit… »

Il y eut alors un coup de tonnerre assourdissant, et une masse de nuages noirs apparut là où le ciel était encore dégagé quelques instants auparavant, déclenchant un déluge de pluie. Le vent qui jusque-là avait doucement poussé Nobundo vers l’avant se mit à souffler avec une force extraordinaire, forçant les gardes à reculer. Le plus stupéfiant était que vent et pluie passaient autour de Nobundo pour venir marteler les deux gardes, qui finirent par tomber à la renverse dans une boue glissante.

Nobundo observait tout cela avec des yeux écarquillés par l’étonnement. « C’est donc comme cela, » dit-il d’un air songeur, « d’avoir les éléments avec soi. » Il sourit.

Les occupants du camp trouvèrent refuge dans les cavernes. Les gardes observaient Nobundo avec crainte. Lui-même se contenta d’avancer, prenant appui sur son bâton pendant qu’il progressait lentement à travers le camp puis entre les collines de l’autre côté, laissant derrière lui des gens choqués, inquiets et troublés.

La silhouette qui avait suivi Nobundo sortit de sa cachette derrière l’un des champignons géants. Il n’osait pas aller plus loin car il était, après tout, Krokul.

Mais les évènements auxquels Akama venait d’assister avaient semé leurs germes en lui. Depuis qu’il s’était réveillé de son long sommeil, il n’avait ressenti que désespoir et une constante terreur de l’avenir. Mais de voir ce que ce Krokul venait de faire, de voir les éléments se dresser pour le défendre, avait évoqué un sentiment qu’Akama croyait disparu pour toujours.

Il avait ressenti de l’espoir.

Porteur de ce nouvel espoir, il fit demi-tour et disparut en silence dans le marécage.

De nombreuses heures plus tard, écrasé de fatigue, Nobundo arrivait sur les hauteurs des montagnes, où se trouvaient les premiers signes de végétation verdoyante. Quand son épuisement ralentissait sa marche, le vent le poussait à avancer et la terre sous ses pieds semblait lui prêter la force nécessaire pour continuer. Et même si la pluie ne cessait pas, elle tombait autour de lui sans le mouiller et lui fournissait des filets d’eau pour étancher sa soif.

Alors qu’il approchait des sommets, il entendit des voix qui se faisaient concurrence dans son esprit. L’une était basse et continue, suivie par les accents familiers du vent, et finalement par les grondements épisodiques du feu. Les voix s’exprimaient de façon chaotique, se couvrant mutuellement dans leur hâte de se faire entendre, déclenchant une cacophonie qui le força à s’arrêter. Assez ! Je ne peux pas vous comprendre tous en même temps.

Nobundo invoqua le peu de force qui lui restait et franchit une colline derrière laquelle s’ouvrait un panorama luxuriant. C’était Draenor telle qu’elle avait été autrefois, fertile et sereine, comme un jardin magnifique abritant de ruisselantes cascades et une vie exubérante.

Vous devez leur pardonner : cela fait trop longtemps qu’ils n’ont plus senti l’influence apaisante du chaman. Ils sont troublés, en colère, encore sous le coup du choc qu’ils ont reçu.

« Le cataclysme », dit Nobundo en avançant dans le cadre paisible. Il s’agenouilla, but de l’eau d’un bassin, et se sentit aussitôt revigoré. Son esprit s’ouvrait, ses pensées devenaient une partie intégrante de son environnement, environnement qui devenait à son tour une part de lui-même.

La voix qui lui répondit était à la fois claire et apaisante, forte et vigoureuse. Oui. J’ai sans doute été le moins affecté, mais cela a toujours été ainsi. L’adaptation rapide est pour moi une nécessité, puisque je fournis les fondations de la vie.

« L’Eau. »

Il sentit l’affirmation plus qu’il ne l’entendit.

Bienvenue. Dans ce refuge isolé les éléments coexistent dans une paix relative, ce qui nous permettra de converser plus aisément, particulièrement lors des premières étapes de ton périple, tant que tu n’auras pas appris à sentir nos intentions sans y penser. La connaissance et la compréhension absolue prendront des années, mais si tu ne dévies pas de ton cap, tu pourras en temps venu faire appel à nous… mais jamais nous commander. Cependant, si tu nous respectes et que tes mobiles sont désintéressés, jamais nous ne t’abandonnerons.

« Pourquoi m’avez-vous choisi ? »

Le cataclysme a semé le trouble et la confusion parmi nous tous. Pendant un temps nous étions perdus. Nous avons senti en toi les mêmes émotions de trouble et d’abandon. Il nous a fallu du temps pour nous remettre suffisamment et pouvoir reprendre contact, et le moment venu nous avons espéré que tu serais… réceptif.

Nobundo trouvait cela presque trop beau pour être vrai. Mais qu’en était-il de la Lumière ? Devait-il y renoncer s’il choisissait cette nouvelle voie ? Allait-il lui tourner le dos ? Était-ce une épreuve ?

Le jeu en valait la chandelle, si…

« Pourrai-je utiliser ces capacités pour aider mon peuple ? »

Oui. La relation entre les éléments et le chaman est une synchronie. L’influence du chaman nous aide à nous calmer et à nous unir, tout comme notre influence enrichit et exauce le chaman. Quand tu auras terminé ton apprentissage, tu seras capable d’invoquer les éléments en cas de besoin. Si les éléments trouvent que ta cause est juste, nous t’aiderons par tous les moyens dont nous disposons.

Comme l’avait promis l’Eau, la compréhension absolue prit des années. Nobundo parvint cependant en son temps à comprendre les énergies vitales qui l’entouraient. Des créatures les plus massives de Draenor aux plus minuscules grains de sable, il avait une conscience profonde du fait que toutes choses dans l’existence participaient de ce principe vital, et que ces énergies étaient liées et interdépendantes, sans se limiter à la position géographique et aux forces opposées. De plus, il les ressentait comme si elles faisaient partie de lui-même, et il comprenait maintenant que c’était effectivement le cas.

Les éléments avaient respecté leur part du marché et lui avaient conféré certains aspects de leur nature. De l’Eau il avait reçu la clarté d’esprit et la patience : pour la première fois depuis des années, ses pensées étaient limpides. Du Feu il avait gagné le côté passionné, une nouvelle appréciation de la vie, et le désir de surmonter tous les obstacles. La Terre lui avait transmis sa résolution, une volonté de fer, et une détermination inébranlable. Le Vent lui avait enseigné le courage et la persévérance : comment puiser au plus profond et poursuivre malgré l’adversité.

Pourtant, il y avait une chose essentielle qui lui échappait encore. Il le savait, il sentait que les éléments retenaient quelque chose, une chose qu’il n’était tout simplement pas prêt à comprendre.

Et puis… il y avait encore les cauchemars. Ils s’étaient un peu calmés, mais nuit après nuit Nobundo se retrouvait encore à cogner sur les portes de Shattrath pendant que les cris des mourantes résonnaient à ses oreilles. Et maintenant, quand il passait les portes et allait jusqu’au feu, quand les mortes venaient lui faire des reproches, Korin les accompagnait.

Il sentit la voix apaisante de l’Eau : Nous sentons en toi… un conflit.

« Oui, » répondit-il. « Les esprits des trépassés de Shattrath me hantent. Les éléments peuvent-ils m’aider là aussi ? »

Le conflit ne vient pas des esprits des défunts, mais de toi-même. C’est un conflit que tu dois résoudre seul.

« Cette lutte intérieure va-t-elle m’empêcher de développer pleinement mon potentiel en tant que chaman ? »

Un sentiment d’hilarité se mit à émaner des bassins qui l’entouraient. De tous les éléments, l’Eau était le plus enjoué. Ton conflit se reflète dans le ciel au-dessus de toi, dans le sol sous tes pieds, en moi, et tout particulièrement dans le Feu. C’est un reflet de la lutte éternelle de la nature pour atteindre et garder un équilibre.

Nobundo réfléchit un moment. « Peut importe l’endroit où me conduira mon périple, puisque la vraie compréhension, c’est de réaliser que le voyage ne se terminera jamais. »

Bien… très bien. Il est temps pour toi d’atteindre la prochaine étape, et elle pourrait bien s’avérer la plus importante de toutes.

« Je suis prêt. »

Ferme les yeux.

Nobundo obtempéra. Il sentit la terre se dérober sous lui et eut l’impression que tous les éléments se retiraient. Pendant une effroyable seconde, il retourna en esprit à Shattrath, abandonné dans l’obscurité.

Puis il ressentit… quelque chose. Quelque chose de très différent des autres éléments. Une chose immense : froide, mais pas hostile. Et en cette présence Nobundo se sentit très, très petit. Puis la présence s’adressa à lui avec une multitude de voix, féminines et masculines, une symphonie harmonique qui vibrait en lui et tout autour de lui.

Ouvre les yeux.

Il ouvrit les yeux et ressentit encore cette impression de petitesse, d’insignifiance en contemplant un panorama obscur et infini, parsemé de myriades de mondes. Certains étaient comme Draenor, d’autres n’étaient que de gigantesques globes de glace et de givre, certains étaient couverts d’eau, d’autres encore désertiques et désolés.

Et soudain Nobundo comprit… quelque chose d’apparemment si simple, un concept qui pourtant lui avait échappé jusqu’alors : il y avait une infinité d’autres mondes au-delà du sien. Il le savait déjà, puisque son peuple était passé par de nombreux autres mondes avant de s’installer sur Draenor. Mais ce qu’il n’avait pas appréhendé, c’est que la puissance des éléments s’étendait également dans cet au-delà. Chaque monde possédait ses éléments, ses pouvoirs auxquels on pouvait faire appel.

Et plus encore. Là, dans le vide, se trouvait un autre élément, un élément qui semblait lier tous les mondes entre eux, un élément composé d’une énergie inimaginable. S’il parvenait à faire appel à cet élément… mais il sut immédiatement qu’il était encore bien trop inexpérimenté à cette étape de son périple pour communier avec ce nouvel élément mystérieux. Il en recevait juste un aperçu, un don pour lui permettre de comprendre…

Une épiphanie.

Les yeux bleus et cristallins de Velen jaugeaient Nobundo. Il protesta : « Ils refusent de m’écouter ! Je crois que ce n’était pas une bonne idée. »

Un côté de la bouche de Velen remonta en un demi-sourire. Il avait cette expression qui donnait à Nobundo l’impression que le prophète avait conscience de bien des choses qui le dépassaient. « Après tout ce que tu as traversé, et dont tu as triomphé, tu penses vraiment être prêt à abandonner maintenant ?

— Je ne peux pas faire en sorte qu’ils me voient autrement que comme un Krokul, malgré toutes les choses que je pourrais avoir à leur apprendre.

— Peut-être que le vrai problème ne vient pas d’eux. »

C’est ce que disaient les éléments, pensa Nobundo.

Suite à leurs précédentes conversations, il avait appris à ne pas essayer de deviner ce que pensait le prophète. C’est pourquoi il resta silencieux, attendant la suite.

Velen reprit : « J’entends les cris des femmes de Shattrath dans ton esprit. Je sais le poids que tu portes sur ton cœur. Tu t’es toujours demandé si ton départ était un acte de lâcheté. »

Nobundo acquiesça, soudain accablé par l’émotion.

« Une part de toi-même savait déjà alors qu’il était impératif que tu survives, pour accomplir ton autre destinée. Et pendant toutes les épreuves qui se sont succédé depuis ce jour, tu n’as jamais abandonné. C’est pour cela que je t’ai choisi. C’est pour cela que les éléments t’ont choisi. Les nôtres t’appellent Krokul, Roué, mais je crois que tu es le porteur de notre plus grand espoir. »

Velen posa doucement la main sur l’épaule de Nobundo. « Laisse-les partir. Laisse les cris se taire. »

C’était vrai. Il n’était pas un lâche. Une partie de lui-même le savait, mais dans tout ce qui s’était passé depuis, cette partie s’était perdue. Nobundo poussa un profond soupir, et il sut à cet instant que lorsqu’il se coucherait pour dormir ce soir-là, le cauchemar ne l’attendrait plus. Il éprouva un sentiment de joie venant des éléments, comme s’ils étaient… fiers.

Velen sourit. « Et maintenant, pour le bien de tous, va. Va et accomplis ta destinée. »

Nobundo retourna sur le palier. Les draeneï assemblés parlaient entre eux, sans prêter attention à la frêle silhouette qui les surplombait.

Il leva son bâton. Les nuages commencèrent à s’amonceler dans le bleu du ciel dégagé, projetant leurs ombres sur les habitations. Les conversations se turent.

Nobundo les interpella, d’une voix qui résonnait à travers le marécage. « Observez et écoutez. »

Un déluge de pluie s’abattit sur eux. Des éclairs dansaient entre les lampes qui entouraient la place, fracassant les globes de verre. Les draeneï en restèrent bouche bée.

« Vous êtes venus ici pour apprendre. Pour être un jour capables de manipuler ces pouvoirs : les pouvoirs du chaman.

— Mais le chamanisme est une pratique orque ! » s’écria quelqu’un dans la foule. D’autres manifestèrent leur assentiment.

« Oui. Une pratique à laquelle ils ont renoncé en faveur de leur commerce avec les démons. C’est à nous maintenant de nous avancer sur la voie du chaman, une voie qui nous mènera vers un avenir dans lequel personne ne viendra tuer nos femmes… »

Nobundo fit une pause, veillant à ce que sa voix reste ferme.

« Ou nos enfants. Dans lequel les Krokul et les intouchés pourront œuvrer ensemble pour réaliser un rêve que nous avions oublié depuis trop longtemps : la liberté. »

Les membres de l’assemblée s’observaient les uns les autres, cherchant les signes d’approbation, prenant la mesure de la résistance. Finalement ils semblèrent arriver à une conclusion commune : ils allaient écouter.

« Votre périple commence par ces simples mots… »

Nobundo sourit. Les nuages tourbillonnaient. Les éclairs crépitaient. La pluie tombait.


« Tout ce qui est, est vivant. »